Le PsychologueChapitre 6

Il y eut quelques secondes de flottement avant que Levi ne reprenne la parole :

- Jean… C'est pas le type avec qui tu as dû te remettre ?

Eren hocha lentement la tête. Il avait parlé d'un air si détaché que ça en avait perturbé le psychologue. Une autre question lui vint en tête, question découlant tout naturellement de la première.

- Il… Te fait ça souvent ?

La voix de Levi n'était plus froide du tout et son inquiétude était palpable. Néanmoins, Eren était trop ailleurs pour le remarquer.

- À chaque fois que je le contredis ou que j'émets une objection pour quelque chose, répondit Eren simplement d'un ton neutre, le regard dans le vague.

Le lycéen ne vit pas les yeux écarquillés de Levi. À vrai dire, sa réaction lui importait peu. Eren était là, tout en étant ailleurs. Ses pensées étaient sombres, multiples et entremêlées. Le noiraud, quant à lui, n'arrivait pas à croire que le petit pouvait parler de ça de manière aussi détachée, comme si ce n'était rien qu'un détail sans importance. Comme si ce qui lui arrivait était normal, logique. Jusqu'où allait le mal-être du gamin pour qu'il en soit là ? Pour qu'il accepte son traitement et en parle aussi simplement ? Une chose était sûre, Eren Jaeger était bien plus détruit mentalement qu'il ne laissait paraître. Ce constat fit frémir Levi, dont l'envie de l'aider ne s'en retrouvait que plus forte. S'il ne faisait rien, un jour, ce gosse ferait des conneries, il en était certain.

- Pourquoi tu te laisses faire ? Ne put s'empêcher de demander Levi, sa curiosité n'ayant jamais vraiment disparu.

- Parce que je n'ai pas le choix, répondit tout naturellement Eren après avoir soupiré. Il a le pouvoir de me faire expulser à tout moment. Et cet appartement… C'est tout ce que j'ai.

La tristesse et le chagrin avaient envahi les prunelles émeraudes du lycéen. Sur la fin, l'on pouvait entendre et sentir un léger tremblement dans sa voix. À ce moment-là, Levi se rendit compte que le lycéen qui lui parlait avait grandi trop vite. Il y avait dans son attitude quelque chose qui s'était brisé il y a bien longtemps.

{…}

La cour commençait à se remplir. Levi avait laissé Eren seul il y a quelques minutes et celui-ci n'avait pas bougé d'endroit depuis. Il aurait bien aimé que le psychologue reste encore un peu, mais le noiraud avait des rendez-vous à assurer. D'autres élèves en difficulté venaient le voir. Eren sourit légèrement. Lui avait réussi à voir Levi deux fois dans la même journée et ce, sans aucun rendez-vous. En prime, le quiproquo de la matinée avait été expliqué et réglé. Il sentait qu'il n'était pas qu'un numéro, un élève lambda, pour le plus vieux. Autrement, Levi Ackerman ne lui aurait pas accordé tout ce temps. Il prenait sans doute son travail à cœur et semblait apprécier Eren. Ces suppositions, nées de l'esprit de ce dernier, permettaient partiellement à celui-ci de tenir. Il s'accrochait à cette idée pour ne pas tomber. À défaut de pouvoir être aimé par quelqu'un, le jeune homme avait besoin de se sentir apprécié. C'était le cas de ses amis, mais eux ne savaient rien, et c'était mieux ainsi. Il regrettait toutefois leur manque de curiosité. Il pourrait leur dire, s'ils creusaient et ne s'arrêtaient pas à une réponse mensongère si peu crédible. Il pourrait, mais était incapable d'aller les voir et de leur lâcher ses problèmes comme ça. Il fallait que cela vienne d'eux, autrement, il serait incapable de parler.

Eren était bien, là. Il y serait bien resté, mais la récréation venait de commencer. Nul doute qu'il ne la passerait pas seul, un certain jeune homme aux cheveux châtains ayant décidé de passer la plupart de son temps libre à ses côtés. Le voilà déjà qui s'avançait en direction du brun qui, perdu dans ses pensées, ne l'avait pas encore remarqué.

