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Chapitre 2

Paris outragé

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Bella naquit un beau jour de novembre 1927. Elle fut une enfant joyeuse et sage. Pleine de vie. Un petit bouddha, comme l'appelait sa mère, qui charmait avec un sourire ou d'un battement de cils.

Sa mère mourut d'une mauvaise fièvre. Bella avait deux ans. L'amour maternel était ce qui lui manquait le plus. Son père, Charlie, ne s'était jamais remarié. Il ne parlait jamais de sa femme. Il évitait le sujet de sa mort avec une grande habilité. Il était un homme complexe. Intelligent. Fort. Mais qui pouvait se montrer froid et dure. C'était un combattant. Il avait fait la Grande Guerre. Et il entendait bien faire de sa fille une femme forte et indépendante.

Ils vivaient tous les deux au rez-de-chaussée d'un appartement, dans le quartier Latin.

Elle n'était pas très douée avec les gens et était d'une timidité presque maladive. Son désir de solitude et son goût pour la lecture la rendait plus mature que les enfants de son âge. Mais aussi, plus « bizarre », d'après ces derniers. Elle n'avait pas beaucoup d'amis.

Ce qu'elle aimait plus que tout, outre le chocolat, c'était les livres. A l'âge de douze ans, elle avait déjà tout lu de Shakespeare, de Jules Vernes, de Dumas et de Zola. Elle aimait s'évader à travers les yeux d'aventuriers intrépides. Son ouvrage favori était Voyage au centre de la Terre.

Fin 1939, à l'aube de la guerre, elle a quatorze ans. Ses longs doigts fins et élégants caressaient les pages du livre qu'elle lisait.

A cette époque, elle était encore insouciante et pure. Elle ne prêtait aucune attention aux rumeurs. La guerre était encore loin dans son esprit.

« C'est reparti comme en 14 ! » répétait sa vieille voisine. « La der des ders, tu parles ! Les Allemands arrivent ! »

Après l'annexion forcée de la Pologne, la guerre ne faisait plus aucun doute. L'Allemagne, une nation rendue amère par la pauvreté et la disgrâce était à présent capable de s'emparer d'un territoire qu'elle considérait lui revenir de plein droit

Assise sur un banc de marbre, dans la cours de son immeuble, elle lisait. Le gros exemplaire de Vingt-mille lieues sous les mers était sur ses genoux. L'odeur de la pluie, de l'herbe mouillée était dans l'air. Pourtant, plus d'une fois, elle releva les yeux en croyant sentir au vent, l'odeur de kérosène.

Il faisait froid, malgré le soleil. Bella rajusta son écharpe autour de son cou. Elle mit ses mains en prière et souffla sur ses doigts gelés. Le portail de la cours grinça. Un groupe d'enfants entra. Elle n'osa pas relever les yeux. Ils parlaient fort. Bella ferma doucement son livre en entendant les rires tournoyer autour d'elle.

Contre son oreille, une voix malicieuse résonna « Ils adorent les petites écolières ! »

« Ouais ! » dit un autre garçon, « Ils leur feront des choses »

« Des cochonneries ! » renchérit le premier.

« On dit qu'ils violent les filles, et coupent les bras des jeunes garçons !. »

« Ils ont des dents pointus pour mieux manger les petits enfants ! »

« Moi, j'ai entendu dire qu'ils pouvaient marcher des jours sans manger, sans boire et sans dormir ! »

Une voix d'adulte retentit sèchement dans la cours, « Jean, Louis, François ! Venez ici ! »

Les garçons s'éloignèrent en ricanant.

Silence.

Bella avait froid. Elle écouta le bruissement subtile des feuilles au vent. Elle resta longtemps immobile, paniquée, les yeux rivés sur la couverture de son livre.

A partir de ce jour, elle entendit toutes les rumeurs.

Les Allemands pillaient. Les Allemands tuaient. Les Allemands violaient. A les entendre tous, les soldats de la Wehrmacht avaient les oreilles à la place du nez et dévoraient les petits enfants tout crus. Certains mangeaient même les chiens, c'est dire !

