Notes et avertissements de l'auteure
- Pour le confort du lecteur, les phrases en italiques correspondent à celles prononcées en allemand.
- Personnage(s) raciste(s)
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Chapitre 10
Faire ses preuves
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Il avait dû patienter trois heures. Trois heures dans ce couloir du deuxième étage. Vide, ou presque. Il y avait bien ce jeune surveillant SS, dans un coin. Aro aurait eu plus de chance de faire parler une statue. Il n'avait vu qu'un homme, tenu par deux gardes. Mâchoire déplacée, couvert d'ecchymoses, lèvre inférieure éclatée, brûlure de cigarette, vêtements déchirés. Couvert de sang.
Aro détourna le regard.
Après trois heures, le jeune surveillant SS le pria de le suivre. Aro pénétra dans le bureau en tâchant de cacher son inquiétude.
La pièce était immense et très lumineuse. Partout, des croix gammées, des aigles et le drapeau rouge. Un immense portrait d'Hitler dominait le tout.
« Hauptmann von Wittelsbach, Herr Müller » annonça le jeune soldat avant de disparaître.
Aro n'avait pas revu Caius depuis plus de cinq mois. En revanche, il avait beaucoup entendu parlé de lui. Müller s'était rendu coupable de nombreuses exactions. Son côté sadique l'avait amené à torturer des résistants à tels point qu'ils étaient morts de leurs blessures alors qu'il devait leur soutirer des informations. Il était le grand ami de Klaus Barbie, plus connu sous le nom du « Boucher de Lyon ».
Müller était assis derrière son bureau, les pieds à même le meuble, feuilles à la mains. Ses cheveux blonds clairs étaient rejetés en arrière, plaqués contre son crâne. Il était d'un blanc cadavérique. Il abordait l'uniforme noir, avec le brassard rouge à la croix gammée autour de son biceps gauche. Ses yeux bleus limpides se levèrent pour rencontrer ceux de son vieil ami. Un sourire mauvais naquit immédiatement sur ses lèvres.
« Müller »
« Wittelsbach »
La vie les avait séparé. Ni l'un ni l'autre ne s'attendait donc à de grandes effusions de tendresses. Mais là, on approchait franchement du Pôle Nord. Retirant ses pieds du bureau, Caius indiqua le fauteuil juste devant lui. Aro souffla par le nez en ôtant sa casquette. Il s'installa en silence.
Müller sortit un petit étui. Il lui proposa une cigarette. Aro refusa poliment.
« On m'a dit que tu avais arrêté les putes. » lança le blond.
« On m'a dit que tu étais toujours le même enfoiré fanatique donneur de leçon. »
Souriant, Caius alluma sa cigarette « Isabella Beaumarchais.» reprit-il, comme si Aro n'avait rien dit.
Le capitaine se raidit à l'évocation du nom de la jeune femme.
« Tu la connais bien ? »
« On se tutoie, elle et moi. » répondit vaguement le capitaine.
Caius rejeta la tête en arrière et partit dans un éclat de rire sinistre. Très vite, cependant, il arrêta la comédie et plongea de nouveau dans un silence pesant. Ses yeux arctiques étaient rivés sur son ami d'enfance.
« Qu'est-ce qu'elle représente pour toi ? »
Aro ne dirait jamais ce que Caius voulait entendre de sa part, qu'il était désespérément amoureux d'elle. Ce serait trop facile et dangereux. Il n'était pas assez naïf pour tomber dans le piège, bien qu'une colère immense bouillonnait dans sa poitrine.
Avec une moue faussement méprisante, il répondit d'un ton détaché :
« C'est une fille que je vois de temps en temps. On passe la nuit ensemble et je la ramène chez elle le matin. Nous n'avons rien en commun et elle est bête à mourir. »
Caius tira sur sa cigarette en s'appuyant sur le dossier de son siège. « J'imagine que je n'ai pas à te rappeler, Herr Hauptmann, que les relations sexuelles avec les Françaises ne sont autorisées qu'avec des professionnelles contrôlées sanitairement par nos services ? »
Le SS expira la fumée qui flotta un temps entre eux et qui ne put dissimuler la grimace de dégoût d'Aro.
« Comment va Didyme ?»
« Elle va bien. » répondit vaguement Aro
« Et Jane et Alec ? »
Aro tâcha de se contenir, mais sa colère était prête à exploser, une fois de plus.
« Bon, qu'est-ce que tu veux, Caius ? »
Le buste d'Aro s'inclina en avant, prenant appui sur ses avant-bras d'un air arrogant. Caius reposa ses pieds sur son bureau.
« Un officier a été abattu tôt ce matin. »
« Un officier ? »
« Le général Krüger. Quarante-six ans. Héros de Guerre. Il va avoir des funérailles nationales. »
Aro ne connaissait pas personnellement cet homme mais avant entendu parler de ses exploits sur le champs de bataille.
« Je suis navré de l'apprendre, mais je ne vois pas ce que je viens faire dans cette histoire. »
Caius écrasa sa cigarette dans un cendrier, « Nous savons, Aro. »
« Vous savez quoi ? »
Le blond releva la tête, « Ta complaisance à l'égard de la vermine juive. Ta complaisance à l'égard des bouffeurs de grenouilles. »
« Nous avons déjà eu cette conversation dans le passé, à l'égard de la population juive. Nous n'allons pas recommencer. Je n'estime pas que tuer des enfants ou les mettre dans des trains relèvent de mon devoir de soldat. En ce qui concerne les Français, je n'ai jamais caché ma francophilie et je crois me souvenir qu'elle vous a bien servi, dans le passé. »
« Les Juifs appartiennent à une sous-race, Aro. Nous ne faisons que purifier l'Europe. Il va falloir te faire à cette idée, et l'accepter. »
Aro eut un rire amer, « Je vois. Veux-tu que l'on parle de ce qui se passe en Pologne, mon frère ? »
Il avait bien insisté sur le dernier mot, de façon hautement ironique. Voilà des années qu'ils n'étaient plus frères.
