Rose : Ne me parle pas du Silence de la Mer. Le film m'a traumatisé et le livre m'a définitivement achevé. J'étais tellement amoureuse de Werner…Bref. Merci ! Et désolée pour la guimauve (il y en aura encore héhé) ! :')


.

.

La liberté d'aimer n'est pas moins sacrée que la liberté de penser

- Victor Hugo

.

.

°oOo°

Chapitre 6

Tout s'en va

°oOo°

Bella se rendit au village à vélo. Carlisle lui avait demandé d'aller chercher du pain, avant de se rendre à la librairie. Quand elle déambula dans la rue principale, elle croisa quelques jeunes soldats qui la saluèrent poliment. Devant la boulangerie, elle posa son vélo contre le mur, puis monta les deux marches pour accéder à la porte vitrée. Une petite cloche retentit à son passage.

Madame Roland, la boulangère, était une petite femme blonde assez attirante, d'une trentaine d'années. Elle était en pleine discussion avec Louise. Bella dissimula sa surprise de les voir ensemble. Madame Roland était détestée par les femmes plus âgées du village, qui n'aimaient pas son caractère provoquant. Elle abusait du maquillage et était plutôt aguichante. Louise, elle, était une jeune mère de famille, dont le mari était prisonnier de guerre en Allemagne.

« Ah, ces officiers ont vraiment de l'allure. Je n'en ferais qu'une bouchée » s'exclamait Madame Roland.

Le nez de Bella se plissa d'amusement. Elle l'aimait, cette excentrique boulangère. Les gens, surtout les femmes, la pensaient dépravée. Libertine. Et elle l'était. Quand elle avait appris que son mari ne reviendrait jamais de la guerre, la boulangère avait tenté de noyer son chagrin dans les bras d'autres hommes. Il y avait eu, tout d'abord, ce jeune réfugié de Paris. Mais il était parti. Depuis, les ragots laissaient entendre qu'elle ne dormait jamais seule. D'une certaine manière, Bella admirait tant de liberté et de culot. Madame Roland se fichait totalement du regard des autres et du qu'en-dira-t-on.

« Vous parlez du lieutenant et du capitaine ? » l'interrogea Louise, de sa petite voix timide.

« Ben oui, qui d'autre ? Sûrement pas de ce gros général dégarni ! Non, mais vous les avez vu ? Ils sont tellement élégants! Ça nous change des bouseux de Boulogne ! »

Madame Roland se mit à rire. Louise, qui avait remarqué Bella, feignit l'indignation.

« Enfin, Madame Roland, ce sont des Boches ! »

« Boches ou pas Boches, ça reste des hommes, chérie. »

Bella n'était certainement pas d'accord, mais elle ne le montra pas. Elle se contenta de saluer les deux femmes.

« Madame Roland. Louise. »

Elle considéra les quelques pains qui restaient sur l'étal et toucha ses coupons de rationnement dans la poche de son manteau pour s'assurer qu'elle ne les avait pas oubliés. Depuis l'augmentation des réquisitions, la quantité et la qualité du pain s'étaient amoindries. Les autorités avaient interdits les viennoiseries. Certains jours, on ne trouvait que le pain de la veille. Malgré tout, il n'y avait jamais de pénurie à Boulogne-sur-mer, ni de longues queues interminables pour pouvoir l'acheter.

Louise, pain sous le bras, s'apprêtait à tourner les talons, quand la cloche au-dessus de la porte retentit de nouveau. Quelqu'un entra. Le rire de Madame Roland s'interrompit presque instantanément. Une légère rougeur se diffusa sur ses joues lorsqu'elle reconnut celui dont le claquement de bottes résonna sur le carrelage.

« Mesdames. » salua le soldat en inclinant la tête.

Bella observa la boulangère qui dédiait à présent son plus beau sourire au nouveau venu.

« Ne serait-ce pas le Petit Français ? » répondit-elle d'une voix langoureuse.

La jeune femme tourna immédiatement la tête vers l'officier. Elle essaya de dissimuler son trouble en reconnaissait le capitaine von Wittelsbach en se concentrant sur les pains devant elle, indifférente. Louise ne semblait plus aussi pressée de partir, et ralentissait grandement le pas. Elle prit le temps de lever les yeux vers lui et de lui dédier un battement de cils faussement innocent avant de sortir. Il n'en vit rien.

Ignorant totalement Bella, la boulangère reprit :

« Des jours que vous n'êtes pas venu ici, mon capitaine. Vous m'avez manqué. »

Bella posa brièvement ses doigts contre ses lèvres pour dissimuler son sourire. Elle voulait hurler de rire. Un peu en retrait, elle observait la scène qui se déroulait sous ses yeux. Madame Roland s'était accoudée au comptoir, légèrement penchée en avant, attendant une réponse. L'homme ne montra aucune réaction à sa tentative de flirt. L'éternel sourire poli était cependant sur son visage.

« Je suis honoré, Madame, que vous ayez remarqué mon absence. »

« Ah ben, vous pensez bien, des jeunes hommes comme vous, ça ne court pas les rues ici. Mais au fait, que puis-je pour vous ? »

« Il me semble que la demoiselle était là avant moi. » objecta doucement l'officier en regardant Bella.

