Note de l'auteure : Pour le confort du lecteur, les phrases en italiques correspondent à celles écrites en allemand.


.

.

.

« Tout homme a deux patries : la sienne puis la France »

-Thomas Jefferson, troisième président des États-Unis

.

.

.

°oOo°

Chapitre 3

Ah ! Que la France est belle !

°oOo°

Paris, 15 Janvier 1944

Ma chère Didyme,

J'ai reçu ta dernière lettre avec beaucoup de plaisir et je suis heureux d'apprendre que les enfants vont bien. J'aimerais pouvoir te revoir et te serrer dans mes bras. Malheureusement, nulle permission en vue et je ne sais pas si je pourrais revenir en Sarre d'ici la fin de l'année. Comme tu le sais sûrement, les choses deviennent plus tendues ici.

Quant à moi, je vais bien. Je loge au Majestic, mais l'ambiance est lourde. Et même si l'ombre d'un débarquement plane, tout est calme ici, à Paris...

Demain, je pars pour Boulogne-sur-mer. Même si j'aime Paris, je ne peux pas m'empêcher d'être soulagé de partir. Un peu d'air frais me fera le plus grand bien, même si j'y vais pour le travail. J'ai hâte de revoir la mer.

Passe le bonjour à nos géniteurs.

Je joins à cette lettre, un peu d'argent et quelques douceurs françaises. Celles que tu aimes tant.

Je t'aime de tout mon cœur. Fais bien attention à toi et aux enfants.

Je t'embrasse.

Ton frère, Aro.

.-.-.

Boulogne-sur-mer, 16 Janvier 1944

C'était une grande et belle maison datant du XIXe siècle, un peu à l'écart de la ville. L'allée menant au manoir, était bordée d'arbres centenaires qui formaient un petit sous-bois. Les bas-côtés étaient parsemés de fleurs de toutes les couleurs : roses, blanches, rouges, jaunes et oranges. De nombreuses fenêtres donnaient sur le parc. La vie y serait tranquille. Son ordonnance, Afton, lui ouvrit la portière. Aro descendit de la voiture. Il prit une grande inspiration par le nez, profitant de l'air marin retrouvé.

Il fut accueilli par un grand homme blond. Carlisle Beaumarchais. Le propriétaire. Poliment distant. Il devait avoir la quarantaine. Son épouse, Esmée, était une petite femme calme. Un visage en cœur, des yeux verts et des cheveux caramels. Aro ne doutait pas de sa gentillesse. Ils avaient deux enfants. La plus petite, Alice, ne devait pas dépasser les dix ans. Elle était cachée derrière sa mère, mais ne pouvait s'empêcher de regarder cet Allemand avec de grands yeux curieux. Leur fils, Edward, était le seul à ne pas faire semblant. Son air, « débraillé », contrastait violemment avec l'élégance de ses parents. Ses vêtements étaient simples, ses cheveux sables, en bataille. Son regard glacial était rivé sur l'Allemand. Il devait avoir dix-sept ou dix-huit ans.

Le chef de famille lui précisa qu'il ne pouvait lui présenter sa nièce, partie chez une amie. Il laissa à Marie, la bonne d'une cinquantaine d'années, le soin de lui faire visiter les pièces principales.

La porte d'entrée s'ouvrait sur un grand hall. Ce dernier desservait, à gauche, la salle à manger. Très lumineuse avec de grandes fenêtres qui donnaient sur le jardin. Au dessus de l'immense cheminée, un tableau représentait un jeune homme en tenue militaire du XIXe siècle. Il y avait un air de ressemblance avec Monsieur Beaumarchais. Un ancêtre lointain, sans doute. Sous la grande table à manger se trouvait un tapis de couleur ocre. Une grande bibliothèque longeait le mur. Et un magnifique piano à queue. Aro n'avait vu que lui depuis qu'il était entré. A droite du hall, des toilettes et une cuisine spacieuse, munie de grands placards blancs qui illuminaient davantage la pièce. Les murs étaient en pierre. Une porte donnait directement sur le jardin.

Marie le pria de la suivre au premier étage. C'est là que Monsieur Beaumarchais avait installé son bureau. Aro regarda l'escalier qui menait au deuxième étage. Marie lui expliqua qu'il menait aux chambres des enfants et de « Monsieur et Madame ». Il comprit donc qu'il n'aurait pas le droit d'aller plus loin.

