Merci à celles qui prennent le temps de m'écrire et navrée du retard !

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Chapitre 11

Für Isabella

(Pour Isabella)

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Sur le perron de la maison, Alice observait son père faire des allers-retours et déposer leurs valises au pied de l'escalier en pierre. Elle baissait les yeux quand il passait près d'elle, pour ne pas qu'il voit ses larmes.

Mais Carlisle s'aperçut de son trouble et s'approcha d'elle, « Tu as fait ta valise, ma chérie ? »

« Oui, papa. »

Sa petite voix tremblante alerta son père. Il s'agenouilla à sa hauteur et découvrit le visage ravagé de sa fille. Ses yeux bleus devinrent plus doux.

« Allons, ce n'est pas pour toujours. » murmura-t-il en lui caressant les cheveux.

« Mais je ne veux pas partir, moi ! Et pourquoi on ne peut pas venir avec toi, d'abord ? »

« Nous en avons déjà parlé, Alice. Ça devient dangereux, ici, avec tous les bombardements alliés. Maman, Edward et toi, vous allez donc vous rendre en Dordogne, chez ma cousine Irina, d'accord ? Vous serez en sécurité dans les terres. »

La fillette baissa ses grands yeux plein de larmes, « Je ne peux pas venir avec toi ? »

« Non. C'est trop dangereux. »

« Si c'est dangereux, pourquoi tu y vas ? »

Carlisle soupira, « C'est la guerre, ma chérie. Je fais ce que je peux. Allons, où est ta valise ? »

« Je l'ai laissée dans ma chambre... » répondit-elle à contre-cœur, « Elle est trop lourde pour moi et Edward ne voulait pas m'aider à la transporter... »

Son père fit les gros yeux, mais lui tapota gentiment l'épaule, « Je vais la chercher. »

Il se leva et entra dans la maison. Alice crut l'entendre dire, « Edward ! Viens ici, il faut qu'on parle ! »

Alice se retourna pour observer les jardins. Le chien de Bella profitait de ses derniers instants de liberté. Bientôt, il serait comme elle, enfermé dans une auto à faire un long voyage vers une maison inconnue. Alice était contente qu'Hamlet vienne avec eux. Elle aimait beaucoup jouer avec lui.

Soudain, une voiture passa le portail de la propriété. Le chien s'arrêta net et leva les oreilles. Alice resta pétrifiée, incapable de bouger ou de parler.

L'automobile s'arrêta juste devant la maison. Un grand homme sortit de la place du passager, dossier sous le bras. Il portait l'uniforme ennemi. Il lui tourna le dos, pour donner ses ordres au conducteur.

Le sang de Alice se glaça.

Un Boche ! Pensa-t-elle, paniquée, il vient arrêter papa !

Hamlet aboyait si fort qu'elle ne pouvait plus réfléchir correctement. A sa grande consternation, le chien alla à la rencontre de l'homme en remuant la queue.

« Ah ! Hamlet ! C'est bon de te revoir. »

De sa main libre, il lui caressa la tête.

L'homme ferma la portière et se retourna enfin vers elle. Elle ne le reconnut que quand il enleva sa casquette. Il baissa légèrement la tête pour flatter de nouveau l'épagneul. Son profil régulier, son nez droit, et sa bouche charnue étaient dignes d'être dessinés sur une médaille antique. Quand il releva la tête vers elle, ses yeux clairs lui sourirent.

« Mademoiselle. » salua-t-il en gravissant lentement les marches, « Je suis le capitaine von Wittelsbach. »

« Je sais qui vous êtes. » répliqua-t-elle immédiatement, en rougissant, « Je me rappelle de vous. »

Une mèche brune rebelle tombait sur son front. Son sourire était beau et amical.

« Votre père est ici ? » demanda-t-il en s'arrêtant devant elle, « J'aimerais lui parler. »

Il était tellement grand. Elle regarda nerveusement autour d'elle, intimidée.

« Non, il n'est pas là. »

Le capitaine s'agenouilla à sa hauteur. Alice n'avait jamais vu des yeux aussi bleus que les siens.

« Savez-vous où je peux le trouver ? »

Son ton était empreint d'une douce autorité qui ne laissait aucune place à la discussion. Son père avait le même ton, parfois.

« Eh bien... »

Carlisle Beaumarchais choisit ce moment pour sortir de sa demeure.

« Alice ? »

Il se figea en voyant l'Allemand. Immédiatement il se précipita vers sa fille, et la tira en arrière. L'homme se releva et Carlisle reconnut le capitaine.

« Vous ! » haleta-t-il, « Que faites-vous là ? Est-ce que Bella est avec vous ? Alice, rentre tout de suite à la maison.»

La petite ne se le fit pas dire deux fois, et laissa les deux hommes.

