SA PEAU ETAIT FROIDE…
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Hélas ! qui peut savoir que le destin qui m'amène ?
L'amour me fait ici chercher une inhumaine.
Mais qui sait ce qu'il doit ordonner de mon sort,
Et si je viens chercher ou la vie ou la mort ?
.oOo.
« Tu n'as pas honte, j'espère ? »
« Tu te rends bien compte que tout est de ta faute ? »
« Si tu n'avais pas bêtement écouté V.V, rien de tout ceci ne se serait passé comme ça. »
« Tu l'as mené à sa perte. »
« C'est de ta faute. Tout est de ta faute. »
« Et maintenant, il est mort. »
Dans le noir, Suzaku ferme les yeux. Il a froid. Il regrette sa chambre chaude et douillette au palais de la Zone 11.
« Tu l'aimais. »
Non, c'est faux. Sur sa couchette, Suzaku se retourne sur le ventre. Le poids de la culpabilité n'a jamais été aussi fort qu'à cet instant.
Suzaku sait qu'il a fait beaucoup d'erreurs dans sa vie il le sait et il essaye de faire avec.
« Le monde te déteste maintenant. »
Suzaku n'aurait pas dû tuer son père, il n'aurait pas peut-être pas dû rejoindre les rangs de Britannia si jeune, il n'aurait pas dû refuser la proposition de Zero, lui dire qu'il changerait l'Empire de l'intérieur alors qu'il n'était qu'un eleven en sachant que personne ne le prendrait au sérieux, il n'aurait pas dû promettre à Euphémia qu'il l'aimerait pendant qu'il n'était pas sûr de ses sentiments, il n'aurait pas dû trainer Lelouch aux pieds de l'empereur, le voir se faire laver le cerveau, oublier le Japon, lui, Nunally, tout… il n'aurait pas dû… Julius Kingsley… il n'aurait pas dû.
« Tu as failli l'étranger. »
Suzaku s'en rappelle. Et cela lui fait mal.
« Et l'eau ? Il fallait lui en donner. »
La nuit, les voix des Érinyes ne le laissent pas tranquille.
« Tu aurais dû l'aimer de toute ton âme. »
La nuit, Suzaku pleure et il n'y a qu'elles pour l'entendre.
.oOo.
Son plan était un fiasco mais C.C, alors qu'elle se précipitait dans les couloirs en flammes du palais de Saint-Pétersbourg, n'en avait rien à faire. Le poids dans ses bras, avec cette tête brune qui dodelinait au rythme de ses enjambées douloureuses, ses yeux semi-ouverts et cette peau couverte de crasse et de sueur, lui apparaissait comme bien plus lourde que le fardeau qui pesait dans son cœur depuis des siècles. A cet instant où elle débouchait sur l'air incroyablement frais à la sortie du quai souterrain, C.C se dit que rien ne comptait plus à présent que de se consacrer corps et âme à ce poids, si chaud et si froid, pour le sauver de sa fin — qu'elle savait pourtant inévitable, mais encore tellement et délicieusement lointaine.
La réalité l'avait rattrapé une heure plus tard mais le sentiment, libérateur, presque salvateur, restait toujours bien ancré dans sa poitrine — et elle n'avait pas envie de s'en débarrasser de sitôt.
Le petit garçon aux tâches de rousseur lui avait dégoté une minuscule chambre dans un hôtel bidon à la périphérie de la capitale, ayant — pour le moment — échappé aux émeutes provoquées par les européens quelques heures auparavant. C.C avait traversé le centre comme si le chaos autour d'elle — autour d'elles — n'existait pas, se fondant entre les corps mouvants et hurlants tel un fantôme.
Maintenant, elle observait l'autre femme, étendue sur le petit lit. C.C avait essuyé son front et ses joues avec une serviette humide — maigre équipement qu'elle avait déniché dans le coin du sommier. Ainsi dénué de la sueur et des traces de larmes, elle pouvait mieux apercevoir ses traits. De près, elle ressemblait moins à Kallen qu'elle n'avait crue mais elle ne pouvait s'empêcher de trouver leurs cheveux similaires (même si cette inconnue était brune, à la différence des mèches pétantes de la japonaise).
Et elle a bien un bec-de-lièvre. Il était très fin et ne se voyait presque pas de loin, et C.C se demanda si les européens avaient plus de chances d'en avoir que les japonais ou les britanniens. Puis elle se demanda pourquoi elle se posait ce genre de question stupide et secoua la tête, retournant à ce qui comptait vraiment.
Elle avait vite fait le tour de sa situation.
Je suis dans la merde.