Caius le scrutait intensément, « Tu ignores tout de ce qui se passe en Pologne. Tu crois peut-être l'imaginer, mais tu te leurres. »
« Eh bien, explique-moi, dans ce cas. »
« Le sort des Juifs ne te concerne pas. La Wehrmacht s'occupe de gagner la guerre. Les SS gagnent l'après-guerre. Ces gens ne manqueront à personne. D'ailleurs, personne ne semble s'inquiéter de leur sort, ni les Anglais, ni les Américains. Quant aux gaulois arrogants que tu aimes tant, le Führer les tolère, tout au plus. La France a été détruite militairement parlant il y a quatre ans. Maintenant, nous allons détruire toute sa culture. »
Aro fut piqué à vif, « Qu'est-ce que c'est censé vouloir dire ? »
« La France prend trop de place en Europe. Sa culture prend trop de place. Pour construire une Europe Allemande, la France doit être anéantie. Complètement et définitivement. Il ne doit rien rester. Mais là n'est pas la question, mon frère.Tu fais ton travail avec beaucoup trop de modération. Nous ne sommes pas stupides, nous savons que tu ne cautionnes pas tout.»
Aro ne laissa rien paraître de sa colère. Cet interrogatoire prenait une tournure qui ne lui plaisait pas du tout.
« Ma loyauté envers mon pays est intacte. »
Caius le regardait fixement. Ses yeux aciers semblaient vouloir transpercer son âme. « Qu'en est-il de ta loyauté envers ton Führer ? »
La mâchoire d'Aro se contracta sous la colère, « J'ai prêté serment. »
« Oui, en effet. Tu as prêté serment. Alors, tu vas m'écouter attentivement, Aro. Je vais te donner une chance de prouver ta loyauté. Un officier a été tué. Tu sais ce que cela signifie ? »
« Tu veux que j'exécute des prisonniers ? »
« Non. Tu vas les choisir. Je veux une liste de cent cinquante prisonniers français sur mon bureau, avant midi. Privilégie les communistes. »
Aro n'en croyait pas ses oreilles, « Cent cinquante ? As-tu perdu la raison ? »
« Un général a été tué. » lui rappela froidement Müller.
Le capitaine l'observa. Il se leva brusquement, dominant le SS de sa hauteur. Un rire condescendant franchit ses lèvres, « Va te faire foutre, Müller, toi et ta horde de dégénérés. Je suis dans le renseignement. Les exécutions de masse, c'est ta spécialité. »
Insulter Müller et ses SS n'était sans doute pas une très bonne idée. Mais il n'avait pas pu contenir plus longtemps sa haine et son indignation. Cent cinquante civils pour un Allemand de tué. C'était de la folie. Jamais il ne s'abaisserait à une telle pratique.
Aro claqua des talons et remit sa casquette. Il se détourna à grands pas.
La chaise du bureau grinça sur le parquet tandis que Caius se levait à son tour.
« Si tu tiens à ta petite pute, tu le feras. »
Main à la poignée de la porte, Aro s'arrêta brusquement.
« Je ne suis pas stupide, je sais ce qu'elle représente pour toi, mon frère. Je connais son adresse. Je viendrai la cueillir personnellement. Je l'interrogerai. Quand elle m'aura dit tout ce que je voulais entendre, je te la rendrai. » Aro se retourna vers Caius, « Morceau par morceau.»
Le regard de Müller était semblable à celui d'une vipère. Son sourire présomptueux était glacial. Le corps tendu comme un arc, Aro serra les poings. Il ne pouvait rien contre lui. Caius était d'un rang bien supérieur au sien, et il avait le soutien d'Hitler. Aro n'était qu'un bon petit soldat obéissant aux ordres.
« Tu ne toucheras pas à un seul de ses cheveux. » répondit Aro. Son ton était glacial. Résigné. Sa voix, éteinte. « Je ferais ce que tu attends de moi. »
Le sourire de Caius s'agrandit, « Bien sûr que tu le feras. D'ailleurs...ce n'est pas tout...Assis-toi. Cette conversation n'est pas terminée. »
oOo
Afton vint la chercher chez Rosie vers dix-huit heures, comme prévu.
Sachant ce qui l'attendait ce soir, Bella se rendit au Majestic, anxieuse.
Il était déjà là.
Assis sur la banquette, face à la cheminée. Vautré, serait un terme plus approprié. Sa vareuse grise avait été jeté dans un coin. Les trois premiers boutons de sa chemise blanche étaient ouverts, laissant deviner la peau pâle de sa poitrine. Il avait gardé ses bottes et ses bretelles. Ses cheveux étaient en bataille.
En s'adossant contre le dossier de la banquette, Bella sentit que quelque chose n'allait pas. Il demeurait immobile et silencieux. Le feu crépitait joyeusement devant eux, répandant une chaleur réconfortante dans la pièce. Malgré ça, l'atmosphère était lugubre. L'odeur de l'alcool lui arriva aux narines. Elle plissa le nez.
« Aro… ? »
Il soupira lourdement en sortant son étui à cigarettes. Il en alluma rapidement une. Il fuma pensivement en regardant les flammes danser devant lui.
« Il y a eu un attentat ce matin… un officier a été abattu. »
Ses yeux bleus étaient mi-clos. Son expression, indéchiffrable.
Bella déglutit difficilement, « Oui. Je sais... »
« J'ai été convoqué par Müller. »
Le corps de Bella pivota violemment dans sa direction. Son cœur battait à se rompre dans sa poitrine. Un frisson de terreur la traversa à l'évocation de ce nom. Müller était un fou furieux. Aveuglé par son fanatisme, il commettait nombre de crimes au nom de son Führer. Il avait la réputation de faire parler tous les résistants, même les plus coriaces.
« Qu'est-ce qu'il te voulait ? »
Il tira sur sa cigarette, son expression était grave, « Il voulait une liste. »
Elle fronça les sourcils, « Une liste ? Une liste de quoi ? »
« De noms de prisonniers a exécuter en représailles. Il en exigeait cent cinquante. Des civils. »
La choc la laissa muette de terreur. Cent cinquante français pour un allemand. Elle connaissait la politique des otages, bien sûr. Généralement, c'était dix Français pour un soldat allemand. Cinquante pour un gradé. Plus le poisson était gros, plus le nombre d'otages augmentait. Elle évitait de trop y penser. La culpabilité était un frein à l'action.
