Rose : Désolée d'avance pour la guimauve :')
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Chapitre 8
Comment ne pas perdre la tête
Serrée par des bras audacieux
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Rosie contemplait Bella avec fierté. Oui, elle était très fière de sa création. La robe qu'elle avait prêté à la petite était faite dans un velours noir, plutôt près du corps, artistiquement drapée sur ses hanches et sa poitrine, très sage à l'échancrure. Un petit chignon japonisant un peu lâche, finissait la tenue.
Rosalie lui tendit des escarpins noirs. « Tiens, mets ça. »
« Hors de questions ! »
« Ce n'était pas une question. »
« Les talons sont très hauts. Ils font au moins huit centimètres. »
« Ils en font dix. Ça te fera pas de mal. »
Le nez de la jeune femme se plissa, « Qu'est-ce que ça veut dire ? »
« Que tu es petite. Tu fais combien ? »
« 1m65. »
« Ah bah voilà ! C'est bien ce que je disais ! »
« Mais je suis plus grande que toi ! » s'exclama Bella, mi-amusée, mi-vexée.
« Tu n'as aucune preuve de ça ! »
La jeune femme soupira de dépit, « Comment veux-tu que je marche avec ça, de toute façon ? »
« Tu n'auras pas à marcher. Tu seras assise ou couchée. Dans le pire des cas, il te portera. Avec le plus grand plaisir, à n'en pas douter ! Arrête de faire ta mijaurée et mets ces putains de chaussures. »
Bella leva ouvertement les yeux au ciel tout en obéissant. La tenue complètement terminée, Rosalie l'observa avec joie.
« Bon. Fais-toi désirer. Mais pas trop. Après, ils se lassent. Sois naturelle, mais reste vague dans les réponses que tu lui donnes. Il travaille dans le renseignement, ne l'oublie pas. C'est son boulot de collecter des informations. S'il est trop curieux, roule-lui une pelle et on en parle plus. De toute façon, il t'a pas invité pour tricoter. Alors ouvre les jambes, mais surtout, les oreilles.»
Sur ces mots d'une rare poésie, la belle blonde s'éloigna chercher son étui à cigarettes.
oOo
Aro n'avait pas fermé l'oeil de la nuit. Malgré la fatigue, il n'était pas question d'arriver en retard à son rendez-vous. Après une journée bien remplie à la kommandantur, il s'était précipité dans ses appartements, avait pris une douche et changé de chemise. Tout ça en quinze minutes. Un record absolu. Avant de se brosser les dents, il avait pris un fond de whisky, pour se donner un peu de courage et se réveiller. Mais ça n'allait pas, décidément.
Il y avait plusieurs raisons à cela. Le manque de sommeil, bien sûr. Mais surtout la perspective de ce dîner. La jeune personne qu'il allait revoir le troublait. Et après pure réflexion, l'idée d'être troublé par cette jolie petite plante en temps de guerre ne l'enchantait qu'à moitié. Le parti nazi était aux aguets, et surveillait ses officiers. Surtout les officiers du renseignement. Les gradés devaient choisir leur camp. Aro l'avait choisi, par dépit plus que par conviction. Sa sœur, sa tendre Didyme devait mourir de honte d'avoir un frère aussi lâche. Quoi qu'il en soit, cette décision lui causait déjà beaucoup de remords et de soucis. Il n'avait clairement pas besoin d'un supplément de confusion. Mais voilà, il fallait être honnête, déjà trois mois qu'il nageait en pleine confusion.
Ensuite, il avait passé une partie de la nuit à chercher les traits d'Isabella dans le visage d'une jolie chanteuse de cabaret qui n'avait pas rechignée à manger un peu de foie gras, elle. Il avait mal dormi après ça. Elle ronflait beaucoup et bougeait trop. Il avait hésité à la mettre à la porte vers quatre heures du matin. Ça n'aurait pas été correct. Alors il avait stoïquement supporté son supplice. Nuit blanche.
Au titre que de grands yeux chocolats, une bouche en cœur et un visage doux ne quittaient plus ses pensées, il avait été infect toute la journée avec son ordonnance. Ce qu'il regrettait amèrement car Afton était le garçon le plus gentil et le plus serviable du monde.
Il était tellement stressé qu'il arriva vingt minutes en avance. Il demeura en bas de chez elle, dans la voiture. Il ne bougeait pas, respirait à peine et rongeait nerveusement la peau autour de son pouce. Afton lui lançait de petits regards gênés et compatissants. Excédé par l'insistance silencieuse de son ordonnance, il sortit de l'auto et monta les cinq étages en moins de deux minutes. Avant même d'enregistrer ses propres mouvements, il frappait à la porte de Rosie.
Cette dernière lui ouvrit. Cigarette en main, seulement vêtue d'une robe de chambre en satin qui ne laissait aucune place à l'imagination.
Elle le toisait avec amusement, lui expirant sa fumée à la figure, « Treize minutes d'avance. Tu serais pas accro par hasard ?»