« C'est vrai ! Vous voyez dans quel état vous me mettez ? Pardon, Bella. Alors, qu'est-ce qu'il te faut ? Un pain ? »

« J'imagine que je ne peux pas en avoir deux... » répondit modestement la jeune femme.

« Ben non, ma jolie, tu connais les règles... » ajouta la boulangère, navrée.

« Un pain alors. »

Madame Roland se retourna et posa un pain sur le comptoir.

« Ça fera un franc quatre-vingt et deux tickets. »

Bella sortit sa carte de rationnement. Madame Roland s'en saisit et découpa deux tickets jaunes qu'elle garda. Elle rendit la carte à Bella, qui paya, avant de s'emparer du pain, qu'elle rangea dans son panier d'osier. Elle se dirigea vers la sortie.

« Au revoir ! »

« Bonne journée, ma jolie ! » s'écria la boulangère.

Tandis qu'elle levait la tête, elle croisa le regard de l'officier qui lui tint galamment la porte. Ses yeux bleus lui sourirent.

« Mademoiselle. »

Mécaniquement, elle répondit, « Merci, Monsieur. »

La cloche retentit. La porte de referma derrière elle. Une fois dehors, elle s'immobilisa. Quelque chose avait changé.

Merci, Monsieur ? Hurla une petite voix dans sa tête, Tu veux pas lui claquer la bise et lui payer une bière pendant que t'y es ? Tu dois immédiatement arrêter de lui parler.

oOo

Le lendemain

Bella rangeait rêveusement les nouveaux arrivages sur les étagères. Ses yeux déviaient souvent vers la fenêtre de la librairie. C'était un mercredi pluvieux et triste. Les quelques habitants qui se risquaient à sortir allaient au bar du coin, et non à la petite librairie. Un autre regard aux gros nuages gris et elle soupira. Un petit rayon de soleil aurait peut-être allégé la désagréable impression de pesanteur morale et physique qu'elle ressentait depuis quelques temps. La situation lui était de plus en plus insupportable. Elle se sentait profondément étrangère à tout ce qui pouvait exister autour d'elle. Elle n'avait pas ressenti une telle détresse depuis la mort de son père. Le simple fait d'avoir fraternisé quelques temps avec l'ennemi avait suffi à la faire replonger. Maintenant, elle culpabilisait. En plus de culpabiliser, elle se sentait profondément inutile.

La porte s'ouvrit et la petite clochette tinta.

Elle se hissa sur la pointe des pieds pour apercevoir le nouvel arrivant.

Ses petits problèmes devinrent brusquement insignifiants.

Un beau garçon athlétique, brun d'yeux, de cheveux et de peau était entré.

Jacob.

Jacob, au rire franc et spontané. L'ami de toujours. L'amoureux d'enfance. Son frère de cœur.

Il la salua d'un geste de la main et vint la rejoindre à l'arrière de la boutique. Son regard sombre erra sur la montagne de livres qu'elle s'appliquait à ranger par ordre alphabétique.

« Ça fait beaucoup de bouquins, dis donc ! Tu les as tous lu ? »

« Pas tous. Qu'est-ce que tu fais ici ? »

« Bah quoi ? J'ai pas le droit de venir acheter un livre ? » il prit un ouvrage et lut la quatrième de couverture en plissant le nez.

« Oh...parce que tu sais lire, toi ? » demanda-t-elle innocemment en battant des cils.

Jacob renifla avec condescendance en reposant le livre « Très drôle ! »

« Si tu me disais ce que tu veux, à présent, parce que j'ai du travail...» dit-elle en montrant la montagne d'ouvrages.

Jacob enfonça ses mains dans ses poches, « Il paraît que vous hébergez un Chleuh au manoir. »

Bella lui jeta un regard amusé, « Bravo. Tu as trois mois de retard. »

« Comment il est ? »

Elle haussa les épaules, « C'est un Boche quoi... »

« Hum… Marie m'a dit que vous étiez...plutôt...proches... »

La tête de Bella pivota violemment dans sa direction. Sa mâchoire se crispa. Ses narines palpitaient et son regard marron était chargé d'orages. Hors d'elle, elle ouvrait à peine la bouche pour l'enguirlander que la petite clochette tinta une nouvelle fois. De nouveau, elle se hissa sur la pointe des pieds pour distinguer le client.

A la vue de l'uniforme vert-de-gris, elle devint blanche. Cette silhouette lui était d'ailleurs familière.

« Merde. Wittelsbach. » jura-t-elle dans un murmure.

« Quoi, ton Boche ? » demanda brusquement Jacob, en se retournant pour regarder l'officier. Son nez se plissa d'un amusement à peine contenu, « Le Petit Français est matinal...dis-moi... »

« Chut ! » ordonna-t-elle, « Reste ici. »

Elle l'abandonna sur place, traversant la petite librairie pour aller à la rencontre de l'Allemand. Il se figea en la voyant, étonné de la trouver ici. Sa surprise n'était visiblement pas feinte. Elle s'arrêta à quelques pas de lui, les mains sagement croisées devant elle. Et ils restèrent là, à se fixer en silence.

Aro ôta brusquement sa casquette. Par pur réflexe, il la salua militairement d'un claquement de talons. Il regretta tout de suite.