« Isabella est toujours à Paris. » répondit le capitaine en laissant son regard traîner sur les valises amassées au bas de l'escalier. Il eut un petit sourire narquois. « Vous êtes sur le départ...apparemment... »

Carlisle passa une main dans ses cheveux blonds, « Oui nous nous rendons en... Dordogne. »

« Voyez-vous ça... »

« J'ai de la famille là-bas… Nous serons plus en sécurité dans les terres. »

« Arrêtez. Je sais ce que vous faites. »

Le ton était plus dur et plus impatient.

« Je vous demande pardon ? » demanda le médecin, surpris par l'agressivité de l'Allemand.

Le capitaine avait toujours été poli avec eux. Mais aujourd'hui, son impatience le rendait froid et cassant.

Aro remit sa casquette, « Vous mentez. Sergent François, c'est bien ça ? »

Carlisle perdit l'ensemble de ses couleurs. Il commença à bégayer une réponse vide de sens. L'Allemand leva une main pour le faire taire.

« Ne vous fatiguez pas. Monsieur Uley vous a dénoncé. Si vous n'avez pas encore été arrêté, c'est par simple calcul de ma part. »

Carlisle jeta un regard nerveux en direction de la maison. Son premier réflexe était de protéger sa famille. D'un geste du bras, il désigna les jardins.

« Marchons, voulez-vous. »

Il n'attendit aucune réponse et descendit les marches. Après un soupir, le capitaine décida de le suivre. Les premiers pas se firent dans un silence pesant. Carlisle cogitait beaucoup. Mais il ne voyait aucune solution pour se sortir de là. En revanche, il pouvait toujours protéger sa famille.

Arrivés à une distance raisonnable des oreilles indiscrètes de la maison, le médecin s'arrêta et se retourna vers l'Allemand.

« Qu'avez-vous fait de Sam ? »

« Je l'ai tué. »

Carlisle eut une exclamation choquée, « Seigneur ! »

« Il en savait beaucoup trop. Il aurait tout avoué aux SS. Estimez-vous heureux, je suis le seul à être au courant de vos petites activités nocturnes. »

« Je suis censé vous remercier pour son meurtre, alors ? »

« Inutile. Nous n'avons pas le temps pour ça. » le capitaine ancra ses yeux bleus dans ceux du médecin, « Votre famille est-elle au courant ? »

« Ma femme et mes enfants ne savent rien de ce que je fais. »

Il y eut comme un flottement. L'homme était terrorisé. Même s'il s'appliquait à le cacher, Aro l'avait remarqué.

« Et votre nièce ? »

« Elle ne sait rien. »

La voix était forte et sûre d'elle. Aro lui jeta un regard soupçonneux mais finit par soupirer. A contrecœur, il lui tendit le dossier qu'il gardait sous le bras depuis tout à l'heure.

« J'ai un service à vous demander. C'est gagnant-gagnant. J'ai besoin que vous transmettiez ces documents pour moi, quand vous serez en Angleterre. Pas à de Gaulle, ni à aucun gaulliste. Aux autorités anglaises. Vous comprenez ce que je dis, Monsieur Beaumarchais ? »

Carlisle n'était pas vraiment étonné que le capitaine sache sa réelle destination. Il était davantage surpris par la requête, et par le dossier qu'il lui tendait.

Il fronça les sourcils, « Qu'est-ce que c'est ? » demanda-t-il en se saisissant des documents.

« La vérité. »

Le médecin plissa les yeux, « Vous trahissez votre pays en m'aidant et en transmettant des documents à l'ennemi... »

« J'ai une dette envers vous, Monsieur. Vous m'avez hébergé et vous m'avez sauvé la vie. Je ne serais pas ingrat envers votre sollicitude, fut-elle forcée. Aujourd'hui, je rembourse ma dette en vous laissant la vie sauve, et je sers mes intérêts en vous transmettant ces documents. »

« Vous êtes soit un homme d'honneur, soit le dernier des connards. »

Aro eut un demi-sourire narquois, « Par ailleurs, ce n'est pas tout. Je vous conseillerai d'emmener Monsieur Thomas avec vous. »

« Jacob ? »

« Son implications dans le marché noir commence à être repéré par nos services...et c'est sans compter ses autres activités illégales... »

Conscient du danger que courait le capitaine en les aidant, Carlisle ne put s'empêcher de demander.

« Vous nous protégez. Vous nous aidez...pourquoi ? »

« Ce n'est pas pour vous que je le fais. » il s'approcha du médecin, posa ses mains sur ses épaules et les serra avec force, « Jurez-moi qu'elle n'est pas impliquée dans toute cette folie. Si c'est le cas, je dois le savoir pour la protéger des SS. »

Carlisle se sentait malade et était rongé par la culpabilité. Néanmoins, il ne pouvait pas dire la vérité à cet Allemand. La mission de Bella n'était pas terminée.