« Tu attends quelqu'un ? »
Son petit visage de poupée se pencha sur le côté « Qu'est-ce qui te fait dire ça ? »
Il lui sourit doucement. « Je t'ai apporté du café. » répondit-il simplement, « Et les chocolats sont pour Mademoiselle Beaumarchais. »
Rosie leva les yeux au ciel, « Oh, allez, embrasse-moi. »
Elle se jeta à son cou et claqua sa bouche contre sa joue. Elle profita de son trouble pour se saisir de ses cadeaux, et s'éclipsa pour les poser dans la cuisine. Elle revint quelques secondes plus tard.
« Tu seras gentil avec elle, hein ? C'est une bonne fille. »
Il inclina la tête avec élégance, « Je serais le parfait gentilhomme. »
La belle blonde tira sur sa cigarette, « Pas à moi, chéri. Bella ! »
Quelques secondes plus tard, la jeune femme était à l'embrasure de la porte, aux côtés de Rosie, visiblement gênée. Elle évitait scrupuleusement les yeux de l'officier. Lui, la regardait intensément, incrédule et émerveillé.
Rosie lui donna une petite tape sur l'épaule, « Ah oui, j'oubliais. Elle sait pas marcher avec des talons. Tu auras sûrement à la porter. »
Elle lui fit un clin d'œil avant leur claquer la porte au nez.
oOo
« Connaissez-vous la Coupole ? » demanda-t-il, alors qu'ils venaient d'entrer dans la voiture. Afton démarra et s'engouffra dans les rues de Paris.
Bella secoua négativement la tête, « Je...Je n'ai pas ce plaisir. »
« C'est une brasserie très réputée sur le boulevard Montparnasse. Elle est uniquement fréquentée par les Français. Nous y serons bien. »
Elle acquiesça brièvement. Le reste du trajet fut silencieux. Bella était trop stressée pour faire la conversation.
Afton les déposa à quelques rues de la brasserie. Ils marchaient, côte à côte, sur le trottoir. Quelques regards hostiles se posaient sur eux. Les femmes particulièrement, dévisageaient Bella. Elle en eut la nausée. Elle se rassurait vaguement en se disant qu'il s'agissait de regards d'inconnus. Qu'ils n'avaient aucun poids. Aucune influence. Il demeurait que, ça faisait mal de se savoir jugée par ses propres compatriotes.
Aro la fit entrer dans cette fameuse brasserie. Et si les femmes l'avaient dévisagée sur le chemin, c'était à présent Aro qui attirait tous les regards. Il portait l'uniforme, comme à son habitude. Il n'avait pas le droit d'être vu en public sans lui en dehors des permissions, sous peine d'être qualifié de déserteur. Il était donc le seul Allemand, cerné par les tous ces Français. Quelques clients tournèrent indifféremment la tête à leur passage, habitués sans doute à voir des soldats en compagnie de Françaises. On leur attribua une table. Il lui tira galamment chaise et l'aida à s'asseoir. Au fond de la salle, se dressait une petite estrade sur laquelle prenait place un groupe de musiciens.
La table qu'on leur avait attribué était presque un guéridon, ce qui aiderait au rapprochement franco-allemand espéré par les deux camps. Elle put profiter du parfum de son après-rasage. Il sentait l'eau de Cologne. Lui, était si près d'elle qu'il put détailler le grain de sa peau et s'apercevoir qu'elle avait de minuscules taches de rousseurs sur le nez, cachées par une fine couche de poudre. Charmant. Ses lèvres le tentaient horriblement. Elles avaient une courbe tendre et délicate. Presque innocente.
Innocente, elle était vraisemblablement. Il ne la brusquerait pas. Ce n'était pas une danseuse frivole de cabaret qui, à ce stade, serait déjà à son cou à le bécoter.
Un garçon se présenta à eux pour leur détailler le menu d'un ton plat et ennuyé. Il y avait de la sole, ce soir. Excellente, d'après lui.
Quand le garçon l'éloigna, Aro jeta à Bella un regard timide, « J'ai obtenu deux places pour un concert de musique classique, demain soir, à l'église Saint-Sulpice…Accepteriez-vous de m'y accompagner ? »
« J'en serais très honorée... »
Le garçon leur apporta des coupes de champagne. Ils trinquèrent. Pour se donner du courage, elle vida sa coupe cul sec, ce qu'elle regretterait plus tard. N'étant pas habituée à l'alcool, ses sens furent rapidement engourdis.
« Parlez-moi de vous. » demanda-t-il
« Que voulez-vous savoir ? »
« Tout. Je veux tout savoir. »
Un léger sourire flotta sur les lèvres de l'homme. Il la questionna sur ses temps libres, ses passions. Elle répondait par de vagues banalités, sans mentir.
