Merci à celles qui prennent le temps de m'écrire.
Bisous, et à la semaine prochaine pour un nouveau chapitre !
Rose : Ta review était absolument adorable. Elle m'a vraiment réchauffé le cœur. Tu as raison sur beaucoup de choses, je dois dire. En ce qui concerne les vers, le choix de français n'est pas totalement anodin. Aro l'expliquera plus tard, dans l'histoire. Je te pardonne volontiers d'être amoureuse de lui ! (j'ai peur de l'être un peu aussi...). Ton pseudo m'a fait sourire, car l'un des futurs personnages s'appelle Rose (grande coïncidence, parce que tous les chapitres ont été écrit à l'avance. Héhé). Je te fais plein de bisous.
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Chapitre 5
Ma plaie
°oOo°
C'est la soif qui réveilla Aro. Et une douleur lancinante au niveau de ses côtes. Ses sourcils se froncèrent douloureusement.
Il ouvrit lentement les yeux, tenta de reprendre ses esprits. La lumière de la pièce le rendit aveugle pour un temps, ses yeux mirent du temps à s'adapter à la luminosité. Quand sa vision devint plus claire, il battit doucement des paupières en prenant connaissance de son environnement. Il était allongé sur le lit de sa chambre, sur le dos.
Douleur, encore. Au niveau de l'abdomen. Ses vieilles blessures de guerre, sans doute. La chute dans les escaliers n'avait rien arrangé.
Il leva une main à son front. Il avait aussi un mal de crâne atroce.
Il tenta de déterminer comment il était arrivé là. Il se rappelait vaguement de la soirée à la kommandantur, d'être rentré ivre mort et d'être tombé, le lendemain. Puis, le trou noir.
Sa main gauche retomba lourdement sur le matelas.
Il devait se lever. Aller à la kommandantur. Faire son devoir. Son devoir, était la seule chose qui lui restait, aujourd'hui.
Alors, il tenta de bouger, de se redresser sur ses coudes. C'était une erreur. La douleur lui arracha un gémissement. Il capitula, retombant dans les oreillers.
Ses yeux parcoururent frénétiquement la pièce, à la recherche de quelque chose qui l'aiderait à se lever. C'est là qu'il la vit, à un mètre à peine, dans ce vieux fauteuil.
Isabella
Elle dormait profondément. Sa poitrine se levait et s'abaissait tranquillement. Son visage était si détendu. Elle était en position assise. Ses jambes étaient repliées sur le fauteuil. Sa tête reposait sur l'accoudoir. Elle n'était vêtue que d'une petite robe rose qui lui arrivait au dessous des genoux, et d'un châle en laine autour de ses épaules. Elle devait avoir froid. Sa chevelure, tombant sur sa poitrine, brillait au soleil de mille nuances de brun.
L'espace d'un instant, il n'y eut plus de douleur. Il était hypnotisé. Il ne se questionna même pas sur sa présence dans sa chambre et se contenta de vouer un culte à sa chevelure brune, d'admirer son visage de poupée, sa bouche en cœur et la peau de ses jambes, laiteuse et crémeuse. Il était certain que sa peau était de la soie.
Au bout d'un moment, il remit en question sa santé mentale. La vue était trop simplement trop belle pour être réelle, il devait rêver. Ou être mort. Il n'avait certainement pas assez d'imagination pour se représenter un tel tableau.
La souffrance et la soif le rappelèrent à l'ordre.
Essayant de contrôler ses ardeurs, Aro observa ce qui l'entourait. Il y avait une bassine d'eau sur la table de chevet, et un chiffon. Là, il comprit et son regard revint sur elle.
Elle était restée là, à ses côtés. Elle l'avait soigné. Et elle s'était endormie de fatigue.
Immédiatement, il se demanda si elle s'était inquiétée pour lui. Peu importe. Le simple fait qu'elle soit là lui suffisait. Son cœur battait à se rompre dans sa poitrine, alors qu'il l'admirait dans son sommeil. Elle était naturellement si belle.
Le temps passa sans qu'il ne le remarque, trop occupé qu'il était à la vénérer.