C.C avait passé plusieurs heures à griffonner sur un bout de papier toutes les possibilités qui s'offraient à elle maintenant que V.V lui avait glissé entre les doigts (elle n'osait pas retourner au palais de Saint-Pétersbourg maintenant qu'elle avait récupérer l'inconnue et que les émeutes devaient avoir prises encore plus d'ampleur).
Une solution : quitter l'Euro-Britannia. Après tous les efforts faits pour y parvenir et toutes les informations récoltées inutilement, elle avait l'impression d'avoir touché le fond.
« CHARLES EST MORT, C.C. IL EST MORT AVANT D'AVOIR PU REALISE NOTRE SOUHAIT. TU SAIS CE QUE CA SIGNIFIE ? »
Elle entendait encore la voix de V.V hurler devant elle. Renvoyant dans l'ombre de la nuit, ses larmes, sa détresse… sa folie. La folie d'avoir perdu quelqu'un qui lui était incroyablement cher, son propre frère.
L'amour… Son propre Geass… Perdu à tout jamais, comme son humanité.
C.C devait se ressaisir. Je n'arriverais à rien si je ressasse le passé !
Elle devait penser stratégique. Revoir ses alliés, les possibilités, les solutions probables et celles qui présentaient le plus de risques — n'avait-elle pas des siècles d'expérience derrière elle ?
Tout d'abord, prendre des nouvelles du pays.
Après un rapide appel sur un téléphone jetable, Suzaku lui avait appris que Odysseus monter ait bien sur le trône de Britannia, comme si rien de plus naturel ne pouvait se passer. La sorcière avait juré tout bas entre ses dents — ça ne collait pas pourquoi Odysseus ? C'était le moins habile de toute la fratrie et, quelques mois auparavant (ou était-ce des années, dans le tourbillon de tragédies qui les avalaient inexorablement ?) le plus âgé était promis à la trop jeune Tianzi, comme pour preuve visuelle que son utilité politique se résumait, en tout bien tout honneur, à un mariage diplomatique avec une gamine manipulée par des forces qui la dépassaient. Schneizel était forcément derrière tout ça. Le scénario le plus logique qui lui venait en tête était que Marianne lui avait tout révélé et que les deux s'étaient alliés pour en terminer une bonne fois pour toute avec les Chevaliers Noirs et Lelouch. Marianne avait probablement encore en pensée leur plan démesuré pour défaire Dieu et créer un monde parfait — mais atrocement imparfait selon l'avis de C.C. Elle évitait toutefois d'y penser, à présent quasi certaine qu'il ne se réaliserait pas suite au décès de Charles. C'était bien trop tard.
Maintenant, c'était savoir si Marianne était au courant pour la mort de Lelouch. En supposant qu'elle n'était pas là au moment du drame et que V.V n'avait pas encore eut l'occasion de lui parler, elle ne devait pas le savoir — pour le moment. Encore une fois, C.C regretta de ne pas l'avoir rattrapé.
« Et toi, tout va bien ? » lui avait demandé Suzaku après lui avoir expliquer la situation dans la Zone 11.
C.C était étonnée que le brun lui pose ce genre de question mais pas mécontente.
« On va dire que je fais ce que je peux. Rien de très critique pour l'instant et — elle jeta un regard à la silhouette toujours inconsciente sur le lit — je suis accompagnée maintenant.
— Accompagnée ?
— Disons… bref, je t'expliquerai une prochaine fois. Et toi ? Qu'est-ce que tu vas faire ?
— Ce n'est pas si facile de jouer Zero mais je crois que j'ai un plan. »
C.C haussa un sourcil, attendant la suite. Si elle s'inquiétait pour Suzaku, elle ne le montra pas — bien qu'elle arrivât presque à entendre les restes de son sommeil agité dans le combiné du téléphone.
« Je ne sais pas comment Lelouch se comportait avec les Chevaliers Noirs mais je crois connaitre son mode de fonctionnement. Tu vois, c'est une chance pour les japonais que l'Empereur soit mort mais voir le premier héritier prendre sa place ? Ça ne donne qu'un sentiment de répétition pour ceux qui ne demandent qu'à être libérés. Et pour les Chevaliers Noirs, c'est comme une brèche. Je pense qu'ils attendent juste les ordres de Zero — enfin, les miens du coup. Ils trépignent de libérer Kallen… »
Suzaku, subitement hésitant, marqua une pause et C.C, un peu ébahie, eut tôt fait de reprendre contenance alors qu'un sourire goguenard se dessinait sur ses lèvres.