« Je lis beaucoup. J'aime les histoires qui sont conçues pour faire rêver le lecteur. Celles qui ne s'attachent pas à la réalité, et qui n'ont d'ailleurs aucun désir d'être réalistes. Mon livre préféré est Voyage au centre de la Terre »
« Je l'ai lu, il y a longtemps, dans sa langue originale, pour parfaire mon français. C'était une terrible erreur, j'avais dix ans, et je ne saisissait qu'un mot sur deux ! »
Ils furent de nouveau interrompus par le serveur qui apportait la sole, enrobée de crème, avec de petites pommes de terres.
Seigneur...l'odeur était divine.
Bella avait soudainement très faim.
« Mon ordinaire, c'est la soupe de choux avec un peu de pain, vous savez. »
Il la regardait, amusé « Je sais. J'ai habité chez vous pendant trois mois. Allez. Profitez outrageusement de moi et mangez. »
Il s'exécuta lui-même, mangeant silencieusement. Bella se disait qu'il fallait rentabiliser son investissement. Le poisson était délicieux.
« Avez-vous un fiancé ? »
Elle lui tendit sa main, vierge de toute bague, en réponse, « Et vous, vous avez laissé quelqu'un en Allemagne ?»
« Non. »
« Vous devriez penser au mariage, Monsieur. Vous n'êtes plus tout jeune. »
Il fut sidéré par son répondant. Rejetant légèrement la tête en arrière, il partit dans un éclat de rire spontané et généreux. Le son qui sortait de sa bouche était magnifique. Bella espérait secrètement l'entendre de nouveau. Ils terminèrent leurs plats. Un nouveau serveur emmena leurs assiettes vides.
Quelques accords d'instruments résonnèrent dans le fond de la salle avant que le quintette parisien annoncé ne joue un swing au titre bien français. Bella détourna son attention de l'homme. Les joues rosies et le regard brillant, elle se laissa transporter par la musique. Deux jeunes femmes de son âge se levèrent et entamèrent des pas de danse sur le petit bout de piste devant l'estrade. Elles gloussaient. Un jeune homme, sans doute le petit ami de l'une d'elles, tenta désespérément de les ramener à leur table en jetant des regards angoissés en direction d'Aro. Et pour cause, les autorités allemandes interdisaient officiellement la danse. D'autres clients guettaient la réaction de l'officier. Les deux jeunes femmes continuaient de se déhancher tout en se moquant du jeune homme. Aro souffla par le nez, amusé, et tendit son verre à leur attention. Il fit mine de trinquer à leur santé.
Soudain Aro vida sa coupe. Il repoussa sa casquette et se leva. Bella leva la tête vers lui, surprise. Les yeux étincelants, il lui tendit la main. Un court instant, elle eut l'impression que tous les clients devinrent muets et eurent le regard fixé sur eux. C'était sans doute le cas.
« Venez. Dansez avec moi. »
Vous n'y pensez pas ! Fut la première pensée qui traversa son esprit.
Hypnotisée, elle admira ses longs doigts délicats se déplier dans sa direction.
« Je ne sais pas danser... »
« Je n'en crois rien ! » dit-il, amusé.
« Je pourrais vous marcher sur les pieds. Ou tomber ! Avec ces maudites chaussures, on ne sait pas ce qui peut arriver ! »
« Eh bien, nous tomberons tous les deux et nous aurons l'air bien ridicule ! Un officier Allemand qui tombe en dansant, ça fera rire les Français dans la salle. »
« Je ne sais pas... »
Elle regarda les autres clients, nerveuse. Que penseraient-ils d'elle ?
« S'il vous plaît, Isabella.»
C'était la première fois qu'il l'appelait par son prénom. Quelque chose céda en elle. Machinalement, elle leva sa propre main et la glissa dans la sienne. Sa peau était chaude. Douce. Accueillante. Détendu et totalement indifférent à l'attention qu'ils éveillaient, Aro l'attira à lui et la prit par la taille pour l'entraîner sur cet air joyeux de jazz. Surprise, elle finit par se laisser emporter, autant par la musique, que par l'homme qui la tenait.
Il rayonnait. Elle ne l'avait jamais vu aussi heureux. Rapidement, et presque malgré eux, ils se retrouvèrent en symbiose. Très bon cavalier, Aro savait la guider. La retenir. Ou la laisser s'éloigner. Pour la première fois en quatre ans, elle se sentait libre. Bien. Plus de guerre. Plus de haine. Plus rien. Il n'y avait que cette musique, et lui. Et malgré elle, elle souriait. Pourtant, plus d'une fois, la guerre se manifesta quand elle se retrouvait le nez plongé dans sa vareuse grise. Mais c'était bon de pouvoir se reposer sur quelqu'un, de n'avoir qu'à le suivre et s'abandonner. Lorsqu'au gré de la danse elle se retrouvait brièvement prisonnière de ses bras, un sentiment de sécurité et de bien-être s'emparait d'elle.
Rassurés par le comportement de l'officier allemand, d'autres couples se levèrent et rejoignirent la piste, très vite bondée sur laquelle il fallut bientôt danser sur place. Les musiciens enchaînaient des succès du moments, Nuages ou encore Indécision. Bella ne s'était jamais sentie aussi libre que ce soir. Aro lui, put, l'espace de quelques temps, oublier l'uniforme. En dansant, il n'était plus capitaine. Il n'était même plus Allemand.