Si bien que quand elle commença à s'agiter, il rougit et détourna le regard, gêné à d'être pris en train de l'observer avec une telle avidité. Mais la curiosité prit le dessus. L'idée de la voir se réveiller doucement et d'émerger de son sommeil était trop tentante. D'autant qu'il n'aurait sûrement pas d'autres occasions comme celle-ci. Il retourna la tête vers elle.
Elle fronça les sourcils avant d'ouvrir lentement les yeux. Ses longs cils noirs battirent doucement, alors qu'elle adaptait sa vue à la lumière du soleil. Son regard tomba d'abord sur la fenêtre. Elle déplia ses jolies jambes avec élégance et s'étira un peu. Ses yeux se levèrent, tombèrent sur les siens et elle se figea. Aro sentit ses propres joues chauffer. Son cerveau devait encore être embrouillé par le sommeil, car elle ne réagit pas tout de suite. Puis, comprenant qu'il était réveillé, son regard semblait revivre brusquement alors que son visage s'éclairait d'un sourire à peine contenu. Elle se leva d'un bon pour le rejoindre.
Débout, près du lit, elle se pencha un peu vers lui.
« Vous êtes réveillé ! » s'exclama-t-elle. « Vous êtes vivant ! »
Aro voulut répondre. Mais sa bouche était sèche quand il entrouvrit les lèvres pour parler. Aucun son n'en sortit. Isabella secoua négativement la tête, encadrant son visage de ses petites mains pour vérifier sa température. Il n'osa plus bouger à partir de là. C'est à peine s'il respirait. C'était la première fois qu'elle le touchait. Ses mains étaient douces. Sa peau, chaude.
« Je vais vous chercher de l'eau et à manger. Vous devez avoir faim. »
Il n'avait pas faim.
Mais il était prêt à faire tout ce qu'elle lui dirait. Elle n'avait qu'à demander, il se plierait. Il était si bon pour obéir aux ordres. Un vrai petit soldat.
Isabella relâcha son visage et il haleta de cette perte.
« Je reviens. Ne bougez pas. » déclara-t-elle avec énergie en tournant les talons. Et il la regarda partir en plissant des yeux futés et tendres.
Jawohl, Herr General. Pensa-t-il, amusé.
oOo
Bella vola littéralement jusqu'au rez de chaussé, dévalant les escaliers à toute vitesse.
« Carlisle, Esmée ! » appela-t-elle en se précipitant dans le salon.
La pièce était vide. Étrange.
Elle avisa l'horloge. 11H37.
Déjà ?
Elle fut étonnée de ne pas les trouver là. C'était leur pièce. Ses yeux balayèrent le salon, et tombèrent naturellement sur la grande table. Il y avait une petit papier posé là. Elle se jeta dessus et le lut.
« Partis chez Madame Chevernet.
De retour à 13H. Edward est avec nous.
Alice est chez son amie Hélène jusqu'à 12H. Gronde-la si elle est en retard.
Marie est partie au marché.
Bisous
C&E »
Hamlet arriva à elle en trottinant. Bella baissa les yeux vers lui, posant une main élégante contre sa hanche.
« Eh bien, nous voilà seuls, Hamlet. »
Le chien pencha doucement la tête sur le côté, quand elle parla.
« Allez, viens. Nous allons nous occuper de notre Boche. »
Notre Boche ?
Elle se précipita dans la cuisine. Malheureusement pour l'officier, Marie n'était pas là pour lui préparer un bon petit plat. Bella était une terrible cuisinière. Elle pouvait se débrouiller si la bonne était là pour la guider et surtout pour la surveiller. Mais Marie n'était pas là.
La jeune femme alla fouiner dans les placards. Elle pouvait s'en sortir en préparant quelque chose de simple. Un bouillon.
Elle remplit une grande marmite, commença par faire chauffer l'eau et prépara les légumes.
Hamlet se tenait à la porte de la cuisine et remuait la queue en piétinant joyeusement sur place.
Bella s'éloigna en attendant que l'eau soit assez chaude. Elle prit un verre, qu'elle remplit, y versant également le médicament prescrit par le médecin, avant de rejoindre l'étage. Le chien était toujours sur ses talons, refusant de rester seul.
Elle frappa à la porte avant d'entrer, même si celle-ci était ouverte. Elle le trouva en train de tenter de se redresser, grimaçant doucement de douleur. Elle se précipita pour l'aider, posa le verre d'eau sur la table de chevet.