Elle, n'avait que quatorze ans et une imagination débordante. Ses nuits furent hantées par des soldats barbares, sanguinaires, qui parlaient une drôle de langue.

Un soir, dans le salon, elle osa poser la question.

« Papa ? »

Charlie tourna bruyamment la page de son journal « Hum ? »

« Si les Allemands viennent jusqu'ici... »

« Ils ne viendront pas jusqu'ici. » répondit-il précipitamment.

« Mais...si ils viennent jusqu'à Paris… que deviendrons-nous ? »

Charlie devint nerveux. Il grillait cigarette sur cigarette. « Ne t'inquiète pas. Je serai là. »

La jeune fille baissa la tête. Ses doigts fins caressèrent la couverture du livre.

« Papa ? »

« Hum ? »

« De quoi est morte maman? »

L'homme releva la tête. Son visage se brisa en mille morceaux. Le journal fut écarté. La cigarette, écrasée avec hargne. Il se leva pour aller allumer la radio. La voix de Charles Trenet se mit a errer dans la petit salon, comme un cyclone de paix. Bella sentit la main de son père prendre la sienne.

« Viens, danse avec moi. » dit-il doucement.

Elle n'avait jamais pu lui refuser quoi que ce soit. Il avait tant fait pour elle. Alors, elle se laissa bercer par la musique. Dans les bras de son père, elle ne craignait rien. Il ferait fuir n'importe quelle armée. Même le plus sanguinaire des soldats. Sa petite tête brune reposait contre la poitrine de l'homme. Ses yeux se fermèrent.

Boum boum.

Son cœur battait.

.-.-.-.

Juin 1940

Les parisiens étaient agités. Dans toute la capitale, on parlait d'une débâcle. Celle de l'armée française face aux soldats de la Wehrmacht.

Charlie Beaumarchais fut convoqué chez le directeur de la Sorbonne, ce matin-là. Il était professeur d'Histoire. Il disait toujours '' L'Histoire est une suite de mensonges sur lesquels on est d'accord''. Bella comprendrait plus tard qu'il avait raison.

Assise en tailleur, dans le bureau de son père, elle tâchait de se concentrer sur son roman. Plus loin dans le couloir, le gardien, dans sa loge, tripota les boutons de la radio. Il ne capta que des fritures. Lorsqu'il l'éteignit, un silence pesant se referma sur l'école.

Dehors, les cloches sonnèrent une heure. Son père n'était pas revenu. Personne ne passa dans le couloir. Les doigts de Bella frôlaient toujours les pages de son livre.

Puis il y eut du bruit. Non, pas un bruit. Des secousses. Des coups distincts, lointains et sourds, qui arrivèrent des rues alentours ou peut-être de plus loin. Elle ne saurait le dire. Bella releva brusquement la tête. Son cœur battait douloureusement dans sa poitrine. L'angoisse la laissa interdite et silencieuse pendant plusieurs minutes.

D'autres secousses firent trembler les murs.

Certains livres de la bibliothèque de son père tombèrent brutalement au sol.

« Papa ? »

Rien. Ni gardien. Ni professeur. Ni concierge. Ni papa.

Le cœur de Bella s'emballa, et sa lèvre inférieure trembla légèrement.

« Papa ? »

Toutes les rumeurs qu'elle avait pu entendre lui revinrent à l'esprit.

Ils peuvent marcher des jours sans boire ni manger. Ils violent toutes les écolières qu'ils croisent.

Elle trouva le courage de se lever, serrant son livre contre sa poitrine. Ses pas, incertains, résonnèrent bruyamment dans le bureau silencieux de son père. Elle ouvrit la porte. Le couloir était désert. Elle tenta désespérément :

« Il y a quelqu'un ? »

Sa voix se perdit, absorbée par le vide. Il n'y avait personne.