Les nazis qualifiaient le jazz de « musique de dégénérés » invitant, d'après eux, à la débauche. Débauche ou expression d'individualité ? De liberté ? De personnalité ? Le jazz l'avait toujours plongé dans un univers exquis proche de la félicité, où l'ordre et la discipline n'avaient pas leur place. Le sourire d'Isabella. Son parfum, qui lui chatouillait le nez au gré de ses mouvements. La douceur de sa peau. La chaleur de son corps. Il enregistrait tout. Il tenait le bonheur.
L'accordéoniste entama quelque chose de différent. Plus de jazz. La mélodie bien connue de La java bleue retentit dans la salle. La chanteuse se lança.
Il est au bal musette un air rempli de douceur,
Qui fait tourner les têtes,
Qui fait chavirer les cœurs
Tandis qu'on glisse a petits pas
Serrant celui qu'on aime dans ses bras
Tout bas l'on dit, dans un frisson en écoutant chanter l'accordéon
Leurs yeux se rencontrèrent et ne se quittèrent plus. Aro l'enlaça et entama des pas de valse viennoise. A partir de ce moment, les choses se gâtèrent un peu. A plusieurs reprises, elle lui marcha sur les pieds, s'excusa immédiatement, un peu gênée, d'être aussi maladroite. Aro se moquait ouvertement d'elle et ne cessait de sourire. La distance entre eux était plus que raisonnable. Il était tout de même soucieux d'effectuer correctement les pas. Bella, elle, fixait la Croix de Fer, accrochée à son uniforme, pour essayer de se concentrer.
Un danseur d'une cinquantaine d'années, rendu joyeux par l'alcool, s'approcha d'eux avec sa cavalière. L'homme était dégarni et avait une moustache.
« Ah non, mon capitaine ! C'est une valse musette, pas viennoise ! Il faut serrer plus et valser à gauche ! » il accompagna sa remarque d'un clin d'œil complice avant de s'éloigner au rythme de l'accordéon.
Sidérés par l'audace du vieillard, Aro et Bella se regardèrent en s'esclaffant. Ils s'immobilisèrent le temps de se rapprocher un peu plus, tout en observant les autres couples autour d'eux. La danse les plongeait dans l'oubli de tout ce qui n'était ni musique, ni partenaire de danse. Aro suivit les conseil du moustachu et valsa à gauche. Ses yeux étaient accrochés aux siens. Elle n'arrivait pas à s'en détacher.
« Vous savez danser, apparemment. » laissa-t-il échapper, amusé.
« Il semblerait… Mais ne vous y trompez pas. Si vous me lâchez, là, maintenant, je tombe ! »
Le sourire de l'homme augmenta « Vous vous en tiriez très bien jusqu'à présent, pourtant. »
« C'est que le champagne commence à faire effet, voyez vous ! »
Il la fit tournoyer sur elle-même, lui adressant un clin d'œil « Oui, je sais. Vous n'auriez jamais accepté de danser avec moi devant tout ce monde, si vous étiez sobre.»
Elle ne répondit rien, parce que c'était vrai.
C'est la java bleue
La java la plus belle,
Celle qui ensorcelle, et que l'on danse les yeux dans les yeux
Au rythme joyeux
Quand les corps se confondent
Comme elle au monde il n'y en a pas deux
C'est la java bleue
Le contact de son corps contre le sien la troublait. Autant que les muscles qu'elle sentait se mouvoir sous l'uniforme. Troublés par cette proximité nouvelle, ils se dévisagèrent. Leurs cœurs battaient à l'unisson. Ils n'osaient plus se quitter des yeux, hermétiques au reste du monde. De là où il était, le cinquantenaire à moustache leur adressa un sourire d'approbation.
La musique prit fin. Ils s'immobilisèrent sur la piste. Le regard de Bella glissa sur son uniforme. Là. Juste sous ses yeux. L'aigle. Et la croix gammée. Elle revint brusquement sur terre. La réalité la rattrapa. Une vraie claque. Comment avait-elle pu se laisser aller ainsi dans ses bras ? Se laisser charmer si facilement ? Elle eut brusquement la nausée et se détacha immédiatement de lui.
Ils retournèrent s'asseoir. Aro n'avait rien remarqué de son trouble. Son sourire était lumineux. Il recommanda du champagne. Ils trinquèrent de nouveau. Bella refusa de boire.
« Vous n'avez pas l'air d'aller bien. » remarqua-t-il brusquement.
« C'est le champagne... il me fait un drôle effet. » mentit-elle.
Le nez de l'homme se plissa d'amusement « J'aurais préféré que ce soit moi ! »
Il déplaça stratégiquement sa casquette, qui pouvait se transformer d'un moment à l'autre en bassin médical.
« Vous voulez aller dehors ? » demanda-t-il doucement, soucieux « Prendre un peu l'air vous fera peut-être du bien. »
Elle secoua négativement la tête et sourit un peu. Ils observèrent les autres couples se déhancher sur Mon Amant de Saint-Jean.