« Je ne savais pas que vous travailliez ici. » déclara-t-il, tout bas, comme pour s'excuser.

Elle ne prit pas la peine de répondre.

« Vous...servez les Allemands ? »

La question était sortie de sa bouche naturellement, et sans sa permission. Immédiatement, il se trouva stupide. Bella arqua un sourcil.

« Qu'est-ce que vous cherchez ? » demanda-t-elle pour abréger ses souffrances, « Nous n'avons pas beaucoup d'auteurs Allemands, vous savez. Notre clientèle est essentiellement française. »

Jacob se faufila entre les étagères. Il prétendit chercher un livre sans perdre une miette de l'échange.

« Pouvez-vous me montrer ce que vous avez en poésie ? »

Elle le contempla longuement, peu surprise par la demande, avant de se détourner, « Suivez-moi. »

Elle le guida à travers un labyrinthe d'étagères. Le rayon dédié à la poésie était au fond. Les yeux d'Aro balayèrent rapidement les titres. Il hésita longuement, face à tous ces chefs-d'œuvre de la poésie française et européenne.

« Avez-vous des ouvrages de Goethe ? »

Elle souffla brusquement par le nez, « Non. En revanche, nous avons Hugo, Baudelaire, Rimbaud, Verlaine, Apollinaire, Éluard, Aragon, Prévert et Breton... » lança-t-elle avec effronterie.

Aro plissa des yeux futés et tendres. Elle avait un culot monumental. Une vraie petite Française insoumise.

Je ne connais pas un homme qui a son cran, pensa-t-il, amusé.

« Mon auteur préféré est Heinrich Heine. » informa-t-il doucement en se retournant vers l'étagère.

Heine. Bella chercha dans ses archives mentales. Mais rien. Inconnu au bataillon. Un comble pour une libraire ! Elle devrait faire des recherches plus tard.

« C'est lui qui m'a fait aimer la poésie. » continua l'officier. Il avait enlevé ses gants pour mieux prendre les livres dans les mains, caresser et admirer les couvertures, avant de les reposer à leur place. « Mais je dois évidemment garder ça pour moi. »

Intriguée par cet auteur inconnu, elle ne put s'empêcher de demander, « Pourquoi ? »

Son regard bleu erra sur sa petite forme. Son visage était figé d'un sourire amer « Heine était Juif. Ses œuvres ont été interdites et brûlées. »

« Oh... » laissa-t-elle échapper.

Il parut réfléchir un instant en regardant les différents ouvrages. Une drôle de lueur dans les yeux. Bella se demanda ce qui lui passait encore par la tête. Il se redressa et récita de mémoire

« Wie entwickeln sich doch schnelle,
Aus der flüchtigsten Empfindung,
Leidenschaften ohne Grenzen
Und die zärtlichste Verbindung!

Täglich wächst zu dieser Dame
Meiner Herzens tiefe Neigung,
Und daß ich in sie verliebt sei,
Wird mir fast zur Überzeugung.

Schön ist ihre Seele. Freilich,
Das ist immer eine Meinung;
Sichrer bin ich von der Schönheit
Ihrer äußeren Erscheinung.

Diese Hüften! Diese Stirne!
Diese Nase! Die Entfaltung
Dieses Lächelns auf den Lippen!
Und wie gut ist ihre Haltung.»

Emportée par la mélodie de la langue allemande, elle avait fixé ses lèvres tout du long. Elle n'aurait jamais soupçonné que l'allemand puisse être si doux. Elle était déconcertée. Jusqu'à présent, les seuls mots d'allemand qu'elle avait entendu étaient des ordres militaires braillés. L'intonation avait toujours été synonyme de frayeur, de malheur. Aro von Wittelsbach avait toujours parlé en français, elle le découvrait sous une autre facette.

« Je n'ai pas compris… mais ça à l'air très beau. » déclara-t-elle.

« C'est du Heine. Vous savez, il se sentait mieux en France qu'en Prusse. C'est un extrait d'Angélique. »

Intriguée, elle demanda, « Angélique ? De quoi ça parle ? »

Il lui jeta un regard amusé, « De quoi sinon d'amour et de beaux sentiments ? De beauté. Et de passion. C'est drôle, que je repense à ces vers. Je les ai appris il y a plus de dix ans. Et ils demeurent intacts dans ma mémoire. On peut brûler les écrits…ça n'effacera pas la pensée pour autant... »

« Qui était cette Angélique ? »

« On ne le sait pas exactement. Ce qui est sûr, c'est qu'elle était Française et que Heine a succombé à son charme. »

Aro se saisit brusquement d'un ouvrage. Elle baissa les yeux et les vit. Ses mains. Magnifiques. Blanches avec de longs doigts fins. Des mains de pianiste.

Il ouvrit le livre. Elle se concentra sur la couverture.

Victor Hugo. Les Châtiments.

Il feuilleta quelques temps et s'arrêta sur une page. Il souffla par le nez, amusé.

« Tenez, écoutez. »

« La Raison

Moi, je me sauve

Le Droit

Adieu ! Je m'en vais

L'honneur

Je m'exile

Une plume

Personne n'écrit plus les encriers sont vides.

On dirait un pays mongol, russe ou persan.

