Ceux qui hurlent
Disclaimer : Les personnages ne m'appartiennent pas. Ils sont à Hiromu Arakawa :)
Base : FMA (manga)
Rating : M
Genre : Hurt / Comfort – Romance – OS – Yaoi (Edvy)
Musiques : Takurami (Higurashi no naku koro ni, OST 1), Chichi to Musume (Jigoku Shôjo, OST 1), Omoide, Shunjun et Kaen (Jigoku Shôjo, OST 2), Omoi date (Higurashi no naku koro ni, OST 1), Main theme – kai (piano) (Higurashi no naku koro ni, OST 2), Main theme – Ai (Higurashi no naku koro ni, OST 3), Zasetsu (Higurashi no naku koro ni, OST 2), Kyôdai (FMA, OST 3)
Résumé : Jusqu'à présent, il s'était montré sourd à beaucoup de choses et s'était enfermé dans une pièce où il était seul. Plus facile. Mais maintenant, la porte de cette pièce s'est ouverte. Et elle ne se refermera plus.
Note : Cet OS est un peu particulier, puisqu'il traite, un peu comme Une étreinte, d'une thématique davantage liée au manga que celles traitées par les autres OS. Mais je ne vous en dis pas plus pour ne pas vous spoiler ! Bonne lecture ;p
ATTENTION ! Cet OS, contrairement au reste du recueil, est en rating M ! Il contient une scène de sexe explicite. Veuillez en prendre note avant votre lecture et, si vous avez en dessous de seize ans, veuillez quitter la page.
L'orage, survenu subitement quelques heures plus tôt, tempêtait à présent sur Central avec un acharnement remarquable que les heures n'atténuaient pas. Au contraire : les éclairs qui accompagnaient la tempête zébraient maintenant constamment le ciel, plongé dans une nuit aux allures de jour. Serpents lumineux déchaînés, ils déchiraient la voûte céleste si fervemment qu'ils donnaient l'impression de vouloir s'entre-déchirer jusqu'à ce qu'il n'en restât plus qu'un seul. Leurs violents heurts faisaient mugir plus encore le vent, pourtant déjà bien puissant. De fait, et malgré l'heure avancée, il ne devait pas être à Central un seul citoyen endormi.
Rien d'étonnant, donc, à ce que dans la chambre de l'un des innombrables petits appartements que comptait la capitale, deux silhouettes étroitement nouées ne dormissent pas. Toutefois, cela n'était en aucun cas dû au tapage de l'orage. Non. Elles étaient simplement trop concentrées sur la musique de leurs sens pour prêter une oreille attentive aux rugissements du ciel. Et si ce dernier avait tendu la sienne, il y aurait trouvé à rougir. Car ce n'était pas le fracas du tonnerre qui saturait ce petit espace intime, mais bien les halètements saccadés de deux êtres liés l'un à l'autre par leurs corps et leurs pensées.
« Envy… » gémit Edward dans le cou de l'homonculus penché sur lui.
Sa voix était suppliante. Ses mains, qui pressaient fiévreusement le corps musclé de son partenaire, l'étaient plus encore.
Encore un peu, et il goûterait au paradis.
Encore un peu, et son amant l'y suivrait. Il le savait.
Encore un peu…
« Envy… ! »
Juste un peu…
« Envy ! »
Edward, les yeux clos, s'arqua. Ses orteils agrippèrent les draps. Sa respiration s'accéléra. Il allait… Il allait…
« PUTAIN ! » jura soudainement Envy.
Ses amples mouvements de hanches s'interrompirent.
Et le plaisir cessa.
Surpris, Edward rouvrit les yeux. Il rencontra alors ceux, furieux, de son partenaire.
« Eh ? » s'étonna le jeune alchimiste.
Pour toute réponse, l'homonculus n'émit qu'un grognement d'agacement bien audible. Edward, incompréhensif, se redressa un peu, prêt à questionner Envy, mais celui-ci détourna violemment la tête avant de les délier… sans crier gare. Edward, pris de court, retomba aussitôt sur le matelas et siffla d'inconfort. Il porta son bras gauche à hauteur de son visage ; d'abord pour se mordre le dos de la main sous le coup de la douleur, ensuite pour pouvoir se dissimuler derrière son avant-bras tandis qu'il demandait d'un ton lourd de reproches :
« Me prévenir, c'est trop demandé ?
- Désolé. »
La rudesse évidente de la voix d'Envy alerta Edward. Malgré son envie d'expliquer par le menu à ce dernier comme il était désagréable d'être pénétré, mais encore plus de le sentir sortir sans préavis, l'adolescent mit sa rancune de côté pour s'intéresser à l'humeur – assurément massacrante – de son aîné. Il leva son bras gauche et regarda Envy à la dérobée. Celui-ci, qui s'était écarté, était à présent assis au bord du lit dans une position voûtée qui jurait avec la splendeur de toute l'énergie qu'il avait déployée quelques instants plus tôt. Heureusement, sa nudité, sublimée par la lueur ocre de la lampe de chevet restée allumée, corrigeait la tenue disgracieuse de son corps, qui avait à ceci près tout d'une œuvre d'art. Bien que ravi par cette divine vision, Edward s'efforça de faire place nette dans son esprit et s'enquit :
« Qu'est-ce qu'il y a ?
- Rien. »
Le blond, toujours allongé, roula sur le flanc. Il adressa à son interlocuteur un regard blasé. Puisqu'Envy s'obstinait à lui tourner le dos, il ne pouvait le voir, mais Edward était persuadé qu'il pourrait le sentir.
« Bien sûr. Tu t'arrêtes à deux secondes du meilleur et tu fais la gueule, mais il n'y a rien. »
L'accusation fit mouche : Envy, qui n'accordait toujours pas le moindre regard à Edward, se raidit.
« Je pense que les poules auront des dents le jour où tu t'arrêteras sans raison en plein milieu », continua Edward, à présent assis lui aussi – quoique dans une position étrange, car il était encore quelque peu gêné suite à leur récente union. En tout cas, il se sentit ainsi plus impressionnant alors qu'il ordonnait :
« Dis-moi ce qu'il se passe.
- J'ai pas envie.
- Euh… ? » lâcha Edward, incertain, en se penchant trèèès légèrement sur le côté pour vérifier, entre les jambes d'Envy, qu'il n'avait pas imaginé ce qu'il avait senti peu avant entre ses propres cuisses. Eeeeet non. Il n'avait pas rêvé : Envy était toujours d'attaque, et correctement.