« J'aime Bella comme ma fille. Je ne l'aurais jamais impliquée dans mes affaires. C'est beaucoup trop dangereux. »

Soupirant, l'homme eut un mouvement de recul tout en soupirant « Je vois...Vous n'auriez pas jeté votre fille dans la gueule du loup...n'est-ce pas ? »

Le médecin ne laissa rien paraître de sa détresse.

Satisfait, Aro claqua des talons, « Je vous souhaite bonne chance dans votre quête de liberté, Monsieur Beaumarchais. »

Quand il se détourna enfin, le masque froid de Carlisle vola un éclat.

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Deux semaines plus tard, Paris, France

C'est effondrée et profondément humiliée que Bella réalisa qu'il lui manquait. Elle avait décidé de passer ces deux semaines de façon patriotique. Un Boche en moins dans la capitale, c'était déjà une grande victoire. Elle était débarrassée. Rosie voulut l'entraîner dans quelques bars pour fêter cette liberté nouvellement acquise. Mais Bella refusa et passa la majorité de ses soirées au lit, avec Jules Verne.

« Ton Boche est venu ici, tout à l'heure. » déclara calmement Rosie en posant une infusion devant Bella. « Il était en civil. »

Attablées dans la cuisine, les deux femmes discutaient tout bas.

Bella savait qu'Aro était revenu dans la nuit, mais elle n'avait reçu aucune nouvelle. Elle fut donc surprise qu'il soit venu ici pendant qu'elle était sortie chercher du pain.

« Que voulait-il ? »

Rosie prit une gorgée et reposa tranquillement sa tasse, « Il te cherchait. » répondit-elle doucement « Je lui ai dit que tu étais sortie et il paraissait très attristé par la nouvelle... »

Bella se tortilla nerveusement sur sa chaise, « Oui...très bien… comment était-il ? »

« Charmant. Il m'a apporté du café. Il a refusé de rentrer malgré mes nombreuses invitations. Je crois qu'il avait peur que je lui saute dessus ! Il était tellement correct que j'ai même cru qu'il allait me faire le baise main ! Il est donc resté au seuil pendant de longues minutes, mais laissait son regard traîner partout. On aurait dit qu'il prenait des photos. Il a laissé ce mot pour toi. Et ces fleurs. »

Le bouquet de roses blanches, au centre de la table, que Bella pensait être pour Rosie était en fait pour elle.

Des roses blanches ? Pas très approprié...songea-t-elle

Rosie se leva, fit quelques pas dans la cuisine et revint à table. Elle tendit le papier à Bella. La calligraphie était absolument magnifique avec de grandes majuscules élégantes.

Ce soir, au Luxembourg, dix-sept heures ?

Aro

Bella apprécia le point d'interrogation. Un simple point, ou même un point d'exclamation, faisait trop occupation. Il s'agissait là d'un simple rendez-vous. Il était quinze heures passées. Elle aurait donc tout juste le temps pour se refaire une beauté. Pas qu'elle soit devenue coquette entre temps.

Rosie lui balança à la figure une robe seyante qu'elle avait reprise pour qu'elle soit à sa taille. Elle-même s'apprêtait à sortir pour aller rendre une petite visite à son propre Boche.

La jeune femme prit le temps de faire sa toilette, se brosser les dents, se farder légèrement et se parfumer. Elle vérifia aussi que ses cheveux étaient bien propres. C'était très important car Aro adorait farfouiller là-dedans et les respirer. Elle se contenta de les attacher sur sa nuque.

Quelle idiote ! Elle cherchait à lui plaire.

Elle refuserait de l'admettre mais elle avait hâte de retrouver cet abruti de Boche.

« Tu sors ? » demanda Bella en enfilant son manteau.

« T'es pas la seule à avoir une vie sentimentale, figure-toi. »

« Ton Boche ? Comment il s'appelle déjà ? »

« Le lieutenant Franck. »

« Le lieutenant Franck. Oui, c'est ça… Tu lui as déjà soutiré des informations, pourquoi tu continues à le voir ? »

Rosie se pencha pour enfiler ses escarpins, « Les hommes nous attrapent avec les yeux, tu sais. Le reste suit. »

Bella haussa les épaules. Elles se rendirent ensemble au jardin du Luxembourg. Elle voulut être en retard, pour lui donner une bonne leçon. C'était un sale Boche, après tout. A quoi bon, c'était peine perdue. Ses jambes étaient indépendantes de sa volonté. Bella traînait littéralement Rosie pour la pousser à marcher plus vite. La blonde peinait à suivre la cadence de la petite brune.