« Qu'as-tu fait ? »
« Je lui ai dit d'aller se faire foutre. Je suis un gars du renseignement, pas de la police. Il m'a répondu que je devais faire mes preuves. » il eut un rire amer, « Alors je suis allé voir le préfet, je lui ai demandé de faire une liste et de me la donner. Ensuite je l'ai remise à Müller. Cent cinquante personnes, tu te rends compte ? J'ai consulté les noms. L'un des otages était plus jeune que toi. Seize ans. »
« Il veut que tu fasses tes preuves ? Comment ça ? »
Aro observa un moment les ronds de fumée bleue monter au plafond.
« Il m'a dit que je faisais mon devoir avec trop de modération. Il veut des preuves de ma fidélité. »
Bella pressa ses lèvres l'une contre l'autre. Alors voilà qu'ils se soupçonnaient entre eux, à présent.
« Tu n'as qu'à rentrer dans son bureau et faire le salut nazi, il sera content. »
« Je préférai mourir que de faire ce salut de merde. »
Son aveu eut le même effet qu'une douche froide. Un instant, elle lui en voulut. Elle lui en voulut d'avoir des principes. Des remords. D'être trop humain. Oui, tout aurait été tellement plus simple s'il avait été un immonde connard sans scrupules.
Elle resta, interdite et silencieuse. Il n'y avait rien à dire. Rien à ajouter.
Aro aspira une bouffée de tabac. Il souffla la fumée. Son regard était perdu dans les flammes.
« Tu sais, j'ai conscience de ma situation. J'ai toujours pensé que tout ça dépassait le débat existentiel du bien et du mal, que c'était la guerre, qu'il n'y avait pas de bons ou de mauvais hommes. Juste des gens, qui se battaient. J'avais tort. Caius est un immonde connard et je souhaiterais avoir une occasion pour l'étrangler de mes propres mains. Quant à notre Führer bien-aimé, il nous faudrait quelqu'un d'assez courageux pour le tuer aussi. Ce serait un précieux service rendu à toute l'Humanité. »
Sa respiration de bloqua. Ses poumons étaient en feu. Elle chercha sa main et la serra un peu fort. « Seigneur, ne dis pas ça. Tu es ivre. »
Il n'avait pas l'air d'être ivre plus que ça. Et si elle partageait ses opinions, elle ne pouvait s'empêcher d'avoir peur. De telles paroles pouvaient perdre un homme.
« Nous avons perdu la guerre, Isabella. Sans doute faut-il que nous la perdions... » il hésita, « Qu'Hitler la perde...pas le peuple allemand. »
« Mais le peuple a voté pour Hitler. »
« La faim mène à faire des choses idiotes. Le désespoir dédaigne les larmes. Il n'a que les cris. »
Bella se tortilla sur son siège, « Beaucoup de personnes sont mortes parce que le peuple allemand a commis une erreur de jugement. »
« Ce n'était pas une erreur de jugement. Hitler n'a jamais caché ce qu'il était. Je ne cherche pas des excuses. Tu sais, le peuple allemand sait ce que vous ressentez. Nous avons subi la même chose quand votre Führer est arrivé et a envahi notre pays. »
Le front de Bella se rida, « Notre Führer ? »
« Napoléon. » précisa-t-il écrasant sa cigarette dans le cendrier, « L'Allemagne a été occupé neuf ans, Isabella. Bonaparte était vu comme l'Antéchrist. Nous occupons la France depuis quatre ans seulement. »
C'était déjà trop à ses yeux. Elle lâcha brusquement sa main, comme si elle avait été brûlé.
« Napoléon était un monstre, Hitler est le diable incarné. »
« Il l'est. Pour un officier allemand tué, cent cinquante otages sont abattus. Jamais Napoléon ne se serait permis une telle chose en Prusse. La politique des otages est vouée à l'échec. C'est un cercle vicieux, les attentats impliquent des fusillades de civils en représailles, les fusillades stimulent les attentats. »
« Pourquoi ce chiffre est tellement...disproportionné... ?»
Aro se saisit de son verre de whisky et le vida cul sec, « Pour Hitler, la vie allemande a plus de valeur. Mais sa méthode ne mène a rien, comme je l'ai dit. Elle ne fait qu'attiser les ressentiments de la population. Ressentiments envers les Allemands, et ressentiments envers les terroristes qui commettent les attentats. Les Français sont trop individualistes pour accepter une punition collective. Ça ne marche pas. Nous ne sommes pas en Pologne. »
Bella tiqua à ces mots, « En Pologne ? Que se passe-t-il en Pologne ? »
L'homme se figea. Un froncement de sourcils vint obscurcir son visage, « Rien, ma petite âme. Rien. »
« Est-ce que...cela a un rapport… avec les Juifs ? »
La mâchoire de l'homme se crispa d'un coup. Il détourna le regard, honteux « Quand ce ne sont pas les Juifs, c'est les Bolcheviks. Les Tziganes, les opposants politiques, les artistes, les handicapés ou les homosexuels. »
Elle leva son petit visage interrogateur dans sa direction, « Qu'arrivent-ils à tous ces gens...Sont-ils...tués ? »
« Pire que cela. »
« Pire ? »
Aro se maudit silencieusement. Quelques mèches brunes tombaient devant ses yeux. Passant une main dans ses cheveux, il se recoiffa en soufflant.
« Les soldats de la Wehrmacht sont censés...agir au nom de l'Allemagne...contrairement aux SS. Mais les soldats allemands sont...imprégnés de propagande. Ils ne savent plus réfléchir par eux-mêmes...Ils obéissent, un point c'est tout… Ils obéissent à des ordres criminels et se rendent complices d'une chose qui les dépasse...Les SS ont déshonoré la Wehrmacht. Nos valeurs, notre honneur. Piétinés. Réduits à néant. Kaput. Et maintenant, le monde entier nous hait. Le monde entier fait l'amalgame entre ces enragés, et nous. A présent, l'uniforme de la Wehrmacht fait aussi peur que l'uniforme SS. »
« Vous les Allemands, vous avez un tel respect pour la force. » soupira Bella.