Nous n'avons plus ici que faire allons-nous-en

Mes sœurs, je quitte l'homme et retourne aux oies.

La Pitié

Je pars. Vainqueurs sanglants, je vous laisse à vos joies.

Je vole vers Cayenne où j'entends de grands cris

La Marseillaise

J'ouvre mon aile et vais rejoindre les proscrits

La poésie

Oh! Je pars avec toi, Pitié, puisque tu saignes !

L'aigle

Quel est ce perroquet qu'on met sur vos enseignes,

Français, de quel égout sort cette bête là ?

Aigle selon Cartouche et selon Loyola

Il a du sang au bec, Français, mais c'est le vôtre

Je regagne les monts. Je ne vais qu'avec l'autre.

La Concorde

Je m'éloigne. La haine est dans les cœurs sinistres.

La Pensée

On n'échappe aux fripons que pour choir dans les cuistres.

Il semble que tout meure et que de grands ciseaux

Vont dans les cieux couper l'aile aux oiseaux

Toute clarté s'éteint sous cet homme funeste

Ô France ! Je m'enfuis et je pleure

Le Mépris

Je reste. »

Il ferma l'ouvrage avec une infinie délicatesse. Ses yeux rencontrèrent les siens, il ne fit aucun commentaire sur ce qu'il venait de lire, mais le parallèle avec l'actualité était frappant. Le texte avait pourtant une centaine d'années et dénonçait l'arrivée au pouvoir de Napoléon III. Un autre tyran.

Il n'ajouta rien, se contenta de sourire et de dire, « Je le prends. »

Quand il fut parti, Jacob s'approcha de la caisse pour la rejoindre. A la mine perplexe qu'affichait la jeune femme, il éclata d'un rire tonitruant. Bella se décomposa sous ses yeux. Et plus elle semblait défaillir, plus Jacob riait. Il finit brusquement par avoir pitié d'elle et lui tapota gentiment l'épaule par dessus le comptoir de la caisse. Le rythme de son rire ralentit jusqu'à s'éteindre complètement. Mais un sourire moqueur éclairait son visage.

« Il te dévorait des yeux ! » s'exclama-t-il avant d'éclater de rire de nouveau.

« Tais-toi donc ! Ce n'est pas vrai ! »

« '' Heinrich Heine, blablabla, c'est mon auteur préféré mais surtout, ne le répétez à personne, il est Juif. Regardez comme je suis un bon petit Boche !'' Marie avait raison ! Il est fou de toi ! J'y crois pas ! Cette vieille chouette l'a remarqué avant tout le monde ! »

« Marie ? Mais Marie se désespère de me voir encore célibataire. Si ça ne tenait qu'à elle, je serais déjà mariée et mère de trois enfants ! » s'énerva Bella, mais elle était impuissante face au rire de son ami, « Toi, bien sûr, tu t'empresses de la croire et de colporter ces ragots ! »

« Arrête de faire ta mijaurée, je l'ai vu de mes propres yeux. »

Elle fit le tour du comptoir et s'arrêta devant lui. Elle leva le doigt autoritaire dans sa direction, « Que ce soit bien clair, tu n'as rien vu du tout. »

Sur ces mots, elle se détourna pour reprendre le travail. Jacob la retint par le poignet, « Attends, s'il te plait. Pardonne-moi. Je ne suis pas venu pour me moquer de toi. »

Bella se dégagea et le fusilla du regard, « Pourquoi es-tu là alors ? »

Toute hilarité avait disparu. A présent, il semblait sur ses gardes. Il se retourna brièvement pour vérifier que personne n'était sur le point d'entrer.

« Je sais que vous avez hébergé des juifs et des gars du maquis au manoir. »

Elle croisa les bras contre sa poitrine, « Et alors ? »

« Je fais parti d'un réseau. »

« Oui, je sais. »

Jacob était surpris « Comment tu sais ? »

« Jess. »

« Je vois. Depuis quelques temps, gaullistes et communistes se sont alliés pour mieux combattre l'occupant. Nous travaillons ensemble. »

« Et alors ? »

« Carlisle fait parti du réseau. Il commande les gaullistes de la région Nord-Pas-de-Calais depuis deux ans. »

Bella ne cacha pas sa surprise. Certes, la famille avait caché quelques personnes depuis quatre ans. Ils étaient des gaullistes convaincus. De la première heure. Mais ils agissaient toujours de manière indépendante. Que son oncle fasse parti d'un réseau officiel de résistance, et qu'il en soit le chef de surcroît, la laissa muette de stupéfaction.

« Et qu'est-ce que je viens faire dans toute cette histoire ? »

Jacob passa une main dans ses cheveux, « Je me demandais juste...jusqu'où tu serais prête à aller pour ton pays ? »

La jeune femme demeura interdite quelques instants. Elle n'avait jamais envisagé la possibilité de rejoindre un réseau, bien que la présence des Allemands lui soit insupportable. L'idée d'agir concrètement pour une cause juste était tentante. Elle songea à son père. Son pauvre père mort de leur main, mort à cause d'un tyran, d'un fou furieux. Elle s'était promis de venger.

