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Chapitre 7

Paris sera toujours Paris

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Après les dernières recommandations de Carlisle et les adieux à son fidèle Hamlet, Bella partit pour Paris en compagnie d'Aro et d'Afton. L'angoisse montait de plus en plus à mesure que le train approchait de la capitale. Elle avait partagé sa cabine avec les deux hommes. Aro lisait silencieusement en face d'elle. Afton s'était endormi à côté de son supérieur.

Elle sentait souvent le regard de l'officier sur elle. Ils avaient très peu parlé durant le trajet. Elle arrivait à peine à dissimuler sa fébrilité. Elle était davantage touchée à l'idée de retourner dans son ancien appartement que par sa mission.

Ils arrivèrent à la gare Montparnasse un peu avant midi.

Bella découvrit rapidement l'avantage d'être accompagnée d'un officier. Ils passèrent les contrôles de police rapidement. C'est à peine si elle fut fouillée. Une fois dans la rue, Aro lui présenta un soldat.

« Voici Ulrich. Votre chauffeur. » expliqua-t-il patiemment, « J'ai cru comprendre que vous logiez chez une amie. Donnez-lui l'adresse, il vous y conduira. Je viendrai vous chercher vers 16h. Nous nous rendrons directement à votre ancien appartement. Ça vous va ? »

Bella acquiesça, ne posant aucune question. Elle imaginait parfaitement que des obligations l'appelaient ailleurs. Elle se contenta de lui offrir son sourire et de le remercier une nouvelle fois.

« Bien. A toute à l'heure dans ce cas. »

Elle se retrouva seule avec son '' chauffeur ''.

« Mademoiselle, puis-je ? » questionna le jeune homme en désignant sa valise. Elle hocha vaguement la tête et il s'en saisit pour la mettre dans le coffre.

Il revint vers elle quelques secondes plus tard et lui demanda où elle voulait être déposée. Bella lui tendit le petit papier sur lequel Carlisle avait noté l'adresse de la fameuse Rosie. Le soldat lut en silence. Elle l'examina attentivement. Visiblement aimable et discret, il ne posa aucune question et lui ouvrit la porte du passager. Il paraissait presque sympathique, en fait, avec son sourire poli, ses fossettes et ses manières distinguées. Mais elle savait que cette politesse et cette jovialité faisaient parties de leur stratégie de séduction…

« Bitte, Fräulein »

Elle s'engouffra dans l'auto sans rien ajouter.

Rosie habitait au dernier étage d'un immeuble du quartier Latin, pas loin du campus où elle travaillait. Elle était prévenue de son arrivée.

Valise en main, Bella frappa nerveusement à la porte. Quelques pas se firent entendre derrière la cloison, peu épaisse, et la porte s'ouvrit sur une déesse. Bella perdit toutes ses capacités intellectuelles face à la beauté incroyable de cette femme. Rosie, la détailla des pieds à la tête.

« Bah merde alors ! » lança-t-elle en s'appuyant contre le mur, « C'est toi la femme d'expérience qui est censée s'incruster dans les habitudes de Monsieur ? Tu ressembles plus à un oisillon tombé du nid qu'à une grande Mata Hari ! Allez viens ! Entre ! »

Rosie installa son invitée dans un fauteuil près de la cheminée et l'abandonna pour préparer du thé. Bella regarda autour d'elle. C'était deux anciennes chambrées de bonnes réunies : une pièce à tout faire, qui servait à la fois de salon et de cuisine, et une chambre avec une salle de bain antique, mais fonctionnelle. C'était à la fois décrépi et luxueux puisque Rosie entreposait tous les cadeaux de ses amants. Elle revint avec une tasse fumante quelques minutes plus tard et la mit dans les mains de Bella. La belle blonde s'installa dans le fauteuil en face. Elle prit une cigarette et l'alluma.

« T'es vierge ? »

Bella se brûla avec le thé, « Non. » répondit-elle doucement.

Rosie était perplexe, « C'est vrai ce mensonge ? »

La jeune femme hocha la tête, « Oui. »

« Combien ? »

« Combien quoi ? »

« Combien d'hommes. »

Bella posa calmement sa tasse sur ses genoux. Elle n'était calme qu'en apparence, d'ailleurs. Intérieurement, elle n'en menait pas large. Elle aurait aimé se fondre dans le divan et disparaître de la surface de la terre.

