Le Psychologue – Chapitre 11
Eren n'en revenait toujours pas.
- Pourquoi tu… M'as attendu ? Demanda-t-il, éberlué.
Il resserra sa main sur son sac, stressé. Depuis combien de temps était-elle là ? Avait-elle entendu quelque chose ? C'était possible, au vu de la faible épaisseur des cloisons de l'endroit. Restait à espérer que ce n'était pas le cas.
- On a cours et je n'avais pas envie d'y aller toute seule, dit-elle d'un ton presque froid.
- Ah, dit simplement Eren.
Il voyait bien qu'elle mentait, c'était évident. La jeune fille face à lui était bien différente de celle qu'il avait rencontrée deux heures plus tôt.
- Tu viens ? Le pressa-t-elle. On va être en retard.
Peu convaincu, Eren hocha la tête et se mit à marcher à sa hauteur. Aller en cours ne l'aurait pas dérangé s'il ne s'agissait pas de musique, le seul cours où il était à côté de Jean à cause d'un stupide plan de classe. Il aimait la matière, aucun problème de ce côté-là. Mais Jean le terrifiait, encore et toujours. C'était comme s'il s'était ancré en lui de force, laissant sa marque par la souffrance.
- Ce mec, tu sors avec ? Demanda Historia sans préambule.
Eren répondit mécaniquement oui, d'une part parce que c'était ce qu'il devait dire, d'autre part car il voulait vite passer à un autre sujet. Malheureusement, la blonde n'avait pas l'air de cet avis.
- Tu ne l'aimes pas vraiment, hein ?
Le lycéen eut du mal à déglutir et fit une erreur celle de ne pas répondre. À vrai dire, il en était incapable.
- Tu peux me parler, tu sais, je ne vais pas te juger ou te blâmer.
- Je te connais à peine, dit simplement Eren, espérant que c'était une raison suffisante.
- Mais moi, j'ai plus ou moins connu ce que tu vis, rétorqua-t-elle.
Eren allait lui demander d'expliciter sa dernière phrase lorsqu'il se rendit compte que la salle de classe était en vue et la porte, grande ouverte. Alors, il s'en abstint et lui lança simplement un regard interrogateur, auquel elle répondit par un sourire incompréhensible. Un sourire ? Pourquoi ? Ils étaient arrivés et Eren comprit. Elle faisait semblant et il se devait de faire de même. Il feignit alors la légèreté même si à l'intérieur de lui, c'était compliqué. Il angoissait à l'idée de se retrouver à nouveau à côté de Jean. Cependant, alors qu'Historia et lui entraient dans la salle, le lycéen aux yeux verts remarqua un détail. Quelque chose avait changé.
- Vous avez de la chance, j'allais fermer la porte. Installez-vous à la table libre à la rangée de droite, j'ai refait un plan de classe, leur indiqua Petra, toute souriante comme à son habitude.
L'information mit quelques secondes à migrer puis à être analysée par le cerveau d'Eren. Était-ce vrai ? Il voyait déjà Historia se diriger vers le bureau. Il jeta un léger coup d'œil à Jean. Il ne s'était pas trompé, tout le monde avait changé de place. Son cœur s'en retrouvait d'un coup un peu plus léger, lorsqu'il s'installa à côté d'Historia.
Petra n'était pas aveugle. Elle avait vu le regard empli de soulagement d'Eren alors qu'il venait de s'asseoir. Levi avait bien fait de lui parler. Il ne lui avait bien sûr pas tout dit, ne laissant échapper que ce qu'elle devait savoir. La rousse avait d'ailleurs été étonnée de voir Eren faire acte de présence, lui qui allait si mal la veille. Levi n'allait pas être content. Oh, elle n'allait rien lui dire : il verrait bien par lui-même. Levi sortait régulièrement pour prendre l'air et fumer, il croiserait sûrement Eren à un moment de la journée. L'enseignante, toujours un brin inquiète pour Eren, fit bien attention à lui, lui jetant un regard de temps à autre. Elle se souvenait de la veille, lorsque son ami taciturne était passé dans la cuisine du lycéen, des bandages et pansements dans les mains.