{…}

Le cas Jaeger semblait plus compliqué que prévu. Plus inquiétant, aussi. Dès le départ, Levi avait compris que derrière ce regard émeraude lumineux se cachait l'ombre de sombres secrets. Et encore, il lui manquait encore quelques éléments. Assis derrière son bureau à écouter un autre élève déballer ses problèmes, le noiraud s'efforçait de se concentrer. Penser à autre chose qu'Eren s'avérait plus difficile que prévu. Pourquoi s'inquiétait-il autant pour un étudiant qui était venu, comme tant d'autres parler de ses soucis ? Parce que ce garçon n'était pas comme les autres. Il était venu avec ce mélange d'aplomb et de résignation qui lui était propre. Il avait ce petit quelque chose qui faisait que si l'on y faisait attention, on se souvenait de lui. Et voir ce petit quelque chose s'amenuiser au fil des jours ne le rassurait pas le moins du monde. Et puis cette lèvre fendue, ces dernières révélations… Il était clair qu'Eren était en danger. En tant que psychologue, Levi ne pouvait pas faire grand-chose, concrètement. Son pouvoir se limitait à l'écoute de son patient. C'était tout ce qu'il pouvait faire pour le gamin : le faire parler, le faire sortir du mutisme dans lequel il risquait de se plonger lui-même, Levi en était certain. Autrement, il risquait de briser certaines frontières liées à son métier, une chose qui n'était pas prévue au programme.

En face de lui, l'élève dont il avait déjà oublié le nom, continuait de parler de soucis « mineurs ». La pression que lui mettaient ses parents pour que ses notes soient encore meilleures, leur envie un peu trop oppressante de le voir faire de grandes études. Bien sûr que c'était un problème. Mais Levi n'était pas concentré sur son cas. Des yeux verts le hantaient.

- Parle-leur de tout ce que tu viens de me dire. Si tu leur en parles pas, tu peux être sûr que rien ne va changer pour toi, dit-il simplement d'un air las après un moment.

L'élève sembla embêté, mais eut l'air d'accepter le conseil et continua de parler. Levi fronça légèrement les sourcils. Il voulait voir Eren. Il fallait qu'il en sache plus. Le psychologue au regard d'acier bleuté eut alors une idée.

À la fin de la séance, Levi soupira de soulagement. Parfois, être seul faisait du bien, surtout lorsqu'il était préoccupé par quelque chose. Par chance, il n'avait pas de rendez-vous pendant deux bonnes heures. Il vérifia que la porte était fermée correctement, n'ayant pas envie d'être dérangé et se rassit devant son ordinateur. Au fond de son bureau trônait une énorme armoire dans laquelle étaient rangés les dossiers de tous les élèves du lycée, mais chercher de cette façon prendrait trop de temps.

Durant l'une de ses confessions, Eren avait prononcé le prénom « Jean » et semblait parler de celui qui lui menait la vie dure. Levi tapa rapidement le nom dans son logiciel. Il n'y avait que trois « Jean » dans ce lycée. Le noiraud afficha les trois profils et en reconnut tout de suite un, celui de Jean Kirstein. Il se souvenait de ce jeune homme arrogant qu'il avait dû voir, durant les deux jours où il devait se farcir la présence de tous les gamins du lycée, selon les ordres de la direction. Il s'en souvenait également parce qu'il avait aperçu ce visage détestable dans la classe d'Eren, lorsqu'il était venu chercher celui-ci. Serait-ce lui, la cause du malheur d'Eren ? C'était fort possible, dans la mesure où les deux jeunes hommes venaient de la même ville, selon leur dossier respectif. Néanmoins, il n'en avait pas encore la certitude, alors ce n'était pas la peine de se précipiter, même s'il ne savait pas ce qu'il comptait faire de cette information. Tout ce que Levi savait, c'était qu'il ne devait pas intervenir dans la vie d'Eren en dehors des séances. Pourtant, ce n'était pas l'envie qui lui manquait.

Quelques minutes plus tard, Levi n'hésita pas le moins du monde à franchir cette frontière.