Aro avait eu le même cheminement de pensées. Il arriverait en retard. Il la ferait poireauter un peu. C'était qui le chef, ici ? Il se vengerait de cette petite Française qui lui compliquait la tâche et lui martyrisait les organes vitaux. Résultat, il s'appliqua tellement à être en retard qu'il arriva encore plus en avance qu'elle.

Il était à l'intérieur du jardin, méditatif, appuyé sur la clôture qui séparait la promenade du potager. Le froid le frappait de plein fouet. Pas de vent, ni de neige. Mais la température ne dépassait pas les 6 °C. Il aperçut les deux femmes entrer et se diriger vers lui. Rosie lui lança un sourire éblouissant auquel il aurait facilement succombé quelques mois avant. Mais plus maintenant. A présent, il était imperméable à tout ce qui n'était pas Isabella Beaumarchais. Elle avait un petit bonnet en laine bien enfoncé sur sa tête, qui cachait presque ses yeux. Il se moquerait d'elle plus tard.

Rosie obligea Bella à s'arrêter. Elle se pencha à son oreille, lui murmura quelque chose. Et après une tape sur l'épaule et un regard ravageur destiné à Aro, elle s'éclipsa.

Bella s'avança prudemment sur le petit chemin. Elle était presque nerveuse. Ses yeux et son nez lui piquaient, à cause du froid. Ses joues étaient très roses.

Les mains dans les poches, Aro vint à elle. Il était en civil. Il portait un costume élégant, en cachemire et un gros manteau pour se protéger du froid. Tête nue, et mèche rebelle au vent.

« Tu es très belle, Schatz. »

Il n'y avait que lui pour la trouver belle dans ce vieux manteau passé de mode depuis sept ans, ces chaussures usées et cette grosse écharpe qui cachait la moitié de son visage.

Bella se garda bien de répondre.

« Comment ça s'est passé ? Là-bas ? »

Il haussa les épaules « C'est passé. Je suis de retour à présent. »

« Alors...pas d'uniforme, aujourd'hui ? »

Ils étaient à quelques pas l'un de l'autre.

« Non. Je suis en permission pour une semaine. »

« Rosie m'a demandé de te dire qu'elle te trouvait très élégant. »

« Tu sais pourquoi je suis en civil ? »

« Non ? »

« Parce que je sais que, si j'avais été en uniforme, tu ne m'aurais jamais laissé faire ça. »

Il franchit presque en courant les derniers petits mètres qui les séparaient et l'enleva dans ses bras. Elle s'accrocha à ses épaules et riait, alors qu'il la faisait tournoyer dans les airs. Après l'avoir redéposée à terre, il dévora son visage de baisers.

« J'ai envie de me promener avec toi dans les rues de Paris, te tenir la main, prendre un café sans que tout le monde nous regarde et nous juge. »

Elle plissa le nez, amusée, « Le fameux romantisme allemand ! » se moqua-t-elle, « Personne ne doit te croire Français, tu es bien nourri et beaucoup trop élégant pour ça. » elle effleura brièvement son costume, « Cette matière, qu'est-ce que c'est ? »

« Du cachemire mélangé à de la soie. Haute couture française pour les officiers boches. Ça te plaît ? Ça m'a coûté une fortune. »

Le tissu était doux et paraissait très chaud. Elle voulait se fondre dans ses bras pour capter un peu de sa chaleur.

Le soir tombait doucement. Ils s'installèrent sur un banc, heureux de se retrouver. Aro serra Bella contre lui. Les passants se faisaient rares, avec la lumière déclinante et le froid. Assoiffés d'eux-mêmes, ils s'embrassèrent longuement. Apaisés par l'intensité de leur attirance respective, ils se levèrent et quittèrent le jardin.

« J'ai reçu tes fleurs. Des roses blanches, et non rouges… Une signification particulière ? »

« Pour toi, je préfère les blanches. »

« Pour me remémorer que j'étais une oie blanche avant de te connaître ? » demanda-t-elle avec sarcasme.

« Tu n'as jamais été une oie blanche, Schatz. »

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Ils se posèrent au Café de la Paix dans le 9e, avec une vue parfaite sur l'Opéra de Paris et le boulevard des Capucines. Autour d'eux, quelques officiers et soldats allemands étaient attablés entre eux ou avec des Françaises. La majorité de la clientèle était cependant parisienne.

On leur apporta leurs cafés. Isabella se redressa dans son siège, adressant un sourire poli au serveur « Merci beaucoup. »

L'homme s'éloigna après un bref signe de tête.

Aro ne cessait d'observer son monde, fasciné, amoureux fou de Paris qu'il était. Plus d'une fois, il eut cet air rêveur, alors qu'il regardait la capitale d'un œil nouveau. En simple touriste. En anonyme. Bella touilla tranquillement son café en le regardant, attendrie.