Le cours de musique fut assez léger, pour une fois. Se retrouver à côté d'Historia avait quelque chose de rassurant, même si la dernière phrase de celle-ci continuait de tourner en boucle dans sa tête. Pour sa santé mentale, il décida néanmoins de se forcer à penser à autre chose. La jeune blonde et lui discutèrent discrètement de temps en temps et Historia sembla être redevenue telle qu'il l'avait rencontrée. Ainsi, le cours passa plus vite.
Midi pointa le bout de son nez et cette fois, Eren rangea vite ses affaires. Il expliqua à Historia qu'il ne savait pas exactement pour combien de temps il allait en avoir mais qu'il se dépêcherait.
- Tu penses vraiment que t'auras le temps de manger ? Lui demanda Historia. Les dernières entrées au self se font à une heure dix.
- Je sais. Au pire, si je vois que c'est trop tard, je me prendrai un petit truc chez moi, relativisa Eren.
La jeune fille lui sourit alors gentiment et lui dit à tout à l'heure. Eren esquissa un léger sourire à son tour et sortit rapidement de la salle. S'il pouvait sortir avant Jean et éviter que celui-ci l'accoste, il allait en profiter. Dans le couloir, il courut car, effectivement, il n'avait pas tant de marge que ça. Il se dirigea vers l'espace réservé aux vélos, retira l'antivol et s'en alla. En passant le portail, il ne vit pas les yeux bleus ronds qui le regardaient.
Pour une fois, la surprise était très clairement lisible sur le visage de Levi, qui faillit en lâcher sa cigarette. Petra avait eu raison.
Eren mit du temps à arriver chez lui, le chemin étant bien plus éprouvant et long à vélo qu'en bus. Il soupira : trois ans plus tôt, il aurait dû choisir un appartement un peu plus près de son lycée futur, à ce moment-là. De grosses gouttes de sueur sur son front car il avait pédalé comme un fou, il se rinça le visage dans sa salle de bain avant d'aller dans sa chambre où il récupéra un petit sac de sport, qu'il vida. Eren ne pouvait décemment pas mettre les affaires qu'il contenait : un short et un t-shirt, qui laisseraient bleus et marques de coups apparentes. Ses poignets seraient également exposés. Il opta pour un simple haut gris à manches longues plutôt léger et un bas de jogging noir. Il ajouta des baskets vertes et ferma son sac, qu'il mit sur ses épaules. Le jeune homme regarda l'heure sur son téléphone : midi quarante. S'il se dépêchait, il aurait peut-être une chance de pouvoir manger au self. Prendre de la nourriture de chez lui l'embêtait un peu il se devait de l'économiser pour ne pas avoir à faire les courses trop souvent. Nous n'étions qu'au milieu du mois et il lui restait cent cinquante unités sur son compte en banque. C'était juste, mais ça irait s'il se serrait assez la ceinture.
Eren repartit donc, enfourcha le vélo d'Armin dont il avait monté la selle au maximum pour compenser la petitesse de l'engin. C'était dans ce genre de moments qu'il se souvenait à quel point son ami blond était plus petit que lui. Le lycéen soupira à l'avance en se mettant à pédaler et se demanda pourquoi il avait pris son sac de cours avec lui. Il s'était chargé inutilement, ce qui rendait l'effort plus grand. Il pesta contre lui-même et roula aussi vite qu'il le put, ne faisant parfois pas très attention à la route. S'il avait de la chance, Eren pourrait manger au réfectoire. Mais qui a dit que la chance était de son côté ?