« Je n'ai plus rien à perdre. »

Jacob la contempla longuement, « Si. La vie. »

« Si ce n'est que ça. Qu'est-ce qu'on attend de moi ? »

« Il y a une réunion d'urgence ce soir. Tu serais prête à m'accompagner ? »

Elle acquiesça lentement d'un signe de tête, « Quelque chose de grave se prépare ? Que se passe-t-il ? »

« Grave, non. D'urgent, oui. Ton Boche- »

« Ce n'est pas mon Boche ! » s'exclama-t-elle, excédée.

« Wittelsbach. Sa mission ici est achevée. Il rejoint Paris dans deux jours. »

Bella se tenait parfaitement immobile devant lui, encaissant silencieusement l'information.

« C'est plutôt une bonne nouvelle. » laissa-t-elle échapper, de mauvaise foi. Mais le cœur n'y était pas vraiment.

Jacob posa une main sur sa petite épaule, « Écoute, je n'ai pas le temps de tout te dire, mais Wittelsbach est un très gros poisson. Il travaille pour le renseignement allemand et c'est lui qui est chargé de la défense des côtes françaises. »

Bella prit pleinement conscience qu'elle ignorait tout de cet homme. De ses goûts. De son travail.

« Qu'est-ce que je dois faire ? Rentrer dans sa chambre ? Fouiller dans ses affaires ? »

« Non, non ! Toute sa paperasse reste à la kommandantur d'après Marie. C'est normal, après tout. Il vit chez vous. Il ne peut pas se permettre de laisser des documents top secrets au manoir. Ce serait très inconscient de sa part et, crois-moi, il est loin d'être idiot ! »

« Marie ? »

« C'est elle qui fait le ménage dans sa chambre. Je lui ai posé quelques questions, c'est normal ! »

C'était trop de révélations pour une seule matinée.

« Bella... » Jacob plongea ses yeux dans les siens, « Nous aurions besoin que tu le suives à Paris...et que tu lui soutires des informations... »

Elle le regarda d'un air stupide, « Et comment je suis censée faire ça ? »

« Les hommes parlent quand ils sont amoureux...et heureux... »

Elle eut à peine le temps de comprendre ce que ses paroles signifiaient que la petite clochette retentit. Deux gradés entrèrent. Ils parlaient très fort. Décidément, ça faisait beaucoup d'Allemands pour une journée.

Jacob se pencha et murmura doucement, « 15h. Devant le cimetière. Ne sois pas en retard. »

Sur ces mots, il sortit.

Devant le cimetière...vraiment ? Songea-t-elle

oOo

Bella n'avait pas hésité une seule seconde. Elle se rendit au rendez-vous. Jacob fut à l'heure. Sans un mot, ils se mirent en route. Deux pâtés de maisons plus tard, ils furent devant la maison de Madame Henriette, la vieille femme qui acceptait que la Résistance se réunisse dans ses sous-sols. Veuve de guerre, Henriette avait toutes les raisons de haïr les Allemands.

Jacob poussa une vieille porte en bois et entra. Bella le suivait de près.

La porte fut refermée derrière elle. D'un regard, elle balaya la pièce.

Dans la cave humide de la maison de Madame Henriette, Carlisle s'énervait sur son Kodalisque, gardant tout de même l'espoir futile d'y insérer une, voire plusieurs, diapositives. Quand ce fut chose faite, un sourire radieux éclaira son visage. Dans la Résistance, il était connu sous le nom de '' Sergent François ''. Il jeta un petit regard à Bella et Jacob, nullement surpris de les voir. Autour d'une grande table rectangulaire, plusieurs hommes. Un grand costaud, du nom de Félix. Gaulliste. Le deuxième, plus petit, qui suivait le premier comme son ombre, Demetri. Un sourire charmeur et des cheveux en bataille. Gaulliste aussi. Le boucher Joshua et son fils, Sam. Communistes.

Les deux nouveaux arrivants les saluèrent avant de les rejoindre. Jacob tira une chaise pour Bella. Il s'installa à côté d'elle.

Carlisle se retourna vers les résistants et les observa d'un air grave. Il tripota sa machine.

Première diapositive : Un jeune homme de dix-sept ou dix-huit ans. La photo datait de la fin des années 20. Teint de pêche, sourire étincelant, regard clair, traits ciselés. Il était à cheval, en tenue complète de cavalier, et posait pour la photo, devant un manoir. Ses bottes avaient une luisance impeccable, et lui arrivaient en dessous des genoux. Bella reconnut immédiatement Aro. Une fois encore, elle fut frappée par la splendeur de son visage. Il paraissait déjà très grand et était, même à l'époque, d'une maigreur que d'aucuns qualifieraient de romantique, mais qui devait le contrarier car il se tenait légèrement tassé, comme pour la faire oublier. Il avait gardé cette mauvaise habitude.

Demetri, que tout le monde surnommait Casanova, autant pour son amour des belles femmes que pour son cynisme légendaire, haussa un sourcil en accent circonflexe. Il ne voyait pas l'intérêt de ce premier cliché.

« Pour ceux qui ne le connaissent pas encore, je vous présente Aro von Wittelsbach. » déclara calmement Carlisle

Félix siffla d'admiration, « Jolies bottes ! »

« Pourquoi tu nous montres cette photo, Sergent ? » lança Demetri.

