Notes de l'auteure
- Pour le confort du lecteur, les phrases en italiques correspondent à celles prononcées en allemand.
Rose : Le titre de Lucienne Boyer est prévu, mais pour biiiiien plus tard. Il faudra être patiente, héhé. Vive les vieilles chansons des années 30 et 40. La bise, miss.
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Chapitre 9
Buvons à l'amour
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Bella se réveilla en sursaut le lendemain. Elle massa ses lèvres endolories avant de tâtonner les draps à côté d'elle. Personne. Il n'était plus dans le lit.
En tendant l'oreille, elle prit conscience du bruit de la douche. Elle soupira en balançant ses jambes hors du lit. Les draps fermement serrés autour de sa petite forme, elle partit à la recherche de ses sous-vêtements. Elle trouva sa combinaison au pied du lit, sa culotte sur la lampe de la table de chevet. Comment était-elle arrivée là, ça, c'était une autre histoire. La combinaison en dentelle fut enfilée avec difficultés. Ses dessous n'étaient pas aussi complexes, d'habitude. Aucune trace de ses bas, ce qui l'énerva profondément.
La porte de la salle de bain s'ouvrit brusquement sur Aro von Wittelsbach. De la buée s'engouffra dans toute la chambre. Ses cheveux étaient encore mouillés, mais pas peignés. Il avait une sorte de petite houppette assez comique. Il avait enfilé son pantalon et ses bottes mais sa chemise était encore ouverte. Ses bretelles pendaient sur les côtés.
Il la trouva à quatre pattes aux pieds du lit, à tâter le sol.
« Mais qu'est-ce que tu fais ? »
« Je cherche mes bas. »
Il fit de son mieux pour étouffer son rire « Ah...je vois… » répondit-il « Et... Tu es sûre que tu en portais ? »
Elle leva son petit visage agacé dans sa direction, « Oui, bien évidemment ! »
L'homme leva les mains devant lui dans un geste d'apaisement, avant de balayer la pièce du regard à la recherche des bas de soie de Mademoiselle. Rien à première vue. Il regarda sous le lit, et même sous les oreillers. Aucune trace des bas.
A cet instant, on frappa à la porte. C'était Afton, avec le petit déjeuner. Aro abandonna partiellement ses intenses recherches pour venir le saluer. Son ordonnance portait un plateau fumant, qu'il posa sur la petite table basse de l'anti-chambre. Une odeur agréable de café se répandit dans la pièce.
« Bonjour Afton. »
« Mein Hauptmann » Afton remarqua Isabella dans la chambre, assise au sol, dépitée. Il questionna Aro du regard. Celui-ci se contenta de lui tapoter l'épaule avec familiarité.
« Elle a perdu ses bas. »
« Je peux en trouver d'autres. »
Aro songeait sérieusement à lui ériger une statue place de la Concorde, « Tu serais mon sauveur. »
Afton fit le salut militaire avant de ressortir.
Aro revint dans la chambre avec une tasse de café fumante. Il s'agenouilla à la hauteur de la jeune femme et la lui tendit.
« Rosie va me tuer ! » grommela-t-elle tristement. Le café ne suffisait pas à la réconforter.
« Ils ne peuvent pas être loin. Ça ne se volatilise pas comme ça, des bas ! Viens manger. Nous chercherons après. Il y a de vrais croissants avec du beurre. Et du chocolat. »
Bella releva la tête. Son ventre lui rappela bruyamment qu'elle n'avait pas mangé de chocolat depuis quatre ans. Quatre ans !
Un sourire timide flotta sur ses lèvres, « Du chocolat...Vraiment ? »
oOo
Afton lui avait trouvé une nouvelle paire de bas de haute qualité, ce qui atténuerait sans doute l'exaspération de Rosie.
Cette dernière se jeta littéralement sur Bella quand elle rentra. L'obligeant à s'asseoir sur le canapé, elle la passa à la question.
