Le jour où on a chié dans le salon :
Chapitre 13 : Vérité :
La vérité… C'était une notion étrange, presque fantasmagorique pour lui. La vérité… Qu'est-ce que c'était pour un être qui a dû apprendre à mentir depuis son plus jeune âge.
Mentir à propos de ses bleus, de ses brûlures, de sa faiblesse, du traitement infligé par son père. Mentir à propos de la tristesse que ressentait sa mère et lui dire que tout allait bien pour la rassurer. Mentir au monde, à son petit frère, à sa petite sœur en leur peignant un monde sans nuages pour oublier les siens. Mentir au nouveau bébé, mentir au petit Shoto qui découvrait son alter pour ne pas qu'il ait peur des entraînements, pour le rassurer. Mentir en souriant alors que son père ne le regardait plus après tous ses vains efforts. Mentir au monde en affirmant ne pas voir le déclin de sa mère pour ne pas qu'il s'accélère, se mentir à sois même aussi pour rassurer l'adolescent qu'il était. Mentir… Mentir comme son model mentait en assurant qu'elle allait bien alors qu'elle pleurait en cachette pour ne pas craquer devant eux. Mentir et changer de nom. Mentir sur son identité. Le mensonge… Il était devenu le mensonge en personne et pendant neuf ans, il avait oublié qui il était vraiment. Neuf ans de vide, d'émotions inexistantes, de hargne, de vœu de vengeance. Neuf ans de rien et de haine.
Alors, la vérité, celle qu'on lui demandait aujourd'hui, celle qu'on voulait qu'il dise, celle qui l'amènerait à voir sa mère après tant de temps, il n'était pas sûr de pouvoir l'exprimer. Cette vérité là, il voulait s'en éloigner car elle ne lui allait pas. Elle faisait bien trop mal. Comment, après tout ce temps… Comment pourrait-il se présenter face à sa mère, chez elle, pour simplement lui rappeler son existence. Son existence… Sa survie, le fait qu'elle l'ai pleuré, le fait qu'elle se soit encore plus enfouie dans sa folie après sa disparition, après lui. Comment pouvait-il ressentir l'envie de lui rappeler tout ça ? Pourtant, les autres pensaient que c'était une bonne idée, que c'était ce qu'il fallait faire, qu'il devait affronter cette vérité en face, mais il n'était pas sûr. Était-ce le bon moment ?
« Ça ne le sera jamais. »
Il le savait très bien, Hawks et sa main sur son épaule lui étaient inutiles. Il n'avait pas besoin de ce réconfort là. Il avait juste besoin qu'on le guide, qu'on lui dise exactement quoi faire, quels mots il fallait qu'il emploie, il avait vécu dans le mensonge depuis bien trop longtemps qu'il n'était même plus sûr d'avoir un jour atteint une parcelle de vérité.
« Tu as mentit en disant m'aimer ? »
Le sourire d'Hawks montrait qu'il n'était pas vexé, il ne doutait pas de son amour et même si ça lui tordait les boyaux de l'admettre, il ne s'était jamais autant sentit dans le vrai qu'en lui disant « je t'aime » pour la première fois. Il ne s'était jamais autant sentit dans le vrai qu'avec Hawks dans les bras, qu'avec les blagues nulles et sans aucun sens de Natsuo, qu'avec la douceur de Fuyumi et la timidité enfantine de Shoto. Il ne s'était jamais autant sentit dans le vrai qu'avec cette œuf terrifiant entre les mains. Mais en même temps, il ne s'était jamais sentit aussi bien.
Pourtant, il ne voulait rien dire à Rei, il ne voulait pas voir sa mère. Il avait peur, peur de lui mentir en disant la vérité, peur de cette vérité qui sonnerait comme mensonge aux oreilles d'une mère, il avait peur de ses faiblesses, celles que seules la femme l'ayant mit au monde pourrait voir. Il avait peur de la détruire alors qu'elle se rétablissait et clairement, pour lui, elle n'avait pas besoin de sa présence. Pourtant, il savait qu'un jour, il devrait le faire.
