Merci de vos mots. Merci aux guest, Rose et Charlene. J'aime savoir ce que vous pensez.

Snow

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Chapitre 4

Les vers du capitaine

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Bella s'appliquait à l'éviter. Il n'était pas question de lui adresser la parole de nouveau. Chaque matin, elle attendait qu'il soit parti pour descendre. Quand elle n'avait pas d'autre choix que de le croiser, dans un couloir par exemple, elle se jetait sur la première porte venue et rentrait dans une pièce au hasard.

Son comportement était très enfantin. Elle l'admettait volontiers. Mais Aro von Wittelsbach était trop humain à son goût. Son sourire était désarmant. Sa voix était douce, et mettait fin à la guerre. Elle n'avait jamais pensé qu'un homme puisse se cacher derrière un uniforme allemand. C'était plus facile de les déshumaniser. Un ennemi devait toujours être sans visage. Comment le combattre, dans le cas contraire ?

Aro von Wittelsbach avait beau être gentil, il avait le sang de Charlie sur ses mains.

Pourtant, plus d'une fois, lors des repas, elle se surprit à l'observer. Et plus d'une fois, elle se faisait prendre en train de l'observer. Elle était frappée par la douleur qu'elle lisait dans ses yeux. Depuis qu'il était arrivé, il y a deux mois, son état semblait se dégrader de jour en jour. Ses traits étaient tirés. Son visage, cerné. Il avait continuellement cet air abattu et triste. Un air qu'il n'avait d'ailleurs qu'ici.

Une fois, elle l'avait vu en dehors du manoir. A travers la fenêtre de la librairie. Il traversait la place Dalton avec un autre gradé. Son pas était énergique. Son visage, éclairé par un sourire éblouissant. Il tapota familièrement l'épaule de son collègue et partit dans un éclat de rire sonore et généreux. Elle ne l'avait jamais vu comme ça. Le soir venu, au moment du dîner, il avait été silencieux. Elle avait levé les yeux vers lui et remarqué son dos voûté, et sa tête enfoncé dans ses épaules, comme si il voulait prendre le moins de place possible. Ce jour-là, il fut le premier à quitter la table.

Une autre fois, il n'était pas rentré du tout pour le dîner. Elle avait interrogé Carlisle qui lui avait vaguement parlé d'une « soirée entre officiers à la kommandantur ». L'absence de l'allemand fut loin d'être un soulagement pour la famille. Au contraire, elle perturbait leurs habitudes. Il y avait une sorte de vide. L'officier occupait les pensées de tout le monde, même si personne ne voulait l'admettre. Il faisait parti du paysage à présent. Marie s'était prise d'affection pour lui.

Désormais Aro von Wittelsbach était là, même quand il n'était pas là.

Il rentra à minuit passé. Ivre mort. Il ne marchait plus très droit. A cette heure-ci, tout le monde était couché. Il perdit l'équilibre et s'étala de tout son long dans les escaliers.

« Scheiße ! » ( Trad : Merde )

Marie, alertée par le bruit, sortie de ses quartiers en robe de chambre, bigoudis sur la tête. Elle le trouva vautré dans les marches. Rejetant la tête en arrière, elle éclata de rire alors qu'il se relevait avec difficulté.

« Capitaine, voyons, vous êtes complètement ivre ! Qu'est-ce qui vous a pris de boire autant ?» se moqua-t-elle en venant l'aider. Elle passa un des bras de l'homme autour de ses petites épaules et le conduit à sa chambre.

« Ah ! Frau Marie, de grâce, n'en dites rien à personne !»

« Allons bon, à qui pourrais-je le dire ? »

Des marches craquèrent dans leur dos. Ils se retournèrent. Bella se tenait dans l'escalier qui menait au second étage, dans sa petite robe blanche. Elle avait été réveillé par le bruit. Aro se décomposa en la voyant.

L'ivresse ne l'empêcha pas d'avoir honte. Bien au contraire. Ne supportant plus le regard de la jeune femme, il se jeta sur la porte de sa chambre et entra.

« Monsieur l'officier est dans un mauvais état » expliqua brièvement Marie, « Je le raccompagne dans sa chambre. »

Perchée sur ses marches, Bella hésita, « Est-ce que...ça va aller...Marie ? »

La bonne éclata de rire, « Il est totalement inoffensif, ne vous inquiétez pas. Retournez vous coucher. »

La jeune femme hocha la tête avec raideur, puis remonta les escaliers sur la pointe des pieds. Marie entra dans la chambre de l'officier. Il s'était vautré sur son lit, il n'avait enlevé que sa vareuse grise.