Alors quoi… ?
« Tu n'as… ''pas – plus ? – envie'' ? D'accord. Mais tu m'envoies des messages très contradictoires, là. Tu peux me la refaire avec les sous-titres ? » suggéra le jeune alchimiste. Il se hissa vers le bord du lit, mais avec précaution : énervé, Envy pouvait être plus délicat à approcher qu'une bombe. Mieux valait donc y aller avec des pincettes, y compris pour amorcer un semblant de contact physique.
« J'ai pas envie de te dire ce qu'il se passe. C'est plus clair, là ? » cracha Envy en daignant, cette fois-ci, regarder l'alchimiste. Sauf que la tête de ce dernier dut le faire se sentir un peu mal d'avoir employé un tel ton, car il s'empressa d'ajouter avec plus de douceur : « J'y arrive pas. C'est tout. »
Edward cligna des yeux, perplexe.
Ça, c'était une première.
« C'est pas l'impression que tu m'as donnée… » répondit l'alchimiste, trop décontenancé par cette explication saugrenue pour sortir autre chose que la première idée qui lui passait par la tête. Mais bon, c'était vrai, quoi ! Envy, comme toujours, avait été super et en plus… « Je ne comprends pas… Tu… C'est toi qui avais envie, à la base, et…
- Je sais.
- C'était bien, non ?
- Oui.
- Ben… ?
- Je te l'ai dit : j'arrive pas. »
Envy se renfrogna. Il esquiva même la main d'Edward, qui s'avançait vers lui. Bien que blessé, l'alchimiste la ramena à lui sans relever et tenta :
« Pourquoi ça ?
- … »
Le mutisme d'Envy provoqua un pincement au cœur chez Edward. À vrai dire, plus les secondes défilaient, plus le blond sentait naître en lui des conjectures peu réjouissantes quant à l'origine de la prétendue impuissance d'Envy. Une foultitude de questions les accompagnaient : Envy était-il insatisfait qu'il lui ait refusé sa position préférée, trop fatigante pour ses pauvres genoux ? Était-il frustré qu'ils ne pussent donner de la voix à leur guise, par égard pour Alphonse qui logeait également dans l'appartement et qui n'aurait certainement pas souhaité l'entendre lui – son frère – saluer largement les prouesses d'Envy ? Ou… Ou alors était-ce lui, le problème ?
Edward blêmit imperceptiblement. Il n'était pas stupide au point d'ignorer que le propre de l'Envie, et par voie de conséquence, de son amant, était son inconstance. Envy lui avait en effet prouvé plus d'une fois, au cours des derniers mois, qu'il pouvait se montrer capricieux et, pire, se lasser très vite ; des choses, certes… Mais qu'en était-il des gens ? Et si… Et si… Et si Envy avait fini par se lasser de lui ? S'il ne trouvait plus chez lui le petit quelque chose qui l'avait attiré au départ ? Et s'il avait espéré qu'une partie de jambes en l'air l'aiderait à y voir plus clair… en vain ?
Edward agrippa fermement la couette, tremblant. Le fait qu'Envy eût envie de passer à autre chose après autant de mois en sa compagnie était une éventualité qui ne pouvait être écartée. Il le savait. Il en avait eu conscience dès qu'il s'était engagé dans cette relation et le comportement trouble de l'homonculus n'était pas pour aider Edward à en arriver à une autre conclusion. Celle-ci paraissait être la plus probable… à son grand dam. Et alors que l'alchimiste effectuait tout un travail intérieur pour se persuader qu'il ne faisait là que se monter le bourrichon pour rien, Envy asséna tout à coup :
« Je sors. »
L'homonculus se releva brusquement, sous les yeux incrédules de l'alchimiste. D'un même mouvement, le brun se rhabilla de la tête aux pieds dans des éclairs rouges caractéristiques. En un instant, ses habits ravirent à la vue d'Edward son corps d'éphèbe, sur lequel plus aucune trace d'excitation n'était visible. Le blond soupçonna l'usage de la pierre pour ce faire plutôt que le manque de désir de son amant, mais ce constat ne le réjouit guère plus : le résultat, c'était qu'Envy mettait définitivement un terme à leur étreinte pour s'en aller comme un prince… sans le regarder et sans lui témoigner la moindre marque d'affection. Or, elle n'aurait pas été de trop.
Edward accusa difficilement le coup, trouvant dans ce comportement austère de quoi nourrir ses craintes. Cependant, il sembla qu'Envy lût dans ses pensées puisque arrivé à hauteur de la porte, il revint précipitamment sur ses pas, en direction du lit. Edward, incertain, se rapprocha un peu plus du bord de celui-ci jusqu'à être penché dans un équilibre précaire. Il entrouvrit la bouche pour questionner Envy mais celui-ci l'ignora royalement et se dirigea vers la table de nuit. Il farfouilla dans le tiroir de celle-ci quelques secondes puis en sortit un mouchoir, qu'il tendit à Edward d'un geste presque autoritaire. Face à l'étonnement du petit blond, il précisa :
« Pour toi. J'ai failli oublier. Désolé. »
Edward étant complètement ébaubi et déconnecté, Envy posa le mouchoir sur le lit et tourna les talons, pour sortir pour de bon de la chambre cette fois-ci. Tandis que la porte se refermait dans un claquement représentatif de l'humeur de l'homonculus, l'alchimiste, resté sur le lit, fixa, halluciné, le mouchoir à ses côtés. Il ne savait pas ce qui le surprenait le plus : qu'Envy se fût rappelé que, peut-être, il pouvait être de bon aloi de lui tendre un mouchoir vu ce qu'ils avaient fait, qu'il ne s'en fût rappelé que maintenant ou bien qu'alors qu'il s'apprêtait à sortir, il avait spécifiquement fait machine arrière pour venir lui proposer ce mouchoir d'une façon complètement télécommandée et franchement rustre ? Décidément, la délicatesse n'était pas le fort de son amant. Il avait encore beaucoup à apprendre pour ne pas froisser les sentiments des autres ; les siens, en particulier.