En effet, désireux d'aller prendre l'air pour se changer les idées et s'en fumer une, Levi Ackerman sortit de son bureau et s'engagea dans le dédale de couloirs du lycée, en empruntant le chemin le plus rapide pour en trouver la sortie. En arrivant au niveau des casiers, qui se trouvaient quelques mètres avant l'entrée du hall principal de l'établissement, le regard de Levi devint glacial. La colère le gagna à une vitesse folle, à tel point qu'il serra le poing à s'en blanchir les phalanges.

Eren était là. Un jeune homme de son âge venait de le pousser un peu trop violemment contre les casiers, à tel point que le brun en avait gémi de douleur. Ce son, accompagné d'une grimace de douleur, fit bouillonner le sang dans les veines de Levi. Il fallut un instant à Levi pour reconnaître les traits gracieux et hautains de Jean Kirstein, dont les lèvres fondirent un peu brutalement sur celles d'Eren, dont l'inférieure était toujours fendue. Levi, gardant le contrôle sur ses émotions, marcha en leur direction, bien décidé à agir. Il dut se mentaliser pour ne pas flanquer un direct du droit dans la face de cheval du châtain. Eren gémit à nouveau, sûrement pas de plaisir. Jean se recula et le regarda, l'air satisfait. La goutte de sang qui émergeait de la blessure d'Eren fit s'accroître la colère du noiraud.

- Hé, vous deux, fit la voix forte de Levi, qui était maintenant à deux mètres deux.

L'on voyait qu'il était tendu, mais personne ne pouvait deviner la puissance de toute la colère qu'il contenait.

Eren et Jean tournèrent la tête vers Levi. Ce dernier remarqua la main de Jean, sur le casier, près de la tête du brun. Si le châtain semblait agacé par sa présence, c'était une autre histoire concernant Eren. Un mélange d'espoir et de peur colorait son regard. Que faisait Levi ici ?

- Vous connaissez pas le règlement ? Interdiction de se trouver dans les couloirs entre midi et deux. Si vous voulez vous bécoter, c'est dehors.

La voix glaciale de Levi n'échappa à personne. Si ses paroles semblèrent de prime abord dénuées de toute inquiétude, de toute humanité, la stratégie qu'il avait décidé d'adopter en un instant témoignait de son intelligence et de sa maîtrise de lui-même. Eren se trouvait dans une mauvaise posture, oui. Cependant, au vu de ce qu'il lui avait raconté, intervenir en accusant seulement Jean d'avoir fait quelque chose de mal n'agirait pas en sa faveur, bien au contraire. Kirstein avait l'air de quelqu'un d'impulsif et, du peu qu'il savait et qu'il avait vu, un tantinet violent. Il serait sans doute capable d'accuser Eren de ses propres frasques pour déchaîner sa frustration. Alors, Levi avait opté pour une approche subtile tournée vers le règlement scolaire. Ainsi, la faute des évènements serait répartie sur les deux, qui devraient rester à l'extérieur, dans la cour. Là, il était évident que le châtain pourrait rester avec Eren. Néanmoins, il serait forcé de stopper ses agissements violents. Pourquoi ? Les témoins. À cette heure-ci, la quasi intégralité des élèves se trouvait dans la cour de récréation. En envoyant les deux lycéens rejoindre leurs comparses, il écourterait ainsi momentanément la violence de Jean du pauvre Eren.

Le visage de Jean changea. Son air triomphant fut remplacé par un masque un air contrit, faussement penaud. Il s'écarta d'Eren. Le regard de Levi, lui, ne quitta pas le châtain. Son air était si glacial qu'il fit légèrement frémir Jean.

- Oh euh, c'est vrai, pardon, on avait oublié.

Cette voix détestable fit tiquer Levi, qui ferma les yeux une seconde, avant de les rouvrir. Qu'il était dur de se retenir de sauter sur ce petit arrogant qui pensait le tromper avec son air faussement désolé qui lui donnait plus envie de lui en coller une qu'autre chose.

Eren, quant à lui, lui faisait simplement de la peine. Il ne semblait clairement pas à son aise et la souffrance était peinte, presque ancrée dans ses traits. Pour ne pas éveiller les soupçons de Jean, Levi ne s'attarda pas sur la lèvre du brun, qui saignait un peu. De toute façon, la regarder plus longtemps augmenterait plus sa fureur qu'autre chose. Et encore, il se contenait si bien que sa colère n'était pas visible, pour quiconque le connaissait à peine. L'image qu'il renvoyait était celle d'un homme froid, un peu tendu et désireux de faire respecter un règlement.