« Eh ben eh ben ! Je ne pensais pas que Sir Kururugi Suzaku en saurait autant sur la soif d'indépendance des japonais. Côtoyer les Chevaliers Noirs te rend patriotique ?
— Ne dis pas de bêtise ! Si je t'ai suivi dans ton plan suicidaire, c'est simplement parce que je ne voulais pas me faire arrêter par l'empire ! Je n'aurais jamais suivi ce groupe de terroristes !
— Et pourtant, nous en sommes là, Suzaku. Accepte le une bonne fois pour toute. Si tu ne le veux pas, fais-le au moins pour moi — le regard de C.C revient à l'inconnue —, fais-le au moins pour Lelouch. »
Un bref silence passa.
« Lelouch est mort.
— Je sais. »
Et C.C coupa la communication.
Bon. Maintenant, qu'est-ce que je fais ?
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Le roulement des poulies du train se mélangeait aux cris des bébés et au son presque inaudible du souffle de C.C près de son oreille. Contre les mèches vertes, la tête de Lene dodelinait doucement mais la jeune femme, accablée par la fatigue, préférait rester éveillée. La dernière fois qu'elle et la sorcière s'étaient endormies toutes les deux en même temps, elles avaient fini aux abords de la frontière géorgienne, perdues et exténuées, et avaient failli se faire contrôler par la douane locale. Lene ne souhaitait pas retenter l'expérience et faisait en sorte qu'elle et C.C se relayent pour dormir. Bien que, à cet instant, son envie de replonger dans les bras de Morphée était bien trop tentante pour être combattue avec sérieux — Lene se demandait d'ailleurs comment C.C faisait pour s'endormir avec autant de bruits parasites.
Depuis le début de leur périple, Lene ne cessait de se répéter que sa place n'était pas ici, qu'elle n'aurait jamais dû se trouver là — et encore moins dans ce train brinqueballant qui sentait mauvais (était-ce bien des restes de vomis qu'elle distinguait sur un coin de la banquette ?).
Elle se rappelait encore, et avec une netteté toute particulière, une des dernières conversations qu'elle avait eu avec C.C…
« QU'EST-CE QUE JE FOUS LA ? avait hurlé la brune.
— Je t'ai sauvé la vie, tu pourrais au moins me remercier, avait répliqué la femme aux mèches vertes, le visage vide de toute expression.
— Te remercier ? Je te connais même pas !
— Arrête de crier s'il te plait. »
Les deux femmes se trouvaient encore dans leur miteuse chambre d'hôtel et Lene pouvait apercevoir, laissée contre le mur, une petite bassine d'eau croupie et un chiffon sale. Elle était habillée d'une courte tunique grise et certaines de ses brûlures, dues à la mine qui avait touché le camion la veille, avaient été désinfectées et pansées.
Tous les sentiments néfastes de la cellule du palais du Grand-Duc avaient disparu. Lene avait eu l'impression de ne jamais avoir eu autant peur de toute sa vie.
« Sérieusement, où on est ? Et vous êtes qui ? Pourquoi vous dites que vous m'avez sauvé ? — ET NOM D'UN CHIEN, POURQUOI VOUS AVEZ LES CHEVEUX VERTS ?
— « Nom d'un chien » ? avait répliqué celle aux cheveux verts, vraisemblablement perplexe.
— C'est une… Vous savez quoi ? Laissez tomber. »
Le visage de l'autre femme était resté parfaitement stoïque et Lene — dont les nerfs avaient déjà été mis à rude épreuve pendant la majeure partie de l'année — s'était sentie sur le point de craquer. Elle avait commencé à faire les cents pas (autant qu'il lui était donné de faire dans la minuscule pièce), sans remarquer l'étincelle amusée dans les yeux de son interlocutrice.
« En fait, vous m'avez pas sauvé du tout. Non mais, et puis quoi encore ! J'aurais pu me sauver toute seule pendant les émeutes d'hier ! C'est un peu comme si les autres venaient me sauver en quelque sorte, mais s'ils ne doivent même pas savoir que j'existe en fait… C'est pas grave de toute façon. J'aurais pu mourir, aussi. Pas me retrouver dans une chambre d'hôtel qui pue avec une fille que je connais même pas.
— Je m'appelle C.C » avait dit C.C. Et un sourire furtif était apparu sur ses lèvres.
Un bref silence était passé.
« MAIS C'EST PAS UN PRENOM PUTAIN ! »
Depuis, la sorcière lui avait tout expliqué de A à Z, et Lene avait sûrement dû loupé des lettres, vu qu'elle n'avait pas tout saisi, mais au point où elle en était, cela lui importait assez peu. Elle avait encore un peu mal au cœur, parfois. Elle se disait que son existence ne valait rien. Ce Hyuga de malheur m'a retourné le cerveau.