Bien décidé à ne pas laisser son compagnon s'en tirer comme ça, Edward se saisit du mouchoir d'un geste brusque et s'appliqua à en faire l'usage prévu. Tout en bougonnant au sujet d'un homonculus qui ne perdait rien pour attendre, il attrapa son pyjama en coton blanc et le passa à la hâte. L'élastique du pantalon en travers des hanches, la chemise mal boutonnée et les cheveux plus ébouriffés que jamais, Edward sauta au bas du lit. Il replaça, agacé, son col qui bâillait négligemment sur son épaule droite puis entreprit de sortir lui aussi de la pièce, à la suite de son partenaire. Il espérait pouvoir l'intercepter avant qu'il ne quitte l'appartement. Néanmoins, le corps de l'adolescent ne fut pas tout à fait d'accord avec lui : fatigué d'une étreinte endiablée, il se rappela au bon souvenir du petit blond dès qu'il esquissa un premier pas. En effet, son pied eut à peine touché le sol qu'une véritable décharge de douleur fusa dans son bassin. Edward sentit les larmes lui monter aux yeux en un temps record.
Vraiment, Envy avait intérêt à avoir une putain de bonne excuse pour l'avoir fait se lever juste après l'avoir pris comme il l'avait fait. D'ordinaire, et pour bien moins que ça, il restait allongé. Alors là… !
« Il va m'entendre, si je le choppe… ! » grommela Edward, qui progressa laborieusement vers la porte, à petits pas.
Retenant les gémissements de douleur qui ne demandaient qu'à éclater hors de sa gorge, le jeune alchimiste s'engouffra dans le couloir. Malgré le fait qu'il boitât presque et nonobstant le parquet capricieux, Edward s'efforça de marcher le plus silencieusement possible vers le hall d'entrée. Parce que franchement, il n'aurait plus manqué qu'Alphonse mît son grain de sel dans cette histoire pour que la soirée fût vraiment une soirée de…
« Nii-san ? »
… Merde.
Edward se figea.
Une porte s'ouvrit juste derrière lui, projetant dans le couloir obscur un rai de lumière aveuglant qui fouetta le dos de l'alchimiste pétrifié.
Comme un enfant pris en faute, Edward se retourna alors lentement, appréhendant déjà les explications à fournir. Mine de rien, il était deux heures du matin passées et il était plus qu'inhabituel qu'il fût encore debout à cette heure-là, d'autant plus quand on savait de combien d'heures de sommeil il avait besoin quotidiennement. N'importe qui, à sa place, aurait donc très certainement brandi le joker des intempéries. Et Edward, qui peinait souvent à trouver le sommeil lors des orages, l'aurait fait en temps normal. Mais voilà : dans cette simple interjection, la voix d'Alphonse était teintée de ce petit quelque chose déplaisant qui lui disait qu'il avait déjà la réponse à la question qu'il s'apprêtait à poser. Et justement, Edward s'était à peine tourné vers Alphonse que celui-ci asséna :
« J'ai entendu Envy crier. Il s'est passé quelque chose ? »
Alphonse, posté dans l'encadrement de la porte de sa propre chambre avec les bras résolument croisés, était plus impressionnant que jamais. Edward, toutefois, essaya de garder contenance de son mieux au vu des circonstances. Il afficha donc un large sourire – trop faux pour faire illusion – mais une petite voix dans sa tête s'affolait : devait-il paniquer car Envy avait crié trop fort, car Alphonse avait une trop bonne ouïe ou car sa chambre était mal isolée ? Il aurait préféré, sincèrement, que ce ne fût pas la troisième solution. Ce que cela impliquait était hautement plus dérangeant que les deux premières.
« Euh... » bafouilla Edward sans pouvoir s'empêcher de zyeuter répétitivement le fond du couloir, là où il bifurquait, s'attendant à entendre la porte d'entrée claquer à tout moment. « Non, y a rien, Al. Retourne te coucher. Ça va.
- Tu es sûr ? » insista Alphonse en se penchant significativement vers son aîné. Probablement pour faire passer le message suivant : « Donne-m'en l'ordre et je vais chercher Envy par la peau des fesses pour le ramener, le faire ramper à tes pieds et lui faire te présenter de plates excuses. »
Car non, Alphonse ne portait pas vraiment Envy dans son cœur. L'armure savait d'expérience que les deux amants traversaient encore parfois quelques eaux troubles dont – ô, quelle surprise – la source la plus fréquente était Envy, dont l'éducation lamentable et le tempérament sulfureux n'étaient plus à prouver. Et si Alphonse tolérait la relation qu'Edward entretenait avec lui, le jugeant seul capable de choisir son compagnon, il avait en revanche du mal à tolérer les écarts de conduite de l'homonculus lorsque ceux-ci peinaient son grand frère. Et Envy, qui cumulait un nombre conséquent de bourdes depuis son emménagement, ne l'aidait pas vraiment à changer d'avis sur la question. Aussi semblait-il tout naturel à Alphonse de proposer à Edward son concours pour solutionner le problème actuel, qu'il savait exister. Malheureusement pour son aîné, Alphonse était loin d'être facile à berner ; déjà, par n'importe quel inconnu, mais plus encore par son frère, de loin l'un des pires menteurs qui pussent exister.
Edward, se sachant démasqué, perdit son sourire et se hâta de dissiper le malentendu :
« Je te jure qu'il n'y a rien. Envy… a… euh… Bon, je sais pas trop ce qu'il a, mais j'allais justement lui demander. » Il n'osait pas faire part à Alphonse du fait qu'Envy lui avait dit vouloir « sortir ». Car lui-même n'était pas trop sûr de ce que cela signifiait ; le laisser en plan et se casser une bonne fois pour toutes ? « Je… Je vais aller lui parler. Désolé de t'avoir dérangé. On essaiera de parler moins fort, à l'avenir. »
Si avenir, il y avait. À cette idée, Edward sentit une boule lui nouer la gorge. Mais non ! Il ne devait pas envisager le pire alors qu'il n'avait pas encore tiré quoi que ce fût au clair avec Envy. D'abord, les explications, ensuite, les suppositions. Et peut-être un ou deux coups dans les dents si Envy lui disait vouloir le quitter après avoir tiré son coup. Parce que ça, ce serait vraiment un coup bas.
« Bon, d'accord », concéda Alphonse, qui se détendit… avant de noter, alarmé : « Mais… Qu'est-ce… ?! Nii-san ?! Tu boites ?! »
Edward, qui ne s'attendait pas à cette question et était déjà reparti, s'arrêta net à nouveau.