Elle lui présenta sa chambre. Spacieuse, comme toutes les autres pièces de la maison, semble-t-il. Le papier peint, vert amande était agrémenté de petites fleurs blanches discrètes. Il y avait, outre une armoire à miroir, une commode, un secrétaire et une petite table de nuit à côté du lit. Une porte donnait sur un cabinet de toilette. Marie pointa du doigt sa propre chambre, juste en face de la sienne. Elle le laissa s'installer, en lui précisant que le dîner serait servi dans une demi-heure.

Il déballa ses affaires avec grand soin. La première chose qu'il fit fut d'ailleurs de se changer, pour ne pas leur imposer la vue de l'uniforme ennemi. Il s'installa ensuite au secrétaire, ouvrit le carnet relié de cuir où il notait tout.

16 Janvier 1944, Boulogne-sur-mer

Je suis arrivé à Boulogne-sur-mer dans la soirée. Ah, que la France est belle ! Je n'ai pas perdu une miette du paysage. C'est absolument fascinant de voir à quel point cette terre est si différente de la mienne. Tout semble poétique, ici.

La famille chez qui je loge est polie, mais plutôt réticente à l'idée d'héberger un officier allemand. Je me mets à leur place, et les comprends. Ils sont cinq, en tout. Les parents, les deux enfants, et la nièce de Monsieur Beaumarchais, que je n'ai pas encore rencontré. Il y a également Marie, la bonne, très gentille, qui a de faux airs de Frau Elena.

La maison est belle. Le parc est grand. Je m'y perdrai volontiers.

On frappa à la porte. Aro releva la tête et ferma son carnet.

La petite tête ronde de Marie apparut à l'embrasure de la porte, « Monsieur l'officier, le dîner est servi. »

« Je vous remercie, Marie. » répondit-il en se levant.

oOo

Plus tôt dans l'après-midi

Bella leva la main et frappa à la porte de cette modeste maison. La porte s'ouvrit brusquement sur un petit bout de femme. Amaigrie et cernée, sa masse de boucles brunes tombait de chaque côté de son visage blanc. Elle semblait manquer de sommeil, néanmoins, un sourire lumineux éclairait son visage.

« Bella ! »

« Jess »

Les deux femmes s'embrassèrent, heureuses de se revoir.

Jessica s'écarta après quelques secondes et invita son amie à entrer. Elles se retrouvèrent à la table de la cuisine autour de gâteaux secs, les seules friandises françaises que les Allemands semblaient bouder.

Jessica se saisit de la bouilloire fumante et versa le thé dans la tasse d'Isabella, « Je n'ai plus de sucre. » informa-t-elle avant de se servir elle-même.

« Je suis sûre que ce sera parfait. »

« Tu es toujours si gentille. » remarqua son amie en reposant la bouilloire avant de retourner s'asseoir.

« Comment vas-tu ? »

Jessica laissa échapper un rire sec en prenant un gâteau, « Je suis fatiguée. Ah, les Fridolins ! Je n'en peux plus ! »

Jessica tenait un bar réputé, en ville, avec son père. Avec la guerre, il était devenu un vrai repère à Boches, et Jessica et son père étaient traités en collabos.

Bella secoua négativement la tête, « Tu es la personne la plus aimable et la plus intelligente que je connaisse, tu sais. Tu t'en sortiras. Et les Allemands ne resteront pas indéfiniment ici. »

« Vivement que les Ricains débarquent ! »

Leurs rires s'élevèrent tranquillement dans la pièce. Bella apporta la tasse à ses lèvres, et prit une gorgée de thé. C'était amer. Tout était amer ces temps-ci.

Jessica l'observait en silence, « Il paraît que vous allez accueillir un Boche chez vous. »

Son amie reposa calmement la tasse fumante, « Les nouvelles vont vites. »

« Comment est-il ? »

« Je ne sais pas. Il doit arriver aujourd'hui. Il est capitaine, d'après Carlisle. On dit qu'il était à Dunkerque...et que c'est un héros de guerre. »

Jessica tourna le petit gâteau entre ses mains, « Carlisle doit être furieux. »

« Il l'est. Le fait est qu'on y peu pas grand chose. Ce sont les autorités allemandes qui décident où sont hébergés les officiers. Et les officiers sont toujours hébergés dans les belles maisons... »

Jess releva la tête et elles se fixèrent en silence quelques instants. « Tu dois regretter d'être née privilégiée. »

« A chacun son fardeau. » répondit Bella. Son amie acquiesça avec raideur.