« Essaie au moins de la voir de loin, peut-être que ça te donnera confiance en toi. »
Il ne savait même pas s'il serait capable de l'observer en cachette. Il ne se donnait même pas le droit de ne serait-ce que d'y penser. Il n'avait juste pas le droit de l'approcher de quelque manière que ce soit. Pourtant, toute la famille insistait, même son père, il devait le faire. Rei ne pouvait plus passer sa vie à le pleurer, comme elle ne pouvait plus indéfiniment porter le nom de Todoroki.
Une enveloppe à la main, Enji était nerveux. Personne n'avait voulu l'accompagner et personne n'avait voulu qu'il y aille d'ailleurs, mais il n'avait pas à recevoir d'ordre de ses morveux. Pourtant, devant cette porte, il se disait qu'il aurait dû les écouter. Le doigt en suspension, il n'osait sonner. À quoi bon lui parler ? Il ne pouvait lui dire pour Touya et tout ce qu'il lui apportait, c'était les clefs de sa cage maudite, celles de sa liberté. Il pouvait tout aussi bien les déposer dans la boite aux lettres et ne plus s'en occuper. Pourtant, il savait qu'il ne devait pas juste mettre une lettre d'excuse suivie de papiers de divorce. Il ne se sentirait pas bien en faisant cela, sa raison, sa nouvelle morale le lui interdisaient, tout autour de lui interdisait à Enji Todoroki de se détourner de son devoir, des excuses qu'il devait présenter. L'ancien Enji aurait tout déposé dans la boite aux lettres et serait partit, mais pas le nouveau, non. Le nouveau avait acheté un bouquet bleu et violet où reposaient les fleurs préférées de cette femme qu'il a côtoyé durant tant d'années, de cette femme qu'il n'avait pas su aimer et honorer. Il devait se racheter.
Prit d'un soudain courage, il s'apprêta à appuyer sur la sonnette, mais la porte s'ouvrit avant qu'il ne finisse le geste, ce qui le surpris.
La porte n'était pas ouverte en grand, non. On ne voyait pas grand chose mis à part la moitié d'un visage caché par une chevelure neige qui laissait entrapercevoir un œil aussi gris qu'un matin d'hiver. De minces doigts retenaient la porte tandis qu'une moue curieuse s'inscrivait sur ce semi visage et dans une voix hésitante.
« Je me demandai ce que tu comptais faire. »
Pas d'animosité, pas de crainte, seule une attente prenait place. Une attente où l'hésitation était palpable, où la crainte gagnait doucement les deux partis, pas celle de l'autre, mais plus celle de faire un faux pas.
« Je ne te connaissais pas ce regard là. »
Une phrase, une simple phrase fit briller les orbes océans d'Endeavor qui hocha la tête. Il avait l'impression d'être redevenu un adolescent, presque un enfant qui avait encore tant à apprendre de cet être face à lui, de cet être si fragile. Faisait-il bien d'être ici ? Il rencontra un sourire alors que la porte s'ouvrait un peu plus et que le regard anthracite se dirigeait vers le bouquet de fleurs avec une petite joie simple et presque quotidienne.
« J'aurais dû te faire une liste de ce que j'aimais, tu sembles bien retenir ces choses là étrangement. »
Enji ne sut comment prendre la remarque. Il se contenta d'hocher la tête et de tendre le bouquet sans un mot alors que Rei sortait de la maison pour le saisir et enfouir son nez dans les pétales. Elle lança finalement un petit regard curieux à l'homme face à elle qu'elle ne reconnaissait plus et l'invita à la suivre à l'intérieur.
« Entre, nous devons parler. »
Dire la vérité n'était jamais simple. Dire que l'on avait aimé ne l'était pas non plus, tout comme avouer ne pas savoir se gérer. La vérité n'était jamais simple et n'amenait pas toujours le pardon, c'était ce qu'Enji s'était dit. Pourtant, tout dans le sourire doux de Rei lui montrait qu'elle voulait essayer. Pourquoi ? Lui-même ne se pardonnerait pas. Il n'avait toujours rien prononcé, les yeux rivés sur sa tasse de thé fumante. Elle se souvenait de comment il le prenait… Son ventre se tordit face à ce fait. Elle s'en souvenait encore et pour lui, comme ce devait l'être pour elle, ce simple fait faisait parti de cette vie qu'ils cherchaient tous deux à oublier.