« Alors ? Ça s'est passé comment ? Vous l'avez fait ? C'était bien ? Je veux tout savoir ! »
Bella cacha ses joues rouges dans ses mains. Son silence était assez éloquent. Rosie soupira lourdement. « Bah, profite, ça va pas durer. Une fois qu'on aura toutes les informations qu'il nous faut, tu disparaîtras dans la nature. Est-ce qu'il a été correct avec toi ? »
« Il est...gentil...pour un Boche. »
Gentil. Un mot pratique. Consensuel. Peut-être un peu trop général. Mais il résumait très bien ce qu'elle pensait de lui. Car il était bien plus que ça. Il était aussi intelligent, cultivé, amusant, aimant, passionné, attentionné. Dire qu'il était gentil, sans donner plus de détails, lui permettait de ne pas déclencher la suspicion de Rosie et de ses autres collègues résistants qui, sans surprise, détestaient tout ce qui portait un uniforme vert-de-gris. Accessoirement, ce mot lui évitait de se questionner sur ce qu'elle pensait ressentir, à ce stade de la relation, pour Aro von Wittelsbach.
La blonde opina, « Il est comme ça, le beau Aro. » dit-elle en allumant une cigarette, « C'est pas un mauvais bougre. Il s'est retrouvé embarqué dans cette folie, comme beaucoup de jeunes. Tu le revois ? »
« Ce soir...il a parlé d'un concert ou quelque chose comme ça. »
« Magnifique ! On le tient ! » elle marqua une courte pause, avant de s'exclamer « J'ai une robe qui t'irait à merveille ! »
Bella croisa nerveusement les mains devant elle, « Je n'irai pas. »
Rosie marqua un temps d'arrêt, « Pardon ? »
« Je n'irai pas...je n'y arriverai pas. Je ne peux pas faire ce genre de chose...»
« Tu crois que je fais ça pour le plaisir peut-être ? »
Bella observait le visage parfait de sa nouvelle amie, « Je ne suis pas aussi courageuse que toi »
« Ça n'est pas une question de courage, ma jolie. Dans toutes les guerres, il y a des filles comme nous. Tu crois qu'elles font comment les Polonaises, pour survivre ? »
La jeune femme soupira lourdement, « Rose, c'est de la prostitution. La Résistance se sert de nos corps pour avoir des renseignements. »
« Ce n'est pas de la prostitution. Tu n'es pas payée pour coucher avec lui. Et c'est pour la France. »
« Oh, si c'est pour la France, ça va alors ! » ironisa Bella.
« De quoi est-ce que tu te plains exactement ? Tu as eu le choix, non ? »
« Oui... »
« Il t'a fait du mal, alors ? »
« Non ! »
« Il est gentil et séduisant. »
« Oui mais- »
« Alors, arrête de te plaindre ! » répondit sévèrement la blonde, « Tu passeras la majorité de ton temps chez lui, au chaud. Tu mangeras à ta faim. Tu sais combien de français crèvent de faim et de froid ? Des millions ! »
« Je sais... »
« Mais si tu veux vraiment partir, la porte est grande ouverte. »
Rosie se détourna résolument vers la cuisine sans lui accorder un regard de plus. Elle releva les manches de sa robe et commença à nettoyer toute la vaisselle amassée dans l'évier. Bella la rejoint timidement.
« J'irai au concert avec lui... » dit-elle doucement.
La blonde soupira lourdement en astiquant un verre, « Écoute, je suis désolée. J'ai été odieuse. C'est juste que je n'ai pas eu la chance de grandir dans une belle maison, entourée d'une famille aimante, moi. J'ai dû m'endurcir pour survivre. Tu as peur, c'est normal. Je comprends. Ne t'inquiète pas, tu peux arrêter quand tu veux. Et le premier qui te touche, je le tue. »
Bella regardait ce beau visage tendu de souvenirs abominables. Elle fut bouleversée par ce regard bleu fixe, qui contenait une horreur indicible. Toute l'horreur de ce que peut avoir vécu une fillette de douze ans lorsqu'elle se retrouve à la rue après avoir fui l'Assistance publique, où on s'applique consciencieusement à vouloir briser son caractère rebelle. Il y avait eu la faim. Le froid. Et la terreur, à la nuit tombée. La pluie. La neige. Le vent. Les premiers regards appuyés sur sa peau blanche. Les premières sollicitations. Les premiers refus. Puis, un soir, la résignation. La première fois, sale, sordide, douloureuse, contre le mur d'une ruelle. Les mauvaises rencontres. La prostitution. Puis, la rencontre fortuite, dans l'ombre d'une travée apaisante, avec un médecin. Grand et blond. Aux yeux clairs, purs et lumineux. Une voix douce et compréhensive, qui ne condamne pas. Un ange de bonté. Une main qui se tend, secourable, sans contrepartie. Un emploi, un logement. Modestes et humbles. Mais suffisants. Et la vie, qui redémarre.