« C'est facile d'obéir à un chef...encore plus quand il est charismatique et sait jouer avec les mots. Je dois avouer qu'il y a une rigueur dans l'armée, qui me plaît.J'y trouve mon goût pour l'ordre...Mais tout ce qui se passe là-bas…même ici… je n'ai pas signé pour ça...Si seulement j'avais su. »
« Si tu avais su quoi ? »
« Une partie de l'armée sait ce qui se passe là-bas. Certains prétendent ne pas savoir, ou disent que ce ne sont que des rumeurs. Mais ils connaissent l'existence des camps. Je n'ai pas les détails de ce qui se passe en Pologne…mais ce n'est pas difficile à deviner... »
Bella demeura interdite quelques secondes, « Des camps...de travail ? Oui, il y a des rumeurs de camps de travail à l'Est... »
« Ce ne sont pas des camps de travail, Isabella. »
« Qu'est-ce que c'est alors ? »
Il ne répondit jamais à sa question. Son visage se brisa en milliers de morceaux. Il se redressa sur son siège, prit son visage dans ses mains. Il avait honte d'être aussi lâche.
Aro von Wittelsbach avait toujours aimé les situations simples, qui le rassuraient sur son manque de confiance en lui. Puis la guerre était arrivée, et avait tout chamboulée. A présent, il appartenait à cette génération sacrifiée. Celle qui se battait pour ce fou, qui appliquait sa politique raciale. Il était comme tous les autres. Il obéissait toujours. Alors, il avait commencé à classer les choses en deux catégories : D'accord et pas d'accord. Une méthode simple et efficace qui l'empêchait de se perdre. L'équivalent, un peu grossier de : est-ce juste ou pas ? Éthique ou non ? Bon ou mauvais ?
D'accord pour le tabac et l'alcool. Il avait toujours pensé que l'un des deux finiraient par le tuer, un jour. Puis la guerre avait été déclaré et il risquait sa vie tous les jours, depuis. Le simple fait de sortir seul dans les rues de la capitale était risqué.
D'accord pour les filles. Il avait un cœur d'artichaut. Un joli minois, un sourire doux et il rendait les armes. Aucun drapeau d'alerte ne s'était jamais levé dans son esprit. Pourtant, l'amour était dangereux : maladies, filles vénales. Mais il cédait à chaque fois.
D'accord pour Isabella Beaumarchais. Mille d'accords pour elle. Elle était arrivée, avec son visage tendre, ses lèvres tentatrices, ses mots doux et soudain, il devenait allergique à toutes les autres femmes. Une drôle de maladie coulait dans son sang, à présent : la monogamie. Un nom bien aride pour le tourment sentimental qui gonflait le cœur et tordait les boyaux : l'Amour avec un grand « A ». A bien y réfléchir, la situation était hautement ironique. Il avait fallu une guerre mondiale pour qu'il trouve l'amour de sa vie. Elle n'était même pas allemande. Elle était plus jeune. Plus petite mais plus courageuse que lui. Plus têtue aussi.
Pourquoi elle ? Bonne question. Il n'avait pas la réponse. Il avait côtoyé nombre de femmes, certaines étaient plus belles qu'elle. Mais il y avait quelque chose, chez elle, qui l'émouvait toujours. Elle ne riait pas comme une folle, ne s'accrochait pas à son cou pour le bécoter, profitait de sa prodigalité avec une réticence manifeste, s'exprimait calmement et bien, se montrait presque timide en lui tendant ses lèvres, comme si elle n'était pas digne de recevoir ses baisers. Elle était pratiquement toujours grave. Voilà, c'était ça : il ne s'expliquait pas sur le fond de cette tristesse qui semblait la ronger de l'intérieur.
D'accord pour Didyme. Sa tendre sœur qu'il n'arrivait pas à protéger et qu'il avait déçu en s'engageant dans l'armée. Celle qui avait été son âme-sœur pendant de longues années, avant qu'elle ne devienne l'âme-sœur d'un autre homme et lui, d'une autre femme.
D'accord pour Marcus, qui était un homme sincèrement bon et droit et qui avait été propulsé, malgré lui, dans cette guerre absurde. Tout comme lui. D'accord pour le couple formidable qu'il formait avec sa sœur. Aro avait longtemps été jaloux d'eux. De la facilité et de la simplicité qui se dégageaient de leur relation. D'accord pour sa nièce et son neveu, Jane et Alec, dont il était tellement fier.
D'accord aussi pour Frau Elena, sa gouvernante, qui lui avait servi de mère. Il devenait doux et tendre quand il parlait d'elle. Sa voix changeait, se teintait de pudeur. Son souvenir ravivait dans le regard du jeune homme un reflet annonciateur de larmes. Quand l'eau apparaissait au coin de sa paupière, un revers de main envoyait tout voler. Un homme, ça ne pleurs pas, répétait son père. Cet enseignement ridicule était resté en lui. Il avait peur de manquer de virilité en se laissant aller à sa tristesse. Et il était absolument hors de question qu'il manque de virilité devant Isabella.
Pas d'accord pour la rigidité de son éducation, les préceptes imbéciles de sa caste, et pour la froideur de ses parents. Pas d'accord pour les coups soi-disant formateurs et la cruauté de son père dont le souvenir faisait naître une grimace de dégoût et une lueur de colère dans son regard bleu. Pas d'accord, non plus, pour le silence de sa mère et pour son indifférence face à la souffrance de sa progéniture.
Pas d'accord pour ce qu'Hitler avait fait de l'Allemagne. Pas d'accord pour l'embrigadement, la propagande, le racisme, l'antisémitisme, la guerre. Pas d'accord pour ce qu'il soupçonnait, même si le parti nazi cachait beaucoup. Pas d'accord pour la peur qu'inspirait l'uniforme de la Wehrmacht.
Pas d'accord pour sa propre lâcheté. Pour son refus d'aller se faire tuer bêtement sur le front de l'Est. Pour avoir accepté l'inimaginable et avoir saisi la main rouge de sang qu'on lui tendait. Pas d'accord pour rester ici, à boire, à ruminer sa colère, sans rien faire pour contester.
Bella, elle, avait la gorge serrée, mais combattait cette émotion. Elle se blindait, comme un cuirassé. Pas question de faiblir. De s'attacher. Pourtant, elle se reconnaissait en lui. Tant de ressemblances, de résonances entre leurs deux destins, en plus de la frapper, la rendait mal à l'aise. Si elle n'avait pas subi la cruauté de ses parents, elle reconnaissait ce sentiment d'abandon. Être livrée, seule, sans personne. Être orphelin.