« J'imagine, oui... », Jessica regardait nerveusement ses mains, « Tu sais, nous pensons de plus en plus à passer en Suisse, avec papa. Avec la guerre qui arrive à son terme, et la réputation de collabos qu'on nous colle, les choses risquent de s'envenimer pour nous, quand les Fritz ne seront plus là... »

« Comment allez-vous faire ? Il vous faut un passeur. »

« Jacob s'en occupe. Il a dit qu'il s'occupait de trouver un passeur et des ausweis. »

Bella semblait perdue dans ses réflexions, « Mais...comment ?»

Jess croisa les bras contre sa poitrine en se laissant tomber dans son siège, « Je pense qu'il fait parti d'un réseau... »

Son amie fronça les sourcils, « Un réseau de Résistance… ? »

Jessica acquiesça gravement.

« Il serait...communiste? » demanda Bella, sidérée par l'éventualité.

« Ça ne m'étonnerait pas. Il a le profil du parfait communiste, avec ses origines ouvrières. »

Bella tâcha au mieux de dissimuler sa surprise. Jacob, communiste et résistant ! Elle ne l'aurait jamais soupçonné. Pourtant, la famille Beaumarchais était elle même impliquée dans des actes de résistance. Ils étaient des gaullistes de la première heure et avaient caché, en 42 et en 43, des Juifs dans leur cave. A présent, c'était les gars du maquis, traqués par les SS, qui venaient se planquer dans leurs sous-sols. Il faudrait redoubler de prudence à présent, pour écouter Radio Londres.

Les deux amies discutèrent encore pendant quelques heures. Remarquant le soleil déclinant, Bella s'excusa auprès de Jessica et rentra chez elle.

En repensant au Boche qu'ils devaient héberger, Bella sentit la colère monter en elle. Elle bouillonnait littéralement et déchargeait sa hargne sur les pédales de son vélo. Le froid lui piquait les mains, la figure, s'infiltrait sous sa jupe, mais elle ne s'en souciait pas. Elle n'en finissait plus de maudire cet officier, qu'elle ne connaissait d'ailleurs même pas. Le simple fait qu'il soit Allemand lui suffisait. Elle avait bien changé, en quatre ans. Une haine grandissante montait en elle depuis 40. Depuis la mort de son père. Elle était une sorte de bombe à retardement. Prête à exploser. Plus que tout, elle voulait se venger.

Les kilomètres à parcourir eurent toutefois raison de sa colère. Elle était presque calme en rangeant sa bicyclette. Ce qui la tracassait à présent, était de pousser la porte de la maison et de se présenter au salon en retard. Carlisle ne l'empêchait pas de sortir, mais insistait toujours pour qu'elle soit à l'heure pour le repas. Or, au vue du ciel étoilé qui se dressait au dessus de sa tête, le dîner avait commencé depuis quelques temps déjà.

Elle inspira une profonde bouffée d'air frais, tout en priant pour que Carlisle ne soit pas trop en colère contre elle. Expirant, elle poussa courageusement la porte. Silence dans la maison. Étrange.

La petite Marie déboula de la cuisine et fit un signe à Bella. « Ils sont tous à table. » l'informa-t-elle.

« C'est calme. »

La bonne acquiesça doucement. « A qui le dites vous ! »

« L'officier est arrivé ? » demanda Bella, anxieuse.

« Oui ! Oh, c'est un homme très convenable. »

La jeune femme lui lança un regard assassin, « C'est un sale Boche. »

Marie s'excusa et la conduit au salon. La première chose qui la frappa fut le silence pesant qui régnait à table. La famille était installée, comme à son habitude. Esmée et Carlisle en bout de table. Alice était seule, la place à côté d'elle était vide, mais le couvert était mis. Et pour cause, c'était la place de Bella. L'aîné était en face. Le visage d'Edward était crispé. A côté de lui, un homme.