Bella n'eut besoin d'aucune explication. Le malheur dans son regard parlait suffisamment. Un malheur universel, qu'elle comprenait, qu'elle reconnaissait.
Elle s'approcha prudemment de Rosie et lui frotta doucement le dos.
La blonde chassa ses larmes d'un revers de poignet, « Bah merde alors...je pleurs...Une première... » s'amusa-t-elle.
« Tu as raison, Rose. Je suis désolée. »
Elle se saisit d'un torchon pour s'essuyer les mains. Immédiatement, le sourire ravageur reprit sa place sur son visage de poupée, encore légèrement mouillé par les larmes. « Ça va aller ? Tu vas tenir le coup? Il n'est pas de tout repos, le beau Aro. Il est attachant quand même. Un vrai charmeur. Moi, j'en aurais bien fait mon quatre-heures pour toute la vie ! » plaisanta-t-elle.
Bella acquiesça, « Oui, ça ira. J'aurais pu tomber sur pire. »
« Ouais, estime-toi heureuse ! Moi, je suis en train de cuisiner un gros général dégarni en ce moment. La soixantaine, qui sent toujours la transpiration ! J'en peux plus ! Si tu veux, on échange. »
« Je garde le capitaine ! »
Elles éclatèrent de rire.
Puis Rosie redevint sérieuse. Elle posa une main sur l'épaule de la jeune femme et ancra ses yeux dans les siens, « Surtout ne fais pas l'erreur de tomber amoureuse de lui. Je sais que c'est tentant, et très franchement, je te comprendrais. Il est gentil et drôle. Mais ne tombe pas amoureuse, je t'en supplie. Tu souffriras. »
« Je ne suis pas amoureuse de lui... »
La blonde hocha la tête, « Bien. Celui-là ne survivra pas à la guerre, tu sais. »
Bella se figea en entendant ces propos, « Que veux-tu dire ? »
Rose souffla brusquement en se retournant vers sa vaisselle, « Avec toutes les casseroles qu'il se trimbale, c'est étonnant qu'il soit toujours en vie. Il aurait dû être envoyé à l'Est depuis longtemps, tu sais. Il doit être ami avec quelqu'un de haut placé, qui le protège. Pour le moment. »
« Comment ça ? »
Son amie lui jeta un regard lourd de sens, « Aro est quelqu'un de très... passionné. De provocateur. Il a la langue bien pendue, si tu vois ce que je veux dire. Quand il n'est pas d'accord avec quelque chose, il le dit. Combien de fois s'est-il engueulé avec Müller... »
« Müller ? Caius Müller ? »
« Oui. Ils se détestent. Ils se disputent, essayent de se tirer dans le dos. Un combat à mort, si tu veux mon avis. C'est à qui fera tomber l'autre le premier. Et Müller a l'avantage d'être un SS. Il a le soutien d'Hitler. C'est pour ça que je te demande de ne pas tomber amoureuse de lui. Müller finira par gagner. »
« Mais Aro est un héros de guerre. »
« Et c'est ce qu'il le sauve, j'imagine. Jusqu'à ce qu'il provoque la personne de trop... »
Le regard de Bella tomba au sol, « Tu l'as déjà rencontré ? Müller ? »
« T'es folle, toi ! Je touche pas aux SS. Des tarés ! Surtout celui-là . On raconte plein de choses sur lui. Ce serait un sadique de la pire espèce, qui prendrait plaisir à torturer. Sois prudente. »
« Je ne compte pas lui adresser la parole ! »
Rosie secoua négativement la tête, « Ce que je veux dire, c'est que Aro est dans son collimateur. Müller cherche le moindre prétexte pour lui nuire. Tu pourrais être ce prétexte. Un officier allemand qui entretient une liaison avec une terroriste, et qui la protège, c'est la peine de mort assurée. Pour vous deux. »
Bella n'avait pas songé à ça. Cette mission lui paraissait de plus en plus dangereuse et délicate. Pourtant, elle ne voulait plus revenir en arrière. La machine était lancée. Rien ne pouvait l'arrêter. Elle irait au bout, et ferrait tout pour ne pas croiser le chemin de Caius Müller.
oOo
Afton les conduit à l'Église Saint-Sulpice, où avait lieu le concert. Bella fut rassurée. Aucune prestation prestigieuse à l'horizon. Ils marchaient pudiquement l'un à côté de l'autre, sans se toucher.
