Notes de l'auteure

- Je poste les quatre premiers chapitres le même jour.

- Pour le confort du lecteur, les phrases en italiques correspondent à celles prononcées en allemand.


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Chapitre 1

Puisqu'il le faut...Heil Hitler !

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Avril 1915, Sarre Allemande

Aussi loin qu'il se souvienne, Aro avait toujours détesté son père. Ce grand homme, en costume noir, l'œil froid, la lèvre hautaine, hantera son fils jusqu'à la fin de ses jours.

Hermann von Wittelsbach était la vieille aristocratie allemande. Et Aro fut la grande déception de sa vie. La déchéance du fils se fera en douceur, par petites vagues et avec le temps. Pour l'instant, c'était la Grande Guerre. Hermann partit au front sans se retourner, laissant femme et enfant derrière lui.

Aro n'était qu'un petit bambin de deux ans à l'époque, qui se dandinait dans cette grande maison austère, sous les yeux inquisiteurs de ses illustres ancêtres, qui s'étaient enrichis sur le dos de pauvres mineurs, et dont les portraits ornaient les murs.

Malgré la petite dizaine de domestiques qui s'affairaient dans la maison, et la présence de sa génitrice, l'enfant était seul la majorité du temps, abandonné de tous. Sa mère, Anna, était une grande femme élégante qui ne valait guère mieux que son époux. Devant ses grandes amies aristocrates, elle faisait un effort, et se penchait pour caresser tendrement la joue de son fils en murmurant des mots doux « Mein kleiner Schatz ». Voilà le seul geste qui serait associé à l'amour maternel.

Mais le jeune garçon ne resterait pas seul longtemps. Dans un an, naîtrait sa petite sœur, Didyme. Le soleil de sa vie. Son âme-sœur.

Didyme recevrait le même traitement que son frère. Son sort serait bien pire, car elle aurait le malheur de naître fille. Mais elle aurait son frère pour la défendre, encaisser les coups à sa place, et l'aimer dans cette période trouble qu'était le début du siècle.

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A l'issue du premier conflit mondial, les combattants n'étaient plus intacts, que leur blessures soient visibles ou non. La violence infligée aux corps par l'armement moderne fut extrême. La guerre, c'est indéniable, changeait les hommes. Les « poilus français » en furent l'exemple le plus frappant. Ce terme de « poilus » ne faisait que signaler les conséquences de la vie dans les tranchées, pendant la guerre, sur ces corps et ces visages d'hommes. Ils étaient redevenus poilus. Et le poil était le signe de la transformation physique entraînée par la guerre. Le symbole suprême de cette guerre violente et traumatisante fut surtout les Gueules Cassées. Ces survivants, défigurés, suscitèrent rapidement le dégoût et le rejet des populations qui voulaient oublier la guerre, et qui la voyaient toujours inscrite sur leurs visages.

Son père revint vivant de la guerre mais pas tout à fait intact. Hermann ne fit pas exception à la règle. Il devint plus rigide et plus froid. Il avait perdu l'usage d'un œil et boitait de la jambe droite. Il ne raconta jamais les tranchées, mais Aro devina avec le temps, un ressentiment grandissant et une haine sans limite.

En 1923, il a dix ans et Didyme sept. Ils aimaient jouer dans la grande propriété familiale, ignorants tout ou presque des conséquences de la Grande Guerre. Dans ce jardin sans fin, il était roi, et elle reine.

Un jour pourtant, ils furent confrontés à la dure réalité d'après-guerre. Alors qu'ils jouaient, comme à leur habitude, dans un coin du jardin, ils entendirent un moteur ronronner dans l'allée principale. Ils se regardèrent et se précipitèrent en avant, insouciants qu'ils étaient, pour aller voir la cause de ce bruit. Leur petit pied s'enfonçaient dans la terre mole. Leurs chaussures furent ruiner. Frau Elena, leur gouvernante, serait furieuse.

Mais qu'importe ! La curiosité avant tout...