Le rouge lui montait déjà aux joues lorsque Alphonse en tira la pire conclusion possible :
« Ne me dis pas qu'il t'a frappé ?! »
Ce fut peut-être à ce moment précis qu'Edward souhaita, pour la première fois de sa vie, qu'un dieu intervînt pour le sortir de ce moment affreusement gênant où la vérité menaçait d'avoir le goût amer de la honte. Passé du rouge au carmin, le blond, qui tournait le dos à son frère, choisit pour préserver sa dignité de répondre tout aussi évasivement que catégoriquement :
« Al. Réfléchis deux secondes. Trouve la réponse. Et quand tu l'auras, ne m'en parle pas. S'il te plaît. »
Puis, sans attendre qu'Alphonse reliât les points entre eux, Edward s'en alla de son pas claudiquant – mais nettement plus rapide – vers le bout du couloir, qui desservait le hall.
Vraiment, Envy allait passer un sale quart d'heure quand il aurait mis la main dessus.
Enfin… Si il mettait la main dessus. Envy était peut-être déjà dehors, à bien y réfléchir. Vu le temps qu'Edward avait perdu à discuter avec Alphonse, ça n'aurait pas été étonnant. En plus, de là où il était, le petit alchimiste avisait déjà l'entrée, vide de toute présence de l'homonculus.
Edward fit la moue : l'idée de devoir retourner la ville à la recherche de son compagnon, en pleine nuit, sous l'orage et dans son état, ne l'enchantait guère. Heureusement, il faut croire que la bonne étoile de l'alchimiste était avec lui ce soir-là car alors qu'il s'apprêtait à retourner dans sa chambre pour passer des vêtements plus adaptés à l'extérieur, il entendit une espèce de grognement provenir du salon, à sa droite. Le jeune garçon reconnut immédiatement la voix mélodieuse de son amant.
Tout à la fois soulagé et intrigué, Edward franchit l'arcade qui menait au séjour, plongé dans le noir. L'alchimiste s'avança de quelques pas et plissa les yeux pour les habituer à l'obscurité. Bien que la lune fût complètement éclipsée par les nuages, les lampadaires au bas de l'immeuble continuaient, eux, de lutter vaillamment contre la fureur du ciel. Leur faible lueur parvenait jusqu'aux fenêtres du salon, dont elle laissait entrevoir l'intérieur. En forçant un peu sur ses yeux, Edward put ainsi discerner, sur le canapé en cuir au bout de la pièce, qui faisait face à la cheminée éteinte, une silhouette à l'allure familière.
Envy.
Il était là. Il n'était pas parti.
L'apaisement que ressentit Edward en apercevant son amant fut néanmoins vite remplacé par une peur sourde. Envy se tenait dans une drôle de posture recroquevillée qu'il ne lui connaissait pas. Mais difficile d'en savoir plus tant il faisait sombre.
D'un geste vif, Edward actionna l'interrupteur tout proche. La pièce fut aussitôt baignée de lumière, révélant au regard inquiet du blond un androgyne prostré, la tête entre les mains. De là où il était, Edward ne pouvait voir le visage de son amant, mais d'après ce qu'il lisait dans cette position et les crispations de ses doigts…
… Envy souffrait.
Edward resta un instant statique, à regarder sans un mot cet étrange spectacle. Sans qu'il pût dire pourquoi, son cerveau lui donnait l'impression d'avoir été brusquement court-circuité.
Un peu comme si… comme si…
… Il n'aurait pas dû voir ce qu'il voyait là.
Il hésita à partir.
Envy gémit.
Le doute fit place à une certitude : Envy n'allait pas bien. Et il voulait… Non, devait savoir pourquoi.
Porté par son cœur plus que par sa raison qui lui criait de ne pas s'approcher, Edward s'avança donc vers Envy, à pas mesurés. Il contourna le canapé et s'approcha doucement de son compagnon.
« Env-…
- BORDEL DE MERDE, mais c'est trop demandé d'avoir la PAIX ?! » aboya soudainement Envy.
Son cri fut si fort qu'Edward sentit l'impérieux besoin de reculer d'un bon mètre. Le cœur battant à tout rompre, il s'assura d'avoir une certaine distance de sécurité entre lui et l'homonculus, duquel semblait émaner une aura mortifère presque tangible.
Rendu nerveux par ce brusque accès de colère, Edward agrippa fortement le bas de sa chemise de pyjama. Il déglutit, prit son courage à deux mains et réessaya :
« Tu…
- LA FERME ! » rugit Envy, plus fort encore.
Edward, soufflé par l'agressivité de son compagnon, resta coi, incapable de savoir comment réagir. Il avait la bouche sèche, le cœur complètement emballé et la respiration erratique. Mais ce n'était pas la peur ou le choc qui en étaient la cause. Non. C'était la colère.
Envy s'était parfois montré odieux avec lui. Mais à ce point, c'était inédit.
« Nii-san ?! » appela Alphonse qui, visiblement alerté par les cris, venait de débarquer à toutes jambes dans le salon. Paniqué, il s'enquit : « Qu'est-ce qu'il se passe ?!
- RIEN », répliqua aussitôt Edward. « Tu retournes dans ta chambre. Je m'en occupe », ordonna-t-il sans regarder son frère, le regard braqué sur Envy.
Alphonse dut comprendre qu'il était indésirable, car Edward l'entendit se retirer presque aussitôt sans demander son reste. Et c'était tant mieux. Là, le jeune alchimiste avait besoin d'un moment en tête à tête avec son partenaire. Histoire de remettre les points sur les « i » avec lui.
Les poings crispés, les dents serrées, Edward fit un pas en avant vers Envy, qui se tenait toujours la tête et semblait bien décidé à ne pas le calculer. Il inspira un bon coup et, d'une voix tremblante d'émotion qu'il s'appliqua à stabiliser au mieux, demanda :
« Envy. Tu peux me regarder, s'il te plaît ? »
L'homonculus poussa un long soupir et, enfin, se redressa. Ses yeux étaient fatigués, mais son ton vif et dur :
« Quoi ? »
Edward ne se laissa pas décontenancer et poursuivit sur sa lancée, plus vindicatif :
« Je peux savoir ce que je t'ai fait ?
- Hein ?
- Pourquoi tu me parles comme ça ? Je m'inquiète juste et toi, tu-…
- Je ne te parle pas », le coupa Envy en détournant la tête, presque agacé par ce qu'il semblait considérer comme une idiotie.
Edward, interloqué, quitta sa mine hargneuse et adopta une expression beaucoup plus nuancée, qui oscillait entre mécontentement et incompréhension.