« Vous êtes épris, Monsieur. » déclara-t-elle le sourire aux lèvres.

L'effet fut immédiat, il retourna la tête vers elle, clignant des yeux, « ...Quoi… ? »

« De Paris. » précisa-t-elle, amusée, « Tu es épris de Paris. »

« Oh... » souffla-t-il, passant une main dans ses cheveux désordonnés, « Oui. Il semblerait. » Il se repositionna dans son siège, penchant légèrement le corps en avant en touillant son café « Difficile de ne pas l'être... » murmura-t-il sans la regarder.

Ils n'avaient pas beaucoup parler jusqu'à présent, contents de se retrouver, d'être simplement là, dans les rues de Paris, main dans la main. Mais à présent, ils étaient assis là, en face l'un de l'autre. Et il fallait bien engager la discussion.

« Tu es déjà venu ici ? » demanda-t-elle

« Ici ? Non. Jamais. Bien sûr, je suis déjà passé devant l'Opéra puisque, comme tu le sais, la kommandantur n'est pas loin. Bien évidement, il m'arrive souvent d'y passé, pour la paperasse. Mais je n'ai pas vraiment le temps de jouer au touriste. Et- » il s'arrêta brusquement, fermant brièvement la bouche, les yeux rivés sur le café face à lui « Et je vais peut-être arrêter de parler de mon travail... »

« Ça ne me dérange pas. » assura-t-elle doucement en portant la tasse à ses lèvres.

« Je n'ai pas envie de parler de mon travail... » déclara-t-il en laissant ses yeux errer sur l'Opéra.

« Très bien. Comme tu veux. » répondit Bella en reposant la tasse dans la petite assiette blanche qui était arrivée en même temps que le café, « De quoi veux-tu parler ? De peinture ? De musique ? De l'Allemagne ? »

Les yeux de l'homme passèrent de l'Opéra au petit bout de femme en face de lui, « Sommes-nous obligés ? » demanda-t-il, mal à l'aise.

« De quoi ? »

Il déglutit, « De parler? »

« Eh bien… nous ne nous sommes pas vus pendant deux semaines…»

Aro se contenta de la regarder fixement en silence pendant deux secondes. Puis ses petites lèvres s'ouvrirent de nouveau, « Bien. Je devrais sans doute t'informer que tu as du café au coin de la bouche... »

Isabella leva immédiatement une main à ses lèvres. Son autre main saisit une serviette et elle commença à s'essuyer. Ils partirent ensemble dans un éclat de rire. Et l'ambiance pesante et maladroite fondit comme neige au soleil. Alors, ils engagèrent une conversation, parlant de tout et de rien à la fois. Des choses futiles à des choses plus intellectuelles. Pas de politique. Surtout pas de politique. Ils s'apprivoisèrent de nouveau.

« Mon peintre préféré est Michel-Ange. » déclara-t-elle, arrachant un soupir à son compagnon.

« Pourquoi je ne suis pas surpris ? »

« Quoi, tu n'aimes pas Michel-Ange ? » demanda-t-elle en riant.

« Ce n'est pas ça. » déclara-t-il, légèrement grognon « Tout le monde aime Michel-Ange. Je veux dire, son génie est parfaitement reconnu. Son talent est intemporel. Je dois dire que je lui préfère Friedrich »

Bella leva les yeux au ciel, amusée, « Un Allemand. Tragiquement prévisible. »

« Oui, un Allemand. » assura-t-il avec panache. « Bien sûr, un Allemand. Qu'est-ce que vous croyez, jeune demoiselle, que les Italiens ont tout inventé ? »

Elle rit de sa fausse mauvaise humeur, « Tu ne peux pas comparer Friedrich à Michelangelo. Ce n'est pas la même époque. Pas le même registre. Et Friedrich peint des paysages. »

« Je peins des paysages également. Je ne peins presque que ça. »

« Dommage... » dit-elle en levant la tasse à ses lèvres « Je voulais que tu me peignes. Entièrement nue. »

Alors il arqua un sourcil élégant,« J'imagine que je peux bien faire une exception pour toi. »

Elle tapota son index contre son menton, avant de déclarer « Turner ! Turner était un très bon peintre. Son style est bien plus audacieux que celui de Friedrich. »

« Excuse-moi, c'est une blague ? Ce n'est pas parce que quelque chose est surprenant que c'est bien. En outre, c'est un Anglais. »

« Et alors ? »

« Et alors, c'est une raison suffisante. Tu es Française, tu devrais détester les Anglais. Ce sont vos plus vieux ennemis et leur nourriture est absolument immonde ! »