« Un seul. »

Elle ne comptait pas Jacob. A l'époque, ils avaient dix ans et avaient à peine mélangé leurs salives.

« Super... » répondit Rosie en la regardant, les yeux mi-clos, à travers la fumée « Et combien de fois t'as couché avec lui ? »

« Une fois. »

Rosie paraissait dépitée Elle se leva en jetant les bras au ciel, au cas où il y aurait quelqu'un, là-haut, pour la soutenir moralement.

« Bah putain, on est dans la merde. La Résistance me prend pour Merlin l'Enchanteur ou quoi ? Qu'est-ce que je vais bien pouvoir faire de toi ? Ton gars là...a fait correctement son boulot ? C'était bien au moins ? T'as aimé ? »

« Heu… Je sais pas… ? »

La belle blonde tira comme une forcenée sur sa cigarette en se rasseyant « Crois-moi, tu le saurais si t'avais aimé.», elle examina le visage jeune et doux de Bella, les petites tâches de rousseurs sur son nez, ses lèvres pulpeuses, sa peau laiteuse, ses jolies jambes et ses cheveux brillants qui glissaient sur son épaule. Un peu maigre, certes, mais les chevilles fines, et une jolie taille, « Hum… Bien emballée et avec un peu de couleurs… ça pourrait le faire… »

Bella regarda sa tasse, « Tu l'as déjà...côtoyé ? »

Rosie expira la fumée, amusée, « L'année dernière, oui. »

« Comment...comment est-il ? »

« Il a des besoins sexuels tout à fait normaux, si c'est ce que tu demandes. Mais il ne te mettra pas dans son lit tout de suite. Il va vouloir te gâter un peu avant, restaurants chics, champagne et foie gras. Surtout que toi, t'es ni une fille de mauvaise vie, ni une danseuse de cabaret. Connaissant l'animal...il va prendre son temps et te courtiser ! C'est un romantique ! Le truc, tu vois, c'est qu'on a pas le temps pour les grands discours. Alors, ma belle, tu vas le mettre au lit rapidement. Au pas d'oie s'il le faut. »

« Comment je suis censée faire ? »

« Je vais t'aider. Déshabille-toi, je vais te trouver des fringues dignes d'une reine. »

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Forcé de constater que Rosie savait s'y prendre. Elle fit de ce vilain petit canard une femme élégante. Elle l'avait totalement relookée. Une robe très sage, sans décolleté, et qui arrivait aux genoux. La robe était faite dans un velours noir, plutôt près du corps, mais pas trop, et très sage à l'échancrure. La pudeur suggestive était parfois plus affriolante qu'un décolleté plongeant, disait Rosie. Après tout, Bella était une jeune fille de bonne famille. Ses cheveux brillants étaient relâchés sur ses épaules. La mode de l'époque était aux mèches relevées sur les côtés. Cette coiffure durcissait considérablement les traits, ce qui ne conviendrait pas au visage tendre de Bella. Elle était à peine fardée. Ses joues avaient été légèrement colorées. Pas de rouge à lèvres. Un soupçon de Tais-toi mon cœur, parfum hautement prophétique, nimbait le tout.

Bella fixait son reflet, perplexe dans le salon. Rosie était quelque part dans la chambre, à retourner ses affaires. Elle revint une minute plus tard, un pistolet silencieux dans les mains. Un mouvement de recul s'empara brusquement de Bella à la vue de l'arme à feu.

« Qu'est-ce que tu fais avec ça ? »

« Je vais t'apprendre à tirer. »

« Quoi ?! »

Ça n'était pas du tout dans le contrat !

Rosie posa une main sur son épaule, « Peut-être que tu devras le tuer. »

« Je te demande pardon ? »

« Aro von Wittelsbach est un homme gentil. Mais s'il apprend que tu es une '' terroriste'', il fera son devoir et appellera la Gestapo. Crois-moi, il vaut mieux lui mettre une balle dans la tête que de se faire choper par ces types. Tu comprends ce que je te dis, ma belle ? Une balle dans la tête et on en parle plus ! Il aura même pas le temps de souffrir.»