Un accident sur une voie le ralentit fortement et il dut contourner puis prendre une autre route, plus longue. Ensuite, il fut pris dans un petit bouchon. Un peu plus tard, il se cassa la figure en évitant de peu un enfant qui cherchait à récupérer son ballon sur la route. Le petit garçon n'avait rien eu et avait pu retrouver sa mère sans encombre sur le trottoir d'en face. Eren, en revanche, avait durement chuté, se blessant légèrement à plusieurs endroits. Mais, loin de se décourager, il était tout de suite remonté sur son vélo et ses jambes endolories forcèrent pour pédaler, encore et encore, toujours plus vite.
Malheureusement, Eren n'aperçut le portail de son lycée que trop tard, aux alentours de treize heures trente. Épuisé, il descendit du vélo, qu'il remit là où il l'avait trouvé et prit bien soin de mettre l'antivol. Essoufflé, le brun se traîna à l'intérieur du lycée et déposa son sac de sport dans son casier, avant de tout simplement s'assoir par terre, contre les conteneurs jaunes. Il fallait qu'il reprenne son souffle, il n'en pouvait plus. Le pire était qu'il n'avait pas pu arriver à temps et il le savait. Pour être honnête, il était dégoûté, mais se résigna bien vite en relativisant, se disant simplement qu'il n'avait pas eu de chance. De plus, il aurait réellement pu se blesser plus gravement lors de sa chute voire pire, si la voiture derrière lui n'avait pas eu la présence d'esprit de freiner en urgence. Sa conductrice s'était assurée que le cycliste allait bien avant de le laisser recommencer à rouler en grandes pompes. Finalement, il n'avait pas été si malchanceux que cela. Il avait un peu mal là où il s'était blessé et les plaies n'avaient pas beaucoup saigné. Ses blessures le piquaient un peu, mais sans plus heureusement.
Après quelques minutes passées à retrouver son souffle, Eren se leva un peu péniblement et balança son sac de cours sur son dos. Fatigué qu'il était, il serait bien resté assis là des heures et ce, même si le sol n'était pas particulièrement confortable. Il devait retrouver Armin et lui rendre la clé de l'antivol de son vélo et il n'avait qu'un peu moins de vingt-cinq minutes pour le retrouver avant que les cours ne reprennent.
Dans un premier temps, Eren se dit qu'il devait son sac dans le hall du lycée, dans un espace réservé aux sacs, pour soulager un peu son dos, le laisser se reposer avant le cours de sport. Nombreux étaient les élèves à y déposer leur précieux compagnon de scolarité. Alors qu'il arrivait dans le hall, il aperçut Historia qui discutait avec un homme, un peu plus grand qu'elle d'une petite dizaine de centimètres, pas plus. Et Eren reconnut immédiatement cette carrure, même de dos. Aussitôt, il s'inquiéta pour sa nouvelle amie. Était-elle mal ? Avait-elle des problèmes ? Sa fameuse phrase prononcée dans la matinée ne quittait pas son cerveau, il se jura d'en apprendre plus. Néanmoins, il ne valait peut-être mieux pas la déranger pour le moment, peut-être parlait-elle de quelque chose d'important avec son psychologue. Cependant, la jeune fille sembla le remarquer au moment même où le lycéen aux yeux verts allait tourner les talons. Ses yeux océaniques s'écarquillèrent et Eren eut un rire nerveux en s'avançant vers elle, conscient qu'il était impossible de faire comme s'il ne l'avait pas vue. C'était trop tard. Levi se retourna, dévisageant Eren de son regard bleu ciel. Tiens, pas du tout de gris. Ses sourcils se froncèrent légèrement. Lorsque le brun arriva à leur hauteur, Historia lui demanda aussitôt, l'air inquiet :
- Mais qu'est-ce qui t'est arrivé ?
La surprise et l'inquiétude de la blondinette étaient justifiables et justifiés. Il fallait dire que certaines des blessures d'Eren étaient visibles. Une partie de sa joue gauche était râpée avec un peu de sang coagulé autour de la plaie et il en était de même pour son menton. Ses mains avaient pris tarif également, sa paume gauche complètement râpée. Pour la droite, c'était le dos de la main qui avait pris et particulièrement les jointures de ses doigts fins. À nouveau, Eren eut ce rire nerveux en se grattant l'arrière de la tête.