« Laissez-moi vous aider »
Elle ajusta les oreillers dans son dos, pour que sa position soit plus confortable. Enfin assis, il la remercia avec son sourire alors que l'épagneul sautait sur le lit. Bella fusilla Hamlet du regard. Le chien se contenta de s'allonger aux pieds de l'officier.
« Vous devriez boire » conseilla-t-elle en se penchant pour reprendre le verre, « Le goût amer vient du médicament prescrit par le médecin. Ce n'est pas du poison. »
Il avait l'air de vouloir rire. Il but lentement. Les couleurs semblaient lui revenir. Ses joues reprenaient une teinte légèrement rosée.
« Merci. » réussit-il à articuler.
« Ne me remerciez pas encore. C'est moi qui cuisine. »
Son rire s'élevait à peine qu'une grimace de douleur le fit taire.
« Je vous confie Hamlet, il est épris de vous. »
Bella était partie avant même qu'il puisse contester.
Elle s'occupa du repas pendant de longues minutes. Elle goûta plusieurs fois son propre bouillon pour vérifier que c'était bien comestible. Ce n'était pas très bon. Mais au moins, il aurait le ventre plein. Il n'arriverait sans doute pas à manger quelque chose de plus consistant dans son état.
Elle monta donc avec le plateau au bout d'une demi-heure, nerveuse. Elle le trouva sagement assis, à faire des petits signes au chien pour le convaincre d'approcher. Rien à faire, Hamlet était toujours à ses pieds à remuer énergiquement la queue.
Il leva les yeux quand elle rentra. Le chien la regarda approcher de ses grands yeux marrons.
Bella mit le plateau sur ses genoux, et il semblait gêné, « Merci. » murmura-t-il doucement, « Vous n'aviez pas à vous donné tant de mal. Je- »
Elle le coupa « Il faut bien que vous mangiez. »
L'officier lui offrit un petit sourire avant de baisser les yeux sur le plateau. Il prit la cuillère et la trempa dans le bouillon. Isabella retint sa respiration quand il l'apporta à ses lèvres.
Son visage était étonnement neutre quand il avala. Pas de grimace de dégoût. Rien.
« C'est bon. » déclara-t-il gentiment.
« Oh ! Non, c'est répugnant. Vous pouvez le dire. Je suis désolée, Marie n'est pas là. Je suis sûre qu'elle vous prépara quelque chose de comestible à son retour. »
Les yeux de l'homme brillaient d'amusement, « Je vous assure que c'est bon. Une fois que vous avez goûté la nourriture de l'armée, n'importe quel autre aliment vous paraît sortir d'un restaurant étoilé. »
Elle reçut cette déclaration avec un si doux sourire qu'il fut obligé de baisser les yeux sur son bouillon, incapable de la regarder plus longtemps.
« Bien. Je vous laisse. » déclara-t-elle après un moment de silence.
Elle allait partir quand il l'appela de nouveau.
« S'il vous plaît. », Bella se retourna pour le regarder, ses yeux l'imploraient « Restez... »
Il tapota doucement sa main libre sur le matelas, Hamlet prit cette invitation pour lui et rampa jusqu'à l'homme.
Aro le regardait, amusé, « Ah, Hamlet ! Tu es un bon chien. » flatta-t-il en lui grattant la tête.
La jeune femme était toujours confuse mais semblait assez disposée à son égard, aujourd'hui. Il devait se lancer. Parler. Il mourrait d'envie de lui parler depuis des semaines, des mois. C'était le moment. Ils étaient seuls.
Bella hésita un instant, avant de s'avancer de nouveau vers le lit et de s'asseoir à une distance plus que raisonnable. Elle posa sagement les mains sur ses genoux, regardant partout, sauf dans sa direction.
« S'il vous plaît. » pria-t-il de nouveau, « Parlez-moi. »
« De quoi voulez-vous que je vous parle? » demanda-t-elle poliment
« De vous. »
Isabella fut prise de court, étonnée par la demande. Elle tourna la tête, le trouvant en train de manger l'affreux bouillon d'un air serein. Ses yeux se levèrent vers elle. Et elle rougit.