Elle s'approcha prudemment.

« Est-ce que je peux faire quelque chose pour vous ? »

« Vous pouvez peut-être la rattraper et lui effacer la mémoire ? J'aurais préféré qu'elle ne me voit pas dans un tel état. » marmonna-t-il, le visage enfoui dans l'oreiller.

« Je parlais plutôt d'une infusion...ou quelque chose comme ça...Vous savez, pour l'horrible gueule de bois que vous allez avoir demain. » s'amusa la bonne.

Aro se retourna et l'observa avec tendresse. « Vous êtes tellement gentille avec moi, Frau Marie. Je ne le mérite pas.»

« Allons, allons. Ne dites pas de bêtises. Vous savez, je suis contente que vous soyez là. Le dernier gradé qui a logé ici n'avait ni votre retenue, ni votre discrétion. Un adepte de votre Führer ! Quelqu'un de très grossier ! Monsieur et Madame étaient soulagés quand il a été muté à l'Est !»

Il renifla avec condescendance, « Je vois...Quoiqu'il en soit, vous êtes la seule à ne pas trouver ma compagnie...repoussante. »

Marie s'assit à l'extrémité du lit, « Ne soyez pas trop dur envers eux. La guerre n'est simple pour personne, vous savez. La petite Bella a perdu son père en 40. L'un de vos avions l'a abattu sous ses yeux. Elle n'avait que quatorze ans… »

Aro se redressa brusquement. Son cœur s'était emballé, il battait douloureusement dans sa poitrine.

« Je n'en savais rien..Je suis navré de l'apprendre. »

Marie soupira, « Et sa mère est morte quand elle était petite. Donc vous voyez, elle a toutes les raisons d'être amère. Pourtant, c'est une si gentille fille ! »

Visiblement secoué par la nouvelle, il ne répondit rien.

« Quant au reste de la famille, ils se méfient, c'est normal. Mais je suis sûre qu'ils apprécient votre politesse. »

Perdu dans ses pensées, Aro demeura silencieux. Il se sentait ridicule. Depuis des semaines, il se morfondait. Il désirait quitter cette maison silencieuse, qui ne lui jetait pas un regard. Perdu dans son propre mal-être, il avait oublié de se mettre à leur place. A présent, en plus d'être nauséeux, il se sentait idiot et égoïste.

Marie lui tapota gentiment la jambe avant de se lever « Allons, capitaine, vous devez dormir. Vous faites peur à voir ! »

Il trouva la force de sourire et de la remercier pour sa gentillesse.

Aro ne ferma pas l'œil de la nuit. La dernière journée avait été interminable. Il était absolument exténué. Malgré la fatigue, il n'était pas question d'arriver en retard à la kommandantur. Avec difficulté, il s'était traîné jusqu'à la salle de bain, avait pris une douche, changé de chemise et s'était lavé les dents. Il avait espéré qu'une bonne petite toilette le remette d'aplomb. Mais rien à faire, ce n'était pas la grande forme.

Dans le hall d'entrée, il croisa la petite Isabella qui peina à le reconnaître. Son visage était terriblement creusé. Des cernes bleus entouraient ses yeux hagards. De la sueur perlait sur son front. C'était plus qu'une simple gueule de bois. Il était malade. Il lui adressa néanmoins un sourire timide avant de la dépasser. Elle se retourna et le regarda passer la porte. Son ordonnance, Afton, alla à sa rencontre. Il lui parla en allemand. Son ton trahissait son inquiétude. Aro balaya sa remarque d'un revers de main. Il descendit les marches du perron. A la dernière, il s'affala sur le sol, évanoui.

Afton se jeta sur son supérieur et lui tapota le visage.

« Herr Hauptmann ! Herr Hauptmann ! »

Bella se précipita dehors, paniquée. Elle retira la casquette de l'officier et posa sa main sur son front.

« Mon Dieu, il est brûlant ! », elle se retourna brièvement vers la maison, « Carlisle ! »

Quelques secondes plus tard, Carlisle était là.

« Surmenage » pensa-t-il tout de suite en s'agenouillant près de l'homme inconscient.

« Surmenage ? » répéta sa nièce, affolée, « Mais il a de la fièvre ! »

Sans rien dire, Carlisle examina l'officier. Bella vit son visage se fermer et ses lèvres se crisper. Elle croisa son regard et elle comprit la gravité de la situation.