Il y avait d'autres couples franco-allemands. Certains plus assortis que d'autres. Des femmes d'une rare élégance, mûres, au bras de jeunes soldats. Et l'inverse, des officiers grisonnant, à la limite de la décomposition organique, pères de famille, en compagnie de jolies jeunes filles. Parfois, le hasard faisait bien les choses : Deux jeunesses s'étaient trouvées, touchantes de fraîcheur.
Aro marchait à pas lent, la casquette dans les mains, entre deux doigts, comme s'il s'agissait d'une cigarette qu'il était sur le point de jeter. Le col de son long manteau frileusement relevé, son regard gris orageux se promenait sur ces liaisons interdites, ces amours shakespeariens, ces drames antiques. Il cogitait beaucoup. Ses lèvres avaient un pli grave, désabusé.
Il y avait beaucoup d'uniformes verts, sous le porche de l'Église, qui fumaient. Le visage de Bella se contracta malgré elle. Elle suffoquait. Confus, il lui prit gentiment le coude et la guida. L'église était bondée. L'assistance, presque exclusivement allemande. Beaucoup d'officiers, arrogants et peu respectueux du lieu, parlaient très fort. Quelques personnes âgées paraissaient très mécontentes de cet irrespect. Il y avait un piano, devant l'autel. Aro salua deux ou trois officiers d'un signe de tête.
Ils s'installèrent au deuxième rang. Le pianiste entra. La cinquantaine, cheveux blancs, petites lunettes rondes sur le bout du nez, costume noir. Il salua le public d'une inclinaison de buste avant de s'asseoir derrière l'instrument.
Le silence accueillit alors une musique légère, qui se propagea superbement dans cette vieille église. Dès les premières notes, Bella fut charmée. Pendant un bref moment, elle oublia qui ils étaient, l'un et l'autre. Elle n'avait jamais rien entendu de si beau, de si pur. En proie à un trouble nouveau, elle agrippa spontanément la manche d'Aro. Peu habitué, surtout depuis quatre ans, aux manifestations d'intimités désintéressées, le jeune homme eut presque le réflexe de se dégager. Il se contint.
« C'est magnifique... » murmura-t-elle doucement, « C'est de la musique allemande ? »
Le nez d'Aro se plissa d'amusement, « Chopin. Ce n'est pas allemand, ça ne fait pas zing badaboum. D'où est-ce que tu sors ? »
« Je ne m'y connais pas beaucoup en musique classique... »
« J'avais remarqué ! »
« Chut ! » lança une vieille dame, derrière.
Bella se mordilla la lèvre inférieure pour s'empêcher de rire. Aro n'en menait pas large non plus. Il serra sa petite main dans la sienne.
Le son venait de loin. Bella imaginait l'immeuble dans lequel elle avait vécu avec son père. C'était un matin de printemps. Une fenêtre s'ouvrit au deuxième. Un flot de lumière en descendit. Puis une musique, diluée dans la nuit. Elle se vit fermer la porte de leur appartement. Son père l'attendait dans le salon. Le musique était douce, ni triste, ni gaie, mais traversée de spectres. Charlie était assis dans son vieux fauteuil. Le journal à la main, il fumait sa pipe. Ses yeux lui sourirent quand elle entra.
Elle le voyait si distinctement.
Il était là.
Elle n'avait qu'à tendre le bras pour le toucher.
Une larme coula.
Une seule.
Les notes retournaient le silence. Elles percutèrent son âme de plein fouet. Charlie la regardait. Il ouvrit la bouche et dit « A la fin, c'est toujours l'amour qui gagne. »
La musique s'arrêta. Le silence gagna l'église. Charlie disparut. Silencieux, méditatifs, et un peu malheureux, Aro et Bella se levèrent pour quitter l'église. Encore bouleversée, elle déclina l'offre de dîner.
« J'aimerais rentrer au Majestic directement...si ça ne t'ennuie pas. »
Il s'aperçut de sa tristesse, et ne la força pas.
« Joue pour moi. » demanda-t-elle faiblement, quand ils furent dans la chambre.