Bella n'eut pas le choix. Elles s'entraînèrent dans la salle de bain. Démontage, remontage chronométrés. Anticipation du recul. Après lui avoir tout expliqué, Rosie commença à faire un maximum de bruit. Trois oreillers y laissèrent des plumes. Le phono était à fond. La belle blonde chantait à plein poumons Mon Amant de Saint-Jean pendant que Bella s'entraînait. Une voisine – une grosse rousse aux cheveux roulottés- se plaignit avec virulence en tapant contre la cloison et en les menaçant d'aller à la kommandantur. Elle connaissait « vaguement » un adjudant qui se ferait un « plaisir de prendre sa plainte ». Rosie avait gloussé et braillé :

« Vas-y donc, morue ! Moi je connais tout l'état major ! Qu'est-ce que tu vas faire ? »

« A celle-là ! » s'était-elle ensuite confiée à Bella, « Elle est très Maréchal nous voilà ! »

A 16h, la jeune femme était prête. Stressée mais prête. Elle s'était entraînée avec le pistolet une bonne partie de l'après-midi. Elle priait pour ne pas s'en servir. Il fallait jouer finement et ne rien laisser paraître.

On frappa à la porte. C'est Rosie qui alla ouvrir. Elle se délecta de la stupeur d'Aro.

« Rose ! » s'exclama-t-il, choqué.

La belle blonde riait ouvertement, bien contente de sa farce. Elle se hissa sur la pointe des pieds, s'accrochant à son cou, elle l'embrassa familièrement sur la joue.

« Alors comme ça, t'as jeté ton dévolu sur la petite. » se moqua-t-elle en s'éloignant de lui. « Les brunettes c'est pourtant pas ton genre. »

Aro ôta sa casquette. Il eut un rire tremblant, visiblement gêné.

« J'y crois pas ! » s'exclama-t-elle, « Tu t'es amouraché ! »

« Je t'en prie, tais-toi.»

Elle lui fit un clin d'œil soutenu « Bella ! Le capitaine est là. » appela-t-elle « Dis, tu me la ramènes avant le couvre-feu » ajouta-t-elle à l'intention de l'Allemand « Carlisle m'a demandé de veiller sur elle. Je vais me faire taper sur les doigts s'il lui arrive quelque chose. »

« Elle sera rentré avant 19h. Je t'en fais la promesse. » répondit-il aimablement en remettant sa casquette.

« 19h ! C'est beaucoup trop tôt. Propose-lui d'aller boire un verre. »

Il la contempla d'un air dubitatif, « Non. Je ne pense pas que ce soit une bonne idée. »

« Je t'ai connu plus entreprenant. »

« J'ai changé, Rose. »

Elle renifla avec dédain, « Ouais, je vois ça. Monsieur est devenu ennuyeux. Toi et tes petits copains Boches, vous êtes tous devenus tellement chiants depuis que vous perdez la guerre ! »

Sur ces belles paroles elle s'éclipsa pour laisser la place à la petite Bella. Aro se découvrit de nouveau. D'une inclinaison de buste, il la salua.

Il la détailla brièvement. Elle était élégante, comme Rosie. Mais sa beauté était plus simple, plus discrète et sans artifices. Sa chevelure brune ressemblait à de la soie. Elle était jolie. A la vérité, il la trouvait sublime et ne doutait pas une seconde que Rosie était passée par là.

Il se racla nerveusement la gorge et fit un geste de la main, « Y allons-nous ? »

« Certainement. »

« Je me suis renseigné sur votre ancien appartement. » dit-il, une fois dans la voiture. Ulrich conduisait. « L'immeuble a été réquisitionné dès 40 et loge des soldats et des sous-officiers... »

Une remarque acerbe lui brûla les lèvres. Bella se retint et se mordit violemment l'intérieur de la joue. Aïe ! Sa muqueuse craqua. Le goût du sang envahit son palais. Elle passa sa langue sur sa blessure. Heureusement, c'était du côté opposé à Aro. Elle tourna la tête contre la vitre et ne dit rien du voyage.