Lene avait pour philosophie de suivre les leaders — du moins, ceux qui partageaient en un sens ses convictions — même si elle doutait que cela puisse être considéré comme une philosophie à vrai dire. Elle s'en fichait un peu. Elle n'avait jamais eu le pouvoir de prendre des décisions et, quand celles-ci la concernaient, elle préférait suivre le cours du destin et celui des circonstances indésirables, aussi chaotiques soient-ils.
Tu es bien une fille du peule. Le Hyuga diabolique dans sa tête ne se taisait donc jamais ?
Contre elle, C.C remua un peu et Lene, quelque peu embarrassée de partager une telle proximité avec une femme qu'elle ne connaissait que depuis deux jours, laissa retomber légèrement son épaule, lui laissant le champ libre pour dormir plus confortablement.
Elle n'avait personne d'autre à qui se raccrocher de toute façon. Et puis, C.C avait l'air confiante (évidemment qu'elle est, elle a plus de cinq cent ans, idiote ! — encore une partie de l'histoire qui l'avait laissé perplexe cela dit).
Depuis la fenêtre derrière elle, tellement penchée sur la banquette qu'elle était à deux doigts de tomber par-dessus, l'ancienne ouvrière pouvait voir des champs grisâtres défiler à toute allure et elle se demanda où ce train allait finir par les emmener.
Le monde. Les deux mots explosèrent dans son crâne, supernova de sens et de grandeur. Par-delà Paris et la pauvreté de l'Europia… il y avait le monde.
Elle espérait simplement qu'il n'y avait pas que des champs grisâtres et des bébés qui pleurent dans ce monde, lui qui avait l'air si vaste et si dangereux.
Soudain, le train fit une légère embardée, et le nez de Lene s'écrasa violemment contre la vitre de la fenêtre, son bassin à demi passé par-dessus le dossier de la banquette.
« Rah, merde ! » grogna-t-elle, sa main venant palper ses narines douloureuses.
Le corps de C.C rebondit sans douceur contre sa hanche, son coude venant donner un coup dans ses côtes. Le train commençait à ralentir.
« Donc, moi je vous offre gentiment un coussin vivant, et vous, vous me frappez ?
— Lene ? Qu'est-ce que tu fais dans cette position ? On est bientôt arrivé, prépare-toi à descendre. »
Elle est sérieuse là ? La brunette, maugréa, se retournant correctement. Peut-être que C.C était confiante et avait plus de cinq cent ans, mais la réalité, c'était qu'elle était affreuse à vivre.
Les cheveux de la sorcière étaient encore en bataille lorsqu'elle entreprit de rassembler leurs maigres bagages, lançant une valise dans les bras de Lene au passage, avant de se diriger vers les lourdes portes de sortie, la gare commençant à se faire apercevoir derrière les vitres.
Le train finit par se stopper complètement et, pendant que la mécanicienne s'essayait à rester debout sans s'accrocher quelque chose, C.C disparait déjà dans le wagon d'en face. Les portes venaient de s'ouvrir et un brouhaha vibrant s'écrasa presque aussitôt dans l'atmosphère encore, une minute plus tôt, presque endormie.
Il y a tant de monde ! se dit Lene alors qu'elles s'avançaient dans la foule, qui se déversait en un flot continu dans un sens comme dans l'autre. Elle pouvait apercevoir des panneaux en bois et des portails gigantesques, ainsi que les rails de l'autre côté d'une ligne jaune. Elle eut presque envie de sauter du trottoir surélevé pour y courir mais se retient au dernier moment à la pensée que la sorcière ne risquait pas d'apprécier cette brusque prise d'initiative.
« Où sommes-nous ? demanda-t-elle à sa comparse, la rattrapant en de longues enjambées.
— Nous sommes presque arrivées aux abords de la Fédération Chinoise, répondit C.C sans la regarder. Ne t'inquiète pas, on va y retrouver des alliés. »
A vrai dire, Lene n'était pas vraiment inquiète. Peut-être était-ce l'air lourd de tous ces voyageurs ou l'odeur sucré des champs par-delà les barrières de la gare mais elle ne se sentait guère en danger. Probablement C.C en fait. Avoir une sorcière immortelle avec elle devait avoir un côté rassurant.
« Des alliés ?