« Il n'y a rien d'intéressant à dire sur moi... »
« Mais vous tremblez ! » remarqua-t-il « Vous avez froid ? »
Elle ne tremblait pas de froid. Son cerveau tournait à cent à l'heure. Leur relation était en train de prendre un virage à quatre-vingt dix degrés. Elle n'était pas tout à fait sûre que ce soit une bonne chose. Les mains serrées autour de la jupe de sa robe, elle se débattait dans ses scrupules. Un équilibre était-il possible ? Pouvait-elle vraiment lui parler sans trahir la mémoire de son père ? Sans trahir son pays, ses convictions ? Elle avait passé deux jours entiers à veiller sur lui. Deux jours ! Trop tard pour faire demi-tour.
« Ou bien je vous fais peur ? » ajouta-t-il, pour détendre l'atmosphère.
« Je n'ai pas peur de vous. » répliqua-t-elle immédiatement.
« Pourtant, vous tremblez toujours. Je fais rarement cet effet-là aux filles. Ce sont elles qui ont cet effet sur moi ! » ria-t-il de bon cœur, « Je pourrais parler pendant des heures ! Vous avez du temps à m'accorder ? Je suis insatiable ! »
« J'espère que vous vouliez dire '' intarissable''... »
« Oui, pardon. Des mots de vocabulaires m'échappent encore. Votre langue est si riche ! » mentit-il effrontément.
Le nez de Bella se plissa d'amusement alors qu'il riait. Sa lèvre inférieure avait une courbe grave et séduisante quand il souriait. Il parlait un si beau français. Son accent, bien que présent, était doux et léger. Son timbre de voix était chaud et velouté. Il gutturalisait très légèrement les consonnes et adoucissait, par contraste, les voyelles. Ce soupçon d'accent donnait à la langue française une masculinité particulière.
« Parlez-moi plutôt de votre Führer. »
Aro posa la cuillère sur le plateau et coula sur elle un regard fatigué, « Le faut-il vraiment ? »
Il s'exécuta, néanmoins. Il parla de l'humiliation générale ressentie après la signature du traité de Versailles, vécu comme « coup de poignard dans le dos ». Il se mit à décrire le ressentiment allemand. Il disait qu'Hitler en avait profité. Dès les années 30, les idéologues nazis, Hitler et Goebbels les premiers, pensaient que la France devait être écrasée, rayée de la carte du monde par une guerre qui mènerait à la construction d'une Europe Allemande. Alors, le peuple allemand, affaibli, appauvri et rabaissé par la France, avait cédé le pouvoir à Hitler. Il s'était laissé séduire par ses promesses, la baisse du chômage, une revanche, une nouvelle grandeur pour l'Allemagne.
L'officier disait « Hitler » et non « le Führer », il disait « les nazis » et le non « peuple », il parlait des « SS » et non des « soldats allemands ».
« Dites-moi, qui humilie l'autre à présent ? » demanda-t-elle, un peu froidement.
Il la contempla longuement. « Je ne vous humilierai jamais. »
Sa voix avait une chaleur réconfortante.
« Il faudrait cesser de faire la guerre ! » lança Bella.
Aro inclina la tête avec élégance. L'air était tiède et rassurant. L'officier parlait doucement. Et beaucoup. Bella avait l'impression qu'il s'était longtemps tu.
« On ne fait la guerre que pour conclure la paix. Entre le soldat de la guerre et le soldat de la paix...la seule différence est que le soldat de la paix prend le chemin le plus court…il arrive au but tout de suite, il arrive à la paix sans traverser la guerre »
« Et vous alors, que pensez-vous de tout ça ? » demanda-t-elle en pivotant dans sa direction.
L'homme caressait distraitement le chien, « Je ne pense pas. Des gens le font à ma place. »
Bella était sidérée « Et vous trouvez ça normal que tous ces hommes, tous ces soldats, soient incapables de réfléchir par eux-même ? »
Il releva la tête dans sa direction et ébaucha un sourire amer.
« Je suis un soldat, je ne fais pas de politique, Mademoiselle. »
« Vous devez bien avoir une opinion tout de même ! »
« J'en ai une, bien sûr. Je la garde pour moi. »
« Et pourquoi ne pas la partager ? »
« Étaler ses opinions est dangereux dans mon monde. Si je les partageais, on m'enverrait sur le front de l'Est. Ce qui reviendrait à me condamner à mort.»