Une fois arrivés devant la cours de ce vieil immeuble, elle paniqua. Tant de souvenirs heureux lui revinrent en mémoire. Elle demeura immobile, au niveau du portail. Dans son dos, Aro donnait ses ordres à Ulrich. Quelques secondes plus tard, il apparaissait à ses côtés. Il s'aperçut rapidement de son trouble. Son expression devint soucieuse et concernée.

« Vous allez bien ? » demanda-t-il.

Sa sollicitude aurait pu lui aller droit au cœur, dans d'autres circonstances. Mais voilà, il était Allemand. Elle se contenta d'hocher un peu sèchement la tête et s'engagea dans la cours. Il marchait à ses côtés.

Des voix leurs parvinrent. Des rires. Deux soldats fumaient dans la cours. Ils se mirent au garde-à-vous en apercevant Aro.

C'était pire qu'elle ne l'avait imaginé. Son appartement d'enfance était devenu un repère de Boches. Elle entra dans ce qui avait été son salon. Des soldats étaient attablés, et jouaient aux cartes. Ils étaient visiblement très alcoolisés.

Consternée, elle regardant les photos de familles arrachées de leurs cadres, jonchant le sol. Son piano avait été ouvert, il manquait des touches. Le vase préféré de sa mère était brisé. La paperasse de son père recouvrait également le parquet. Une odeur insupportable de tabac flottait dans l'air.

Aro apparut à ses côtés. La fureur naquit dans son regard.

« Achtung, still gestanden ! » cria-t-il.

Les jeunes soldats, qui devaient avoir à peu près l'âge de Bella, se levèrent d'un bon et se mirent au garde-à-vous.

L'officier traversa la pièce en deux grandes enjambées. La colère durcissait ses traits. Elle ne l'avait jamais vu dans cet état, lui qui était toujours calme et poli. Il désigna la pièce du bras « Was ist das ? Steck alles weg ! Schnell ! »

D'une seule voix, les soldats crièrent « Ja, Herr Hauptmann ! »

Ils commencèrent à mettre de l'ordre dans la pièce. Aro interpella un jeune homme « Wo ist dein Unteroffizier? »

« Im ersten Stock, mein Hauptmann ! »

Aro hocha sèchement la tête. Bella, elle, était toujours figée à l'entrée. Et regardait, impuissante, ces jeunes soldats ranger ses affaires. Mais le mal était fait. Elle sursauta quand une main prit son coude. Ses yeux se levèrent et tombèrent sur ceux du capitaine. Il semblait plus calme.

« Je vais parler à leur officier. C'est absolument inadmissible. Je ne peux pas laisser passer ça. »

Elle aurait bien voulu lui dire de ne pas se fatiguer. C'était trop tard, après tout. Mais elle n'en n'eut pas le courage et le laissa partir. Qu'il aille donc jouer au Robin des Bois. Elle devait encore sauver tout ce qui pouvait l'être.

Elle avança prudemment dans la pièce. Des morceaux de verre jonchaient le sol.

Sous de vieux journaux de 39, entre les morceaux coupants d'une assiette brisée, Bella distingua quelque chose de brillant. Elle s'accroupit et écarta le papier journal. Une chaîne en argent. Elle tira dessus. Un médaillon ovale sortit des décombres. Il était légèrement rouillé, tout comme le collier. Elle le plaça avec grand soin dans la paume de sa main et l'ouvrit. Une vague d'émotion la frappa. Elle en eut les larmes aux yeux. Le médaillon contenait deux petites photos. Deux portraits en buste. Son père, tout d'abord. En uniforme de 14. Les bras croisés contre sa poitrine, les cheveux rejetés en arrière et le regard brillant. Il était si jeune ! Et sa mère, sublime, en robe blanche. Des fleurs dans les cheveux. Elle souriait largement au photographe.

C'était bon de les revoir.

Elle les avait tant pleuré. La mort de son père l'avait particulièrement choquée. Elle était restée plus de deux semaines au lit, sans quitter sa chambre. Esmée se désespérait. Carlisle venait la voir tous les matins et tous les soirs. Marie lui apportait ses repas. Elle n'avait fait que dormir pendant plus de quinze jours. Dormir. Le seul moyen d'oublier. Dormir, pour ne plus se réveiller. Elle avait eu des pensées suicidaires. Les moments heureux revenaient en boucle dans sa mémoire. L'anéantissement total.