Rei, voyant que rien ne serait dit, prit l'enveloppe et la caressa de ses mains, elle savait ce qu'il y avait dedans.
« Il y a un contrat de propriété. Je n'ai aucun droit sur la maison. »
La blanche hocha la tête, le regard perdu. Elle déposa le dossier sur le canapé à côté d'elle sans y jeter un regard supplémentaire et commença à siroter son thé avec lenteur avant de reporter son attention sur son mari.
« Après dix ans, c'est la première phrase que j'entends de toi. »
L'homme releva le regard, surpris. Face à lui, Rei souriait toujours, un sourire nostalgique, celui d'une femme emprunt de souvenirs. Étaient-ils ne serait-ce qu'heureux ? Le rouge en doutait fortement.
« Bonjour serait un bon début, tu ne crois pas ? Tu es venu pour parler après tout, non ? »
Les mots se délièrent seuls. Il avait juste eu le temps d'hocher la tête que les mots quittèrent l'entre de ses lèvres sans qu'il ne les contrôle. Les excuses, les reproches faites à lui-même, les promesses le surprirent alors qu'ils se formulaient dans un sens illogique et infernal, pas assez droit pour lui. Un brouillon de mot fit seul la conversation sous le regard attentif de Rei qui ne laissait rien paraître tandis que quelques larmes perlaient au coin de ses yeux. Une minute, dix, une heure même auraient pu passer, ils ne virent pas la différence et finalement, Rei eut un rire. Un rire franc qui mit fin au carnage d'Endeavor qui fronça les sourcils, faisant redoubler le rire et les larmes de la blanche.
« Je ne voulais pas te vexer. S'empressa-t-elle de dire alors que le rouge grognait en croisant les bras, le regard détourné et les joues rosies par la gêne. Désolé, c'est juste que… Même après toutes ces années, tu ne sais pas comment t'excuser. Et moi qui pensait que tu n'en ressentais pas l'envie. Tu ne sais juste pas faire. Mais je ne t'en veux pas pour ça. Je comprends. Ce n'est pas simple. Il n'est pas facile de pardonner tu sais. Mais je ne sais pas…
-Comment ça ? Revint Enji qui ne comprenait pas vraiment le sens de cette phrase. Comment ça, tu ne sais pas.
-Ce serait bête de laisser de telles excuses mourir.
-Je ne comprends pas. Grogna Enji de sa voix bourrue.
-Je suis sûre que tu comprends très bien Enji. »
Les deux adultes se fixèrent. Elle ne lui pardonnait pas et pourrait-elle un jour le faire ? Pourtant, elle observait ce regard emplit d'expression qu'elle n'avait encore jamais vu, celui d'un homme perdu, aussi perdu qu'elle. Elle se souvenait que pour la première fois dans leur vie commune, ils étaient sur un plan d'égalité. Alors, elle sourit. Elle sourit et lui promit de lire les papiers, de lui donner des nouvelles sur ses décisions. Enji ne comprit pas. Il lui donnait les clefs, et elle hésitait encore. Elle se contenta d'hausser les épaules pour toute réponse et le raccompagna à la porte.
Dehors, alors que la brise accueillait le soir, Enji eut un soupire et sans qu'il ne s'en rende compte, une larme unique roulait sur sa joue. Il ne méritait pas cette chance, pourtant, elle la lui donnait sans qu'il ne la demande. Pourquoi ? Il n'en savait rien, mais pour une fois, il pensait être sûr du sentiment qui le prenait doucement. Il n'avait jamais su l'aimer, mais il ne se souvenait pas avoir essayé. Et si… Et s'il tentait ?
Dans le noir, une ombre glissait entre les meubles, svelte, féline, elle observait son décor, détaillait ce qui l'entourait. Une maison sobre, une maison seulement décorée de photos, celle d'enfants et d'un mari très peu présent. Une maison dont dans le décor figurait l'ombre qui tenait entre ses mains un cadre où elle figurait entourée de sa famille entière. L'ombre reposa la photographie. Le moment n'était pas encore bien choisi. Délicate, elle reposa le cadre et repartie par là où elle était venue, refermant la fenêtre avec soin alors qu'au détour du couloir qui menait à l'entrée, une femme observait la fenêtre, ses chaussures encore pendantes au bout de ses doigts. Venait-elle de rêver ?