« Dites-moi, votre métier de libraire vous plaît ? »
Bella haussa les épaules, « C'est temporaire. Je voulais devenir maîtresse d'école quand j'étais plus jeune. »
« Qu'est-ce qui vous en empêche ? »
« La guerre. » répondit-elle, plus froidement.
Aro s'était rejeté en arrière sur sa chaise. Verre à la main, il la regardait pensivement. « Vous êtes encore jeune. Vous pourrez toujours reprendre les études plus tard. » il remarqua à cet instant qu'il ignorait son âge. Il demanda, un peu plus gêné, « Quel âge avez vous ? »
« Dix-huit ans. »
« Jeune et déjà défaitiste. » lança-t-il avec légèreté.
Une remarque acerbe lui brûla les lèvres. Elle inspira profondément par le nez pour se calmer. D'un ton aimable et détaché, elle demanda.
« Vous m'avez demandé, un jour, si je jouais du piano. Êtes-vous musicien vous-même ? »
Le sourire revint immédiatement sur ses lèvres. Il avait des dents blanches et parfaitement alignées. « Oui. Je peins et je dessine aussi, à l'occasion. Mais je manque de temps...malheureusement. »
Bella renifla avec condescendance, « Y'a-t-il quelque chose que vous ne sachiez pas faire, Herr von Wittelsbach ? »
Il accepta son ironie avec élégance et partit dans un éclat de rire joyeux. « Je chante très mal ! »
« J'aimerais vous entendre jouer. » dit-elle doucement.
« Oh, eh bien, ça peut se faire. » dit-il en finissant son verre, cul sec. Il se leva. « Venez »
La jeune femme sentait que ce n'était plus le temps de discuter. Il se retrouvèrent rapidement dans sa voiture. Le chauffeur opina aux ordres de son supérieur hiérarchique. Elle comprit alors qu'ils allaient directement au Majestic, un hôtel de luxe, qui servaient de quartiers aux hauts-gradés de la Wehrmacht. En proie a une nervosité grandissante, Bella se recroquevilla sur un coin de la banquette. Wittelsbach était à l'autre bout. Un mètre les séparait. Ils ne parlaient plus.
Il suivait du regard leur trajet. Son front était appuyé pensivement contre la vitre. Paris dormait. Paris complotait. Paris s'amusait. L'envers du décors. La ville sans regards, hautaine vis-à-vis de ses occupants le jour, était fiévreuse la nuit. La guerre fabriquaient beaucoup de ces couples désaccordés que d'aucuns qualifiaient d'amours contre-nature. Ces unions étaient éphémères, et ne duraient qu'un temps. Des ménages construits par l'appât du gain. L'addition serait salée. La France n'oublierait pas les filles à Boches.
Tous deux s'apprêtaient à rejoindre cette grande mascarade. Le trajet dura une dizaine de minutes. Peut-être plus. Elle n'avait plus la notion du temps. Arrivés au Majestic, Afton lui ouvrit la portière. Aro la fit passer par une porte latérale. Il la guida dans ce dédale de couloirs. Ils empruntèrent un escalier de service. Plusieurs fois, il ouvrit la bouche pour meubler le silence, mais se ravisa systématiquement. Ses quartiers étaient au deuxième étage.
Aro ouvrit une porte. Le style rococo des appartements était démodé mais très luxueux. Trois pièces. Une anti-chambre ou une sorte de boudoir avec cheminée, grosse horloge, table basse, fauteuils Louis XV et piano. Quelques partitions jonchaient d'ailleurs le sol. Il y avait également une bibliothèque. Passé la double-porte coulissante on arrivait dans la chambre en elle-même, avec lit à baldaquin fait au carré, un secrétaire et une commode. Finalement, une porte dans la chambre menait à une salle de bain.
Aro l'aida à ôter son manteau. Il fit de même avec sa vareuse grise. Sous le porte-manteau, se trouvait un porte-document en cuir. Elle eut à peine le temps de l'enregistrer, qu'il désigna l'instrument, trônant majestueusement au centre de la pièce. La main dans son dos était sage, respectueuse, et se contentait de la guider.
« Alors... » commença-t-il, d'un ton plutôt enjoué, « Que voulez-vous que je vous joue ? »
Outre Beethoven et Chopin, Bella s'y connaissait peu en musique classique. Il l'installa sur la banquette du piano. Elle s'assit silencieusement à ses côtés. Il releva les manches de sa chemise blanche, fit craquer ses doigts, avant de fouiller dans ses partitions. Il remarqua très vite qu'il y avait beaucoup de compositeurs allemands. Bach. Beethoven. Mozart. Ce n'est pas ce qu'il fallait.
« Hum… » songea-t-il, « Non. Décidément, ça ne va pas. »
« Vous connaissez Maurice Chevalier ? »
Abandonnant ses partitions, Aro inclina la tête pour la regarder. Elle avait un petit sourire mutin.