« Tu as raison, c'est pourquoi je pense que Delacroix est le meilleur d'entre tous. »

« Un Français? » demanda-t-il en se renversant dans son siège, « Impossible. Que savent les Français de la peinture ? »

Elle rit, incrédule, « C'est une plaisanterie? »

« Bien sûr que non. Tu sais le principal point commun entre Picasso ou Léonard de Vinci ? »

Isabella plissa les yeux, « Ils sont tous les deux venus exercer leur art en France ? »

Aro acquiesça, « Exactement. Et ils n'étaient pas Français. »

« Tu es jaloux. Si tu étais venu à Paris plus tôt, tu serais peut-être un peintre célèbre à l'heure actuelle. »

« Quand la guerre sera finie, je reviendrai te peindre entièrement nue Schatz, et ensuite je deviendrai mondialement célèbre grâce à ce tableau. »

Elle apporta sa tasse à ses lèvres, « Alors espérons que les Américains débarquent bientôt. »

Il ouvrait déjà la bouche pour répondre, mais fut interrompu par un crissement de pneus de voiture à l'extérieur. Bella releva la tête, interloquée pendant qu'Aro portait son attention sur l'auto qui venait de se garer sur le trottoir. Des policiers français en sortirent. Une dizaine en tout. Ils arrivèrent sur la terrasse du café en un éclair et entrèrent en claquant la porte derrière eux. La plupart étaient en civils.

L'un d'entre eux cria : « Contrôle d'identité, veuillez sortir vos papiers. »

Bella se figea. Il ne manquait plus que ça. Elle avait, bien sûr, ses papiers sur elle. Toujours. Comme la majorité des français. Mais voilà, elle était terrorisée. Cherchaient-ils quelqu'un en particulier ? Et si ils la cherchaient, elle. Si elle se faisait prendre, c'en était fini. D'elle. De la mission.

Aro soupira « Bien évidement, il fallait qu'ils viennent maintenant pour interrompre une conversation agréable. »

La jeune femme se pencha pour prendre son sac, elle y extirpa son carnet d'identité avec raideur. Les policiers évitaient scrupuleusement les tables avec des allemands. Mais Aro était en civil, alors ils risquaient fortement de se faire contrôler. Bella était tétanisée. Elle n'avait plus aucune confiance en la police française depuis la rafle du Vel d'Hiv. Alors quand un policier arriva à leur table, elle se figea. Il tendit une main autoritaire dans sa direction.

« Vos papiers. Tout de suite. Et vite, j'ai pas votre temps. »

Bella leva mécaniquement ses papiers. La voix glaciale d'Aro les interrompit.

« Ce ne sera pas utile. » déclara-t-il, son accent allemand était volontairement exagéré pour faire comprendre au policier qu'il n'était pas français. « Elle est avec moi. »

Le policier cligna plusieurs fois des yeux en le regardant, il baissa la main, ne se saisissant pas des papiers, « Je vois. » fut tout ce qu'il dit avant de partir. Aro leva les yeux au ciel après son départ pendant que Bella reposait lentement ses papiers sur la table.

« Aucune excuse... » soupira l'officier en face d'elle, « J'aurais dû prendre son nom. »

Le cœur de Bella battait toujours douloureusement dans sa poitrine. Elle rangea ses papiers et baissa la tête.

Les policiers partirent après avoir fait le tour du café et de la terrasse. La jeune femme ne se détendit qu'après leur départ. Quand elle entendit la voiture démarrer, elle put souffler doucement avant de retourner son attention sur Aro. Il l'observait tranquillement de ses yeux bleus doux.

« Tu as peur d'eux. » déclara-t-il simplement.

Bella se redressa dans son siège, « Ils ne sont pas réputés pour leur tendresse...surtout depuis 42. »

« Ils ne te feront jamais de mal. » assura-t-il.

« Comment le sais-tu ? »

« Je te protégerai. »

Elle leva la tête vers lui « Oui mais voilà...tu ne seras pas toujours là... »

« Je te protégerai. » répéta-t-il, sa voix était forte et déterminée, ne laissant aucune place à la discussion. Elle devait admettre qu'elle se sentait en sécurité avec lui. Elle avait bizarrement confiance en lui. C'était un sentiment agréable. Une chose rare, ces temps-ci.

« Les Français sont tellement grossiers» grommela-t-il en se rappelant de l'impolitesse du policier.