« … Je parle à ceux qui hurlent, là », termina l'homonculus qui, lui aussi, laissa se substituer à la colère sur son visage une autre émotion : une lassitude mâtinée de souffrance, qu'Edward ne comprit pas. L'adolescent, troublé, embrassa ensuite la pièce d'un regard circulaire, à la recherche de « ceux » qu'Envy mentionnait. Mais non. Ils étaient seuls.
Normal, en même temps. Le contraire eût été flippant. Quoique… À bien y réfléchir, ce n'était pas beaucoup plus rassurant concernant l'état mental d'Envy, qu'Edward ne manqua pas de souligner :
« Tu te sens bien ?
- NON », grogna Envy. « Justement. »
Les coudes enfoncés dans les genoux, il s'attrapa de nouveau la tête et soupira. Sa respiration, hachée, révélait une douleur que le brun ne cherchait pas à cacher.
Edward ne savait plus que penser. Depuis qu'ils se connaissaient, Envy s'était plus d'une fois plu à le faire tourner en bourrique en s'exprimant par périphrases, métaphores ou énigmes lorsque quelque chose échappait à Edward, rien que pour s'amuser de son incompréhension. Après tout, quoi de plus rigolo que de titiller son ego de petit génie ? Edward ne le nierait pas : il n'aimait pas qu'on mît son intelligence à mal. Et Envy, qui avait tendance à saisir toute occasion de l'enquiquiner, l'avait bien compris. Mais là… C'était différent. L'homonculus ne cherchait pas à s'amuser à ses dépens. Il souffrait et essayait sans doute de mettre des mots sur ce qu'il ressentait. Ou, en tout cas, Edward le comprenait ainsi.
Mais ça n'éclairait pas beaucoup plus sa lanterne. Pourquoi Envy avait-il si mal, lui qui était normalement étranger à toute douleur, persistante à tout le moins ? Cet étrange phénomène laissait Edward perplexe… et inquiet. La colère s'en était allée. Ne subsistaient plus que des questions pour peu de réponses, et de l'angoisse.
Calmé, Edward s'assit aux côtés d'Envy – non sans pousser un petit gémissement d'inconfort, qui fit hausser un sourcil à ce dernier. L'adolescent se garda toutefois de s'approcher de trop : l'homonculus lui donnait l'impression d'être un animal blessé, qu'un rien pouvait braquer. Il allait donc y aller progressivement ; tâter le terrain pour ne pas commettre d'impair.
« Écoute... » souffla Edward avec tendresse, « Je suis un peu perdu, là. Il va falloir être plus clair, si tu veux que je t'aide.
- J'ai pas envie que tu m'aides. Laisse-mWAÏE ! »
Envy se maintint plus fortement la tête, mais pas pour les mêmes raisons : Edward venait de lui asséner un bon coup à l'arrière de celle-ci et le fixait d'un air clairement mécontent. Eh oui. Envy n'était pas le seul à pouvoir se montrer lunatique.
« Tu vas arrêter tes simagrées, maintenant. Il est deux heures du mat', je suis crevé et je l'ai toujours très mauvaise que tu te sois cassé sans explications tout à l'heure, surtout à un moment comme ça. Alors maintenant, tu m'expliques ce qu'il t'arrive, sinon, tu peux faire de ce canapé ton nouveau lit pour toute la semaine qui vient », avertit le blond en montrant, à son tour, de petits crocs menaçants.
Les deux garçons se regardèrent en chiens de faïence quelques instants. Puis, Envy, qui semblait repris d'un mal de tête insupportable, détourna la tête, mettant fin à ce duel de regards puéril. Face à cette vision singulière, Edward se radoucit. Prudemment, il fit glisser sa main jusqu'à celle d'Envy, la saisit et implora dans un souffle :
« Laisse-moi t'aider. Est-ce que je peux seulement… faire quelque chose pour toi ? Qu'est-ce qui se passe ? » Il marqua une pause. « Tu as mal ? »
Le terme fit se crisper Envy. L'androgyne semblait en proie à une lutte intérieure qui opposait, Edward en était certain, son amour-propre… et son besoin de soutien. Ainsi, ce ne fut qu'au bout d'une bonne dizaine de secondes que l'homonculus avoua :
« Ouais. Un peu.
- Vu les grimaces que tu fais, je dirais plutôt ''beaucoup'', mais je salue l'effort fait en matière de sincérité », railla le petit blond, qui tapota la main d'Envy dans un sourire qui se voulait réconfortant.
Envy lui retourna un regard blasé, qu'Edward para d'une interrogation :
« C'est ta tête, qui te fait mal ?
- En quelque sorte. »
Envy retira sa main de celle d'Edward et se pinça l'arête du nez. L'alchimiste resta muet, attendant qu'Envy se confiât davantage. Parfois, le silence était d'or.
« Je ne suis pas sûr que tu sois la personne la plus indiquée pour parler du problème », lâcha tout à coup Envy après avoir cherché ses mots pendant plus d'une minute.
Edward leva les yeux au ciel.
« Mais POURQUOI ? Je suis là, je t'écoute et j'ai envie de t'aider à résoudre ton… ton ''problème'', quel qu'il soit ! Il te faut quoi de plus ? Un psy ?!
- Quelqu'un de plus insensible que toi. »
Edward ravala la réplique qu'il s'apprêtait à lancer et dévisagea son compagnon.
Était-ce un compliment ou une critique ?
« Je ne suis pas sûr de comprendre… »
Edward scruta son amant. Son expression était indéchiffrable et son regard jeté dans un vide auquel il n'avait pas accès. Quelque chose chez Envy était à cet instant… terriblement trouble et lointain. Mais à peine Edward s'était-il fait cette réflexion que les yeux améthyste d'Envy retrouvèrent leur éclat ; plus clair, plus intense.
Plus humain.
« Remarque, tu es peut-être le plus à même de m'éclairer sur la question.
- Vraiment, Envy, tu me perds un peu plus à chaque-…
- … Tu es le seul à les avoir entendus… et compris. Je crois. »
« Les »
De quoi ou… de qui, Envy parlait-il ?
« Ceux qui hurlent », compléta l'homonculus en plongeant son regard dans celui de l'alchimiste.
Edward se sentit transpercé.
Envy attrapa sa main.
La lui fit poser sur son torse.
« Ils ont toujours été là. Depuis ma naissance. »
Edward garda le silence.
Enfin, Envy s'abandonnait.
« Mais ça n'a toujours été qu'un murmure. Un bruit de fond, auquel je m'étais habitué. »
Un silence.