« Qui ne connait pas Maurice Chevalier ? C'est le français le plus célèbre du monde…Pourquoi cette question ?»
Elle ne lui répondit pas. Ses jolies mains blanches se levèrent. Ses doigts frôlèrent brièvement les touches. Alors, hésitante, elle commença à jouer l'air joyeux et entraînant de Maurice Chevalier. Cette chanson avait été très populaire, au début de la guerre. Moins aujourd'hui, avec tout ce qu'il s'était passé entre temps. Mais Bella se fichait bien de savoir si Maurice Chevalier était un patriote ou un collabo, après un dernier sourire de défi pour l'homme à sa gauche, elle ouvrit la bouche et commença à chanter :
« Le colonel était d'l'Action Française
Le commandant était un modéré »
Ses jolies petites mains blanches pianotaient frénétiquement alors qu'elle chantait. Elle chantait bien, d'ailleurs.
« Le capitaine était pour le diocèse »
Un sourire amusé prit place sur ses lèvres alors qu'elle disait cette phrase. Elle donna un léger coup de coude au capitaine, toujours silencieux, qui la regardait comme si elle était la chose la plus merveilleuse sur terre.
« Et le lieutenant boulottait du curé ! »
Bella continua d'un air plus théâtral :
« Le juteux était un fervent extrémiste
Le sergent un socialiste convaincu !
Le caporal inscrit sur toutes les listes
Et l'deuxième classe au PMU ! »
Alors qu'elle desserrait les lèvres pour commencer le refrain, une deuxième paire de mains apparut pour l'accompagner. Aro arqua un sourcil, un sourire illuminait son visage. Leurs deux voix s'élevèrent dans la pièce.
« Et tout ça, ça fait
D'excellents Français
D'excellents soldats
Qui marchent au pas
En pensant que la République
C'est encore le meilleur régime ici-bas »
Bella jubilait intérieurement. Elle avait réussi à lui faire chanter cette chanson, qui était d'un patriotisme absolu. C'était sa petite victoire de la soirée.
« Et tout ces gaillards
Qui pour la plupart
N'étaient pas du même avis en politique
Les v'là tous d'accord
Quel que soit leur sort
Ils désirent tous désormais
Qu'on nous foute une bonne fois la paix ! »
N'en pouvant plus, elle éclata de rire à la fin de la chanson.
« J'espère que vous êtes contente. Je vais avoir des problèmes avec mes voisins.» déclara-t-il, faussement vexé. Mais il souriait toujours.
« Oh, eh bien, c'est de bonne guerre, Monsieur von Wittelsbach ! »
« Je penserai à votre rire satisfait quand je me ferai arrêter par les SS pour avoir '' chanté une chanson peu patriotique '' »
« Ils n'oseraient pas ! »
Il coula sur elle un regard amusé, « Pensez-vous ! » se levant, il se saisit de sa main, « Vous avez soif ? Vous voulez quelque chose à boire ? »
« Un verre d'eau, s'il vous plaît. »
« Comme il vous plaira. »
Il s'éloigna rapidement. D'un vieux buffet, il prit un verre. Puis il se dirigea dans sa chambre pour gagner la salle de bain. Elle entendit l'eau du robinet couler. Après quelques instants d'indécision, elle gagna la chambre.
Elle s'assit sur le matelas moelleux. Il revint et lui tendit le verre. Il s'éloigna de nouveau, disparaissant dans l'anti-chambre.
Les draps étaient doux sous elle. Ils sentaient le jasmin. Elle avait envie de se blottir dedans et de s'endormir. L'eau fraîche réanima partiellement ses sens engourdis par une fatigue grandissante et par le champagne. Quelle heure était-il ? Ils étaient restés longtemps au restaurant, à danser et à discuter.
Elle l'entendit revenir. Elle tâcha de dissimuler son bâillement derrière sa main. Il fit quelques pas devant elle, hésitant, puis finit par se détourner vers la fenêtre. D'une main, il écarta le rideau. Paris dormait.
Il vint à l'esprit de Bella que c'était le moment de passer à l'action. Elle était assise sur ce lit immense, dans la chambre de cet homme qu'elle était censée séduire. Elle se sentait vraiment bête, et très inexpérimentée. Elle n'avait connu qu'un homme. Homme était d'ailleurs un bien grand mot. Un adolescent, plutôt. Un jeune étudiant, en 1942. Elle n'était pas amoureuse de lui, mais il était doux et gentil. Elle voulait se débarrasser de sa virginité, à l'époque. Alors, elle l'avait choisi. Elle n'avait même pas eu besoin de le séduire. Ils s'étaient juste contentés de le faire.
Mais Aro von Wittelsbach n'était pas un adolescent. C'était un homme.
Comment séduit-on un homme ?
Elle se sentait très nerveuse, tout d'un coup. La fatigue s'était envolée, remplacée par une angoisse qui lui nouait l'estomac. Elle se mordilla l'intérieur de la joue. Ses mains se resserrèrent autour des draps.