« Je n'ai plus de médicaments depuis 43. Je ne peux rien pour lui. Il lui faut un médecin allemand, de toute urgence. » Carlisle se retourna vers Afton, « Médecin. Vous comprenez ? »

« Médecin. Ja ! » répéta l'ordonnance de son accent traînant. Sans rien ajouter, l'Allemand se dirigea vers la voiture de fonction et démarra.

Carlisle prit le bras droit d'Aro, « Aide-moi. Nous allons essayer de le ramener dans sa chambre. »

Bella acquiesça.

Mais il était tellement lourd. Ils ne réussirent pas à le ramener à l'étage. Ils l'installèrent sur l'un des divans du salon en attendant le médecin militaire.

« Est-ce qu'il va mourir ? » demanda Bella.

Le profil tendu, Carlisle observait le malade « Il a beaucoup de fièvre… et il respire plutôt mal… Si il ne reçoit pas des soins rapidement...j'ai peur qu'il ne passe pas la nuit... »

Alertée par les propos de son oncle, le cœur de Bella manqua un battement de panique.

« Mais il allait très bien hier ! » s'affola-t-elle.

C'était faux. Cela faisait plusieurs jours qu'elle remarquait que son état se dégradait. Cernes. Visage creusé. Amaigrissement. A table, il mangeait à peine.

La conversation n'alla pas plus loin. Les minutes passèrent. Longues et angoissantes.

Puis, des pneus crissèrent dans la cours. L'ordonnance de l'officier entra dans la demeure. Il était accompagné d'un autre homme, portant une mallette et un brassard de la Croix-Rouge. Âgé sans doute d'une quarantaine d'années, il était assez petit, comparé aux grands gaillards de l'armée allemande.

Arrivé au chevet du malade, le médecin ouvrit sa mallette et ausculta l'officier. Il prit son pouls, examina ses oreilles, ses yeux, lui ouvrit la bouche. Après tout ces examens d'usage, il se retourna vers Afton et lui parla en allemand. Avec l'aide de Carlisle, les deux Allemands le remontèrent dans sa chambre. Bella les suivait de loin. Après l'avoir mis au lit, les trois hommes et la jeune femme se retrouvèrent dans le couloir. Le médecin dit :

« L'Hauptmann von Wittelsbach a besoin de beaucoup de repos. Je lui ai fait une piqûre pour que la température baisse et pour que son pouls ralentisse. Malheureusement, c'est tout ce que je peux faire pour lui. Il est très faible. Je ne suis pas très optimiste. Je vous demanderai d'aller le voir régulièrement et, si possible, de le veiller ce soir. Il faut lui passer un linge humide sur le front, lui donner à boire, et lui administrer ce médicament. » Il fouilla dans sa mallette et sortit un petit tube qu'il tendit à Bella. « Il faut lui en donner une cuillère à café, matin et soir. Le goût n'est pas très agréable, vous pouvez le diluer dans de l'eau ou dans une infusion. Je reviendrai demain matin.»

Les deux hommes prirent congés dans un claquement de bottes typiquement allemand.

« Nous devions dîner avec grand-mère ce soir... » commença Bella en regardant le petit flacon.

« Vous irez. Marie et moi, nous le veillerons. »

« Non ! » dit-elle rapidement en posant une main sur le bras de son oncle, « Non, Carlisle. Tu dois aller voir ta mère. Je resterai avec Marie. Nous prendrons soin de lui. »

Carlisle hésita, « Tu es sûre ? »

La jeune femme hocha la tête, « Bien sûr. Ne t'inquiète pas. »

« Si quelques chose ne va pas...appelle-moi. D'accord ? Nous ne resterons pas longtemps, de toute façon. »

« Je t'appellerais. »

oOo

Les deux femmes dînèrent dans la cuisine, en silence.

« Vous devriez aller vous coucher, Mademoiselle. Je vais m'occuper de lui, ne vous inquiétez pas. »

Isabella n'était pas fatiguée. Mais le calme était ce dont elle avait besoin pour faire le tri dans ses pensées. Elle hocha brièvement la tête et tourna les talons pour gagner sa chambre.

Elle passa sa robe pour la nuit, et alla se coucher. Elle ne put trouver le sommeil. Pendant des heures, elle tendit l'oreille, guettant les bruits subtils de la maison. Outre les craquements habituels et familiers du bois, elle entendit une fois la porte de la chambre de l'officier s'ouvrir. Marie devait veiller le malade.