Carlisle releva la tête dans sa direction quand elle entra. « Ah… Bella… tu nous fait l'honneur de ta présence, finalement... » dit-il doucement, sur un ton mi-amusé, mi-contrarié. Il se tourna vers l'officier et reprit, « Je vous présente la fille de mon frère, Isabella Beaumarchais. Elle vit avec nous depuis 1940. »

Quand elle arriva à leur niveau, l'Allemand se leva brusquement de son siège et inclina le buste pour la saluer. L'homme était grand. Non, immense. Il les dépassait tous largement. Même Carlisle qui, du haut de ses 1m84, était déjà loin d'être petit.

Il y avait, dans ses manières, la rigueur allemande, caractéristique des officiers du Reich. Son visage était somptueux. Oui, il avait une belle figure, avec des traits réguliers, à la fois féminins et masculins. Des pommettes hautes et saillantes, une bouche pulpeuse, un nez droit, une mâchoire parfaitement définie. Il aurait pu être l'archétype même du mâle aryen, vanté par le régime nazi. Mais voilà, il était brun. Ses cheveux courts, disciplinés, étaient plaqués sur son crâne. La raie, sur le côté. Une nuque longue et fine. Une silhouette d'envergure, svelte. La trentaine. Une expression à la fois humble et retenue. Un regard vaporeux dans un visage de marbre antique.

L'ennemi était beau.

En plus d'être beau, il avait cette distinction naturelle qu'on ne trouvait que chez la vieille aristocratie prussienne.

Une irrésistible envie de fuir la saisit. C'était la première fois qu'elle voyait un Allemand de si près, et elle fut d'emblée frappée par son humanité. C'était juste un homme comme les autres. Pas d'oreilles à la place des yeux. Pas de dents pointus. Rien de tout ça.

« Mademoiselle » salua-t-il poliment, ses yeux arctiques brillaient.

Elle ne prit pas la peine de répondre et tomba sur son siège. L'Allemand se rassit également, sans rien ajouter. Elle commença à picorer doucement, les yeux baissés sur son assiette. Esmée prit quelques nouvelles de Jessica. Bella lui donna des réponses brèves et vagues. Le reste du dîner fut silencieux. Elle fut d'ailleurs la première à quitter la table, très vite suivie d'Edward.

« Maudit Boche ! » cracha le jeune homme en gravissant les marches.

« Tu penses qu'il restera ici jusqu'à la fin de la guerre ? » demanda-t-elle, nerveusement.

La mâchoire d'Edward se contracta violemment, « Si c'est le cas, je ferais de sa vie un véritable enfer ! »

oOo

Aro regagna sa chambre, le cœur prêt à exploser. Ce dîner avait très mal commencé. Lui qui aimait tant parler, le silence pesant imposé par la famille lui était insupportable. Ils essayait de se mettre à leur place, héberger un ennemi n'avait rien de plaisant après tout. Il demeurait qu'Aro était un bon vivant, qui aimait parler de tout et de rien. Il avait donc très mal vécu ce repas.

Puis, une apparition. Elle était arrivée, le visage rougi par le froid, et brusquement, il ne pouvait plus contrôler sa respiration, les battements de son cœur. D'un bon, il s'était levé pour la saluer. Elle lui avait jeté un regard surpris avant de s'asseoir aux côtés de la benjamine. Il avait intercepté le petit sourire qu'elle avait adressé à la fillette.

Aro s'installa à son bureau et ouvrit son carnet.

Je viens de rencontrer Isabella Beaumarchais. C'est une jeune femme au sourire lumineux. Une petite chose frêle et mince, presque maigre. Ses longs cheveux, bruns et épais, tombent en cascade dans son dos. Elle a le menton étroit, en pointe, de grands yeux écartés et un petit nez aquilin charmant. Ses lèvres sont peut-être trop pulpeuses pour sa mâchoire fine, mais son sourire est d'une telle beauté !

Elle m'a à peine jeté un regard et ne s'est pas adressée à moi du dîner. J'étais simplement inexistant.

Je ne peux m'empêcher de me demander où sont ses parents. Elle a l'air tellement grave et malheureuse pour son âge.