« Et maintenant… Ils hurlent. »
Envy desserra son emprise sur la main d'Edward, mais elle ne retomba pas. Elle resta à sa place, la paume appuyée contre l'emplacement où, sûrement, se trouvait le noyau d'Envy. Son cœur.
« Je les ai toujours entendus, mais je n'y avais jamais prêté attention. Et maintenant, je n'arrive pas à les faire taire : je les entends tous les jours. Tout le temps. Plus ou moins fort, mais tout le temps. Ça a commencé il y a quelques mois. Ça a empiré depuis quelques semaines. Et maintenant… »
Envy se détourna.
« C'est infernal. »
Sa voix se fit murmure.
« Mais toi, tu sais déjà comment c'est, pas vrai ? »
Il se leva et s'écarta, comme s'il cherchait à mettre de la distance entre Edward et lui ; par les mots, et par le corps.
« À ce moment-là, quand tu les as vus pour la première fois… J'ai tout de suite su que tu avais compris quelque chose à propos d'eux que j'ignorais. »
Edward resta immobile.
« Tu avais compris pourquoi ils hurlaient. »
L'alchimiste ferma douloureusement les yeux.
C'était donc ça.
Edward baissa la tête.
Ses mains se nouèrent. Se pressèrent.
Il savait enfin ce qui tourmentait Envy.
Les âmes des martyrs de Xerxès, prisonnières de son corps véritable qu'il cachait derrière sa beauté immuable. Ce corps immense, difforme et inhumain, auquel avait fusionné ces âmes meurtries et condamnées à une éternité d'errance et de douleur.
Edward ne les avait vues qu'une seule et unique fois, dans le ventre de Gluttony. Il avait fallu, pour cela, qu'Envy se pensât au pied du mur et lui révélât sa vraie nature. D'après lui, pour laisser libre cours à toute sa puissance une dernière fois avant de devoir attendre la mort, qu'il pensait fatidique à ce moment… une explication dont Edward doutait, encore maintenant, de la véracité. Il s'était en effet souvent interrogé à ce sujet, pensant qu'il pouvait exister une autre raison à cette exhibition sordide. Peut-être un besoin de partager son être le plus profond avant de partir, avec quelqu'un susceptible d'en avoir pitié ? Mais Envy ne lui ayant pas laissé voir le moindre remord ou une once d'empathie à l'égard des restes des habitants de Xerxès, Edward s'en était tenu à cette version. C'était plausible, après tout. Et pour tout dire… Le jeune alchimiste avait été si perturbé par cette découverte que savoir pourquoi Envy l'avait laissé la faire lui avait finalement peu importé.
En effet, une fois extirpés de ce guêpier et Envy revenu à la normale, toute trace des âmes avait certes disparu, mais Edward n'avait pu les oublier. Leurs lamentations s'étaient gravées en lui, indélébiles. Elles l'avaient hanté de longues semaines après le combat qui l'avait opposé à Envy. Il en avait fait des cauchemars des jours durant ; des semaines, même. Sans jamais en parler à personne. Il se souvenait même avoir allumé une bougie, un soir. Un geste bien dérisoire et qui n'était d'aucun secours à quiconque, mais que le jeune garçon s'était senti obligé d'accomplir en la mémoire de ces milliers de personnes sacrifiées sur l'autel de l'avidité. Des êtres qu'il n'y avait plus personne pour regretter, hormis Hohenheim… seul témoin du massacre et garant du souvenir de ces vies brisées.
Bien qu'Edward eût choisi d'entamer une relation avec Envy, il n'avait jamais rien oublié de tout cela. Il était lucide. Quand il s'était engagé avec Envy, après moult hésitations et bien après cette altercation au cours de laquelle il avait saisi l'ampleur du mal causé par Père… Il l'avait fait en connaissance de cause, avec à l'esprit, toujours, ce que le corps de son amant abritait.
Envy était à lui seul la preuve d'un génocide commis quelques siècles plus tôt.
Et c'était seulement parce qu'il ne l'avait pas choisi qu'Edward avait su passer outre.
Toutefois, quelque chose avait toujours dérangé l'alchimiste, sans qu'il n'osât l'exprimer clairement : le fait que l'homonculus ne semblât pas le moins du monde affecté par la présence de ces êtres « parasites » en lui, dont la seule vision l'avait, quant à lui, traumatisé. Alors les avoir en soi… Maintes fois, Edward avait imaginé ce que cela pouvait faire. Pour lui, cela aurait été un supplice. Il aurait été incapable de le supporter. La simple idée lui donnait la nausée. Envy, à l'inverse, ne semblait pas en être incommodé. Peut-être s'y était-il habitué, mais Edward doutait de cela. Non. De son point de vue, Envy n'avait pas pu s'y « habituer », tout simplement car il n'entendait pas ces pleurs, comme lui.
Envy y était sourd.
C'est pourquoi, jamais, il n'avait laissé transparaître la moindre émotion à ce sujet.
Et, ainsi, jamais ils n'en avaient reparlé.
Jusqu'à présent.
Sur ce point, les chemins d'Envy et d'Edward ne s'étaient jamais croisés. Et Edward le confessait intérieurement : il n'avait pas pensé qu'un jour, ils auraient pu se rejoindre. Pourtant, c'était ce qui arrivait aujourd'hui. Or, Envy n'osait s'aventurer sur une route qu'il ne connaissait pas. Mais Edward pouvait-il lui en vouloir, sachant qu'on n'avait jamais offert au brun les armes pour s'engager sur un tel chemin sans le craindre ?
Edward regarda son amant, qui se tenait pour la première fois à la croisée de ces chemins contraires.
Pouvait-il l'y guider, sans peur, avec ses mots ?
Il devait essayer.
L'alchimiste inspira lentement.
Expira difficilement.
Et fit un premier pas :
« Ils ne hurlent pas, Envy », corrigea-t-il à mi-mots. « Ils pleurent. »
N'obtenant aucune réaction d'Envy, il clarifia :
« Ils pleurent ce qu'ils ont laissé ici… Et ceux qu'ils ont laissés. »
Il se mordit la lèvre.
« Ils pleurent leurs joies perdues et leurs rêves abandonnés. Ils pleurent leurs proches… »
Il se leva.
« … et leur peine. »
Il tendit la main vers Envy. Celui-ci s'écarta un peu plus.
« Alors je préférerais qu'ils le fassent en silence. Comme avant. »
La voix d'Envy s'était faite cassante et hostile.
« Avant, je ne les entendais pas. C'était mieux. »
Edward observa avec attention son compagnon.
« Mieux » ?
Vraiment ?