Le grenier craquait au-dessus d'elle. Quels fantômes glissaient entre ces murs à présent, et l'espionnaient ?

Bella se retourna dans son lit en soupirant.

Elle repensa à ces deux derniers mois, et à l'invasion de leur vie privée par cet étrange officier. Elle avait souvent eu l'impression qu'il voulait engager la conversation avec elle. A chaque fois, elle avait coupé court à ses tentatives maladroites de l'aborder. Elle ne pouvait simplement pas oublier l'uniforme qu'il portait. Son père était mort à cause de cet uniforme.

Et pourtant, combien de fois s'était-elle surprise à l'observer, par la fenêtre, quand il se promenait dans le parc. A admirer sa silhouette élancée et sa taille fine, soulignée par la ceinture de son uniforme. La grâce immense avec laquelle il se déplaçait. Sa spontanéité, quand il se penchait pour ramasser un bâton et le lancer à Hamlet. La façon qu'il avait de se baisser pour recevoir les affections de l'épagneul. Et son sourire heureux. Sans fard. Une expression bien différente de celle qu'il portait quand il était dans la maison, autour de tous ces gens qui le méprisaient.

Elle se retourna de nouveau.

Le vent soufflait fort dehors. Il y avait de l'orage.

Elle avait peur de l'orage.

Mais elle resta là, seule, dans sa chambre à écouter le ciel gronder.

Une heure passa.

Un énième éclair la fit sursauter. Ce fut celui de trop, elle se leva. Ses pieds nus rencontrèrent le bois froid. Elle tâtonna dans le noir jusqu'à trouver l'interrupteur, le leva. Rien. Plus de lumière. Elle s'entendit souffler, faisant son chemin à l'aveugle jusqu'à son bureau. D'un tiroir, elle extirpa un briquet. Elle alluma une vieille chandelle qui traînait par là.

Discrètement, elle sortit de sa chambre, traversa le couloir et descendit les marches.

La chambre de l'officier était calme. Marie avait tiré un vieux fauteuil près du lit. Elle tombait visiblement de fatigue.

La bonne tourna la tête dans sa direction. « Vous ne dormez pas, Mademoiselle ? »

« Non. Je n'y arrive pas. Allez vous coucher. Je vais le veiller. »

Marie regarda nerveusement le malade qui gisait sur le lit, inconscient, « Il est très mal… Vous êtes sûre que... »

« Allez vous coucher, Marie. Ça va aller. Je vais m'occuper de lui.»

« Bon...d'accord... »

La bonne se leva de son fauteuil et regagna sa chambre.

Bella s'approcha lentement, tétanisée par ce qu'elle allait découvrir. La silhouette sombre et immobile dans le lit prit forme humaine, à mesure qu'elle s'approchait. Elle s'arrêta pour poser la chandelle sur la table de chevet. Puis elle le regarda. Son cœur battait douloureusement dans sa poitrine. Il semblait si vulnérable. Les draps étaient tirés jusqu'à sa taille. Sa poitrine était nue. Ses bras reposaient de chaque côté de son corps. Malgré l'obscurité, elle distingua plusieurs petite coupures blanches sur sa peau dénudée. Des anciennes cicatrices. Sa poitrine se soulevait avec difficulté. Sa respiration était forte, lourde et irrégulière. Elle se pencha doucement pour poser une main sur son front.

Il était brûlant. Son visage, tout comme son cou, luisaient de sueur. Les racines de ses cheveux étaient mouillées à cause de la transpiration. Quelque mèches tombaient sur son front.

Elle se redressa, horrifiée.

Elle fit demi-tour, et quitta la pièce. Il faisait froid. Elle alla chercher un châle qu'elle passa autour de ses épaules, avant de descendre tranquillement. L'horloge indiquait minuit passé. Le rez-de-chaussé était calme. Pas de lumière. Hamlet se réveilla quand elle passa devant lui. Bella gagna la cuisine. Elle se saisit d'un chiffon et d'une bassine, qu'elle remplit d'eau.

Puis elle remonta. Elle écarta un peu la chandelle et posa la bassine d'eau sur la table de chevet.

Toute la nuit, elle veilla. Parfois, elle s'asseyait sur le rebord du lit et passait le chiffon mouillé sur son front brûlant et dans son cou. Elle vérifiait constamment sa température. Vers deux heures, elle paniqua. Il respirait à peine. Assise à ses côtés, elle priait inutilement. Elle fut même tentée de réveiller Marie et d'appeler Carlisle tant elle était dépassée par son état de santé.