- J'ai eu, disons… Un petit souci sur la route, commença-t-il.
À la demande de la jeune fille, il raconta l'histoire dans les grandes lignes en précisant toutefois que c'était quand même un peu de sa faute il avait manqué d'attention. Il raconta également le pourquoi du comment il avait dû retourner chez lui pour Levi, dont le regard s'était fait interrogateur. Il avait le droit de savoir. Après tout, il l'avait soigné la veille et voilà qu'Eren se présentait, involontairement, avec de nouvelles blessures, quoique d'une autre nature. Il fit comme si de rien n'était, même s'il ne comprenait toujours pas réellement ce qu'il faisait à parler ici avec Historia. Il sentait toutefois, au regard de Levi, qu'ils allaient bientôt devoir discuter. Il était vrai qu'Eren avait oublié de le prévenir qu'il venait au lycée au lieu de se reposer et que son histoire pouvait paraître quelque peu invraisemblable. Était-ce de la frustration qu'il arrivait à lire dans le regard mercure de son aîné ?
- Oh, Eren, tu m'as rappelé quelque chose, lâcha Historia, pensive. J'imagine que tu es arrivé trop tard pour le self, je ne t'y ai pas vu, et pourtant j'y suis restée longtemps.
- Non, en effet. J'ai eu d'autres soucis sur la route qui m'ont pas mal ralenti mais c'est pas grave, je mangerai ce soir, dit distraitement le lycéen aux yeux verts.
- Alors, justement, je t'ai pris quelque chose, au cas-où tu n'arrives pas à temps.
Historia, qui avait son sac avec elle, l'ouvrit, farfouilla à l'intérieur et en sortit une poche avec à l'intérieur trois petits sandwiches faits à la va-vite soigneusement emballés dans des serviettes en papier du self. Les yeux d'Eren s'illuminèrent lorsqu'il prit la poche en plastique et qu'il vit ce qu'elle contenait. Son cœur rata un battement.
Levi ne perdit pas une miette de la réaction d'Eren, qui était passé de la distraction passive à une réelle émotion mixte, un mélange de stupéfaction et d'émerveillement. C'était sans doute la première fois qu'il voyait ce regard émeraude pétiller et c'était assez déroutant.
- Bon, j'ai pris ce qu'il y avait au self, donc le goût n'est pas forcément garanti, le prévint Historia.
- Franchement, ça n'a aucune importance… Merci, Historia, tu es géniale ! S'exclama Eren, un sourire ornant ses lèvres.
Et autant dire que Levi était surpris par un tel sourire, surtout après avoir vu le lycéen la veille. Il se souvenait de son choc, son air morne et abattu, ses tremblements. Son regard d'un bleu devenu presque sombre trahissaient clairement sa préoccupation, même si personne ne le remarqua : Eren était trop concentré à remercier Historia pour faire attention au noiraud et Historia… C'était Historia.
- Bon, c'est pas tout ça mais je vais devoir y aller, lâcha Levi, qui devait aller préparer sa prochaine séance. Historia, dis à ton père que c'est bon pour ce soir, je serai des vôtres.
- C'est comme si c'était fait !
Eren haussa légèrement un sourcil, se demandant réellement comment ces deux-là se connaissaient. Mais très vite, Levi s'en alla, non sans un dernier regard pour Eren qui ne le vit pas, sortant un des précieux sandwiches de la poche dans le but de le manger très vite. En marchant vers son bureau, le noiraud sortit son téléphone de sa poche et tapota quelque chose.