« Pour comprendre la psychologie de l'animal, il faut se tourner vers son enfance et vers son éducation. »

Joshua agita la main « ''Von Machin'', c'est un noble ? »

Jacob leva ouvertement les yeux au ciel, « On avait pas deviné, avec le gros château en arrière plan. »

« Un manoir, pas un château. » rectifia Carlisle.

Deuxième diapositive : Le capitaine Aro von Wittelsbach posait en uniforme de la Wehrmacht avec plusieurs de ses collègues. Officier du renseignement. La photo avait trois ans. Un sourire radieux illuminait son visage. Plusieurs décorations étaient accrochées à sa vareuse grise dont la fameuse Croix de Fer autour de son col, équivalente à la Légion d'Honneur en prestige. Ce n'était pas une simple Croix de Fer. C'était la Croix de chevalier de la Croix de Fer, la deuxième plus haute distinction militaire du Troisième Reich. Mais Bella ne s'y connaissait pas en décorations militaires allemandes, et l'ignorait. La ceinture marron avec le pistolet entourait sa taille fine. Son pantalon était celui des officiers, bouffant au niveau des cuisses, mais resserré aux mollets. Des mollets cachés par de grandes bottes en cuir, noires et brillantes.

« C'est quoi son caractère ? » demanda Félix.

« Vieille aristocratie campagnarde. » répondit froidement Carlisle, « Cultivé. Une culture assez diverse et variée, d'ailleurs, en réaction à son père, très conservateur. Il est francophone pratiquement à la perfection, mais son accent le trahi. Il parle très bien anglais également, russe et italien et n'a aucun accent. La demeure familiale est à quelques kilomètres de la frontière française, en Sarre. La famille s'est enrichie grâce aux mines, fin XVIIIe. Il travaille pour le renseignement allemand. C'est un analyste des installations militaires. Il doit avoir des plans détaillés de chaque blockhaus du littoral français. Les Anglais veulent ces plans. »

Bella comprenait donc l'intérêt soudain de la Résistance pour Aro von Wittelsbach.

« Il a des faiblesses ? » demanda Sam.

Carlisle haussa les épaules, « Un homme comme les autres, d'après ce qu'on sait : l'alcool, le tabac, les filles. Rosie l'a...tutoyé. Deux fois. A Paris, en 1943. Ce qui est un exploit car à l'époque, il butinait beaucoup. Jamais plus d'une fois. Il ne s'attachait pas.»

Demetri fronça les sourcils, « Rosie ? »

« Nous avons essayé de la faire entrer dans son intimité, pour qu'elle le surveille. Qu'elle collecte des informations. Mais rien à faire, comme je l'ai dit. Il ne s'est pas attaché. »

« Il est dur en affaires, le bougre » grommela Demetri, « Rosie, quand même ! »

Félix se renversa dans son siège, « Il est nazi ou pas? »

Carlisle secoua négativement la tête, « Non. Son père, cependant, est connu pour avoir parlé d'Hitler en des termes plutôt élogieux. Mais son fils ne semble pas partager ses opinions politiques. Il a une sœur, mariée à Marcus Fischer depuis six ans. »

« Marcus Fischer ? Le général en poste à Saint-Malo ? »

Carlisle acquiesça, « Lui-même. Ils sont amis d'enfance. Ils formaient un trio, avec Caius Müller. »

Les hommes se figèrent brusquement. Bella était autant consternée par la nouvelle. Un silence pesant s'installa. Caius Müller. Un nom qui faisait trembler toute la Résistance parisienne...

« Wittelsbach est ami avec le chef de la Gestapo de Paris ? »

Le médecin acquiesça gravement, « Ils l'étaient, du moins. Wittelsbach a pris ses distances depuis que Müller est devenu un SS zélé et cruel. Il y a quelques points de discorde entre eux... »

Sam se leva, « Wittelsbach est pas nazi, mais il a vendu son âme au diable. Alors on lui fera pas de cadeau. C'est quoi le plan, Sergent ? »

Le regard bleu de Carlisle glissa brusquement sur Bella. Il se racla nerveusement la gorge. « Il part pour Paris dans deux jours. Avec des plans du littoral mis à jour... »

Demetri cogna du poing sur la table, « Mais pourquoi on s'emmerde ? On le chope et on l'étripe. »

Carlisle, cependant, n'était pas du même avis. Il croisa les bras contre sa poitrine, « Personne ne tuera personne. Et la politique des otages, vous avez déjà oublié ? Un officier tué, cent Français exécutés. » dit-il froidement, « De plus, nous faisons du renseignement. Il ne s'agit pas de tuer le premier Frisé venu. Nous avons déjà une taupe dans l'hôtel où il réside, une femme de chambre qui reste approximativement dix minutes dans ses appartements pour faire la poussière sous le regard inquisiteur de son ordonnance. C'est insuffisant. Il nous faut une personne sur place, qui a sa confiance... qui partage son intimité… »

« Et comment on fait ça ? »

Carlisle se retourna vers Bella. Son visage était assombri par des pensées désagréables. « Bella...je n'ai pas le droit de te demander une telle chose…Et d'ailleurs, je n'oserais jamais te le demander si ces plans n'étaient pas aussi importants...mais- »

« Vous voulez que je me rapproche de lui. » termina froidement la jeune femme.