Il l'avait interrogé un jour sur sa diction élégante, surprenante, pour une fille avait arrêté l'école. Elle s'en était sortie en mettant tout sur le compte de ses lectures personnelles et de son travail de libraire. Mais les livres ne lui avaient pas tout appris. C'était à son contact qu'elle apprenait le plus.
Elle l'avait écouté quand, un soir, il avait évoqué l'histoire complexe de son pays, en remontant à la conquête napoléonienne. Bella avait absorbé chacune de ses connaissances. Aro se plaisait à l'éduquer en douceur. Il lui avait parlé de la musique allemande, des grands compositeurs. Il avait fait le rapprochement avec la philosophie française. Il disait que les Français étaient autant attachés aux Lumières, que les Allemands à la musique. Bella avait évoqué brièvement le talent de Victor Hugo et l'amour qu'elle avait pour Jules Verne. De personne, elle n'avait été aussi proche intellectuellement. C'était presque spirituel. Pourtant, même si elle se considérait comme quelqu'un de cultivé, elle était très vite dépassée par les connaissances infinies de l'homme.
« J'ai eu deux choix. » laissa-t-il échapper, légèrement rageur « Partir pour l'Est ou rester ici, à Paris. Le prix à payer en cas de refus était lourd. Mais j'ai accepté. Est-ce faire preuve d'égoïsme que de vouloir vivre ? La vie humaine a si peu d'importance de nos jours !Tu peux être vivant le matin, et mourir d'une balle dans le dos pendant la journée. Tout ça n'a aucun sens ! M'accrocher à la vie n'est pas anormal. »
Il souffla brusquement pour se calmer. Son corps pivota dans sa direction. Il se saisit de sa main et la serra pour s'excuser, « Je pars en mission demain matin. Pour deux semaines. »
Elle sentit le monde se dérober sous elle et émotion nouvelle la saisir. L'angoisse.
« Tu pars en Allemagne ? »
« Je reste en France. Je vais faire mon boulot de brave petit soldat. Ils vont arriver, Isabella, tu le sais aussi bien que moi. Et nous ne sommes pas prêts. »
Ils. Les Alliés.
Le feu était devenu braises. C'est à peine s'il la voyait. Le visage de Bella était grave et pensif. Elle attendit. Au bout d'un moment, détachant chaque mot comme pour lui indiquer qu'elle avait toute sa confiance, qu'elle était à lui autant qu'il était à elle et qu'ils ne pouvaient se faire volontairement mal, il dit :
« Pardonne-moi, ma petite âme. Pardonne-moi, s'il te plait, d'être ce que je suis. Je suis un lâche, je ne peux pas être aussi un parjure. J'ai prêté serment, pas seulement à Hitler, mais à l'Allemagne. A mon pays. Mon sang. Je dois faire tout ce que je peux pour les aider. Ce sont de jeunes garçons, qui sont à peine plus vieux que toi. Des Allemands, tout comme moi. Je ne peux pas leur demander de se tenir là, face à la mer, à attendre les Américains et les Anglais, poitrine offerte en attendant la mort. La vie, c'est précieux. Ils ont le droit de la défendre, eux aussi. Ce ne sont pas de mauvais gars, tu sais. Ils sont là, parce qu'on leur a demandé... »
Le cœur de Bella battait douloureusement dans sa poitrine. Elle se sentait désolée pour lui. Et elle lui pardonna. Elle lui pardonna tout. Tout ce qu'il était, tout ce qu'il avait fait, et tout ce qu'il s'apprêtait à faire. Elle n'arrivait pas à lui en vouloir. Elle faisait la même chose pour son propre pays. Silencieusement, elle priait pour qu'un jour, lui aussi, trouve la bonté de lui pardonner ses mensonges et ses non-dits. Ils devaient faire leurs preuves. Le devoir avant tout. L'amour attendra.
Elle se rapprocha de lui, aimantée par la chaleur qu'il dégageait, par le mélange de douceur et de douleur dans sa voix. La détresse, le malheur, l'attiraient. Elle se reconnaissait en eux. Elle leva ses petites mains à son visage, le tirant vers elle. Ses jambes s'entremêlèrent aux siennes.
« Aime-moi. » chuchota-t-elle contre ses lèvres.
« Ici ? » demanda-t-il, hésitant, « Maintenant ? »
La pendule sonna, indiquant le changement d'heure.
Elle pressa avec frénésie ses lèvres contre son front, ses joues, ses tempes, ses paupières et enfin, ses lèvres.
« Aime-moi » répéta-t-elle avec plus d'ardeur.
Elle prit sa main, la posa contre son ventre qui se creusa de désir en réponse. Il hésitait toujours, cherchant son visage dans la pénombre. Cherchant ses yeux chocolats, ses cheveux bruns, qui semblaient appartenir à la nuit.
« Aux ordres, soldat. »
Il l'allongea sur la banquette et ils disparurent ensemble dans les profondeurs de la nuit. Bella l'étreignit de toutes les manières possibles et imaginables. Elle ferma les yeux pour mieux s'abandonner à cette vague qui la submergeait, et la poussait irrésistiblement vers lui. Il semblait désespéré, ce soir-là. Complètement hors de contrôle. Elle frémissait sous ses baisers avides. Mentalement, elle se rappelait l'avertissement de Rosie.
Ne tombe pas amoureuse. Ne tombe pas amoureuse. Ne tombe pas amoureuse.
Aro enfouissait ses mains dans l'épaisseur de ses longs cheveux. Il se rendait malade à respirer l'odeur de jasmin qui se dégageait de son corps. Il chercha, en vain, le fil invisible qui reliait leurs cœurs. Il ne pouvait plus se détacher d'elle. Il y avait forcément un endroit qui faisait aimant. Qui les attachait l'un à l'autre.
Quand ils eurent finis de s'aimer, il la porta au lit. Toutes ces confidences les laissèrent songeurs. Rêveurs. Leurs corps alternaient entre les moments de grâce délicats, où les murmures les menaient au bords de révélations sentimentales, et des étreintes proche d'une brutalité animale, qui allumait une flamme dans leurs cœurs : leurs lèvres se mordaient, leurs mains se griffaient. Ils se faisaient la guerre. Il n'y avait jamais de vainqueur. C'était un combat dont ils ressortaient épuisés, comblés, et vaguement rancuniers l'un envers l'autre de s'être donnés tant de plaisir avec tant de hargne.