Il fut récompensé par son rire incrédule. « Oui...quelque uns le sont » répondit-elle avec amusement, « Je suis habituée à eux. Mais, dis-moi, que dit-on sur les Français en Allemagne ? »

Aro plissa des yeux tendres, son visage s'éclaira d'un demi-sourire, à la fois amusé et contenu, « Les Allemands ne parlent jamais des Français » dit-il en levant sa tasse à ses lèvres, « En Allemagne, on ne parle que des Françaises... »

Isabella arqua un sourcil. Un sourire ornait ses jolies lèvres à présent, toujours visiblement très amusée par la situation, « Hum… je vois. » répondit-elle finalement alors qu'il posait sa tasse, « Et que racontent les Allemands sur les Françaises ? »

« Oh... » songea-t-il en levant ses yeux rêveurs au ciel, « Tant de choses. »

« Dis-moi. »

Il la regarda de nouveau, son petit sourire satisfait toujours parfaitement ancré sur son visage, « On dit que la Française est la femme la plus belle, la plus élégante et la plus séduisante du monde. »

« Du monde ? Rien que ça. »

« C'est ce qu'on raconte. »

« Et qu'en penses-tu? » demanda-t-elle, en jouant avec sa petite cuillère.

« Tu sais, j'ai une théorie sur le mythe de la belle Française. »

Elle releva son petit visage en cœur dans sa direction « Ah oui ? »

« Oui. » répondit-il avec désinvolture, en se renversant dans son siège « Je pense que c'est une accumulation de fantasmes de la part des étrangers venant en France pour la première fois. »

« Une accumulation de fantasmes ? »

« Exactement » dit-il en hochant la tête, l'air faussement sérieux à présent, « Tout le monde pense que la France est le pays de l'élégance et de l'Amour. L'architecture parisienne joue un grand rôle dans cette légende tenace, et la France en elle-même a un aspect si romantique. Il y a une douceur de vivre particulière, qu'on ne trouve qu'ici. Nous avons d'ailleurs une expression en Allemagne, pour parler de cette douceur : Glücklich wie Gott in Frankreich, littéralement '' Heureux comme Dieu en France''. » reprit-il en regardant tout autour de lui, « Le cliché de l'élégante Française vient bien évidement de toutes vos grandes maisons de luxes, comme Chanel, dont vous êtes tellement fiers...» ses yeux bleus tombèrent sur elle de nouveau « Et la langue française…est une perfection… vous ne vous en rendez pas compte, évidement, car c'est votre langue maternelle et que vous avez l'habitude de l'entendre tous les jours. Mais pour les étrangers, le français a une sonorité tellement… séduisante, sensuelle et romantique. Accumulation de fantasmes, comme je le disais. Et tout cela fait que la Française a... » il fit tournoyer son doigt devant lui, « Un je ne sais quoi... »

Bella éclata de rire, « C'est étonnant que vous n'ayez pas tous perdu la tête, alors. »

Elle mit quelques minutes à retrouver son calme. Quand elle releva les yeux vers lui, elle le trouva en train de la regarder avec une sorte d'émerveillement à peine dissimulé.

« Tu devrais rire plus souvent. » fut tout ce qu'il répondit.

Elle lui offrit son sourire, « Donne-moi une bonne raison de rire encore. »

« Je t'en donnerais. Si tu m'en laisses l'occasion... » murmura-t-il pour lui même, puis il finit son café d'une traite et se leva, « Bien ! Je veux voir la Tour Eiffel ! »

Bella cligna plusieurs fois des yeux en le regardant, se levant par imitation, « Mais tu l'as déjà vue. »

« Je veux la voir avec toi. » précisa-t-il en se saisissant de sa veste, il sortit quelques billets et les posa sur la table.

Ils quittèrent le café.

« Pourquoi, qu'est-ce que ça change ? »

« Parce que je suis en train de vivre tous les fantasmes dont je te parlais tout à l'heure. Quand je raconterai ça à mes amis... »

« Tu en as ? »

Il se retenait de rire, « Bien sûr ! Je leur raconterai cette magnifique journée en compagnie de ma jolie petite française ! »

« Parce que je suis jolie maintenant ? » demanda-t-elle en le regardant, perplexe. Il avait l'air tellement heureux à cet instant. Trop heureux. Il ressemblait un peu à un enfant. Il était excité à cause de la caféine, sans doute.

« Dis-moi, Isabella, est-ce que tu te regardes dans un miroir parfois ? »

« J'y suis bien obligée. »

« Alors ta question n'a aucun sens. »

« Je ne suis pas jolie et tu es complètement excité à cause du café. »

« Je suis tellement amusant que tu ne sais pas où donner de la tête, et tu es tellement jolie naturellement. Je devrais te peindre. Oh ! Regarde, la Tour-Eiffel ! » s'exclama-t-il en montrant ladite Tour du doigt.

« C'est jute un gros tas de ferrailles, tu en es conscient ? » demanda-t-elle, amusée.

« Dieu, tu n'es pas romantique. »

« Si tu veux voir quelque chose de romantique, il y a toujours le Louvre… Les champs Élysées… Mais pas la Tour-Eiffel. » dit-elle en croisant les bras contre sa poitrine.