— Avant, Tianzi n'avait pas de pouvoir et elle aurait dû épouser Odysseus il y a… je ne sais plus mais bon. Les Chevaliers Noirs ont empêché le mariage et maintenant la Fédération Chinoise est de notre côté. »
Notre côté.
« Qui ça qui a empêché le mariage ?
— Les Chevaliers Noirs, souffla C.C en levant les yeux au ciel avec un petit sourire. Je t'en ai déjà parlé hier, tu t'en rappelles ?
— Euh… Je ne connais pas trop les trucs japonais. Enfin des elevens… Ah, mais c'est pas raciste de dire ça ? Pardon ! »
Le sourire de la sorcière se fit plus franc et, sans plus rien dire, elle saisit le poignet de Lene et l'entraina hors de la gare.
Avec une certaine forme de dépit, cette dernière observa la foule s'éloigner, et le brouhaha devenir un bruit de fond qui disparaissait lentement. La main de C.C — étrangement froide — la tenait toujours lorsqu'elles commencèrent à escalader une butte, située juste derrière la station du terminus.
Elles reprenaient leur souffle — enfin, surtout Lene puisque C.C ne ressentait vraisemblablement pas, ou peu, le besoin de respirer — lorsque celle-ci reprit, d'une voix lointaine :
« A vrai dire, on aurait pu prendre un autre train pour rejoindre directement la Fédération Chinoise mais ça me paraissait moins dangereux de faire un détour.
— Je croyais qu'ils étaient avec vous ?
— Il est possible que des agents de Britannia soient postés le long des frontières, près des douanes. C'est une de leurs tactiques récurrentes quand ils perdent une colonie. C'est assez idiot de s'acharner comme ça cela dit, mais j'imagine que la défaite n'est pas censée être envisageable pour eux. »
Lene ne demanda pas comment C.C pouvait savoir tout cela alors qu'elle lui avait répété qu'elle était du côté des résistants de la Zone 11. Tout était déjà assez compliqué dans son esprit.
« Vous croyez que ces gens de la… Fédération Chinoise ne me renverront pas en Euro-Britannia ?
— Pourquoi le feraient-ils ? Ils n'ont rien à y gagner. »
Les deux femmes s'attaquèrent à la descente de l'autre flanc de la colline — et Lene resta subjuguée devant la verdure des arbres alentour, de l'herbe douce contre ses chevilles nues (elle n'avait jamais été aussi heureuse de porter des chaussettes à moitié brûlées) et des montagnes qu'on arrivait à percevoir en redressant la tête. Tout semblait éclatant, rayonnant. Paris parait bien moche à côté.
« Je ne sais pas… Je suis une fugitive. J'ai pas un poids politique ou un truc comme ça ? Ils pourraient m'échanger contre… contre quelque chose. »
En fait, Lene n'en avait aucune idée et la mine narquoise de C.C aurait presque pu la blesser.
« Roh, ça va hein, grogna-t-elle en fronçant les sourcils.
— Ne parle pas de choses que tu ne connais pas, ricana la sorcière. Si je te dis que personne ne te fera rien là-bas, c'est que j'ai raison. J'ai toujours raison, ne l'oublie pas », ajouta-t-elle avec un clin d'œil.
Les lèvres de Lene grimacèrent en un sourire. « Ouais, c'est ça. »
Elles marchèrent longtemps. Elles traversèrent des ruisseaux pleins de petits poissons blancs et des sous-bois éclairés par le soleil. Elles longèrent la pente escarpée des bords de montagne et escaladèrent des rochers énormes — Lene se dit que ce sont probablement les coussins des géants qui devaient habiter dans le coin, et lorsqu'elle révéla son hypothèse à C.C, elle ne se reçut qu'un haussement de sourcils dubitatif.
En fait, Lene avait la dérangeante impression d'errer dans un rêve. Le chant des oiseaux paraissait presque faux à ses oreilles. Elle ne se doutait pas qu'il y avait des endroits aussi beaux, aussi magiques dans le monde et se demanda pendant un moment si ledit monde était vraiment en guerre. Même les souvenirs de ses démons (ou les démons de ses souvenirs, Lene avait du mal avec cette subtilité) la laissaient tranquille — et tout était beaucoup trop tranquille, beaucoup trop cotonneux et cela renforçait cette sensation d'être coincé dans un songe.
« On est bientôt arrivé ? » demanda-t-elle à C.C en observant le Soleil amorcer sans bruit sa descente dans le ciel.
La sorcière n'avait pas l'air fatiguée de leur marche interminable et une flopée de questions commencèrent à pousser dans la tête de la mécanicienne — y avait-il seulement une limite à l'immortalité ? Elle l'enviait presque mais calma ses ardeurs alors que C.C lui lançait un regard désabusé.