Bella inspira profondément par le nez. Ils ne pouvaient pas se comprendre. Ils étaient trop différents. Il fallait changer de sujet.
« Que faites-vous dans le civil ? » demanda-t-elle.
Il eut un rire sans humour, « J'aurais dû être professeur de français.»
Elle inclina la tête sur le côté « Qu'est-ce qui vous en a empêché ? »
« Mon père. Une vieille bourrique conservatrice imbuvable. »
La rancune était parfaitement perceptible dans sa voix, « Ne pouviez-vous pas...transgresser l'interdit ? »
Aro soupira, « L'armée est...une sorte de tradition familiale...chez les von Wittelsbach. Je n'ai pas vraiment eu choix.»
Elle demeura pensive et silencieuse.
« Je n'ai pas pu m'empêcher de remarquer le piano dans le salon. » déclara-t-il lentement, « Jouez-vous ? »
Il observa la façon dont la rougeur s'étala sur ses joues.
« Un peu. Je ne suis pas très douée. » avoua-t-elle. « C'est Edward le pianiste de la famille. Un vrai mélomane.»
« J'aimerais beaucoup vous entendre jouer... »
Cette phrase, anodine, fut le déclic. La réalité la rattrapa brusquement.
« Que voulez-vous que je vous joue ? Beethoven ? Mozart ? Bach ? Haendel ? Ou bien Wagner ? »
D'un bon, elle se leva, regrettant immédiatement la violence de son ton. Aro fronçait délicatement les sourcils, désarmé par sa haine. D'un regard, elle s'excusa.
« Vous devriez vous reposer. Je vais vous laisser. »
Il n'eut pas le temps de répondre. La seconde suivante, elle était sortie, sans rien ajouter. Hamlet, oreilles dressées, avait tourné la tête vers la porte de la chambre. Aro soupira lourdement.
Dès lors, il ne la vit plus.
oOo
En ce mercredi 18 mars 1944, il pensait aller mieux. Mais le médecin militaire n'était pas de cet avis et lui somma de garder le lit jusqu'à vendredi.
C'était absolument insupportable pour lui. Il était presque hyperactif. Rester là, à ne rien faire, était une torture. Et les petites visites de Frau Marie, bien que divertissantes et très plaisantes, ne lui suffisaient pas. Il voulait sortir, voir du monde, marcher dans les rues, dans le jardin. Lancer le bâton à Hamlet.
Aro se redressa dans le lit. Les oreillers étaient dans son dos. Il jeta un petit coup d'œil au chien, qui ne le quittait plus lundi. Il sourit.
Ce jour-là promettait d'être semblable aux précédents.
Aro gribouillait dans son petit carnet quand on frappa.
« Oui ? »
Il releva la tête, pensant voir Frau Marie entrer. Mais ce n'était pas la bonne. Isabella Beaumarchais se tenait à l'embrasure de la porte, les mains dans le dos, gênée.
Aro ferma immédiatement son petit carnet et se redressa davantage.
« Mademoiselle ? »
« Bonjour... » dit-elle doucement.
Hamlet, affalé sur le tapis de la chambre, vint la saluer en remuant la queue, lui tourna autour une petite minute, avant d'aller se recoucher.
« Marie m'a dit que vous menaciez de vous lever et de sortir dans le jardin. » commença la jeune femme en s'avançant lentement dans la chambre « Au mépris absolu de ce qu'a dit le médecin. »
« Vous conviendrez, Mademoiselle, que c'est un crime de rester enfermer par un si beau temps. »
« Certes. » reconnut-elle. L'ombre d'un sourire éclaira son visage, « Néanmoins, il vous est interdit de quitter le lit. Et comme vous êtes un soldat allemand, vous respecterez les ordres...n'est-ce pas ? »
Bella avait l'impression que les yeux du jeune homme essayaient de pénétrer au plus profond de son âme. Ils semblaient chercher la réponse à un tourment intérieur.
« J'imagine que oui... »
Arrivé à un mètre du lit, elle se stoppa, remarqua le petit carnet qu'il tenait toujours en main, et qu'il avait fermé quand elle était entrée. Elle se racla nerveusement la gorge en se remémorant ses vers.