J'aimerais la voir sourire de nouveau.

oOo

Il était neuf heures à peine quand Bella, Carlisle et Esmée se retrouvèrent dans le salon afin de petit-déjeuner. Esmée paraissait de très bonne humeur, tartinant énergiquement son pain. Son époux lisait le journal du jour, une tasse de café dans la main droite. Bella était assise silencieusement, levant de temps en temps les yeux vers l'horloge, se demandant si il était déjà parti.

« Hum… un soldat allemand a été tué en Normandie hier... » laissa échapper Carlisle

Esmée soupira, agacée par ces nouvelles, « De pauvres prisonniers innocents vont être assassinés en représailles. »

L'homme tourna la page de son journal, « Oui... »

Bella baissa la tête sur sa tasse de chocolat, « C'est injuste ! »

Esmée lui tapota familièrement la main en lui souriant doucement, « Dis-moi, la librairie, ça va ? »

Bella travaillait dans la librairie de la ville depuis 1941. Ça lui permettait de mettre un peu d'argent de côté et de participer pour la nourriture.

Elle ouvrait déjà la bouche pour répondre, mais des bruits de pas autoritaires à l'étage la firent taire. Elle leva la tête au plafond, écoutant subtilement les déplacements. Les marches de l'escalier craquèrent. La jeune femme rabaissa brusquement la tête vers sa tasse en comprenant qu'il descendait les marches. Elle aurait tant aimé qu'il parte sans rien dire. Malheureusement, il prit le chemin du salon.

Wittelsbach n'entra cependant pas et resta au seuil, comme s'il ne voulait pas envahir leur espace, comme s'il ne voulait pas les interrompre. Il portait l'uniforme, cette fois.

Esmée se tourna vers lui. Il inclina la tête pour les saluer. Bella se recroquevilla dans son siège, resserrant considérablement son peignoir de soie autour d'elle. Elle ne le regardait toujours pas.

« Capitaine, nous vous avons réservé une place » salua la maîtresse de maison en montrant la chaise qu'il avait occupé hier.

« C'est très gentil. » répondit l'homme, « Mais vous n'aurez pas à vous préoccuper des petits-déjeuners. Je les prendrai à la kommandantur. »

Prise au dépourvu, Esmée ne sut quoi répondre.

Son époux leva les yeux vers l'Allemand, « Nous espérons que la chambre vous convienne. » dit-il mécaniquement.

Wittelsbach hocha la tête, « Elle est parfaite, merci. J'ai très bien dormi. J'espère que votre nuit a été aussi bonne. »

L'homme acquiesça avec raideur, tournant son attention vers sa nièce.

Bella savait qu'ils attendaient qu'elle parle, par pure politesse. Lui adresser la parole…Ne serait-ce que pour dire une banalité. Mais sa bouche était trop sèche et son cœur battait beaucoup trop vite dans sa poitrine. A la vérité, elle était terrorisée. Esmée se racla la gorge pour attirer son attention, et sans doute pour la presser de parler.

A ce moment, elle releva la tête, observant le jardin, par la fenêtre. Ce jardin, qui avait vu grandir Charlie. Elle songea à son père, qui avait combattu les Allemands durant la Grande Guerre. Qui avait été tué par un avion allemand. Que penserait-il de tout ça ? Serait-il furieux ? Résigné ? Combatif ? Serait-il passif, comme la majorité des Français ?

Finalement, elle tourna la tête vers l'officier. Elle fut déstabilisée par la douceur de ses yeux bleus, l'espace d'un instant. Puis, son propre visage devint un masque de neutralité et elle se leva sans un mot. Son silence était du pur mépris. Elle se dirigea vers Wittelsbach. L'homme s'écarta pour la laisser passer.

Elle sentit son regard la suivre alors qu'elle gravissait les marches pour rejoindre sa chambre.

La dernière chose qu'elle entendit de lui fut un « Je vous souhaite une bonne journée » poli. Quelques instants plus tard, alors qu'elle pénétrait dans sa chambre, la porte d'entrée s'ouvrait et se refermait sur l'officier allemand.

oOo

Les jours, les semaines et les mois passèrent.

Et c'était toujours le même schéma. Toujours les mêmes mots. Aucun regard venant d'elle. Rien. Il était un fantôme. Il n'existait pas.