Mais quelques longues minutes plus tard, sa respiration redevint normale.

Carlisle rentra vers trois heures. Il vint la trouver. Il voulut prendre la relève, mais elle refusa.

Elle parcourut la chambre du regard. Tout était tellement en ordre. Sa casquette de la Wehrmacht reposait tranquillement sur la commode. Le reste de son uniforme devait être dans l'armoire. C'était à la fois intime mais impersonnel. Aucune photo. Une chambre de soldat, dans un pays qui n'était pas le sien. Elle nota le carnet relié de cuir sur le secrétaire.

Elle ne résista pas à la tentation de regarder et approcha. Le petite carnet était légèrement écorné mais restait dans un très bon état. Il devait en prendre grand soin. Elle l'ouvrit. En haut de chaque page, figurait la date. La calligraphie était très élégante, une écriture appliquée et lisible. Mais voilà, c'était en allemand. La première page était datée du Freitag, 13. Januar 1939, Berlin. Quelques phrases étaient en français. Des citations. Des noms de livres, de chansons, qu'il devait aimer. Ce n'était pas qu'un simple journal intime où il racontait sa journée. C'était son jardin secret. Elle trouva des fleurs séchées, entre deux pages, avec leurs noms et les dates où elles avaient été cueillies. Quelques croquis, dessins.

Une photo, scotchée sur une page, qui le représentait avec un autre au gradé, sur les Champs Élysées. Ils portaient l'uniforme. L'inconnu était aussi grand que le capitaine. Les traits de son visage étaient fins et longs. Des yeux clairs. Peut-être bleus ou verts. Difficile à dire, avec une photo en noir et blanc. Ses cheveux étaient cachés par sa casquette de l'armée, mais Bella distingua quelques mèches brunes. Les deux hommes souriaient à l'objectif. Le sourire du capitaine était franc, comme à son habitude. Celui de l'inconnu était plus discret, plus réservé, mais tout aussi sincère. Il était d'un grade supérieur. Les galons étaient différents de ceux du capitaine. Général dans l'armée de terre, probablement. La différence de grade n'empêchait pas la spontanéité, ni la familiarité. Ils se connaissaient d'avant-guerre, à n'en pas douter. L'inconnu avait une main posée amicalement sur l'épaule du capitaine. Sous la petite photo, la légende disait : Marcus und ich auf den Champs Élysées, Paris, 1941.

Elle tourna les pages. Elle trouva des vers, gribouillés, parfois raturés. En français. Étaient-ils de lui ou d'un poète qu'elle ne reconnaissait pas ? Certains d'entre eux étaient étonnement bons et elle se surprit à les apprécier.

4. Juni 1940, Dünkirchen, Frankreich

« Je t'écris de dessous la tente

Tandis que meurt ce jour d'été

Où floraison éblouissante

Dans le ciel à peine bleuté

Une canonnade éclatante

Se fane avant d'avoir été »

.-.-.

16. Juni 1940, Paris, Frankreich

« Ah ! La charmante chose

Quitter un pays morose

Pour Paris

Paris joli

Qu'un jour

Dut créer l'Amour

Ah ! La charmante chose

Quitter un pays morose

Pour Paris »

.-.-.

15. August 1942, Paris, Frankreich

« Tout est affaire de décors

Changer de lit, changer de corps

A quoi bon puisque c'est encore

Moi qui moi-même me trahis

Moi qui me traîne et m'éparpille

Et mon ombre se déshabille

Dans les bras semblables des filles

Où j'ai cru trouver un pays »

.-.-.

18 Januar 1944, Boulogne-sur-mer, Frankreich

« Il n'aurait fallu

Qu'un moment de plus

Pour que la mort vienne

Mais une main nue

Alors est venue

Qui a pris la mienne

.

Qui donc a rendu

Leurs couleurs perdues

Aux jours, aux semaines

Sa réalité

A l'immensité de l'été

Des choses humaines

.

Moi qui frémissais

Toujours je ne sais

De quelle colère

Deux bras ont suffi

Pour faire à ma vie

Un grand collier d'air

.

Un tendre jardin

Dans l'herbe et soudain

La verveine pousse

Et mon cœur défunt

Renaît au parfum

Qui fait l'ombre douce »

.-.-.