« Nous aimerions que tu l'accompagnes à Paris...que tu le mettes en confiance pour lui soutirer des informations...que tu deviennes son amie. Sa confidente. Il semble...t'apprécier... »

Bella n'était pas idiote. Elle comprenait parfaitement la tournure que prenait la situation. Le petit groupe de résistants s'était retourné vers elle. Elle les observait tous froidement.

« Vous ne voulez pas que je devienne son amie. Vous voulez que je devienne sa petite pute. »

Immédiatement, le visage de Carlisle se décomposa. Il leva les mains devant lui, impuissant, « Non, attend. Ce n'est pas ce que j'ai dit… d'ailleurs, ce n'est pas du tout le bon mot... »

« Mais il s'agit bien de ça, n'est-ce pas ? »

« Seigneur...ton père me tuerait s'il me voyait te proposer une telle chose... »

« Mais voilà, mon père est mort et je suis majeure. Je peux faire ce que bon me semble. » répliqua Bella en levant une main avec colère, « Maintenant, expliquez moi précisément ce que vous attendez de moi. Inutile de mesurer vos propos. Je n'ai plus dix ans. Ça ne veut pas dire que j'accepte la mission, mais j'aimerais connaître les risques, et le but »

On lui exposa l'affaire en deux mots. C'était la guerre. Pas le temps pour les grands discours dramatiques. Carlisle parlait en essayant de prendre un air rassurant, et choisissait ses mots avec soin pour ne pas la choquer. Sa délicatesse à exposer les faits était très maladroite. Félix avait honte pour lui et cacha son visage dans ses mains. Jacob scrutait intensément les réactions de la jeune femme. Celle-ci restait poliment froide. Elle avait l'air de comprendre parfaitement ce qu'on exigeait d'elle. Faire don de son corps à la Résistance.

« Vous voulez les plans...si je comprends bien... » déclara-t-elle lentement.

Jacob acquiesça gravement « Les plans des installations sur le littoral Français. Les Anglish et les Ricains en ont besoin pour préparer le débarquement. »

Bella prit une inspiration tremblante, « Ces plans sont très importants...n'est-ce pas ? »

« Ils pourraient déterminer l'issue de la guerre. » confirma son oncle.

« Serais-je...seule ? »

Carlisle secoua négativement la tête, « Si tu acceptes – puisqu'il ne s'agit pas de te forcer à faire quoi que ce soit, soyons très clairs – nous te mettrons en relation avec Rosie. Tu logeras d'ailleurs chez elle à Paris. »

Il tripota brièvement son Kodalisque. Nouvelle diapositive. Rosie. Rose, pour les intimes. Une jolie plante qui travaillait pour la Résistance depuis 40. Son vrai nom était Rosalie Villeroy, mais personne ne le connaissait. Fidélité indéfectible. Patriote. Les Boches défilaient dans son lit. Derrière cette façade enjôleuse, se cachait une femme intelligente et déterminée. Un battement de cil, un sourire charmeur et elle les embobinait tous. Son teint avait la couleur mousseuse du lait. Des courbes vertigineuses, une taille fine, les cheveux couleur du blé. Elle était incroyablement belle et désirée de tous les hommes.

Bella se mit à cogiter. Son père serait probablement mort de honte, s'il était toujours vivant. Elle n'était d'ailleurs pas sûre d'être à la hauteur d'une telle mission. Rosie paraissait être une vraie séductrice. Bella était juste un vilain petit canard qui ignorait tout ou presque de l'amour. Comment pouvait-elle espérer embobiner cet homme ? Pourrait-elle d'ailleurs faire semblant ?

Leurs différentes discussions lui revinrent en mémoire. Il n'était pas méchant. Au contraire, il avait été très poli et courtois. Il serait sans doute aisé de prétendre aimer un homme qui était gentil.

Espérons qu'il le soit réellement…

Elle releva la tête, observa les résistants un par un « Bon.. très bien...je vais le faire. C'est important. »

Tout le monde semblait soulagé, sauf Carlisle, qui était sans doute rongé par la culpabilité de demander une telle chose à sa nièce. Il lui demanda si elle était sûre. Elle répondit que oui. Il était temps d'agir à présent.

« Reste à savoir comment le convaincre de la prendre avec lui à Paris... » songea Jacob.

Bella balaya la question d'un revers de main, « Je sais comment. »

oOo

Ce même jour, vers 18h, demeure familiale.

La jeune femme savait qu'il avait ses petites habitudes. Chaque soir, en rentrant de la kommandantur, il se retirait dans le parc pour se vider la tête. Elle était sûre de le trouver en pleine promenade à cette heure-ci de la journée. Et c'était le cas. Il ne l'entendit d'ailleurs pas arriver et sursauta quand elle salua. Il portait encore son uniforme.

« Si ma mémoire est intacte, c'est la deuxième fois que nous nous retrouvons dans ce parc. Et que nous nous faisons peur. »

« Pas tout à fait » répondit-elle aimablement, « La première fois, ce n'était pas dans le parc, et je n'étais pas seule. »

Il inclina la tête avec élégance, « Et Hamlet ne vous accompagne pas, ce soir... » remarqua-t-il doucement.