Il les retrouvait souvent, le soir, dans le salon. Il se découvrait la tête avant de parler. Il leur souhaitait toujours d'avoir passé une bonne journée. Il faisait une remarque sur le temps. Les réponses venaient toujours d'Esmée, rarement de Carlisle et des enfants, jamais de Bella. Des réponses venant d'elle, il n'en attendait plus. Son refus de lui adresser la parole était une résistance pacifique, sans violence. Il comprenait son silence, l'approuvait même avec noblesse.

Les mots jaillissaient de ses lèvres avec douceur. Une douceur surprenante pour un vainqueur qui s'adressait aux vaincus. Il restait toujours au seuil du salon, n'entrait jamais complètement dans la pièce quand il portait l'uniforme. Il montait se changer et redescendait pour manger avec eux. Les dîners étaient silencieux. Ses yeux bleus tombaient souvent sur elle. Bella le sentait. Son corps tout entier se crispait en réponse. Mais jamais elle ne leva la tête pour croiser son regard. Il finissait toujours par un « Bonne nuit », et quittait la pièce après une dernière inclinaison de tête.

Quand il partait, la tension que la pièce redescendait enfin et Bella ne pouvait pas s'empêcher d'être soulagée.

oOo

C'est la mine défaite qu'il regagna le manoir, après cette journée de travail interminable. Ses entrailles se tordirent douloureusement en pensant au repas familial à venir. Même si leur compagnie était éprouvante, Aro avait une certaine affection pour chacun d'entre eux. Une sorte de respect. Il ne détestait pas les Français. En d'autres circonstances, il aurait peut-être pu jouir de leur compagnie. Mais c'était la guerre. Il n'eut pas le courage de se présenter au dîner, ce soir, et demanda à Marie de lui préparer un plateau repas et de le lui monter.

Bella regarda nerveusement la place vide en face d'elle. L'officier n'était pas là, alors les conversations fusaient. La jeune femme jeta un regard inquiet à Carlisle.

« Est-il rentré ? » demanda-t-elle parmi les autres discussions.

« Il y a deux heures. » répondit son oncle, « Il a demandé à Marie de lui préparer un plateau repas. »

« Pourquoi ? »

Le médecin haussa des épaules, « Je ne sais pas. »

Elle passa une nuit terrible, hantée par des fantômes du passé. Elle se leva très tôt. Le jour était à peine levé. C'était samedi. Pas de travail aujourd'hui. Elle décida qu'une promenade matinale serait le meilleur moyen de se réveiller un peu. A cette heure-ci, personne n'était debout. Pas même Marie.

Elle prit le chien avec elle. Hamlet, un épagneul qu'elle avait trouvé abandonné, pendant l'exode. Ils étaient inséparables depuis 40 et c'était en parti pour lui qu'elle avait accepté ce travail à la librairie. Carlisle avait consenti à garder Hamlet mais refusait de s'en occuper. C'était le chien de Bella. C'était donc à elle de s'en occuper.

Une fois dehors, le froid la frappa en pleine figure. Le vent s'était calmé pendant la nuit, mais la température avoisinait quand même les 0°C. Le soleil était légèrement voilé par une brume qui semblait emprisonner toute l'humidité présente dans l'air. Hamlet se faufila entre ses jambes en remuant la queue. Ses grands yeux marrons brillaient d'excitation. Ils se perdirent ensemble dans les grands jardins de la propriété familiale.

Hamlet courrait devant. Dans sa course, une de ses oreilles s'était retournée. Sa langue pendait sur le côté. Se promener avec elle était son plus grand plaisir.

Sur ce petit sentier, ils évitaient tous deux les flaques d'eau gelées. Le chien les contournait soigneusement tout en courant à une vitesse impressionnante. Dès qu'il remarquait qu'il s'éloignait un peu trop de sa maîtresse, il faisait demi-tour pour revenir près d'elle. Ce petit manège se répéta de nombreuses fois, jusqu'à ce qu'ils atteignent les limites des jardins. Aucune barrière ne venait délimiter le terrain. Droit devant elle, un sentier menait à Boulogne-sur-mer.

Bella et Hamlet choisirent la voie partant sur la droite. En pente douce, elle menait après quelques centaines de mètres sur une falaise. L'air était chargé d'humidité. L'atmosphère était presque irréelle. Chaque son semblait étouffé par de fines gouttelettes d'eau omniprésente sur la végétation.