Elle s'en était sortie, bien sûr. Avec l'amour et la patience de sa famille. Et grâce à sa rage. Son désir de vengeance.

Des pas retentirent derrière elle. Elle se redressa, le médaillon en main. Ses yeux se levèrent pour rencontrer ceux d'Aro.

Il semblait préoccupé. Hésitant.

« Je tiens à vous présenter mes excuses pour...tous les dommages qui ont été faits et qui seront, bien évidemment, réparés. Vous serez dédommagée. »

Elle peinait à le croire. « Ne vous fatiguez pas. Nous n'avions pas d'objets de valeur. Ceux que je viens chercher aujourd'hui ont une valeur purement sentimentale. »

Il regarda le médaillon, dans sa main, « Vos parents ? »

Elle se déplaça légèrement pour pouvoir lui montrer les photos. Il se saisit du bijou avec une grande délicatesse.

Son visage s'éclaira de ce demi-sourire contenu, dont il était le maître, « Vous êtes le portrait craché de votre mère. »

« Oh, non. Elle était bien plus belle que moi. Et plus patiente, d'après mon père. »

« Votre père a fait la Grande Guerre. » dit-il en détaillant l'uniforme et les gallons de Charlie « Sergent, c'est ça ? » demanda-t-il en lui redonnant le collier.

« Oui.»

« Le mien aussi a fait la guerre. Il a perdu un œil et une jambe à Verdun. »

Elle tiqua à ces mots.

« Mon père était à Verdun aussi... »

Ils se regardèrent longuement, troublés par cette morbide coïncidence. Leurs pères avaient été ennemis. Trente ans plus tard, les enfants perpétuaient la tradition en se combattant, eux aussi.

Ils évoquèrent en quelques phrases les destins de leurs paternels. Elle parlait de Charlie avec beaucoup de fierté et d'enthousiasme. Aro, lui, était vague. Distant, en évoquant les actes héroïques de son père. Bella inclinait la tête en signe de compréhension, quand il parlait. Pendant qu'il s'exprimait, elle avait tout le loisir de l'observer. Il avait enlevé sa casquette et essayait, en vain, de replacer une petite mèche brune qui tombait sur son front. Il y avait, dans ces manières, quelque chose de touchant. Bella se sentait mal à l'aise. L'ennemi était beau. L'ennemi était gentil. Le piège se refermait autour d'elle.

Un silence s'était installé entre eux. La jeune femme baissa les yeux pour regarder les portraits de ses parents.

« Il vous aurait aimé. » laissa-t-elle échapper. Elle n'avait d'ailleurs pas réfléchi une seule seconde. Elle savait juste que c'était vrai. Charlie l'aurait aimé. Même les ennemis peuvent se respecter et s'apprécier. « De soldat à soldat. Il vous aurait aimé. »

Elle passa le collier autour de son cou et s'éloigna sans attendre de réponse.

Elle gagna son ancienne chambre, visiblement inoccupée par les actuels propriétaires. La pièce avait été néanmoins fouillé. Tous ses livres étaient à terre, de même que certains de ses anciens vêtements.

Du coin de l'œil, elle avisa une ancienne boite à chapeau dans laquelle elle mettait tous ses trésors d'enfants. Des cailloux, des coquillages, quelques colliers de perles et une photo de Cookie, son premier chien. Elle vida la petite boite, garda tout de même la photo de Cookie. Elle y mit tout ce qu'elle comptait ramener. Quelques livres de poches. Ses premiers coups de cœur : Cyrano de Bergerac, Paul et Virginie, Roméo et Juliette, Bel Ami. Son vieil ours en peluche, qui n'avait plus qu'un œil.

Sur sa commode, reposait depuis plus de quatre ans son ancien phonographe. Un disque y était encore. Elle posa sa petite boite et s'approcha. Elle souffla brièvement sur l'appareil pour enlever toute la poussière amassée et l'alluma. La voix de Maurice Chevalier se répandit brusquement dans tout l'immeuble, chargée de souvenirs heureux.