Seul Eren comprit que Levi n'avait pas agi par devoir envers l'établissement. Le regard de Levi était différent. Ses yeux n'étaient que givre, un ciel foudroyant. Il était en colère. Pourquoi ? Eren n'était pas sûr. Soit il en voulait à Jean, soit il était déçu de voir Eren se laisser faire à ce point. Les deux étaient aussi probables l'un que l'autre. Pour le moment, peu importait à l'étudiant aux yeux verts que Levi ait une mauvaise image de lui. Il avait mal, il avait peur, il était à la limite de trembler depuis que Jean l'avait amené ici. L'intervention du psychologue lui permettait de souffler un peu. C'était une véritable bouffée d'air frais. Car sous ses airs faux, Jean semblait réellement craindre le noiraud. Malgré le fait qu'il soit plus petit que certains adolescents, dont eux deux, Levi avec une carrure et un regard qui ne laissaient pas place à la discussion. S'il était en colère ou donnait un ordre, il ne valait mieux pas le contredire. Levi ne donnait tout simplement pas l'impression d'être quelqu'un de tendre. Son regard d'acier glacial pouvait briser votre motivation à faire quelque chose, pouvait vous faire trembler s'il le voulait. C'était son intention lorsqu'il avait regardé Jean.

Quand il posa à nouveau ses yeux gris sur Eren, ses iris s'étaient teintés de bleu. Et le brun ne se sentit alors pas visé par quelque colère que ce soit. Il se sentait comme… Couvé du regard. Était-ce une impression ? Peut-être que oui, peut-être que non, Eren n'avait pas assez d'éléments pour le dire.

- Et Eren, commença Levi, n'oublie pas qu'on se revoie demain.

Le susnommé eut l'air surpris. Pourquoi Levi disait-il cela ? Il ne lui avait pas donné de nouveau rendez-vous lorsqu'ils s'étaient parlé, dans la cour.

- T'as pas intérêt à me refaire le coup de ce matin, hors de question que je retourne te chercher en cours parce que tu avais oublié de venir.

Voilà que Levi continuait son mensonge le ton si froid que, si Eren n'avait pas déjà entraperçu certaines facettes du noiraud depuis qu'il le connaissait, il aurait réellement cru qu'il lui en voulait. Mais ce n'était pas le cas, car Levi venait de lui offrir deux portes de sortie. La première, c'était une justification par rapport au moment où Levi était venu le chercher en cours. La seconde, c'était un moyen de s'échapper de son quotidien assez vite. Car Levi voulait en savoir plus, Levi s'inquiétait peut-être pour lui, Levi voulait qu'il lui parle. Et Eren n'allait pas se prier. Il fallait qu'il saisisse cette occasion tant qu'il le pouvait encore.

À sa manière, il mentit à son tour, l'air totalement penaud. Le goût du sang dans sa bouche le perturba légèrement. Il devait rentrer dans le jeu du psychologue, qui s'était détourné, fixant Jean de la manière la plus glaciale qui soit. Il n'y avait plus une once de bleu dans ses prunelles grises.

- Pardon monsieur Ackerman, cela… Cela ne se reproduira plus… Lâcha Eren.

Un peu de bleu revint dans les iris de Levi en entendant la faiblesse dans la voix du lycéen, faiblesse qui n'était pas feinte. En revanche, son ton laissait entendre qu'il était moins en forme qu'il ne le laissait paraître. Levi n'imaginait même pas ce qui avait pu se passer avant qu'il arrive. En tous les cas, il avait momentanément stoppé son calvaire et c'était tout ce qui comptait.

- Filez. Je ne veux plus vous revoir ici, termina Levi, son ton glacial transperçant les deux étudiants avec succès.

Levi se mit à continuer son chemin de manière nonchalante. Lorsqu'il arriva au niveau d'Eren et qu'il croisa son regard, le noiraud fut profondément déstabilisé. Il resta de marbre, mais n'en ressentit pas moins. La reconnaissance qu'il pouvait lire dans les prunelles du brun était troublante. C'était un remerciement silencieux, une compréhension tacite.