Eren et Historia s'en allèrent vers la cour de récréation. Le brun se ferait lourdement sanctionner s'il était surpris à manger à l'intérieur du lycée : dans la cour, c'était toléré. En chemin, la blonde lui expliqua qu'elle était heureuse car son parrain viendrait manger chez elle ce soir. Eren, fortement étonné, ne s'attendait pas à ce que Levi soit parrain si jeune. Historia lui apprit que malgré leur petite différence d'âge, Levi et son père étaient amis depuis très longtemps et se rendaient régulièrement service, même s'ils ne se voyaient pas souvent.
- C'est un parrain formidable, continua-t-elle. Il est à l'écoute, compréhensif et pas seulement parce qu'il est psy. Il a une humanité que beaucoup de ses confrères n'ont pas. Et puis, il me gâte toujours à Noël et à mon anniversaire ! Je sais que de l'extérieur, il paraît froid et distant, mais il offre toujours de supers cadeaux. Un parrain en or, je te dis.
Le sourire complice qu'elle lui adressa fit franchement rire Eren. Historia ne perdait pas le nord. Le brun se détendait très facilement en sa compagnie et la boule dans son ventre se faisait beaucoup moins ressentir.
En arrivant à la hauteur de Mikasa et Armin, qu'ils avaient repéré un peu plus tôt au fond de la cour, ils continuèrent de discuter. La brune et le blond eurent l'air surpris. Eren souriait et riait, sa bonne humeur éclairant ses yeux d'une teinte nouvelle ou plutôt… Retrouvée. Ce regard émeraude tirant sur le turquoise, cela faisait bien longtemps qu'ils ne l'avaient pas vu. Même eux, ses meilleurs amis, n'avaient jamais réussi à le lui faire retrouver. Ils se regardèrent, avant qu'Eren ne rende la clé de l'antivol à Armin. À ce moment-là seulement, ils remarquèrent ses blessures et s'en inquiétèrent, surtout Mikasa. Eren les détendit à moitié en leur expliquant l'histoire. Il prenait ça tellement légèrement qu'ils ne savaient pas s'ils devaient se réjouir qu'il ne lui soit rien arrivé de grave ou bien le frapper pour lui faire comprendre qu'il devait faire un peu attention au monde qui l'entourait.
Le téléphone d'Eren vibra dans sa poche et il le sortit pour voir d'où venait la notification. Il fut étonné en voyant un message de Levi. Étonné mais aussi… Un peu heureux.
[De : Levi Ackerman]
Content de voir que tu fais des efforts pour manger. Néanmoins, il aurait été préférable que tu restes chez toi pour te reposer aujourd'hui. Passe faire un tour à l'infirmerie avant que tes petites merdes s'infectent.
Le message de son psychologue lui fit chaud au cœur. Il n'était pas forcément très gentil, mais il lui faisait comprendre qu'il n'était pas aveugle et qu'il faisait attention à lui, d'une certaine manière et c'était déjà beaucoup. Quand il y repensait, Historia agissait un peu comme lui, même s'il ne la connaissait que depuis quelques heures. Elle avait sa manière de le faire réagir avant de lui faire penser à autre chose. Seul Levi en avait été capable jusqu'ici. Mikasa et Armin n'avaient jamais réussi. Quoi de plus normal ? Ils ne savaient rien, absolument rien. Eren était persuadé qu'Historia avait entendu quelque chose, lorsqu'il était allé vomir aux toilettes. Elle était la seule à lui avoir posé des questions sur Jean. En y songeant un peu plus en profondeur, Eren se fit la réflexion qu'en plus de ne pas avoir été surpris, ses amis ne lui avaient posé aucune question, comme s'ils savaient déjà quelque chose. Jean leur avait sans doute parlé et ce n'était pas très bon signe. Quelque chose se serra autour de son cœur. Il ne se sentait pas trahi mais presque. Le brun espérait que ni Mikasa, ni Armin n'avait cru Kirstein, quoi qu'il ait pu dire. Auquel cas, Eren serait fortement déçu. Eren se gifla mentalement. Bien sûr qu'ils ne l'avaient pas cru. Après tout, ils étaient ses meilleurs amis depuis des années. Ils avaient vu son état après que Jean l'ait détruit, ils n'avaient pas pu oublier qu'ils l'avaient ramassé, morceau par morceau, à la petite cuillère.