« Je suis fatiguée ! protesta Lene, bien consciente de son timbre enfantin.
— On ne risque pas d'arriver tout de suite à cette allure, répliqua-t-elle d'un ton aigre. Allez, on continue. »
La brunette soupira mais suivit néanmoins sa comparse de bon cœur.
Bon, c'est trop.
« Je vous jure que je fais des efforts, Mrs C.C mais là, j'ai vraiment trop faim.
— Tu ne t'arrêtes donc jamais ?
— J'ai faim c'est tout. Vous savez que c'est une sensation humaine ? »
Si pendant des heures de randonnée (Lene ne voyait pas d'autres mots), elle avait bien appris une chose de C.C, c'était que cette dernière — même si elle ne le montrait pas souvent — pouvait être sensible à ses petites blagues. Peut-être que la sorcière avait trop l'habitude de côtoyer des personnes sérieuses aux grands rêves — si Lene était une sorcière immortelle impliquée dans un conflit politique d'ampleur mondiale, ce serait sûrement son quotidien. Rien que l'idée la fit frémir alors elle la repoussa loin dans un coin de son cerveau.
« De toute façon, on va s'arrêter, reprit C.C dédaignant sa mine amusée, il fait presque nuit. »
Et, en effet, Lene pouvait apercevoir les premières étoiles du ciel indigo si elle plissait les yeux. Sous ses pupilles d'enfant découvrant le monde, l'impression du rêve revint, plus intense qu'auparavant. Mais, comme le jour tombait, elle se laissa envahir par elle et ne chercha plus à la repousser.
Si elle devait vivre des choses encore plus éprouvantes à l'avenir, peut-être que profiter de ce répit, aussi irréel qu'il apparait, n'était pas forcément une mauvaise chose.
Elle et C.C partirent s'installer sous les arbres et Lene s'étonna de tout le matériel que contenait en réalité leurs sacs en toile un peu ridicule.
« Je savais pas que vous aviez tout prévu pour le camping.
— Je suis sûr que tu n'es jamais allé en camping en plus. »
Lene sourit. « Pas faux.
— Moi non plus cela dit. »
Lene sourit encore plus. Le silence est fait d'or, lui avait un jour dit sa grand-mère et elle, qui avait toujours aimé le roulement incessant des machines de l'usine de textile, avait toujours trouvé ce proverbe un peu désappointant. Peut-être qu'avec C.C, c'était différent. Le mystère qui l'entourait ne pouvait être défait si facilement dans tous les cas.
Alors, les deux femmes se couchèrent à même l'herbe cette nuit-là, la lune les observant sans vraiment les voir, de son gros œil tout blanc.
Cette nuit-là, Lene n'arriva pas à dormir.
Tout se bousculait dans sa tête, avec une intensité qu'elle n'arrivait pas — ou plus — à saisir. Elle allait sûrement se réveiller, dans quelques heures, dans sa chambre de fonction à Castle Weisswolf ou dans le cachot humide du palais de Saint-Pétersbourg. Et dire que seulement deux jours auparavant, elle ne souhaitait que s'ouvrir les veines, couverte de la haine froide d'un étranger et de la sueur qui restait du danger.
Si elle était honnête avec elle-même, elle s'avouerait qu'elle n'aurait probablement pas eu le courage d'y aller jusqu'au bout.
Les yeux fixés sur les étoiles au-dessus d'elle, Lene demanda à C.C :
— Pourquoi vous m'avez prise avec vous ?
— Rendors toi, Lene. Demain est une longue journée. »
Sa voix n'était pas spécialement endormie non plus. On ne pouvait distinguer les visages dans l'obscurité.
« Non mais c'est vrai. Je ne suis personne, moi. Juste une mécano de l'Europia. Et encore, tout le monde dit que je fais super mal mon boulot.
— J'imagine que j'avais besoin de quelqu'un avec moi.
— Ah ouais ?
— Oui. »
C'était marrant, la façon dont le ton toujours quelque peu décontracté et familier de la brune tranchait avec celui, plus posé et tranquille mais non moins soutenu de la sorcière. Si Lene s'écoutait un peu mieux, elle pourrait (éventuellement) s'y habituer.
« Vous regrettez pas, j'espère ? Parce que là, je suis un peu loin de chez moi.
— Arrête de t'inquiéter, je te l'ai déjà dit.
— Quand même, je doute pouvoir vous être utile à quelque chose.