L'instant d'après, il y eut un bruit de clés. Une porte s'ouvrit. Il faisait sombre, toutes les lumières du couloir étaient éteintes. Elle ne voyait rien. Mais elle reconnu la démarche pressée de son père. Il la traîna un peu brutalement dans son bureau. Son livre lui échappa des mains, tomba au sol dans dans gros Bang ! Charlie se jeta sur son bureau et ouvrit tous les tiroirs. Ils fouilla dans ses papiers pendant une minute ou deux, tout en jurant contre le monde entier. L'enveloppe qu'il cherchait, et qui contenait des billets de train, fut enfin trouvée. Le soulagement se lisait sur son visage.

« Papa...j'ai entendu dire que... »

Les tiroirs furent refermés. « On s'en va, dépêche-toi. »

Bella n'eut pas le temps de réagir, que sa petite main était enfermée dans celle de son père, « Mais papa, mon livre... »

« Nous n'avons pas le temps, Bella. »

« Pas le temps pour mon livre ? »

Elle était littéralement traînée jusqu'à la sortie, peinait à suivre le pas pressé de son père.

Arrivés dans les rues, ils furent bousculés par quelques parisiens paniqués. Bella se perdit dans sa propre angoisse. Quelle était cette odeur ? Du brûlé ? Paris était en feu ? Est-ce qu'on parlait allemand ? Non, français. Elle fut rassurée.

« Papa ? Où va-t-on ? »

La main de Charlie se resserra inconsciemment autour de la sienne « Je t'expliquerai quand on sera à la maison. »

Six pâtés de maison plus tard, ils furent à leur appartement. Son père l'abandonna. Il bourrait tout ce qu'il pouvait dans un sac à dos, de la nourriture, surtout, et quelques vêtements.

Nouvelles secousses. Les murs tremblèrent. Au deuxième, la vaisselle en porcelaine de Madame Pichon s'écrasa au sol. Coups de klaxons, dehors. Et des insultes.

« Bouge ta bagnole, enculé ! »

Bella demeurait interdite, à l'entrée de leur appartement. Son père revint vers elle. « Nous partons. » dit-il, catégorique.

« Pour où ? »

« La province. » informa-t-il en lui prenant la main. Il oublia de fermer la porte à clé.

« Sont-ils là ? »

« Ils sont à Versailles. »

« Quand arriveront-ils ? »

« Demain matin. »

Elle fut saisit d'un profond frisson.

« Ne t'inquiète pas, nous serons partis quand ils entreront. »

« Tu avais dit qu'ils n'arriveraient pas jusqu'à Paris... »

La mâchoire de Charlie se contracta, « Je me suis trompé. »

Charlie l'entraîna dans des rues qu'elle n'avait jamais emprunté. Ils traversèrent une voie publique grouillante de monde. Ils furent bousculés à de nombreuses reprises. Il tenait sa petite main d'une prise de fer. Toujours des coups de klaxons, rageurs et effrayés. L'hystérie avait gagné la foule. Bella s'efforçait de dominer sa peur. Tant qu'elle était avec son père, elle ne craignait rien. Elle avait confiance en lui. Et en lui seul.

Ils furent dans un grand hall, au milieu d'une cohue. Elle ne connaissait pas l'endroit. Les voix se répercutaient contre les murs élevés.

« Où on est ? » osa-t-elle demander.

« Gare Saint-Lazare »

A leur droite, c'était la panique. Des enfants hurlaient. Pleuraient. Les adultes n'étaient pas mieux. Quelqu'un dit :

« La 2eme armée est mutilée, la 9eme amputée. Notre flotte est anéantie. On est foutus ! »

Il y eut un coup de sifflet. Les gens commençaient à s'énerver contre la femme derrière le guichet.

« Mais putain, on a des billets ! Mettez-nous dans un train ! » cracha un homme.

La jeune femme leva les mains dans un geste d'apaisement, « Monsieur, il n'y a plus de trains... »

Charlie entendit. Ses lèvres se plissèrent. Il traîna Bella jusqu'à la sortie. Elle peinait toujours à le suivre.

« Il n'y a plus de trains ? »

Son père secoua négativement la tête, « Non. »

« Que faisons-nous alors ? »

Charlie observa les voitures, les unes sur les autres. Il sentait la panique l'envahir progressivement. Elle se répandait dans ses veines comme un poison, et cherchait à gagner son cœur. Son impuissance à protéger sa fille lui était absolument insupportable. Il respira profondément par le nez.