Ils n'avaient pas pu oublier tout ça, n'est-ce pas ?
Pour penser à autre chose et palier au besoin de soudainement s'éloigner de ses deux amis d'enfance, Eren leur dit qu'il devait passer à l'infirmerie pour désinfecter ses petites blessures. Le message de Levi ne quittait pas son esprit et il est vrai qu'il avait raison, il devait aller se soigner. Sans grande surprise, Historia choisit de l'accompagner. Avant de partir, il termina ses sandwiches et remercia Armin pour le vélo. À aucun moment il ne remarqua les regards étranges du blond et de la brune, à la limite de la confusion. Ce détail n'échappa pas à deux orbes océaniques observatrices.
Eren ne passa pas plus de quelques minutes à l'infirmerie. Après tout, il n'y avait pas grand-chose à faire : désinfecter ses plaies et les recouvrir de pansements. Mis à part celles à son visage et à ses mains, il en avait aux coudes et aux genoux. Il avait quelques bleus à la hanche, rien de plus. Néanmoins, le brun en sortit l'air légèrement tendu, ce qui surprit Historia, qui l'avait vu rentrer totalement détendu. En réalité, pour soigner ses coudes, il avait fallu qu'il enlève sa veste et qu'il remonte ses manches. L'infirmière avait bien vu le bandage à son poignet droit et les quelques pansements au gauche, mais elle n'avait pas semblé en avoir quelque chose à faire. Face à cette absence de réaction, Eren avait essayé de rester neutre.
Eren alla récupérer son sac et partit avec sa nouvelle amie en direction du cours d'histoire-géographie. Nouvelle amie qui, en un peu moins d'une journée, en avait fait plus pour lui que ses deux amis d'enfance en plusieurs semaines.
Bien sûr qu'Eren avait envie de la questionner sur sa fameuse phrase énoncée plus tôt dans la matinée, mais il se disait qu'il valait mieux attendre le bon moment. C'était encore un peu tôt, ils se connaissaient à peine, peut-être Historia n'avait-elle pas envie de parler de ce sujet-là pour le moment. Alors, même si sa curiosité le harcelait pour qu'il demande à la blonde d'expliciter, il ne le fit pas. À la place, il profita d'un cours calme aux côtés d'une blonde qui avait l'étrange pouvoir de le détendre en un sourire.
Deux heures plus tard, tout le monde alla chercher ses affaires de sport avant de se mettre en route vers le terrain de sport.
- Tu as l'air tendu, remarqua Historia, qui marchait à ses côtés.
- J'appréhende un peu, avoua Eren, nerveux.
Même s'il ne comptait pas lui parler de ses soucis de sitôt, il sentait que laisser échapper, par inadvertance bien sûr, quelques petites informations par-ci par-là ne lui ferait pas de mal. La blonde n'était clairement pas méchante ou vile, il le voyait autant qu'il le sentait. Elle était tout simplement adorable et Eren ne doutait pas qu'elle devait avoir beaucoup de succès auprès de la gente masculine. En fait, il le savait, tout simplement. Les quelques regards de jalousie appuyés qu'il recevait de temps en temps voulaient tout dire. Par chance, depuis ce matin, Jean n'était pas revenu le voir et c'était tant mieux. Néanmoins… Ils allaient se retrouver dans le même vestiaire, pour se changer. Pour être honnête, Eren avait peur qu'il tente quelque chose à ce moment-là. Au pire, il irait se changer dans les toilettes, il y serait tranquille. Sa fatigue due à sa course folle en vélo lui faisait deviner que le cours de sport serait très long et qu'il le sentirait bien passer.
- C'est le fait qu'on va juste se niquer les muscles à courir comme des dératés qui te fait appréhender ?