« Mais depuis que… Depuis que… » murmura Envy, qui sembla, cette fois-ci, anormalement troublé.
Il se tourna enfin, et jeta un regard intense à Edward. L'adolescent mit un certain temps à comprendre où Envy voulait en venir.
Le blond ouvrit alors de grands yeux.
Se pourrait-il que la prise de conscience d'Envy eût un rapport avec lui ? Avec leur relation ?
« Ça a commencé il y a quelques mois. »
Comme eux deux.
« Ça a empiré il y a quelques semaines. »
Envy avait emménagé il y avait quelques semaines de cela.
Alors… Alors… Cela pouvait-il être lié ?
Pourquoi pas, après tout ? Sinon, quelle autre explication existait-il ? Certes, Edward trouvait cela un peu prétentieux de penser qu'il pouvait être à l'origine d'un tel changement chez Envy, mais le regard de celui-ci l'accusait directement. De même, lui-même ne voyait quelle autre réponse apporter. Car depuis des siècles, Envy avait fait abstraction de la présence de ces âmes. Depuis des siècles, il les avait ignorées, négligées et reléguées dans le coin le plus obscur de sa conscience.
Le changement, s'il s'était opéré, ne pouvait venir, seul, de l'intérieur. C'était quelque chose d'extérieur qui l'avait provoqué ; qui avait poussé Envy à ne plus faire la sourde oreille aux suppliques de ces âmes malheureuses. Or, le seul – grand – changement dans la vie d'Envy qui avait eu lieu récemment, pour autant qu'Edward le sût, c'était son arrivée dans sa vie.
Dérouté, l'alchimiste bafouilla :
« Tu penses que… C'est car on… Car je…
- Car tu as débarqué dans ma vie, oui. J'vois que ça. »
Présenté ainsi, Edward avait plus l'impression d'entendre « Car tu m'as contaminé, avec tes principes débiles. », mais il préféra ne pas en prendre ombrage : Envy et le tact, ça faisait souvent deux. Il n'était pas rare que l'androgyne se montrât plus véhément qu'il ne l'aurait souhaité quand il s'adressait aux autres. Et, dans une telle situation, où il sentait tout lui échapper, cela n'aurait pas été étonnant que ce fût le cas.
« Ça coïncide, en tout cas », appuya Envy sans se départir de son regard accusateur. « Mais parallèlement, je vois pas trop ce que tu aurais à faire là-dedans. Je me demande juste si ces résidus d'humains ne gueuleraient pas tout simplement plus fort car tu es à proximité. Peut-être qu'ils sont assez cons pour croire que tu vas pouvoir les entendre », finit-il dans un rire méprisant qui fit se raidir Edward.
Envy se montrait volontairement outrancier. Peut-être car c'était, au fond, ce qu'il pensait de ces êtres dont sa pierre se nourrissait. Peut-être aussi pour le provoquer et créer un incident qui les forceraient à mettre un terme à la discussion. Peut-être, enfin, pour se défendre, car il voyait dans l'attaque le meilleur moyen pour ce faire. Et car il était complètement dépassé par les événements.
Edward, lui, savait très bien ce qu'il en était.
« Je ne pense pas que ce soit à moi qu'ils souhaitent parler.
- Ah ouais ? À qui, alors ?
- À toi.
- Ben faudra leur dire que le directeur du bureau des plaintes, c'est toi. Pas moi. N'est-ce pas, ''monsieur-je-veux-toujours-sauver-tout-le-monde'' ?
- Je n'en suis pas si sûr.
- Développe ?
- Je pense que ce qui était vrai autrefois ne l'est plus aujourd'hui. Tu dis ça comme si j'étais le seul à avoir des sentiments ; le seul à pouvoir faire preuve de considération à l'égard d'autrui. Mais c'est faux. Et tu as beau dire, leurs voix t'affectent. Plus que ce que tu veux bien reconnaître.
- N'importe quoi.
- J'en veux pour preuve cette discussion. »
Les lèvres d'Envy se pincèrent. Tout son corps s'était tendu au fur et à mesure de l'échange, finissant par se figer dans une étrange position instable, comme si le brun hésitait entre partir pour ne plus entendre Edward et rester pour lui faire fermer son clapet.
« C'que tu peux débiter comme conneries.
- Tu dis que c'est de ma faute… », fit Edward en s'avançant jusqu'à ne plus être qu'à quelques centimètres d'Envy, sans même réagir à son attaque, « … Mais c'est juste que tu ne veux pas reconnaître que tu peux évoluer. Parce que ça te fait peur.
- Je n'ai pas peur.
- Si. Tu as peur. Alors tu te dis que c'est de ma faute. Uniquement de la mienne. Alors oui, je t'influence très certainement. Mais tu as un rôle, toi aussi, dans ce changement. Je ne suis pas le seul responsable de ça. Arrête de croire que tu ne fais que subir ce qui t'arrive. Que tu es dépourvu de toute capacité de remise en question, comme ça pouvait être le cas autrefois.
- …
- Si tu entends ces gens, c'est parce que tu as décidé de sortir de la putain de bulle dans laquelle tu te complaisais avant. Pour t'ouvrir un peu à moi, OK. Je ne nie pas. Mais pas que. »
Le regard d'Edward brilla d'une force qui subjugua Envy.
« Tu as levé les yeux pour arrêter de fixer ton nombril et tu m'as vu. Oui. »
Envy, qui semblait avoir ravalé sa morgue, était plus pâle que jamais. Mais Edward n'allait pas le ménager. Non. Il allait l'achever. Et crever pour de bon cet ego démesuré.
Alors ni une, ni deux, il attrapa la tête de son aîné pour la lui faire baisser, colla son front contre le sien avec une telle ferveur qu'il lui mit presque un coup de boule et s'exclama :
« Mais tu as aussi vu les autres ! Et eux. Et maintenant, tu ne peux plus te cacher. Parce que tu sais qu'ils souffrent. Parce que tu comprends qu'ils ont mal, là où avant, tu t'en foutais. Et ça, Envy... » Il lâcha son visage et conclut : « … C'est un premier pas vers l'humanité.
- Mais je m'en FOUS d'être comme vous, moi ! JE M'EN CONTREFOUS ! J'ai pas envie ! » s'époumona l'homonculus avec une telle puissance qu'Edward hésita à reculer.
Mais il tint bon. Sans se laisser intimider par l'hostilité affichée de son amant, Edward se grandit et assura d'un ton parfaitement calme, et avec force conviction :
« Si, tu en as envie. Je le sais. Tu crois que je ne te connais pas ?