Il s'endormit contre son cœur, entre vingt-trois heures et minuit. Elle le repoussa gentiment. Il ne se réveilla pas, mais émit un gémissement contrarié.
Elle attendit son heure, anxieuse.
Minuit sonna.
Bella prit le temps d'écouter sa respiration, calme et régulière. Quand elle eut la confirmation qu'il dormait profondément, elle écarta les couvertures et balança ses jambes hors du lit. Quelques seconde furent nécessaires pour trouver de quoi se couvrir. Elle trouva la chemise d'Aro et l'enfila avec hâte. Une dernière fois, elle se retourna pour écouter sa respiration.
Elle glissa ensuite discrètement dans le salon. Elle connaissait autant cet appartement que celui de Rosie à présent. Elle s'approcha lentement de la commode. Une petite pile de serviettes blanches l'attendait patiemment. Entre la quatrième et la cinquième serviette se trouvait, comme prévu, le petit appareil Minox avec une lampe de poche.
Elle alluma la lampe, qui dégageait assez de lumière pour opérer. A sa gauche, sous le porte manteau, la fameuse sacoche d'Aro. Elle prit une profonde inspiration avant de s'en saisir.
Dans la sacoche, un dossier. Il contenait une vingtaine de pages avec beaucoup de chiffres. Deux de ces pages étaient manuscrites, de la main d'Aro en personne. Une carte des côtes du Pas-de-Calais, avec des gros points rouges qu'elle interpréta comme des installations militaires. Et enfin, des clichés de ces mêmes installations.
Le temps comptait. Bella prit le petit appareil photo. Elle ne pourrait pas tout photographier. La peur décuplait son audace. Il fallait agir méthodiquement et posément. La carte fut prise en photo, de même que les installations militaires. Deux secondes entre chaque clichés. Bella tourna la tête vers la chambre, nerveuse. Elle ne pouvait pas rester trop longtemps. Que faire s'il se réveillait et ne la trouvait pas à ses côtés ? Bella se pressa. Elle replaça le dossier dans la sacoche et se leva pour la remettre sous le porte manteau. L'appareil photo fut rangé sous la pile de serviettes avec une infinie précaution.
Bella prit le temps d'éteindre la petite lampe avant de gagner la chambre. Elle se déshabilla avant de se glisser aux côtés du jeune homme qui avait profité de son absence pour occuper les trois quart du lit.
Je ne pourrais jamais m'endormir, pensa-t-elle.
La minute suivante, le sommeil la gagna. Elle se réveilla en même temps que lui. Dehors, les véhicules allemands circulaient déjà. Le soupir d'Aro résonna entre eux alors qu'il s'étirait. Ses os craquèrent. Il observa le plafond, le regard vide. C'était le grand jour. Celui du départ. Un autre soupir s'échappa de ses lèvres.
Bella, elle, se sentait vaguement honteuse de l'avoir trompé comme ça. Elle s'appliqua à se faire pardonner en l'embrassant longuement.
« Allons, va. » murmura-t-elle contre ses lèvres, « Va faire ce que tu peux pour sauver tes petits gars. Sois prudent, et reviens-moi. »
oOo
Saint-Malo, France
Saint-Malo était la citadelle du bout du continent, le « point fort » allemand, sur la côte bretonne. L'eau cernait la cité de toutes parts.
Partout, en ville, on chuchotait que les Allemands avaient rénové deux kilomètres de galeries souterraines, sous les murailles. On racontait également qu'un millier de soldats ce tenait là, face à la mer, prêts à mourir. Ou cinq mille. Peut-être plus.
Aro von Wittelsbach descendit de la voiture. Son pied était à peine sur le sol qu'un grand homme s'avança vers lui et l'enlaça.
« Aro ! »
« Marcus. »
Marcus était son aîné de trois ans, et pouvait se vanter d'être le plus jeune général de l'armée de terre dans la Wehrmacht. Mais l'homme était modeste. Il était, d'ailleurs, tout le contraire de son cadet. Une personne que beaucoup qualifiait d'austère, mais qui était simple. Il ne buvait pas. Il ne fumait pas. Il mangeait à peine, et sans plaisir. Incorruptible, disait-on. Mais quelqu'un de bien, au final.
Les deux hommes échangèrent quelques nouvelles puis Marcus l'invita à le suivre. Il lui fit visiter la kommandantur, le reste de la ville, les maigres lignes de défenses. Enfin, ils se postèrent sur les murailles médiévales, face à la mer.
« Comment ça se présente ? » demanda Aro, jumelles en mains.
« Mal. » répondit son ami, « J'ai trois mille hommes en poste ici, mais je n'ai pas assez d'armes et je n'ai aucun soutien aérien. Nous ne sommes pas prêts. Si les Anglais attaquent demain, nous allons nous faire massacrer. »
Aro lui tendit les jumelles et sortit un petit bloc note. Il commença à gribouiller.
« Il vous faut de nouvelles lignes de défenses, des nouvelles conduites, de nouvelles issues de secours. » déclara le jeune capitaine, il referma brutalement son petit bloc-note et le rangea dans la poche interne de son manteau, « Je vais faire de la ville un labyrinthe d'une ahurissante complexité. »
« Cela suffira-t-il? »
« Non. Mais c'est tout ce que je peux faire. »
« Ils vont attaquer par les airs. Qu'est-ce que je vais faire de tous les civils ? »
« Il faudra les évacuer le moment venu. »
Marcus eut un rire amer, « Bon sang, Aro, tu ne connais pas ces gens. Dans l'armée, on a un proverbe pour les désigner '' Ils sont Malouins d'abord, Bretons peut-être, Français s'il en reste''. Ils préféreront couler avec le navire que de tout quitter. »
Aro le regarda, « Alors il y aura des centaines de morts. »
Son ami souffla lourdement en admirant la mer. D'un geste nerveux, il souleva le devant de sa casquette et se frotta le front.
« Nous ne devrions pas être ici... »
Le capitaine ne dit rien. Ils avaient la même opinion sur la guerre.