Le langage soudain cru de la jeune fille lui rappela aussitôt quelqu'un : Levi. Sans même s'en rendre compte, elle agissait et parlait un peu comme lui, dans une moindre mesure bien évidemment.
- Un peu, dit-il.
- La principale raison, c'est ce mec, n'est-ce pas ?
Elle ressemblait beaucoup à son parrain sur un point : elle était très perspicace. Autant dire que tout nier en bloc ne servirait à rien. Il n'était pas question non plus de tout lui dire pas alors qu'il la connaissait à peine. Même si cette fille était adorable, elle pouvait porter un masque, faire semblant. Il ne pensait pas que cela puisse être le cas, mais il préférait se méfier. Rien qu'un peu. Il apprendrait à la connaître et puis il aviserait.
- Disons que… Je n'ai pas très envie de le voir, laissa-t-il simplement échapper.
- C'est un argument valide, acquiesça Historia. Si je puis me permettre, il est sacrément agaçant. Je n'aime pas du tout cette tête de cheval.
Eren rit. Il aimait cette franchise, surtout qu'il comparait généralement la tête de Jean à cet animal.
- C'est compréhensible, dit-il, le sourire aux lèvres. C'est vrai qu'on dirait un putain d'équidé.
Ce fut au tour d'Historia de rire, bien qu'une ombre étrange ne se délogeait pas de son regard céruléen, toutefois pétillant de cet air espiègle qui semblait ne jamais la quitter. Alors qu'ils arrivaient au petit bâtiment des vestiaires, Eren sortit son portable de sa poche. Il voulait tenir Levi au courant.
[À : Levi Ackerman]
Désolé, je ne pouvais pas me permettre de rater les cours. Je suis bien passé à l'infirmerie, tout va bien. Au fait, merci pour hier soir et pardon de m'être endormi.
L'esprit un peu plus tranquille, Eren laissa Historia devant le vestiaire des filles tandis qu'il suivit son plan initial. Il chercha les toilettes et les aperçut. Il marcha d'un pas tranquille, sans faire attention à ce qui l'entourait. Alors qu'il ouvrait la porte qui menait à une pièce comportant un peu d'espace avec, au fond, trois cabines, il se sentit poussé avec force à l'intérieur, si bien qu'il faillit trébucher. Il entendit la porte se refermer en claquant et un frisson lui parcourut l'échine. Le brun laissa tomber son sac par terre et n'eut qu'à peine le temps de se retourner. Une main qu'il connaissait bien le propulsa contre le mur à côté du lavabo et du miroir. C'était si violent que le lycéen aux yeux verts gémit de douleur.
Rapide, Jean l'empêcha de faire quoi que ce soit en entourant son cou d'une de ses mains, l'autre avait déjà élu domicile sur sa fesse. La terreur s'empara d'Eren, qui chercha à se débattre mais arrêta bien vite, tandis que la jambe de Jean se fraya sans mal un chemin entre les siennes. Il était à sa merci. S'il criait ou essayait de tenter quoi que ce soit, Jean resserrerait sa prise sur sa gorge, qu'il comprimait déjà un peu trop, empêchant Eren de bien respirer. Mais s'il n'y avait que ça… Le jeune homme était profondément terrifié et se demandait si c'était le moment. Si c'était ici que Jean allait lui faire revivre ses cauchemars. Son cœur s'arrêta de battre, l'espace d'un instant, et sa respiration saccadée et rendue difficile par la grande main de Jean n'allait pas l'aider à réfléchir plus.
Jean sourit. Il aimait ce qu'il voyait. Un Eren perdu, affolé, terrifié. Ce regard vert rempli de peur le séduisait. Il adorait voir ça, et sentir les tremblements qui commençaient à s'emparer du corps du brun. Cependant, il était en colère, très en colère. Il ne se départit pas de son sourire pour autant. Satisfait de son effet dominant, il se colla à Eren et colla presque la bouche à son oreille lorsqu'il lui susurra :
- Toi et moi, on a des choses à se dire mon chéri…