« Alors… hum… que faisons-nous...maintenant… ? »
Quelle éloquence ! Bravo Bella !
Aro se retourna vers elle. Appuyé nonchalamment contre le mur, il l'observait attentivement. Il dut percevoir son malaise, car il dit :
« Détendez-vous, je ne vais pas vous faire de mal. »
« Je sais… mais je dois vous dire que… je suis plutôt… comment dire… » il observa la rougeur se répandre sur ses joues, honteuse.
Il la sauva en finissant sa pensée, « Innocente ? »
Elle secoua négativement la tête, « Non, non. Pas innocente. Je ne suis plus vierge...je veux dire que… je suis plutôt… inexpérimentée... »
Seigneur, c'était vraiment la conversation la plus gênante de sa vie. Pourtant, elle était maladroite de nature. Elle cacha son visage dans ses mains.
Sourcils froncés, il la contemplait, indécis.
« Je vois. Eh bien, soyez rassurée, je ne vous toucherai pas. »
Confuse, elle releva son petit visage dans sa direction. « Je pensais que nous étions justement là pour ça. »
Il eut un rire tremblant, « Vous êtes fatiguée et stressée. Et je le suis aussi. Je ne veux pas vous brusquer ou vous faire peur. Je ne suis pas un animal. » il tira sa montre pour regarder l'heure, « Le couvre-feu est passé. Je vous ferai ramener chez Rose demain matin, qu'en dites-vous ? »
« Alors… nous allons seulement… dormir ? »
« Eh bien, nous pouvons toujours jouer aux cartes, si vous voulez. Mais je vous préviens, je triche. » plaisanta-t-il en lui faisant un clin d'œil.
Bella n'avait pas envie de rire. Elle était en train d'échouer superbement. Si le début de soirée avait été prometteur, les choses commençaient à sérieusement se dégrader. Est-ce qu'il allait se lasser d'elle ? Peut-être était-il déjà lassé. Elle ferma brièvement les yeux et inspira profondément par le nez.
C'était un échec, il fallait l'admettre.
Elle souhaiterait que Rosie soit ici pour lui donner des conseils, car elle était à court d'idées là. Ses yeux s'ouvrirent de nouveau. Elle inclina la tête vers le haut. Son cœur se logea dans sa gorge.
Ses bras se levèrent légèrement. Ses mains, dont les paumes étaient tournées vers le haut, tremblaient.
« Approchez. » murmura-t-elle. Sa voix était faible. Légère. Et surtout très indécise. Elle avait peur.
Les yeux bleus de l'homme brillaient. Incapable de bouger ou de parler, il resta planté là, appuyé contre ce mur.
Elle réitéra donc sa demande, encore plus doucement, « S'il vous plaît. Venez.»
Il se détacha du mur et s'approcha prudemment d'elle. Le matelas plia sous son poids. Il se tenait à une distance convenable. Bella sentait au plus profond d'elle qu'elle n'avait pas à avoir peur de lui.
Son corps pivota dans sa direction. Son hésitation dura quelques secondes, puis elle leva les mains pour encadrer son visage. Ses doigts frôlèrent sa peau, sa mâchoire, son nez, ses lèvres, ses paupières tremblantes, pour imprimer ses traits dans sa mémoire. Elle passa une main dans ses cheveux, les décoiffa. Il souffla brusquement par le nez, amusé et charmé.
Elle enregistrait tout. Ses lèvres pulpeuses, dont la courbe était grave et séduisante, sa mâchoire, son nez droit. Le bleu limpide de ses yeux. Et ses cheveux bruns, disciplinés, avec la raie sur le côté, qu'elle avait pris plaisir à décoiffer.
Ses doigts glissèrent une dernière fois le long de ses joues, de sa mâchoire. Sa peau était un peu rugueuse à cet endroit-là, à cause d'un rasage fait à la va-vite.
Lui, n'osait pas bouger, de peur de briser le charme de l'instant. C'est à peine s'il respirait. Il était conscient de vivre un moment exceptionnel. Intime. Et pure. Il ne l'oublierait jamais.
Il était confus par toutes les sensations qui le submergeaient. Il en avait connu, des femmes. Quelques unes avaient eu son cœur. Dire qu'il n'était jamais tombé amoureux était faux. Il était un perpétuel amoureux de la gent féminine. Mais celle-ci avait quelque chose que les autres n'avaient pas. Il ne saurait mettre le doigt sur ce petit truc, ce je ne sais quoi. Mais c'était là, sous ses yeux. C'était indéniable. L'authenticité, peut-être, qui allait de pair avec un énorme culot, un sourire magnifique, et – que Dieu lui vienne en aide – un visage resplendissant de douceur. Il était noyé dans un flot d'émotions qu'il ne comprenait pas, qu'il n'avait jamais ressenti.
« Alors... » déclara-t-il lentement, dans un état second, « Que faisons-nous maintenant? »
Elle ne répondit pas verbalement. Saisissant son visage à pleines mains, elle le tira à elle et l'embrassa comme elle n'avait jamais embrassé un garçon de sa vie, pour le remercier de sa gentillesse, mais aussi pour écarter définitivement tout inconfort.