Avec tous ces bouchons...ils sortiraient plus vite de la ville à pied. Mais Bella était jeune. Elle ne tiendrait sans doute pas le coup.

« Nous prenons la voiture. »

Bella était perplexe, mais ne dit rien. Ils firent le chemin inverse jusqu'à la maison. Ils prirent la voiture et se retrouvèrent rapidement coincés dans les bouchons.

« Et l'armée ? »

« Il n'y a plus d'armée, Bella. Paris a été déclarée ville ouverte. »

« Qu'est-ce que ça veut dire ? »

« Qu'il n'y a plus d'obstacle entre eux et nous. »

Ses jolies mains blanches se resserrèrent autour de sa jupe en réponse.

.-.-.-.

Une heure à peine après avoir quitté Paris, il n'y avait plus d'essence. Charlie eut tout juste le temps de garer la voiture sur le côté. Il regarda par la fenêtre. Des champs. A perte de vue.

« Reste là. »

Il sortit de la voiture. Des gens fuyaient la capitale à pied. Du haut d'une hutte, Charlie regarda en arrière. Des véhicules, à perte de vue, à la queue leu leu. Des gens qui traînaient des charrettes. Des vieillards, des enfants, des femmes enceintes. Un homme en smoking qui hurlaient à la mort « Bon sang ! Avancez votre charrette ! ». Charlie descendit du talus, ouvrit la porte du passager.

« Sors, nous allons continuer à pied. »

Elle s'accrochait désespérément à son père. Ses poumons furent envahis par une odeur désagréable de fumée. Une voiture était en feu.

Très vite, elle eut les pieds en sang. Elle avait oublié de mettre des chaussettes. Elle trébuchait souvent. Charlie était toujours là pour la stabiliser. Elle fit tout pour être courageuse. Elle voulait être digne de son père, lui qui avait fait la Grande Guerre et en était revenu vivant. Mais finalement, la fatigue et la peur eurent raison d'elle, et elle déclara, à demi-voix.

« Je n'en peux plus... »

Charlie ne répondit pas et se contenta de la prendre dans ses bras. Elle voyait tout et entendait tout. Les aboiements des chiens. Des maris gueulaient contre leurs femmes. On disait qu'un enfant avait été renversé plus loin, sur la route. Des vieillards faisaient craquer leurs rhumatismes.

Vers huit heure du soir, ils s'arrêtèrent, comme beaucoup, au niveau d'un champ qui n'avait pas été fauché. De son sac à dos, Charlie extirpa une miche de pain qu'il tendit à sa fille. Bella était affamée et savoura son repas. Pendant ce temps, Charlie enleva ses ballerines blanches. Entre ses mains, ses petits pieds douloureux étaient aussi légers que des plumes d'oiseaux. Il banda ses plaies et lui remit ses chaussures.

« Il va bientôt faire nuit, où allons-nous dormir ? » demanda-t-elle

Il prit un bout de pain, qu'il fourra entier dans sa bouche, « Ici »

« Mais il n'y a pas de lits... »

« Nous dormirons sur l'herbe. Tu verras, ce n'est pas si terrible.»

« Où allons-nous ? »

« A Boulogne-sur-mer. »

« Mais nous allons croiser les Allemands. »

« Ils sont trop occupés à prendre Paris, crois-moi. »

« Et c'est loin, Boulogne-sur-mer? »

« A pied, on mettra un an environ. »

Bella lui agrippa fermement le bras. Charlie rejeta la tête en arrière en riant de bon cœur, « Je plaisante, ma chérie. On y sera dans deux jours. Peut-être trois. »

« Pourquoi Boulogne-sur-mer ? »

« Ton oncle vit là-bas.»

Elle n'avait vu son oncle que deux fois. Mais elle se souvenait assez bien de la maison familiale. Ils y avaient passé quelques jours en 34. Elle se rappelait surtout de son compagnon de jeu. Un dénommé Jacob.