Une camionnette était stationnée à l'entrée de la propriété. Aro, en von Wittelsbach légitime et propriétaire de la terre, alla à sa rencontre. C'est là qu'il vit les uniformes bleus.

Il n'était qu'un enfant à l'époque. Mais un enfant qui avait reçu une brillante éducation. Si il ne reconnut pas, dans un premier temps, l'uniforme des soldats, il sut avec certitude que ce n'était pas des soldats allemands. Il se retourna brusquement vers Didyme, posa une main sur son épaule, prêt à lui ordonner de courir jusqu'à la maison pour prévenir leur géniteur, mais un homme s'approchait déjà. Didyme écarquilla les yeux en le voyant venir. Aro tira sa petite sœur derrière lui.

L'homme était de taille moyenne, mais les surplombait largement. Il ne portait pas de couvre-chef, son képi était dans la main droite. Ses yeux marrons en amende les fixaient. Il s'arrêta devant eux sans un mot, les observant, perplexe. Sa figure était plutôt plaisante. Malgré la mode actuelle qui privilégiait un rasage de près, l'homme avait une moustache, bien taillée, qu'il remonta aux extrémités avec deux doigts.

« Alors Cap'tain ? » lança un soldat, derrière lui, « Ils veulent quoi les petits Fritz ? »

Aro tiqua à ces mots, « Vous êtes français ? » demanda-t-il de son accent traînant.

Le Capitaine ne cacha pas sa surprise de l'entendre parler la langue de Molière, « Tu sais parler français ? »

Le jeune garçon hocha la tête, « Un peu. Ma gouvernante est alsacienne. »

L'homme éclata de rire, « Tu sais que l'Alsace est française maintenant, hum ? »

Aro haussa les épaules, « Père dit qu'elle redeviendra allemande un jour. »

« Hum... » l'homme passa deux doigts aux extrémités de sa moustache, « Et dis-moi...où est ton père ? »

Aro se retourna et montra la maison du doigt. « Dans son bureau, j'imagine. »

« Von Vittelsbarre...c'est ton nom, c'est ça ? »

Didyme sortit de sa cachette en entendant l'officier écorcher son nom, « Ça se dit von Wittelsbach ! » gronda-t-elle avec hargne.

Quelques soldats éclatèrent de rire, dont le capitaine. Aro donna un coup de coude à sa jeune sœur et la fusilla du regard. Ses yeux semblaient dire '' Tais-toi donc, imbécile ! ''

Le français s'agenouilla à sa hauteur, « Je suis navré, petite demoiselle. Je ne suis qu'un simple soldat. » dit-il doucement. De la poche interne de sa veste bleu-horizon, il extirpa deux bonbons qu'il tendit aux enfants. Il n'en fallut pas plus pour charmer la petite Didyme. Aro, lui, se saisit de la sucrerie avec plus de réserve.

« Bien » lança le capitaine « Nous allons donc rencontrer papa von Wittelsbach. »

« Allez-vous le tuer ? » demanda le jeune garçon, de sa brusquerie habituelle.

Le capitaine français éclata de rire, « Non. Bien sûr que non ! Nous venons juste lui parler. »

« Il n'aime pas beaucoup les français » reprit Aro, perplexe, « Il va sans doute vous mettre dehors... »

« Qu'il essaye ! » lança fièrement un soldat.

L'officier haussa les épaules et ébouriffa les cheveux du jeune garçon, « T'en fais pas va, je saurais me montrer persuasif. »

Aro battit des paupières. L'échange s'arrêta là. Le capitaine donna ses ordres aux uniformes bleus. Le jeune garçon ne comprit pas tout. Mais une bonne partie des soldats se dirigea vers le manoir, tandis qu'une petite dizaine restait sur place, près du camion.

Aro fourra le bonbon dans la poche de son pantalon, et prit Didyme par le bras.

« Qu'est-ce qu'ils veulent à Père? » demanda sa petite sœur.