L'initiative de ce baiser, à la fois maladroit et passionné, le surprit, mais le combla. Contre ses lèvres, il marmonnait des choses en allemand qu'elle ne chercha même pas à comprendre.
Et la guerre ?
Quelle guerre ?
Quelque chose se brisa en lui, et la même chose se brisa en elle. Les belles résolutions furent écartées. Leur petit jeu devint un baiser tellement profond qu'ils durent s'écarter pour ne pas s'asphyxier. Bella sentait contre sa poitrine un grand cœur battre, aussi désorienté que le sien.
Elle déboutonna sa chemise. Ses mains ne tremblaient plus. Elle n'avait plus peur. Le vêtement fut jeté à terre, plus loin. Il se retrouva torse nu. Ses jolies petites mains blanches se levèrent de nouveau. Il était mince. Presque gracile. Beau, sans aucun doute. Elle se sentait défaillir. Son sang montait par plaques rouges sur sa peau
Il tira doucement sur la pince qui retenait son chignon. Ses grandes boucles brunes tombèrent dans son dos. Il voulait faire ça depuis le début de la soirée.
Il caressa ses cheveux. De la soie. Il vit son émoi et le reconnut. Il ressentait le même, mais puissance dix, car il était un homme bourré d'hormones masculines, à un taux anormalement élevé d'ailleurs, proche du cas clinique. Son regard bleu changea, devint fixe. Il la dévisagea avec intensité avant de l'embrasser de nouveau. Leurs lèvres se caressèrent, s'épousèrent à la perfection. Leurs rythmes cardiaques ne voulaient pas revenir à la normale.
En s'éloignant, il trouva la force de chasser la brume de plaisir qui l'empêchait de réfléchir correctement.
« Attends... une seconde… es-tu sûre que- »
« Taisez-vous. »
Elle se leva, se tortilla pour essayer de défaire sa robe. Il passa rapidement derrière elle et fit glisser la fermeture éclair jusqu'au bas du dos. La robe rejoint la chemise dans un bruit d'étoffe élégant. Elle se retrouva dans la combinaison en dentelle prêtée par Rosie. Il la retourna un peu précipitamment pour pouvoir l'embrasser.
« D'accord. Tu as gagné. Je me rends. »
Elle arqua un sourcil amusé, passant les bras autour de ses épaules « Armistice ? »
« Armistice. » confirma-t-il, « Quelles sont vos conditions ? »
« L'Alsace et la Lorraine nous reviennent. »
« L'Alsace est à nous. Mais nous vous donnons la Bavière en échange. Il n'y a que des tarés, là-bas. »
Le rire de Bella fut étouffé par ses lèvres.
Les bretelles de la combinaison glissèrent le long de ses épaules. Elle oublia d'être pudique. Elle oublia même qu'il était Allemand et la raison pour laquelle elle était là, dans ses bras. Toute pensée rationnelle avait quitté son esprit. Elle fut soulevée dans les airs et déposée délicatement sur le lit. Il la débarrassa de ses bas. Ses doigts ou ses lèvres effleuraient chaque parcelle de peau qu'il dénudait. Il n'y eut, ce soir là, pas un centimètre carré de sa peau qui ne fut caressé, embrasé, respiré. Il était délicat, prudent. Attendri et surtout étourdi, par sa peau qui avait la transparence d'une opale. Et par ses longs cheveux bruns, étendus sur l'oreiller, qui sentaient la fleur.
Bella n'avait connu qu'un seul homme, si bien qu'elle fut presque surprise de ressentir du plaisir, cette fois-là. Une grande première. Analysant chaque sensation dans l'espoir futile de pouvoir mieux les contrôler la prochaine fois, elle sentit sa lucidité mener un combat farouche contre cette langueur si douce et si apaisante. Là, elle comprit le danger de sa mission. L'oublie de soi. La défaillance temporaire de sa capacité à réfléchir. Pourvu que ça n'aille pas plus loin !
Quand le plaisir se présenta à eux, les yeux du jeune homme prirent une expression adoucie et voilée. Il enfouit son visage dans son cou. Les mains perdues dans la chevelure de son amant, Bella achevait de se consumer. C'était chaud. C'était doux. C'était vivant. Ses yeux se fermèrent.
Elle n'avait pas eu à faire semblant. Une première difficulté se présenta à elle. Il était gentil. Elle avait aimé partager ce moment avec lui. Pourtant, elle était censée le tromper, le surveiller, lui mentir.
Il releva la tête. Ses lèvres se posèrent brièvement contre son front.
Épuisés, ils s'endormirent immédiatement, au flanc l'un de l'autre.
Chanson(s) :
- Titre du chapitre : Lucienne Delyle – Mon Amant de Saint-Jean – 1942 (le hit des années 40)
- Fréhel – La java bleue – 1939
- Maurice Chevalier – Ça fait d'excellents français - 1939