« Paris sera toujours Paris!
La plus belle ville du monde
Malgré l'obscurité profonde
Son éclat ne peut être assombri

Paris sera toujours Paris!
Plus on réduit son éclairage
Plus on voit briller son courage
Sa bonne humeur et son esprit
Paris sera toujours Paris! »

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Ils marchaient pudiquement l'un à côté de l'autre, dans la cours de l'immeuble. Bella avait sa caisse de souvenirs dans les bras. Il avait gentiment proposé de l'aider, mais elle avait refusé.

A présent que cette affaire était réglée, Bella cogitait beaucoup sur l'autre affaire. Cette dernière était bien embêtante pour une fille comme elle. Elle appréhendait particulièrement le passage où elle devait séduire l'officier allemand. Elle n'arrivait pas à se convaincre de quoi que ce soit. Elle pouvait peut-être simplement mettre Aro en confiance ? Obtenir honnêtement des informations ? Pas besoin de passer au lit pour ça...Obtenir des informations sans pour autant lui donner de faux-espoirs…

Elle se leurrait.

Ce n'est pas ce qu'ils avaient demandé.

Ils voulaient les plans.

Et ils les auraient, par elle ou par une autre fille. Ils finiraient par les avoir.

Inspirant profondément par le nez, elle tourna la tête dans sa direction, « Merci beaucoup de m'avoir amenée ici. C'était très important pour moi. »

« Mais de rien. C'est tout à fait normal. »

Elle s'arrêta au milieu de la cours et le regarda, « Que puis-je faire...pour vous remercier ? »

Il s'était arrêté par imitation, souriant à sa question, « Rien. Absolument rien. Vous avez déjà fait beaucoup pour moi. »

« Je ne crois pas que vous mesurez l'importance qu'ont...toutes ces babioles, à mes yeux. Je me sens redevable. »

Il plissa des yeux futés et tendre, leva le nez vers le soleil qui déclinait de plus en plus. « Très bien. Si vous insistez. Un souper, ça vous tenterait ? »

La jeune fille innocente et inconsciente en elle devint immédiatement lâche. Et elle perdit tout son courage. Elle l'avait pourtant bien cherché. Elle se mit à bégayer une réponse vide de sens, tout en rougissant affreusement.

« Heu...c'est que...j'ai promis à Rosie de rentrer tôt...et...il est déjà tard…Et...je n'ai pas très...faim... »

C'était bien sûr absolument faux. Elle ne mangeait plus à sa faim depuis quatre ans, comme la grande majorité de ses compatriotes.

Aro pencha la tête sur le côté. La plupart des Français ne rechigneraient pas à l'idée de manger un bon repas. Et la grande majorité des filles qu'il avait rencontré ici sauteraient même sur l'occasion de s'empiffrer de foie gras et de champagne. Mais Isabella Beaumarchais n'était pas une vulgaire danseuse de cabaret, bien sûr. Et sa proposition était sans doute maladroite et indécente. Il se redressa pour se donner un peu de contenance.

« Bon. Pas de restaurant. »

Instantanément, elle prit conscience de sa faute et tenta de rattraper le coup.

« Maintenant...commandant... »

« Comme vous y allez ! » s'amusa-t-il, « Juste capitaine. »

Magnifique ! Pensa-t-elle, Tu t'es trompée de grade. Ça commence bien !

« Capitaine…si vous voulez réitérer votre proposition pour demain, je pense...pouvoir me libérer. »

Ils se regardèrent longuement. Avait-elle eu raison de le relancer ?

Aro semblait brusquement soulagé. L'ébauche d'un sourire illumina son visage. Il était presque timide.

« J'en serais très heureux... »


Notes :

- Commandant est encore un rang supérieur.

- Mata Hari est une courtisane accusée d'espionnage au profit de l'Allemagne, durant la Première Guerre mondiale. L'armée française l'a accusée à tort. Elle sera quand même fusillée.

- Les autorités allemandes appelaient les résistants, " les terroristes". Parce que l'Armistice avait été signé et que les combats étaient stoppés. En connaissance de cause, tout acte de résistance était vécu comme un attentat. D'autant que les résistants ne portaient pas d'uniformes et se fondaient dans la masse.

Chanson(s) du chapitre

- Maurice Chevalier – Paris sera toujours Paris – 1939