« Vous l'auriez entendu venir et je n'aurais pas pu vous faire peur ! »

« Donc, c'était bien votre intention. »

« Estimez-vous heureux ! J'aurais pu vous trancher la gorge. »

« J'espère ne pas vous inspirer de tels sentiments... » murmura-t-il, mi-amusé, mi-sérieux.

« Rassurez-vous. » Elle se tenait immobile devant lui. Après s'être raclée la gorge, elle demanda timidement « Puis-je...me joindre à vous ? »

Il semblait surpris mais accepta d'une inclinaison de tête. Ils commencèrent à marcher côte à côte en silence. L'endroit était empreint d'une douce quiétude. Des coucous commençaient à fleurir et faisaient çà et là quelques notes de couleurs. Bella avait croisées les mains devant elle. Ses doigts s'entremêlaient nerveusement. Avant toute chose, elle devait aborder le sujet de Paris avec lui. Le fait est qu'elle n'était pas censée savoir qu'il partait. Leurs yeux se rencontrèrent. Elle lui sourit brièvement, avant de baisser la tête, incapable de soutenir plus longtemps l'intensité de son regard.

« Hum...alors…vous avez commencé Les Châtiments ? »

Aro hocha brièvement la tête, « Je l'ai lu, il y a très longtemps, en fait. En allemand. Redécouvrir ces poèmes dans la langue de Molière est… fascinant. »

« Victor Hugo est mon poète préféré. »

« Je ne suis pas étonné de l'entendre. »

Elle leva des yeux interrogatifs vers lui, « Pourquoi ça ? »

« Hugo était un grand...patriote. Tout comme vous. »

Bella plissa les yeux, « Et c'est une mauvaise chose ? »

« Loin de là. Je vous admire, vous et votre famille. Je respecte les gens qui aiment leur pays. »

Si tu savais ce que je m'apprête à faire pour mon pays, tu ne serais pas aussi admiratif, pensa-t-elle amèrement.

Il s'arrêta brusquement pour observer la nature. Elle était silencieuse à ses côtés.

« Je pars pour Paris dans deux jours... » informa-t-il dans un murmure à peine audible.

Elle ne répondit rien dans un premier temps. Sauter tout de suite sur l'occasion aurait pu paraître suspect. Elle attendait patiemment le bon moment pour passer à l'action.

Il se retourna vers elle en souriant. « Tiens, c'est drôle. Je pensais que vous ne résisteriez pas à un ''Il était temps'' ou '' Ce n'est pas trop tôt'' . »

Elle se surprit à sourire, « Ce n'est pas trop tôt ! »

Les yeux de l'officier brillaient. « Voilà...je vous reconnais…Petite française insoumise. »

Bella haussa les épaules, plongée dans sa contemplation de la nature.

« Je ne sais pas si je reviendrai un jour ici… et si je vous reverrai.. » reprit-t-il faiblement, « Quoi qu'il en soit… je devais vous dire que je suis désolé. Vraiment. Pour ce qui est arrivé à votre père. »

Non. Tais-toi. Ne fais pas ça. songea-t-elle, hors d'elle.

Elle ne voulait rien entendre de ses excuses. Elle ne voulait pas non plus lui pardonner. Elle ne voulait pardonner à aucun d'entre eux. Il demeurait que c'était l'occasion qu'elle cherchait.

« Justement... » répondit-elle de sa voix la plus douce en se retournant vers lui, « J'aurais un service à vous demander... »

Il battit des paupières, « Que puis-je pour vous ? »

Elle regarda ses mains, avant de se lancer, « Voilà, avant l'exode, j'habitais avec mon père à Paris. Dans le quartier Latin. Nous sommes partis précipitamment en laissant tout derrière nous. Je ne sais même pas si nous avons fermé la porte en partant. L'appartement a dû être pillé…Tous mes souvenirs d'enfance étaient là-bas… » sa voix était éteinte. Lointaine. Elle n'avait pas à feindre sa peine. La douleur était là, depuis 40. Elle ne l'avait jamais quittée, « Alors je me demandais si vous accepteriez de me prendre avec vous à Paris... Et de m'accompagner...chez moi, pour que je puisse reprendre quelques affaires... Si vous avez le temps, bien sûr ! Je ne voudrais surtout pas vous déranger ! Je sais que vous avez beaucoup d'obligations ! »

Son débit s'était accéléré sous l'émotion. Aro la contempla longuement, impuissant face à sa détresse. Il leva lentement la main, et après une courte hésitation, la posa sur sa petite épaule.

« Bien sûr… C'est le moins que je puisse faire pour vous... »

La machine était lancée.


Notes d'après chapitre

- Le salut militaire prussien utilisé par Aro pour saluer Bella : Il est utilisé par tous les soldats (officiers compris) de la Wehrmacht. Les soldats se mettaient au garde-à-vous, leurs pieds se rapprochaient et cela faisait claquer les talons. Le claquement de talons devint habituel sous le IIIe Reich, et montrait le respect porté à l'interlocuteur (généralement un gradé, ou un supérieur hiérarchique quelconque). Ce salut n'a aucune connotation fasciste, mais pouvait être associé au salut hitlérien selon les convictions politiques de l'individu.

Poèmes – Extraits de...

- Victor Hugo, Tout s'en va – Les Châtiments

- Heinrich Heine , Angélique Der Salon – Ester Band