« J'espère qu'ils viennent pour le prendre et le conduire en prison. » cracha Aro

« Ils étaient plutôt gentils... » déclara la petite fille en déballant sa sucrerie, « Des semaines que nous n'avons pas mangé de bonbons ! »

« C'est parce qu'il n'y a plus de sucre. »

« Pourquoi ? »

Les petites lèvres d'Aro se serrèrent « Parce que nous avons perdu la guerre. »

Insouciants, ils repartirent jouer, sans un regard de plus à la camionnette. Didyme serra la main de son frère.

« Jure-moi qu'on restera toujours ensemble. Quoi qu'il arrive. Nous serons ensemble. »

Aro lui sourit, « Je le promets »

Les français n'étaient pas là pour conduire leur père en prison, mais pour saisir les mines de charbon, qui avaient fait la fortune de la famille von Wittelsbach. Ce fut la déchéance. La ruine. L'aristocratie allemande n'échappa pas à la crise d'après guerre. Bien au contraire.

Aro et Didyme connurent donc le froid et la faim. Certes, la famille avait quelques économies. Mais pas suffisamment pour tenir jusqu'à la fin des temps.

Heureusement, en 1933, arriverait au pouvoir leur sauveur. Celui qui, paradoxalement, serait aussi leur bourreau.

Et Aro ne pourrait pas tenir sa promesse.

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1935

Aro avait vingt deux ans.

Il faisait ses études à Berlin en compagnie de ses deux amis d'enfance, ses frères de cœur, Caius et Marcus.

Élève brillant, son sérieux était loué par les professeurs. Il excellait particulièrement en Histoire et en littérature étrangère. En plus de sa langue natale, l'allemand, il étudiait le français et l'italien. Il avait une affection particulière pour les langues latines. L'italien était un chant à ses oreilles, et le français, un poème d'amour. Il voulait d'ailleurs devenir professeur de français. Il comptait parfaire son accent et son vocabulaire en voyageant en France.

Il n'en avait rien à faire de la politique. Il ne voyait pas les signes de la tragédie à venir. Il aspirait, un peu égoïstement, à vivre. Étudier, certes. Mais aussi sortir avec les copains. Boire. Fumer. Rire. Et séduire les jolies filles. Il se moquait du sérieux de Caius, de son fanatisme grandissant.

Pourtant, il y avait des signes. Des évidences, qui lui firent l'effet d'une douche froide plus tôt que prévu.

Penchés sur la radio, dans leur petite chambre d'étudiant qu'ils partageaient, ils écoutaient dans un silence presque religieux.

« Nous vivons une époque passionnante » dit la radio « Nous planterons nos pieds fermement dans notre terre et aucune agression ne nous en fera bouger. Faut-il s'étonner que le courage, l'assurance et l'optimiste emplissent peu à peu le cœur du peuple allemand ? La flamme d'une foi nouvelle n'est-elle pas en train de naître de cet esprit d'abnégation ? Au cours de ces deux dernières années, notre Führer a eu le courage d'affronter l'Europe qui menaçait de s'effondrer. C'est grâce à lui, et à lui seul, que pour les enfants allemands, une vie allemande est de nouveau digne d'être vécue ! »

« Amen ! » lança ironiquement Aro en levant son verre.

Caius le fusilla du regard, « Tu prends tout à la rigolade, toi. »

Aro leva les yeux au ciel, « Dis-moi, à part le chômage, ce que Hitler a fait de bien pour le pays ? »

Caius le fixa de ses yeux limpides, « Il rassemble une armée pour aller enculer les français et les britanniques ! »

Marcus soupira lourdement, « Allez...c'est reparti... »

« Ah oui, la fameuse revanche... » se moqua Aro en finissant son verre cul sec, «Ça sera sans moi. »

Caius grimaça de dégoût, « C'est parce que tu es francophile… T'as qu'à les rejoindre, tes petits français. On gagnera la guerre sans toi. »

« Oui, je vais les rejoindre ! » lança Aro en se levant avec panache, « J'épouserais une belle française. On aura plein de petits poupons magnifiques. Voilà le seul rapprochement franco-allemand que je prévois ! »

Marcus leva les yeux au ciel, « Pauvre femme… je la plains. »

« Pourquoi ? »

« Tu la tromperas dès qu'elle aura le dos tourné. »

« Ce n'est pas mon genre ! » se défendit le jeune homme.