« Néanmoins...je conçois parfaitement que cette attente doit être interminable et d'un ennui mortel. Alors je...vous ai apporté quelque chose... »
La main droite qu'elle cachait dans son dos depuis le début, apparut brusquement devant elle. Aro ne cacha pas sa surprise. Elle lui tendait un livre. Assez ancien. Un peu abîmé, mais dans un état encore convenable.
« Les Poèmes saturniens de Paul Verlaine. » expliqua-t-elle maladroitement, « C'était l'auteur préféré de mon père. Ce livre lui appartenait. Je vous le prête en espérant que ses vers vous fassent oublier cette petite chambre... »
C'était avec Verlaine que Bella avait découvert la poésie. Puis d'autres avaient suivis. Rimbaud, Baudelaire, Ronsard et le grand Hugo. Avec ces lectures, Bella était devenue plus sensible à la mélodie des vers, au choix des mots.
Aro la regardait, surpris. Il était ému par ce geste. Des jours qu'il ne l'avait pas vue. Leur dernier échange ne s'était pas bien terminé. C'était peut-être sa façon de s'excuser ? Elle avait visiblement abandonné toute attitude agressive. Pour le moment.
« Je vous remercie. J'aime beaucoup la poésie. », elle lui offrit un sourire énigmatique, comme si elle savait déjà. « J'espère juste que mon français sera suffisant pour cerner toutes les subtilités de Paul Verlaine. »
« Seriez-vous à la recherche de compliments, Monsieur ? Nous savons tous deux que votre français est excellent. »
Ses yeux bleus brillaient. La déstabilisaient.
Elle fit un pas en arrière en montrant la porte, « Je dois...aller au travail. Restez au lit, surtout. Hamlet me le dira si vous osez poser un pied par terre. C'est mon espion. »
Le chien releva la tête en entendant son nom. Aro riait, malgré lui.
« Je serai sage. » promit-il d'un air faussement solennel.
« Bien. A ce soir, au dîner. »
Il acquiesça, sans trop savoir à quoi. Ses yeux bleus ne la quittèrent pas jusqu'à ce qu'elle disparaisse.
Il tenait le livre relié de cuir rouge comme une relique. Cet ouvrage était précieux pour elle, et il était touché qu'elle accepte de le lui prêter.
Aro regarda le chien, « Alors, Hamlet...Comme ça, on est un espion à la solde de l'ennemie ? J'aurais dû m'en douter.»
Les grands yeux marrons du chien étincelaient d'une joie innocente.
L'homme tapota légèrement le matelas, à côté de lui. L'épagneul sauta pour le rejoindre, se laissa flatter par l'officier, avant de se coucher à ses pieds.
Aro ouvrit le recueil. Une page était écornée. Le poème s'intitulait Promenade sentimentale.
« Le couchant dardait ses rayons suprêmes
Et le vent berçait les nénuphars blêmes
Les grands nénuphars entre les roseaux
Tristement luisaient sur les calmes eaux
Moi, j'errais tout seul, promenant ma plaie
Au long de l'étang, parmi la saulaie
Où la brume vague évoquait un grand
Fantôme laiteux se désespérant
Et pleurant avec la voix des sarcelles
Qui se rappelaient en battant des ailes
Parmi la saulaie où j'errais tout seul
Promenant ma plaie. »
Les minutes passèrent. Il n'arrivait pas à tourner la page. A se détacher de ces mots. Ses yeux restaient rivés sur ces vers, qu'il s'appliquait à lire et relire. Brusquement, la réalisation le frappa. Cette force sauvage qu'il avait vainement tenté de contrôler, qui était en train de le détruire de l'intérieur, ne lui était pas totalement inconnue. Il la connaissait. Il l'avait déjà éprouvée dans le passé. Bientôt, il deviendrait esclave de cette force. Il essayerait de la comprendre, de l'apprivoiser, mais elle partirait avant. Elle le laisserait confus, perdu. Seul. Terriblement seul.
Il releva les yeux et observa la porte de sa chambre. Le recueil de poésies fut fermé. Écarté.
Il prit son carnet et y gribouilla sa plaie.
oOo
Mercredi 18 mars 1944, Boulogne-sur-mer, France
Je l'aime.
Traduction :
- Jawohl, Herr General. : Bien, mon général.