Un vrombissement étrange monta dans l'air. Charlie leva le nez. Ses yeux se plissèrent. Avec la lumière déclinante, il ne voyait rien. Puis il le vit. Le Stuka qui traçait droit sur la colonne de réfugiés. Charlie écarquilla les yeux. Il se saisit du bras de Bella et la traîna dans un fossé. Leurs affaires furent abandonnées. Des femmes hurlaient. Les enfants pleuraient. On se marchait dessus pour atteindre le fossé.

Charlie écrasa Bella contre sa poitrine, la serrant fermement contre lui. Ils ne bougèrent plus, enfouissant leurs visages dans le talus. L'avion passa, une première fois. Rien. Étonné, Charlie releva la tête. L'avion allemand fit demi-tour et piqua droit sur les champs. La mitrailleuse retentit. Troisième passage. Pareil.

Puis plus rien. Le silence.

Bella attendit, cœur battant. Les premiers pleurs, les premiers gémissements retentirent autour d'elle. Elle était toujours maintenue contre le talus par son père. Il pesait.

« Papa, c'est bon, tu peux te dégager. C'est terminé. »

Il ne bougea pas. Elle voulut se redresser. N'y parvenant pas, elle se retourna difficilement. Les gouttes de sang se mirent à pleuvoir dans ses yeux. Ses joues. Son front. Dans sa bouche. Le goût était amer et métallique. Chaud. Une balle avait proprement traversé la gorge de Charlie Beaumarchais, sectionnant l'artère. Ses yeux, sans vie, étaient rivés sur elle alors qu'il se vidait de son sang.

Bella portait une robe blanche. Son corsage fut rouge en quelques secondes. Elle réussit à le repousser.

Personne ne se souciait d'elle.

Il était mort. Elle le savait, mais refusait de l'admettre. Elle commença à secouer le corps déjà raide de son père.

« Papa ! Papa ! »

Elle rampa hors du fossé. Une bourrasque de vent envoya ses cheveux dans ses yeux. Elle commença à hurler à la mort, comme si on l'égorgeait. Peut-être qu'on l'égorgeait, d'ailleurs. Elle était couverte de sang. Une femme s'approcha d'elle et la secoua avec énergie.

« Calmez-vous ! Bon sang, vous n'êtes pas la seule ! »

Il lui fallut trois claques pour qu'elle s'évanouisse.

oOo

Paris, 14 juin 1940

Une belle journée en perspective.

Mais Paris était une ville morte.

Ils étaient entrés dans la ville à l'aube. Paris avait été déclaré ville ouverte pour ne pas subir le même sort que Varsovie. L'exode avait emporté tous les français du nord, qui cherchaient à rejoindre la Loire...le seul rempart contre eux.

Ils étaient là.

Et le drapeau rouge sang à la croix gammée flottait au dessus de Paris.

Les troupes du Reich remontaient l'avenue Foch, et non l'avenue des Champs Élysées, sûrement pour ne pas trop froisser les Français. Les bottes des soldats claquaient le sol et les tanks, symbole de la modernité de la grande nation allemande, se pavanaient devant les yeux médusés des français, vaincus. Ils étaient fiers, peut-être même arrogants. Ils défilaient en chantant.

« Ein Heller und ein Batzen,

Die waren beide mein, ja mein

Der Heller ward zu Wasser,

Der Batzen ward zu Wein, ja Wein,

Der Heller ward zu Wasser,

Der Batzen ward zu Wein. »

La capitale française, sidérée et désertée par la majorité de ses habitants, était à présent contrôlée par les soldats du Reich. Le traité honteux de Versailles, ce coup de poignard dans le dos, n'était plus qu'un élément malheureux perdu dans l'Histoire de l'Allemagne. Histoire que les allemands s'empressaient de réécrire aujourd'hui en infligeant une cuisante défaite à leurs ennemis héréditaires. Ces Français arrogants qui avaient précipité la chute du pays en 1918, qui avaient pillé tout leur charbon, les laissant ainsi mourir de froid l'hiver, qui avait mutilé leur territoire en leur arrachant l'Alsace et la Lorraine, ces Français qui les avaient rabaissé depuis le jour de la défaite. Aujourd'hui, c'était eux, les perdants. Pour la plupart des soldats allemands, ce n'était que justice finalement.