« Je ne suis certainement pas aussi doué que l'interprète de ce soir. »
Il s'installa au piano après s'être servi un verre de cognac, qu'il posa aux pieds de l'instrument. Elle se recroquevilla à côté de lui, sur la banquette, pour l'écouter. Il fit défiler les notes avec une facilité impressionnante, chargée d'une grande désinvolture. Il avait menti. Il savait jouer. Même très bien. Rien d'étonnant, pour un aristocrate. Bella était de nouveau hypnotisée par la musique.
« Qu'est-ce que c'était ? »
« Le Prélude de Bach...Un Allemand qui ne fait pas zing badaboum, ce qui est assez rare pour le souligner ! »
Elle se surprit à rire.
Des pas énergiques et énervés retentirent dans le couloir. On tambourina contre la porte. La jeune femme sursauta. Une voix enragée s'éleva. Les mots allemands défilèrent à une vitesse impressionnante. L'accent était étrange.
« La ferme, Wittelsbach ! Y'en a qui dorment ici. Alors, tu fous ta copine au lit et on en parle plus ! »
Aro leva les yeux au ciel, « Quel abruti, ce Brechenstein. Pas étonnant, c'est un bavarois. »
Il se retourna vers la jeune femme qui avait le visage incliné dans sa direction. Sa moue était songeuse, dubitative presque étonnée, comme si elle le rencontrait pour la première fois. Gêné par cette expression, il se pencha pour finir son cognac d'un trait et se réfugia dans la musique. Il attaqua cette fois un morceau radicalement différent. Du jazz. Tendre. Mélancolique. Mais paradoxalement réconfortant. Elle se laissa séduire par le rythme nonchalant des notes, les yeux rivés sur ses grandes mains agiles.
Quand il eut fini, il resta immobile, songeur.
« J'ai été surprise, hier soir, tu sais. Je ne savais pas que tu aimais le jazz... » dit-elle doucement.
Il aimait le jazz. Une musique afro-américaine. Lui, un soldat qui devait certainement appliquer la politique raciale d'un fou furieux.
« Il y a beaucoup de choses que tu ne sais pas sur moi. »
Elle pouvait bien le croire.
« Tu joues très bien. » assura-t-elle.
Il haussa légèrement les épaules, « J'ai reçu...une éducation très dure. Très...complète, où l'art avait une place centrale. Mes parents m'installaient devant le piano et me faisaient répéter toutes ces sonates interminables qui m'ennuyaient à mourir. Je détestais tout ça. Mais quand ils avaient le dos tourné, je jouais ce que je voulais. »
« Comme du jazz ? »
« Comme du jazz. » confirma-t-il dans un murmure.
Elle se leva et se posta derrière lui. Elle caressa sa nuque, en prenant à rebrousse-poil le tracé de son implantation capillaire. Sa nuque était fine et longue. Sa peau, fiévreuse sous sa main. Ses doigts s'enfoncèrent dans sa chevelure brune. Elle le décoiffa. Elle aimait le rendre moins parfait. Moins allemand. Et le voir, les cheveux en pétard dans son uniforme était comique.
« Tu me les diras ? Toutes ces choses que je ne sais pas sur toi ? »
Il pivota sur la banquette, pour se retrouver face à elle.
« Ma vie est compliquée en ce moment. Je suis malheureux, Isabella. »
Elle caressa son visage. « A cause de la guerre ? »
« A cause de toi. »
Ses gestes cessèrent, son petit visage se pencha sur le côté, « Qu'est-ce que j'ai fait ? »
« Tu es...la bouffée d'air que je n'attendais plus. J'étouffais. Ils...ils nous laissent beaucoup de libertés, en apparence… mais ils se méfient de nous… ils nous surveillent… Ils surveillent nos fréquentations. Ils n'aiment pas les liaisons entre Allemands et Françaises. Et toi, tu es dans ma tête, tout le temps, depuis trois mois. Tu n'en sors plus. J'ai l'impression de devenir fou. Ça n'est pas une bonne chose. »
« Tu regrettes de m'avoir rencontrée ? »
Il secoua négativement la tête, « Ce n'est pas ce que j'ai dit. C'est juste que… ça ne tombe pas au bon moment. »
« Je peux partir si tu veux. Tu n'entendras plus jamais parlé de moi. »
Elle eut un mouvement de recul mais il l'attrapa par le poignet et la ramena à lui.