- … !
- C'est juste que tu voudrais n'être humain que quand ça t'arrange. Car tu n'as pas envie d'endurer la douleur. Quelle qu'elle soit.
- …
- Pourtant, cette douleur, elle va de pair avec tout ce à quoi tu aspires, Envy. Tu ne peux pas la fuir. Et c'est normal. »
Edward posa sa tête contre son torse avec une infinie précaution. Il attrapa les mains de son compagnon, pour le retenir au cas où, et murmura :
« La douleur, ça s'écoute. Ça s'endure et ça se comprend. La tienne, comme celle des autres. Et non, ce n'est pas facile. Je ne te dirai pas le contraire. Mais sache que ça s'apprend. On peut apprendre à le faire. »
Les bras du petit alchimiste s'enroulèrent autour du corps maintenant tremblant de l'homonculus.
« Je t'apprendrai. »
Edward resserra son étreinte.
Envy se laissa faire.
« Pardon de n'avoir rien vu », souffla le blond du bout des lèvres.
Il sentit alors la main d'Envy, fébrile, passer dans ses cheveux. Le brun se pencha, nicha son nez dans le cou de l'adolescent et s'enivra de son odeur, y trouvant le meilleur remède qui fût. Et, petit à petit, il se détendit.
Edward sourit.
Enfin, il récupérait son Envy.
« … Ça ne règle en tout cas pas mon problème », objecta néanmoins Envy tout bas. Sa fureur s'en était allée. Seule la fatigue persistait. Et ce qu'il cherchait à présent, ce n'était plus querelle. Juste une solution. « Ces voix… je n'en peux plus. »
Edward, tout contre lui, lui répondit :
« Je te proposerais bien un médicament contre les maux de têtes, mais je crains que ce ne soit pas très efficace dans ce cas précis, ''monsieur-je-suis-une-panacée-sur-pattes''. »
Envy s'écarta et fit la moue. Vindicative, la crevette…
Edward lui tira la langue puis, dans un sourire qu'il accompagna d'une caresse sur la joue à l'attention de son aîné, proposa :
« Si tu veux, je me renseignerai pour toi. Je connais quelqu'un qui a traversé la même chose que toi, et qui est parvenu à ne plus souffrir de ces voix.
- Ah oui ? C'est nouveau, ça. Qui ça ?
- Mon père », révéla Edward, rembruni. « Pas que ça m'enchante d'aller lui demander conseil, mais je pense qu'il pourrait t'aider, sur ce coup-là. Plus que moi, en tout cas. En plus, on a du bol, je crois qu'il est actuellement chez mon maître. Pour une fois qu'il est joignable…
- Ouais, en gros, je vais copiner avec l'ennemi. C'est mon père à moi qui va être enchanté.
- Ce qu'il ignore ne peut pas lui faire de tort ~ » lança le petit blond d'un air faussement innocent. « Et puis tu ne vas pas cracher sur la seule piste qu'on ait !
- Effectiv-… ! »
Envy se tut d'un coup, les yeux plissés. Ses doigts se crispèrent dans les cheveux d'or d'Edward, qui l'observa avec inquiétude. Il avait mal.
« J'appellerai mon maître dès demain matin, d'accord ? » offrit Edward, qui serra la main d'Envy dans la sienne pour capter son attention. « En attendant, on va aller se reposer un peu. Même si tu ne dors pas, un peu de calme te fera du bien. Quant à moi… » Edward bâilla. « … Je suis claqué. J'ai vraiment besoin de dormir un peu. Mais si tu veux… », s'empressa-t-il de rajouter en constatant qu'Envy paraissait peu enchanté à l'idée, « … Je peux rester éveillé un petit peu avec toi, qu'est-ce que tu en dis ? »
L'adolescent tourna son regard fatigué vers la fenêtre, où les rayons de la lune filtraient enfin.
« En plus, l'orage s'est arrêté… Au moins, on passera une nuit – ou plutôt, une fin de nuit – tranquille. »
Envy opina du chef. Il s'apprêtait à retourner dans la chambre avec Edward lorsque celui-ci le força à l'arrêt en tirant sur son poignet.
« Qu'est-ce qu'il y a ? »
Edward, rouge comme une pivoine et la tête basse, le regarda par en-dessous.
« Par contre, je veux bien que tu me portes jusqu'à la chambre.
- Hein ?!
- Je ne sens plus mes jambes. Et autre chose, aussi, si tu vois ce que je veux dire.
- Oh. »
Un énorme sourire se dessina sur le visage de l'androgyne, qui semblait particulièrement fier de lui. Edward, en guise de réponse, lui envoya une tape. Envy s'offusqua :
« Hey ! Tu veux que je t'emmène ou pas ?!
- Oui ! Mais je me passerais bien de tes commentaires !
- Je n'ai rien dit », se défendit Envy en le prenant contre lui.
« Tu l'as pensé.
- Ça, oui ~ Parce que je me rappelle tout ce qui a précédé… » susurra le brun. Il blottit son précieux petit paquet contre lui jusqu'à la chambre. « J'espère qu'on pourra remettre ça vite. »
Edward lui sourit. Oui. Lui aussi espérait qu'ils pourraient remettre ça vite. Et qu'Envy, aussi, n'aurait bientôt plus à souffrir des voix de ces âmes en peine qu'il interprétait encore, l'alchimiste le savait, comme un mal temporaire et dérisoire.
La transition de l'homonculus vers l'humanité ne serait pas rapide et ne se ferait pas sans heurt. Edward en avait conscience. Malgré tout, il était confiant. Car ce soir, il avait acquis une certitude.
Celle qu'Envy pouvait, de fait, devenir humain. À sa façon, mais « humain » quand même.
Et cela, plus que tout, le rendait heureux.
FIN
Voilà ! :D J'espère que cette fic vous a plu ~ J'ai pris beaucoup de plaisir à imaginer Envy et Edward partager une complicité suffisante pour discuter (relativement) calmement d'un sujet aussi délicat que celui des âmes « contenues » en Envy. J'aime beaucoup écrire à propos de leurs débuts, mais me situer dans un contexte un peu plus mâture, ou leur couple est davantage stable, me plaît aussi énormément :3 J'espère que vous y aurez aussi été sensibles ;p
Un petit review pour me faire part de vos impressions ? ~
Merci d'avance !
Rédaction et édition : White Assassin
Correction : Couw-Chan