Alors, Paris ne pouvait que s'incliner devant eux. Que faire d'autre ? Il n'y avait plus d'armée française. Plus de soldats. Plus rien. Pas même le rire d'un enfant.

Non, il ne restait rien du Paris de la Belle Époque.

Rien.

La ville Lumière s'était éteinte.

Et les voilà...les barbares… fiers et imprégnés de propagande. Ils avait anéanti les troupes françaises en un éclair et s'étaient emparés de la capitale en quatre semaines.

Ils défilaient sans regarder sur les côtés, sans regarder la foule. Ils étaient jeunes, grands et beaux. Ils donnaient l'image d'une grande discipline. Les rangs étaient parfaits. Ils marchaient à l'unisson. Pas un cheveux ne dépassaient. Leurs vêtements étaient impeccables. Les Français qui les regardaient défiler les admiraient, tout en les maudissant.

Au fond, c'était plus qu'une défaite. C'était un effondrement. La plus grande crise identitaire que la France n'ait jamais connue.

Et encore… leur chant...qui semblait résonner dans toute la capitale…

« Heidi, heido, heida,

heidi, heido, heida,

heidi, heido, heida, ha ha ha ha ha ha ha

Heidi, heido, heida,

heidi, heido, heida,

heidi, heido, heida »

Ils occuperaient Paris pendant quatre ans.

Les premiers allemands arrivés en France étaient de simples soldats de la Wehrmacht. C'étaient eux qui contrôlaient Paris, pour le moment. Ils découvraient leurs ennemis héréditaires avec des yeux de touristes. Pour eux, la guerre était finie.

Et si les Allemands avaient gagné la guerre, seraient-ils capables de gagner le cœur des Parisiens ?

Hitler, dans un communiqué datant du 18 juin 1940, fut très clair : Le soldat doit être un exemple de l'esprit militaire allemand en terme de droiture, de bonne humeur et de virilité dans toutes les situations.

Tout soldat allemand devrait se comporter de façon correct avec les Parisiens.

L'objectif était de faire de l'ennemi, un allié.

L'opération séduction fut lancée avec une grande habilité. Un hommage au Soldat Inconnu de 1914, par les officiers. Des défilés militaires tous les jours.

Les Allemands, perçus partout comme des barbares étaient, au grand désarroi des Français, civilisés et polis. Tous, ou presque, savaient au moins un mot de français. Il s'avérait même qu'ils ne mangeaient pas d'enfants, ce dont on n'était pas sûr au début. Ils souriaient et saluaient tout le monde, sans exception. Les orchestres militaires essayaient de charmer les Parisiens. Et de la nourriture gratuite était même distribuée aux plus nécessiteux.

Rassurés, en parti, par le comportement de l'ennemi, les Français ne voyaient pas - ou ne voulaient pas voir - l'arrivée du nazisme dans leur pays.

Les efforts des Allemands furent insuffisants.

Les Parisiens étaient les plus arrogants des Français. La plupart d'entre eux étaient furieux et honteux. Ils répondaient rarement aux salutations des soldats. Très vite, les vainqueurs surnommèrent Paris « la ville sans regards ». Les soldats regardaient les Françaises, qui les ignoraient en retour.

C'était indéniable, Allemands et Français ne se comprenaient pas. Ils étaient divisés.

Divisés par la guerre.

Divisés par la langue.

Divisés par la culture.

Comment pourraient-ils alors vivre ensemble dans le Reich de mille ans, promis par Hitler ?


Notes d'après chapitre :

- La Wehrmacht : Nom officiel des armées du IIIe Reich, à l'exclusion des formations armées du parti nazi (SS).

Chanson du chapitre :

- Ein Heller und ein Batzen ( Un sou et un écu ) aussi appelée « Heidi Heido Heida » par les populations européennes soumises. Fréquemment chantée par les soldats allemands, elle n'était en rien un chant nazi (bien qu'elle eut cette réputation en France et en Pologne surtout).