Marcus se retourna vers celui qu'il considérait comme son frère, « Comment avons-nous pu être aussi crédules, Aro ? Nous allons mourir là, loin de chez nous. Et tout ça pour quoi ? Je n'ai pas eu de permission depuis un an. Je ne sais même pas si Didyme va bien. Je ne reçois plus ses lettres depuis trois semaines mais je sais qu'il y a de nombreux bombardements là-bas. Même en Sarre...J'imagine le pire. Et mes enfants, bon Dieu... »
Aro saisit les épaules de son ami, « Didyme va bien. Tu la connais, elle est très débrouillarde. Elle est en sécurité, quelques part, avec vos enfants. Ne t'inquiète pas pour ça. Inquiète-toi plutôt de ce qui se passe outre-Manche, de ce qu'ils nous préparent. Contente-toi de rester en vie, et de lui revenir, mon frère.»
Marcus n'avait jamais été le plus optimiste du trio. Bien au contraire. Mais il était naturellement calme et doux, malgré cette austérité d'apparence. C'était Aro qui avait cette joie de vivre inépuisable, et cet optimisme à toute épreuve. Didyme était comme lui. Elle voyait la beauté partout. Elle s'amusait de tout. Marcus n'avait jamais compris ce qu'elle lui trouvait. Ils étaient des opposés. Malgré-tout, ils étaient des âmes-sœurs.
Le général hocha la tête en soupirant, « Tu as raison... »
Le soir venu, les deux hommes se retrouvèrent autour d'un dîner à la kommandantur. Un festin, par rapport à l'ordinaire des Français. Ils s'exprimaient beaucoup. Et sur tout. Pas de tabou entre eux. Comme à son habitude, Marcus dîna légèrement et bu avec modération. Il toucha à peine à sa coupe de champagne. Tout le contraire de son jeune ami qui était déjà à son troisième verre mais qui malgré l'alcool, devenait plus calme et plus sérieux.
« J'ai quelque chose à te montrer. » dit Aro.
Il se leva et revint rapidement avec un dossier qu'il tendit à son frère en se rasseyant.
« Qu'est-ce que c'est ? »
Aro porta son verre à ses lèvres « Regarde. »
Confus, Marcus obéit. Il y avait une petite dizaines de pages. Plus il avançait dans sa lecture, plus son visage se fermait. Aro observait ses changements d'expression avec attention.
Arrivé à la moitié du dossier, le général releva la tête vers son cadet.
« Bon Dieu, Aro...qu'est-ce que ça veut dire ? »
« Ils ont appelé ça ''la solution finale''. »
Marcus posa précipitamment le dossier sur la table, brûlé par toutes les révélations qu'il contenait.
« Regarde à la fin du dossier. Il y a des photos. »
Le général s'exécuta. Les photos étaient horribles. Des centaines de corps empilés, dans des fosses communes. Des hommes rasés, en pyjama rayés ou nus, terriblement amaigris. Marcus eut la nausée et referma le tout.
« Comment as-tu eu tout ça, Aro ? C'est top secret. »
Le capitaine eut un sourire narquois, « C'est mon travail de collecter des informations. Il n'y a pas un général de l'armée qui a vu ce que tu viens de voir, Marcus. »
A la grande consternation de son ami, le général se saisit de sa coupe de champagne et la vida cul sec.
« Que vas-tu faire de tout ça ? »
Le capitaine le regardait calmement, « Je vais le donner aux Américains, bien sûr. »
« C'est de la haute trahison ! »
Aro se redressa brusquement dans sa chaise, ses yeux arctiques lançaient des éclairs. « Il y a, dans ce dossier, assez d'informations pour condamner Caius à mort. Il est derrière la Rafle du Vel d'Hiv qui a vu la déportation de 13 000 Juifs dont 4 000 enfants qui ne reviendront jamais de Pologne. »
« Pourquoi fais-tu ça ? »
« Caius a menacé la mauvaise personne. S'il croit que je vais me laisser faire, c'est bien mal me connaître. »
« Il t'a menacé ? »
« Il a menacé la femme que j'aime, ça revient au même. »
« Attends une seconde, je ne comprends pas, tu- »
« Marcus. » l'interrompit brusquement Aro, « Caius est un monstre qui s'est rendu coupable de nombreuses exactions. Il ne reste plus rien de l'enfant que tu as connu dans le passé. Il ne vit que pour le Reich, à présent. »
Marcus inspira profondément par le nez. Il lui retendit le dossier, l'air grave.
« Tu es quelqu'un de passionné, Aro. Et de profondément imprudent. Ta petite vengeance ne prendra effet que si nous perdons la guerre. »
« Nous perdons la guerre. »
Le général leva une main pour le faire taire, « Laisse-moi finir. Si Caius apprend que tu as passé ces informations à l'ennemi…Tu seras exécuté, Aro. Es-tu prêt à risquer ta carrière, ta vie, pour cette fille ? »
« Serais-tu prêt à risquer ta vie pour Didyme ? »
« Bien sûr ! »
« Alors ta question n'a pas de sens. Je vais envoyer ce dossier aux Américains. Le monde doit savoir ce qui se passe vraiment en Pologne. »
« Mais ce n'est pas comparable, Aro. Je suis mariée à Didyme. J'ai juré de la protéger et de l'aimer jusqu'à la mort. Je te connais bien. Tu penses être amoureux aujourd'hui. Demain, tu trouveras une fille plus belle et tu la laisseras. »
« Ça n'arrivera pas. »
« Aro... »
« Je l'aime. Je l'aime vraiment. Et à cause d'Hitler, je ne peux pas passer devant le curé pour lui jurer fidélité jusqu'à la mort. Mais ça ne rend pas mes sentiments moins importants que les tiens. Quand la guerre sera finie, je l'épouserai. »
Son ami céda dans un soupir. Il resta de longues secondes silencieux, les yeux rivés sur la table. Il ébaucha un sourire.
« Comment s'appelle-t-elle ? »
« Isabella. »
Marcus releva les yeux vers son frère. « J'espère qu'elle en vaut la peine. Ne joue pas au héros, Aro. Nous ne sommes pas dans les romans de cape et d'épée que tu affectionnes tant. Dans cette guerre, les héros meurent.»
Aro éclata de rire. Il prit son verre et trinqua à la santé de son frère. « Sois tranquillement. Je suis tout, sauf un héros. Et je n'ai pas l'intention de mourir pour Hitler. »
oOo
Une semaine plus tard, Brest, France
Face au capitaine Aro von Wittelsbach, se tenait un homme brisé : un certain Sam Uley, qui avait vécu de nombreuses heures d'interrogatoire. Le capitaine ne s'était pas chargé de cette basse besogne. Il se réservait seulement la fin.