Ils arrivèrent au bord de la falaise. Elle s'immobilisa pour contempler ce spectacle, rêveuse, admirant les vagues s'écraser contre les rochers, au dessous d'elle. Elle ferma les yeux et inspira profondément. Ce grand air était vivifiant. A ses pieds, Hamlet était assis. Oreilles dressées sur sa tête, il regardait en direction de la foret, et non de la mer. Perdue dans sa contemplation de la nature, elle ne remarqua pas le chien s'éloigner quand il reconnut le capitaine von Wittelsbach. Elle sursauta en entendant sa voix.

« Guter hund ».

Elle se retourna brusquement. Son cœur battait à se rompre dans sa poitrine.

Il était là, face à elle. La lumière blême rendait les traits de son visage plus graves, tirés par la fatigue. Il portait l'uniforme, avec ce long manteau vert qui lui arrivait au dessus des chevilles.

« Mais que faites-vous ici ? » demanda-t-elle un peu violemment, encore surprise par sa présence.

C'était la première fois qu'elle lui parlait. Son ton était agressif, accusateur. Elle lui en voulait de troubler sa tranquillité.

« La même chose que vous, il me semble... » murmura-t-il doucement. « Je me promenais dans la foret quand votre chien est venu à moi. Je l'ai reconnu. »

Bella fusilla Hamlet du regard. Le chien était à présent assis aux pieds de l'officier. Sa langue pendait sur le côté alors qu'il soufflait bruyamment par la bouche. Il semblait attendre que l'homme daigne le caresser.

Sale traître ! Tu vas me le payer, pensa-t-elle, légèrement amusée.

« Hamlet, viens ici ! »

Le chien se contenta de la regarder avec indifférence et ne bougea pas d'un poil.

« Hamlet…» songea-t-il à haute voix en regardant le chien « L'histoire d'un homme qui doit venger son père... »

Bella détourna les yeux. Sa mâchoire se contracta violemment. Elle resserra son manteau autour d'elle.

« Un nom étrange pour un chien… » continua-t-il doucement, « Pourquoi l'avoir nommé ainsi ? »

« C'est un interrogatoire ? » demanda-t-elle d'un ton amer. « Vous voulez voir les papiers du chien, peut-être ? »

Il ne semblait pas surpris par la violence de sa réponse, ni même lui en tenir rigueur. Un sourire contenu éclaira même brièvement son visage.

Bella n'avait toujours pas relevé les yeux vers lui. Il observait son profil buté de gamine boudeuse. A quoi pouvait-elle penser ? Elle lui semblait tellement proche ainsi emmitouflée dans cette montagne de vêtements. C'était la première fois qu'il se retrouvait seul avec elle. Seul, pas tout à fait. Il gratta distraitement la tête du chien.

« Je ne voulais pas vous offenser...J'essayais simplement d'être...gentil. »

La tête de Bella pivota rapidement dans sa direction, « Ne vous donnez pas cette peine ! »

Excédée par sa présence, par ses mots, elle le dépassa sans lui laisser le temps de répondre.

« Viens, Hamlet ! Rentrons ! »

oOo

1 Mars 1944, Boulogne-sur-mer

Elle me hait, purement et simplement. Comment lui en vouloir ? Je porte l'uniforme ennemi. Elle n'a pas de raison de regarder au-delà.

Deux mois que je suis ici, et elle ne m'avait encore jamais adressé la parole. Elle ne me regardait même pas. J'étais transparent. Au fond, peu importe les mots blessants qu'elle a pu dire aujourd'hui. Elle m'a parlé. Elle m'a regardé. L'espace d'un instant, j'existais dans son petit monde.

Je prendrais tout ce qu'elle voudra bien me donner.


Notes d'après chapitre :

- Aro est officier dans la Wehrmacht, son grade est Hauptmann (capitaine)

- Kommandantur : il y en a une dans chaque ville occupée. Elle a une fonction de « mairie ».

- Ausweis : laisser-passer

- Boches, Frisés, Fritz, Fridolins, Chleuh, Teutons : Autant de noms pour désigner les Allemands de façon péjorative.

Chanson(s) du chapitre :

- Titre : Ah que la France est belle (1941)