« Non. Reste. Ne pars plus. S'il te plaît. »
Elle comprit alors la puissance dévastatrice de la féminité sur la faiblesse masculine. Elle baissa la tête, il leva la sienne, et leurs lèvres se rejoignirent, leurs langues se cherchèrent. Il se leva brusquement, l'embrassant toujours. Ils commencèrent à se déshabiller avec impatience, leur baiser retardait l'opération.
Elle se sentit presque honteuse de lui procurer du plaisir. Pire, d'en éprouver. Elle se coula contre lui, épuisée par le jeu dangereux qu'était l'amour. Le long de sa colonne vertébrale remontaient les battements de cœur frénétiques d'Aro, qui devinrent plus lents et réguliers quand il sombra dans le sommeil. Elle ne put s'endormir tout de suite. Elle écouta la respiration tranquille de ce jeune homme étrange. Ses petits raclements de gorge. Ses bruits de digestion. Alors c'était ça. Dormir avec un homme. Elle était terrorisée. Terrorisée par cette attraction inattendue.
Elle rêva lui. Dans ce rêve, il était légitime. Il avait frappé à la porte de son cœur et elle lui avait ouvert. Dans la réalité, il était l'ennemi. Il trouvait la porte close.
Elle émergea doucement à l'aube. Elle était encore dans ses bras, dans la position dans laquelle elle s'était endormie. Contre sa nuque, la respiration d'Aro était régulière et tranquille. Il était réveillé.
« Aro ? »
Il bougea légèrement, « Tu viens de m'appeler par mon prénom pour la première fois. » dit-il calmement.
« Et… ça te plait ? »
« Moui. Ça change de ''mon coco'', ''mon chéri'' ou ''sale Boche''. » il demeura silencieux quelques secondes, avant d'oser poser la question qui hantait ses nuits et ses jours, « Dis-moi...quand dois-tu repartir à Boulogne ? »
Pas avant longtemps...songea-t-elle.
Bella regardait fixement la fenêtre. « Je ne repars pas tout de suite. » répondit-elle d'un ton monotone. Elle perçut son petit soupir soulagé, dans son dos. D'un ton plus taquin, elle reprit, « Je peux penser à une ou deux raisons de rester à Paris, pour le moment... »
Il embrassa son épaule, « Seulement ? »
Il s'étira brièvement, puis resserra l'étreinte autour d'elle avec un petit bruit de satisfaction.
« Bientôt sept heures… Afton ne devrait pas tarder à arriver avec notre petit-déjeuner. » il soupira lourdement, « Une journée de plus…Uniforme, paperasse. La grande mascarade. »
« J'espère qu'Afton n'aura pas oublié le chocolat. »
Il pinça la graisse de sa cuisse pour la punir, « Je savais que ton amour était intéressé ! »
« Évidemment ! Qu'est-ce que tu crois, mon vieux ! »
« Mon vieux ! Je n'ai que treize ans de plus que toi. »
« T'es au bord de la décomposition. »
Il la retourna sur le dos, « Petite insolente ! »
« Sale Boche ! »
« Bouffeuse de grenouilles ! »
« Oh! »
Leurs lèvres se cherchèrent avec avidité, étouffant leurs propres rires, avant de se laisser aller à la tendresse des effleurements. Elle le repoussa avant que les choses ne deviennent trop sérieuses.
« Non. Pas le temps. La grande mascarade : uniforme, air sévère, pour toi. Petite jupe et livres pour moi. »
« Je n'ai pas d'air sévère. »
Il se leva, complètement nu, claquant la porte de la salle de bain derrière lui. L'instant d'après, l'eau coulait. Il se mit à siffloter l'air du célèbre opéra italien La traviata Libiamo ne' lieti calici, puis chantonner et enfin, brailler comme un âne sous la douche.
Libiamo, libiamo ne'lieti calici
(Buvons, buvons joyeusement le vin de ces coupes)
Che la belleza infiora.
(Que la beauté fleurisse)
E la fuggevol fuggevol ora
(Et que l'heure fugitive)
S'inebrii a voluttà.
(S'enivre de volupté.)
Libiamo ne'dolci fremiti
(Buvons dans les doux frissons)
Che suscita l'amore,
(Que suscite l'amour,)
Bella n'en croyait pas ses oreilles. Il chantait sous la douche. Elle se surprit, une fois de plus, à rire toute seule. Mais où ils l'avaient déniché, cet idiot ? En plus, c'était absolument affreux. Il chantait très mal. On aurait dit un cochon qu'on égorgeait. Elle s'étira, alanguie et il est vrai, vaguement attendrie et bien embêtée de l'être.