Le blond ricana sombrement, « C'est totalement ton genre. »

Aro fit semblant d'être touché en posant théâtralement une main sur son cœur, « Vous blessez mes sentiments. »

« C'est ça ton problème, Aro. » reprit Caius, plus froidement, « Tu fais trop de sentiments. Tu tombes amoureux d'une nouvelle fille tous les jours. Tes lectures sont clairement anti-patriotiques. Ton amour pour la France est une insulte à notre Histoire. Sans parler de tes goûts musicaux... »

« Mes goûts musicaux ? »

« Ta musique de nègre ! » cracha le blond.

« Ça s'appelle du jazz et si tu m'accompagnais dans mon bar favori, tu y prendrais goût aussi. »

« Plutôt crever. »

Aro avait du mal à croire que cet homme était l'enfant insouciant, aux cheveux blancs et au regard bleu moqueur, qu'il avait connu dans le passé. Il ne restait rien de ce petit garçon. Mis à part les cheveux et les yeux. Caius avait cet air continuellement pincé, cette expression hautaine, et cette haine dans le regard. C'était plus qu'une simple haine, à la vérité. C'était une folie grandissante.

Le lendemain, Caius Müller partit au pas d'oie de leur appartement. Il revint en chemise brune, un brassard rouge autour du bras. Il avait, dans une des poches de sa chemise, une carte postale de son Führer bien aimé. Son salut frisait le ridicule. Mais Aro ne se moquerait pas éternellement. Dans quelques années, Caius rejoindrait les Waffen-SS, et deviendrait un homme influent, cruel, manipulateur et profondément mauvais. Personne ne pourrait le sauver de son fanatisme. Il serait sans pitié envers les Juifs, les Français et même les Allemands.

Une semaine après l'intégration officielle de Caius dans le parti du Führer, Aro rentra à la maison familiale en Sarre. Il fut ravi de retrouver sa petite sœur, qu'il serra contre son coeur. Il vint trouver son géniteur pour lui soumettre son souhait de partir quelques temps en France afin de perfectionner son français. Il évoqua également son désir de devenir professeur.

Assis majestueusement dans un fauteuil Louis XVI, devant la cheminée, Hermann fumait sa pipe. Sa femme lisait dans un coin de la pièce. Elle ne leva pas les yeux de son ouvrage et tourna, imperturbable, la page.

L'œil valide de son père, d'un bleu acier, se leva pour rencontrer ceux de son fils, « Tu ne seras jamais professeur. Tu seras soldat. Et tu n'entreras en France que botté et casqué. »

Aro n'avait pas encore pris les armes qu'il capitula.

A présent, il saluerait ses compatriotes d'un « Heil Hitler » en prétendant ne rien voir de la déception, dans les yeux de sa sœur.

Le 23 septembre 1937, avec ses petits camarades, ceux qui deviendraient ses frères d'armes, il prêta serment.

« Nous croyons au Reich national socialiste allemand éternel ! Nous croyons à la conception du monde du national socialiste qui est né dans le cœur d'Adolf Hitler pendant la grande lutte de l'humanité allemande contre tous les peuples de la terre. Nous croyons que le Dieu tout puissant a rendu la vue, sur sa prière, a ce soldat de la Grande Guerre qui était devenu aveugle. Nous croyons en lui seul, le sauveur et le chef de la nation allemande. Nous croyons en son œuvre sacrée, Mein Kampf. Nous jurons d'exécuter tous les commandements qu'elle contient. Nous jurons d'être fidèles dans l'éternité à Adolf Hitler ! »

Il était trop tard pour faire demi-tour. Aro partait à la rencontre de son destin.


Notes d'après chapitre :

- Le pas d'oie : souvent adopté par les armées du IIIe Reich. Le soldat défile, buste droit, jambes tendues (qu'il lève à 90 degré du corps) et fait claquer les talons au sol. Les bras se balancent généralement en synchronisation avec les jambes.