26 Februar 1944, Boulogne-sur-mer, Frankreich

« Pour que tu m'entendes

Mes mots s'amenuisent parfois

comme les empreintes des mouettes

sur les plages

.

Et je les regarde lointains mes mots.

Plus que les miens

Ils sont tiens

Ils vont, grimpant sur ma vieille douleur

Comme du lierre

.

Avant toi ils peuplèrent

La solitude que tu occupes

Et ils sont plus habitués

Que toi à ma tristesse

.

Maintenant je veux qu'ils disent

Ce que je veux te dire

Pour que tu les entendes

Comme je veux que tu m'entendes

.

Regardes,

Ils grimpent ainsi sur les murs humides de ma tristesse

Et c'est toi la coupable de ce jeu sanglant »

.-.-.

2 März, 1944, Boulogne-sur-mer, Frankreich

« Heureux celui qui meurt d'aimer

D'aimer si fort tes lèvres closes

Qu'il n'est besoin de nulle chose

Hormis le souvenir des roses

A jamais de toi parfumées

Celui qui meurt même à douleur

A qui sans toi le monde est leurre

Et n'en retient jamais que tes couleurs

Il lui suffit qu'il t'ait nommé

Heureux celui meurt d'aimer »

La lectrice compulsive qu'elle était fut frappée par tant de beauté et de finesse. Ces vers étaient magnifiques. Elle tourna légèrement la tête pour observer le profil endormi du jeune homme. Comment un soldat avait-il pu écrire quelque chose d'aussi beau ? Encore une fois, la réalité la frappa. Ces hommes n'étaient pas que des uniformes. Bien sûr, il était tellement tentant de les déshumaniser. Surtout dans une période comme celle-ci. S'arrêter à l'apparence. A l'uniforme. Mais il y avait, parmi eux, des érudits, des savants. Des artistes, peintres, poètes, chanteurs, musiciens. Comment pouvaient-ils se battre pour un homme aussi laid ? Avaient-ils eu le choix ? Étaient-ils là par convictions ? Et lui, le poète, le francophile ? Les gens d'ici semblaient apprécier sa retenue et sa spontanéité. Il avait même gagné un surnom. Partout, on l'appelait « Le Petit Français ». Elle n'avait jamais compris pourquoi jusqu'à ce jour.

Elle feuilleta rapidement les dernières pages du carnet. Elle repéra les noms de la famille. Elle constata avec étonnement que le sien revenait souvent. La page du Samstag, 15. März 1944, était restée vierge. C'était hier.

Vaguement honteuse d'avoir été si indiscrète, elle referma le petit carnet et tomba dans le fauteuil, près du lit.

Vers quatre heures, épuisée, elle s'endormit malgré elle. Son sommeil fut agité, comme tous les soirs, peuplé de cauchemars dont elle se souviendrait à peine au réveil.

C'est la lumière du soleil qui la réveilla et les oiseaux, gazouillant tranquillement dehors. Ses yeux bruns mirent du temps à s'adapter à la luminosité. Immédiatement, elle se leva d'un bon et alla près de lui. Il était toujours inconscient. Sa main se leva à son front. Plus de fièvre. Bella laissa échapper un petit rire soulagé.

Elle sortit de la chambre, rejoignant la sienne pour s'habiller. Une heure plus tard, le médecin était là. Il avait l'air soulagé. De même que Carlisle, qui la félicita longuement.

Toute la journée, elle prit soin de lui entre deux tâches ménagères. Elle vérifia sa température, passa un peu d'eau sur son visage quand il avait un début de fièvre. La nuit suivante, elle était encore au poste. Cette fois, elle se contenta de surveiller son état depuis le fauteuil, le châle fermement serré autour d'elle. Il n'avait plus du tout de fièvre.

Encore une fois, elle se laissa happer par la fatigue.

Bella se réveilla alors que le soleil était déjà haut dans le ciel. Elle se frotta brièvement les yeux et jeta un coup d'œil par la fenêtre. Il faisait beau. Aucune trace de la tempête de ces derniers jours. Elle s'étira doucement. Puis son regard alla errer naturellement sur le lit, où l'homme reposait.

Elle s'attendait à voir son profil endormi, comme hier. Cependant, cette fois-ci, elle rencontra le bleu limpide de ses yeux. Son cœur bondit de surprise dans sa poitrine. Une petite exclamation choquée s'échappa de ses lèvres rouges.

Il était réveillé.


Note(s) d'après chapitre :

- Hauptmann : Capitaine

- Herr : Monsieur