Elle sursauta et se redressa sur ses coudes en entendant quelqu'un tambouriner contre la cloison. La voix du bavarois retentit derrière.
« Putain, ta gueule, Wittelsbach ! Il est même pas sept heures ! »
Il se mit, alors, à insulter toute la généalogie d'Aro, en commençant par sa mère.
Aro ouvrit la porte de la salle de bain. Une serviette à la taille, il chanta encore plus fort.
Poichè quell'ochio al core
(Puisque ces yeux tout-puissants)
Omnipotente va
(Percent le cœur.)
Libiamo, amore, amore fra i calici
(Buvons ! l'amour, l'amour entre les coupes)
Più caldi baci avrà.
(Aura des baisers plus ardents.)
Bella hurlait de rire.
Le bavarois finit par se calmer de lui-même, comprenant enfin que les insultes ne le feraient pas taire. Aro était plutôt content de lui. Il accueillit Afton avec un immense sourire et une grande reconnaissance car il mourrait de faim. Après avoir mordu joyeusement dans un croissant, il retourna dans la salle de bain pour finir sa toilette. L'ordonnance s'éclipsa également.
Installée sur la banquette du boudoir, Bella crut pouvoir profiter de son petit-déjeuner calmement. Mais on frappa à la porte. Elle se figea, la tasse de café à quelques centimètres de ses lèvres.
Ne me dites pas que c'est encore le bavarois.
Soupirant, elle reposa la tasse sur la petite table basse et se redressa, « Oui ? »
Une femme entra. Elle était brune et jeune. La vingtaine, peut-être moins. Elle portait une robe grise et un tablier. Ses yeux bruns glissèrent sur Bella.
« Bonjour, Mademoiselle, je suis la femme de chambre. »
« Oh, oui, bien sûr. Entrez, je vous en prie. »
La femme de chambre acquiesça. Son regard balaya frénétiquement la pièce. Il se posa sur la sacoche en cuir, aux pieds du porte manteau. Elle commença ensuite à faire la poussière. Dans la salle de bain, le robinet coulait. L'officier sifflait joyeusement un air connu en Allemagne, Lili Marleen. La femme de chambre saisit sa chance. Elle s'approcha lentement de Bella.
« Ce sera pour ce soir. » murmura-t-elle doucement.
Bella releva brusquement la tête, interpellée. Il lui fallut quelques secondes pour comprendre.
« Ce soir ? »
« Je placerai le petit appareil photo sous les serviettes. Et le pistolet. Ne vous en servez qu'en cas d'urgence. Vous avez un coup. Un seul. Compris ? »
« Il n'y a aucun document sur son secrétaire. »
Dans la salle de bain, l'eau cessa de couler.
« Vérifiez la sacoche. Je pense que toute sa documentation y est. »
« Et si ce n'est pas le cas? Si ses papiers sont restés à son bureau ? Si il ne les a pas sur lui ? » demanda précipitamment Bella, de plus en plus paniquée.
« Il n'y a qu'un seul moyen de le savoir. Ce soir, d'accord ? Je passerai reprendre l'arme et l'appareil au petit matin. »
La porte de la salle de bain s'ouvrit brusquement. Les deux femmes sursautèrent. La femme de chambre s'éloigna rapidement de Bella. Cette dernière se saisit de sa tasse, et tâcha de paraître totalement détendue.
Aro entra dans le boudoir, tout habillé. Il salua la femme et lui offrit même son sourire.
« Je dois y aller. » déclara-t-il.
Il prit une gorgée de café pour se réveiller puis reposa la tasse sur le plateau.
« On se voit ce soir ?»
« Oh...heu...oui, bien sûr... »
« Magnifique. Afton va te déposer. Il reviendra te chercher vers, disons… dix-huit heures. Ça te va ? »
« Moui... »
« Passe une bonne journée. »
Elle sourit, malgré elle, quand il se pencha pour embrasser son front. Il se détourna, prit son porte-document et quitta la pièce. La femme de chambre sortit sans un mot de plus. Bella reposa la tasse et prit son visage dans ses mains.
« Merde... »