L'homme s'était révélé courageux. Pour son malheur, Aro éprouvait un peu de compassion. Du respect, pour tant de bravoure.
Sam Uley avait été arrêté en plein acte de sabotage. Ce qui avait éveillé la curiosité d'Aro, était que l'homme était originaire de Boulogne-sur-mer, et que sa présence à Brest était plus que suspecte. Le capitaine de l'Abwehr était persuadé qu'il faisait parti d'un réseau plus large à l'échelle de la France. L'interrogatoire n'avait rien donné. Mais Wittelsbach allait lui faire cracher le morceau. Le fruit était mûr.
Le terroriste fut installé sur une chaise. Aro demanda à ce qu'on les laisse seuls. Un bureau gris les séparaient. Ils se jaugeaient en silence.
L'homme avait les mains en sang. Son visage était ravagé, mais exprimait tout de même une sorte de résignation.
Aro ne frappait jamais les prisonniers. Mais il possédait une voix naturellement douce et chaude. Il en usait et en abusait abondamment.
Il ouvrit le dossier concernant l'homme et le potassa longuement à voix haute.
« Sam Uley, fils de Joshua Uley. Originaire de Boulogne-sur-mer. Pêcheur de profession. Marié à Emily Martin. Bolchevik. Je déteste les Bolcheviks... » le capitaine releva brusquement la tête vers son prisonnier, « Vous êtes bien loin de chez vous, Monsieur Uley. »
L'homme ne dit rien. Aro referma son dossier et l'observa avec attention.
« Je n'ai aucun goût pour la violence. Vous comprenez ? Répondez à mes questions, et il ne vous sera fait aucun mal. »
Sam eut un rire amer.
« Que faites-vous sur Brest, Monsieur Uley ? »
« Je devais saboter la voie ferrée. »
« Qui vous a ordonné de la saboter? »
« J'ai oublié. »
Aro eut un sourire narquois et condescendant, « Vous appartenez à un réseau, n'est-ce pas ? Comment s'appelle votre chef ? »
« J'ai oublié aussi. »
Sam espérait que cette ordure à la voix suave et dont le français était parfait, voulait en apprendre plus sur son acte de sabotage. Il priait pour que le capitaine n'ait aucun soupçon sur sa petite Isabella.
« Comment s'appelle votre chef et qui vous a ordonné de saboter la voie ferrée ? »
« Je ne sais pas. »
« A votre aise, je vais demander à mes hommes de reprendre l'interrogatoire. »
« Non, attendez ! »
Sam était sûr de na pas tenir le choc d'une troisième séance de torture. On leur demandait de tenir vingt-quatre heures sans parler, ce qu'il avait fait avec courage et difficulté. Le réseau était hors de danger à présent. Ce qui n'était pas son cas.
« On l'appelle Sergent François. Il est en contact direct avec Londres. C'est le chef de la Résistance dans le Nord. Il reçoit les instructions d'outre-Manche, puis donne ses ordres. Le sabotage devait arrêter un train allemand qui transportait des armes. »
« Quel est le vrai nom du ''Sergent François'' ? »
« Je l'ignore. »
« Vous mentez. Vous avez un fils en bas âge et une femme. S'ils leur arrivaient quelque chose, ce serait à cause de votre entêtement. »
« ... »
« Donnez-moi le nom de votre chef et votre famille sera épargnée, je vous le promets. Vous aurez la paix. »
Sam ferma douloureusement les yeux. Il était au bout du rouleau.
« Carlisle Beaumarchais. »
Cette révélation lui fit l'effet d'une claque. Muet de stupéfaction, Aro se contenta de fixer le terroriste.
« Carlisle Beaumarchais » répéta l'Allemand.
« Oui. »
« Et Isabella Beaumarchais ? Est-elle impliquée dans le réseau ? »
Sam savait qu'il devait protéger Bella. Sa mission était trop importante. Il se demandait jusqu'où le capitaine était prêt à aller pour elle et surtout, si il était assez amoureux pour se laisser aveugler bêtement par ses sentiments.
« Elle n'est pas impliquée. C'est une petite idiote qui ne voit rien des activités clandestines de son oncle et de son meilleur ami. »
« Son meilleur ami ? »
« Jacob Thomas. Vous n'avez plus qu'à les arrêter » reprit le terroriste avec un petit sourire provoquant, « Bien sûr, vous la perdrez à tout jamais. Evidemment, elle n'a pas à savoir que c'est vous le responsable de la mort de son oncle bien-aimé, et de celui qu'elle considère comme son frère. En revanche, elle vous quittera tout de même pour repartir à Boulogne. Et vous, vous aurez la mort de ceux qu'elle aime sur la conscience. »
« Avez-vous parlé à mes hommes ? »
Sam fut déstabilisé par la question, « Non. Pourquoi ? »
Le visage d'Aro s'était fermé, « Vous allez pouvoir vous reposer, Monsieur. »
Le capitaine lui avait promis qu'il ne subirait plus aucune torture. En revanche, pour sa propre sécurité, et surtout pour celle d'Isabella Beaumarchais, il fallait que Sam Uley se taise à tout jamais. Car après Wittelsbach et l'Abwehr, l'homme allait passer à la Gestapo, en vertu de la collaboration entre services. Des services qui se détestaient, et qui ne cherchaient qu'à se tirer dans le dos. Les SS seraient ravis de posséder quelque chose sur Aro et d'utiliser sa petite chérie comme moyen de pression contre lui. Isabella était indirectement impliquée. Il devait la protéger.
Avec une grâce naturelle, Aro se leva, et s'approcha tranquillement. Il contourna Sam.
Le terroriste n'eut pas le temps de réaliser, le P38 avait déjà parlé. Le bolchevik s'effondra sur le bureau, un balle dans la tête. Du travail propre. Comme on abat un animal pour éviter de le faire souffrir plus longtemps.
Des subordonnés accoururent, alertés par le bruit.
« Ce terroriste s'est suicidé en se jetant sur moi tel un dément. Veuillez emmener le corps. »
Note(s) :
- l'Abwehr : Services des renseignements allemand.