— Ce serait déjà bien que tu croies en mes convictions. C'est ce que font les alliés, tu sais. Ils partagent des valeurs. »
Lene cligna des paupières dans le noir.
« Vous savez, je suis assez crédule. »
.oOo.
Dans le clair-obscur tranquille du petit salon attenant à sa chambre, Schneizel bailla.
La journée avait été longue, entre les banquets et les bals et les madame à saluer, et le repos était encore plus doux qu'à l'accoutumée.
Ses yeux se fermèrent à la sensation de la main de Kanon, venue se glisser dans son cou, agréablement froide.
« Je vous sens préoccupé… Essayez de vous détendre. »
Kanon et Schneizel avait ce petit rituel de fin de semaine, où le premier se rendait en catimini dans les appartements privés du second. Rituel mis à mal par les récents évènements — le décès de Père, le couronnement d'Odysseus, la venue de Marianne et la découverte du Geass — bien que la présence continuelle de Kanon eût soulagé un certain poids des épaules du prince blond.
A présent allongé dans son divan, un longue pipe en épi de maïs dans la main, Schneizel essayait de repousser toutes ses pensées intrusives de sa tête, vaille que vaille, mais savoir que Marianne dormait dans une pièce non loin de la sienne n'aidait pas vraiment.
Il soupira doucement lorsque les doigts glacés de Kanon se glissèrent sous ses menton, ses ongles venant effleurer la pulpe de ses lèvres.
« Ce n'est pas que je suis tendu, commença Schneizel dans un souffle, mais j'ai vraiment l'impression que Marianne me fait tourner en bourrique.
— Comment cela ? » Le murmure de Kanon se cogna à l'oreille du prince, qui se demandait si son compagnon l'écoutait réellement ou s'il mobilisait toutes ses forces pour le déstabiliser. Technique efficace cela dit, mais ce soir, Schneizel se sentait obligé de lui confier ses craintes.
D'une pression de la main, il invita Kanon à venir s'installer à côté de lui et entoura ses épaules d'un bras ferme. L'autre homme lui jeta un regard interrogateur, quelque peu surpris de l'attitude câline de son amant, teinté d'inquiétude, et Schneizel lui répondit d'un sourire tendre.
« Il y a des choses qui ne collent pas.
— Expliquez-moi. »
Peut-être était-ce pour cela que Schneizel aimait Kanon et pas un(e) autre. Il pouvait lui parler librement et lui révéler ses angoisses et ses secrets, sans avoir à jouer son rôle de prince impérial. Pas de maquillage, pas de filtre.
« Quand nous sommes tombés d'accord sur une alliance, je lui avais proposé au préalable de devenir gouverneur de la Zone 11 pour pouvoir avoir main mise sur les Chevaliers Noirs. Elle était également d'accord de mettre Cornelia sur la piste des deux sorciers qu'elle cherchait…
— Pour ceci, ne vous inquiétez pas. Bismarck est retenu à la capitale pour obligations, personne ne sera en mesure de rechercher V.V et C.C si vous n'en donnez par l'ordre. »
Kanon lui adressa un petit sourire timide. Décidemment, son bras droit pensait toujours à tout, répondant inlassablement présent pour couvrir ses arrières.
« Mais quand elle a accepté, continua Schneizel, il y a deux choses qu'elle n'a pas remarqué… Ou alors le fait-elle croire.
— De quoi parlez-vous ? »
Le stratège jeta un rapide coup d'œil à la porte du petit salon, comme vérifiant qu'il n'y avait personne pour les écouter. Les murs avaient des oreilles par ici.
« Elle ne m'a pas fait remarquer que Nunnally est l'actuel gouverneur de la Zone 11 et que Cornelia était portée disparue depuis bientôt un an.
— Oh. »
La réalisation s'inscrit nettement sur les traits fins de Kanon alors que ses yeux s'écarquillaient sous l'effet de la compréhension.
« De plus, poursuivit le prince, les dates ont l'air de concorder. Cornelia n'a signalé sa présence que quelques jours avant que Marianne ne vienne nous annoncer la mort du précédent empereur.
— Et pourquoi oublierait-elle le statut politique de sa propre fille ? finit Kanon dans la continuité des choses.
— C'est cela qui ne colle pas. Soit elle n'y a pas pensé, et dans ce cas-ci c'est mauvais présage, soit elle essaye de me faire croire que j'ai un avantage psychologique sur elle. Et alors là, je tombe complètement dans le panneau. »
Un court silence passa, alors que Schneizel tentait de contenir son inquiétude grandissante face à Kanon, dont le visage se froissait petit à petit sous l'effet de la réflexion.
« Je pense, reprit-il d'un ton hésitant, que la deuxième stratégie ne lui convient pas. »
Le prince haussa un sourcil, perplexe.
« Je veux dire, continua Kanon, Marianne n'a pas l'air d'être le genre de femme à faire croire à son adversaire qu'il a le pouvoir, quand bien même cela peut se montrer efficace. Depuis son arrivée à Pendragon, elle vous fait sans cesse remarquer que Son Altesse Odysseus est un incapable et qu'il ne devrait pas montrer sur le trône. Si son but était réellement de vous piéger, elle n'aurait jamais autant insisté pour que vous outrepassiez le droit de succession. »
Schneizel cligna des paupières, fixant son amant qui se tordait nerveusement les doigts sur le divan.
A vrai dire, son cheminement n'était pas sans fondements. Il était vrai que Marianne, depuis sa subite intrusion dans la vie bien huilée de Schneizel, s'était arrangée pour le travailler psychologiquement tous les jours après que le couronnement d'Odysseus avait été annoncé de manière officielle. Les petit-déjeuner avec elle en devenaient particulièrement ardus.
« Ce n'est pas faux. Nous devrions néanmoins nous montrer prudent. Peut-être attend-elle un seul faux pas de ma part pour s'emparer du pouvoir. »
Kanon hocha la tête, visiblement satisfait de ses remises au compteur. Rien ne changeait drastiquement dans ce cas, mais il leur faudrait être bien plus vigilants au comportement de Marianne pour pouvoir lui couper l'herbe sous le pied si soupçons il y avait.
Fatigué de toutes ses réflexions — et désireux de stopper Kanon dans ses réflexes nerveux — Schneizel se pencha pour lui effleurer le menton de ses lèvres, avant que le brun ne l'entraine de lui-même dans un tendre baiser.
Le prince le faisait basculer sur le dos, virant au passage les couvertures du divan et étouffant leurs respirations dans leur bouche, au moment où quelqu'un toqua à la porte du petit salon.
Kanon se tendit sous lui, les joues rosées, et Schneizel lui fit discrètement signe de se dissimuler contre le meuble (ne résistant pas à la tentation de lui envoyer un clin d'œil amusé en passant, se délectant amoureusement de sa gêne).
A la porte, c'était un des gardes-chevaliers de Pendragon, ceux chargés de veiller dans l'aile des appartements impériaux. Le prince Schneizel haussa un sourcil — taisant sa remarque face à l'expression déroutée de l'autre jeune homme, surpris de le voir en tenue aussi légère — lui-même étonné qu'on vienne toquer à sa porte au beau milieu de la nuit (et alors qu'il était occupé avec son cher et tendre).
« Que Son Altesse me pardonne une telle intrusion à une heure si tardive… !
— Son Altesse te pardonne.
— J'ai été chargé de vous passer un message de Mrs Villetta…
— Fait, fait. »
Le soldat avait l'air particulièrement sur les nerfs mais Schneizel n'y fit pas attention, se faisant mentalement la réflexion que cela faisait un petit moment qu'il n'avait pas vu la Sang-Pur. A croire que son séjour amnésique chez les terroristes japonais l'avait calmé plus que de prévu.
« La prisonnière eleven, Kallen Kozuki, s'est échappée de sa cellule il y a une heure et Son Altesse Cornelia vient de re, rentrer en ville. Enfin ici. Pendragon oui ! »
Le jeune homme avait parlé très vite et, avant que la conversation ne puisse continuer une seconde de plus, Schneizel le congédia, referma la porte derrière lui avec brusquerie
Reconsidérons la situation.
J'ai Marianne dans les pattes jusqu'à ce que je comprenne ses objectifs ou que j'arrive à la neutraliser. La pilote de Lelouch vient de s'échapper ce qui veut dire que, à moins de la retrouver dans les heures qui viennent, je n'aurais plus de moyen de pression sur lui si je dois annihiler les Chevaliers Noirs. Mais j'ai Cornelia. Elle est là maintenant. Il ne faut juste pas qu'elle parle à Marianne pour le moment. Sinon… Sinon…
Le regard de Schneizel croisa celui de Kanon et brisa ses réflexions affolées au vol. Son amant s'approcha de lui, visiblement inquiet — et le prince se demanda quelle expression il devait faire à cet instant pour que sa panique trouve autant d'écho dans les yeux de Kanon.
Schneizel lui colla un rapide baiser sur les lèvres — le prenant de court — avant de lui adresser un sourire qui avait retrouvé de sa superbe.
« J'ai un plan. »
Merci d'avoir lu !