Il soupira théâtralement en retour, « Quelle rabat-joie ! »

« Je suis parisienne de naissance. Je suis naturellement ennuyée et de mauvaise humeur. C'est la définition même des parisiens ! »

« Tu étais en train de rire il y a cinq minutes ! »

« Tu me faisais rire, idiot. »

« Je suis drôle et tu es jolie, quelle chance nous avons. » répondit-il en levant les yeux vers la Tour-Eiffel. « C'est vrai que ce n'est pas très beau... »

« Aro, tu n'es pas drôle et je ne suis pas jolie. Tu es juste sous l'emprise de la caféine. »

« C'est vrai, tu as raison. J'ai l'impression de déborder d'énergie alors que je n'ai dormi que trois heures ! » dit-il rapidement, « Alors, que faisons-nous à présent ? »

La jeune femme soupira, mais un sourire illuminait ses traits.

oOo

Ils gagnèrent le Majestic vers 23h, épuisés. Bella s'effondra sur le lit, laissant les couverture l'engloutir. Elle soupira de contentement. L'appartement de Rosie, n'avait pas le luxe de ceux d'Aro. Elle grelottait de froid la plupart du temps, toute seule dans ce petit lit, alors que Rose était de sortie.

Aro la rejoint dans la chambre. Il tenait dans une main un petit paquet. Il s'assit sur le lit, près d'elle.

« J'ai trouvé ça pour toi, Schatz. » dit-il doucement, presque timide.

Bella se redressa brusquement, le regardant fixement. C'était la première fois qu'il lui achetait quelque chose. Elle n'avait jamais rien demandé. Rien voulu de lui. Elle ne voulait pas profiter de la situation. Ce geste la déstabilisait et la rendait très nerveuse. Intriguée, et à la fois mal à l'aise par cette initiative, elle demeura silencieuse. Il lui tendit le paquet. Un nœud bleu retenait le papier cadeau. Après une courte hésitation, elle s'en saisit.

Elle défit le nœud et écarta le papier cadeau, révélant un vieux livre paré d'une reliure verte. Une traduction française de Wolfgang von Goethe. La reluire était si belle qu'elle ne put s'empêcher de la caresser du bout des doigts. Très touchée, elle le regarda de nouveau.

« Je ne sais pas quoi dire. Ce livre est vraiment magnifique. Merci. »

« Je l'ai dégoté chez un bouquiniste, dans le 13eme. Connais-tu Goethe ? »

Elle secoua négativement la tête en regardant la couverture du livre « Mal, je dois dire. Je le connais seulement de nom. »

« C'est très regrettable… surtout pour une jeune fille qui aime la littérature... »

« Es-tu sûre de ne pas vouloir le garder pour toi ? »

Il eut un petit rire.

« Tu es vraiment adorable. Ne t'inquiète pas. J'ai la version allemande. »

Bella restait toujours subjuguée par ce qu'il dégageait en riant. Il s'approcha d'elle et lui caressa la joue.

« Tu devrais lire celui intitulé '' fête de mai'', c'est mon préféré. »

Il se pencha pour embrasser son front, et se leva. Elle le regarda s'éloigner jusqu'à ce qu'il disparaisse dans le boudoir. Elle feuilleta le recueil et tomba par hasard sur Fête de mai.

Alors qu'elle lisait la première strophe, la musique s'éleva soudainement dans la pièce d'à côté.

Beethoven, pensa-t-elle.

Elle replongea dans sa lecture. Elle parcourra brièvement le début du poème, ses lèvres bougeaient alors qu'elle lisait.

« Oh, jeune fille, jeune fille, combien je... » Elle interrompit brusquement sa lecture et releva les yeux. Elle regarda fixement la porte par laquelle il était sorti, « ...t'aime. » acheva-t-elle dans un murmure.

« Comme ton regard luit,

Comme tu m'aimes !

Comme l'alouette aime

l'air et les champs

Et les fleurs du matins

La rosée du ciel

Ainsi je t'aime

D'un sang plein de vie,

Toi qui donnes,

Jeunesse et joie, et le désir

De chants nouveaux

Et de danses nouvelles

Éternellement heureuse

Comme tu m'aimes »

La musique s'élevait toujours dans le boudoir alors qu'elle achevait sa lecture. Mélancolique et sentimentale. Comme une double déclaration d'amour.

Bella balança ses jambes hors du lit et se leva. Il cessa de jouer quand elle rentra dans le boudoir. Il la regarda s'avancer. Elle le regardait aussi. Ils ne se souriaient pas. Ils ne dirent mot. Les yeux d'Aro brillaient d'une lueur étrange, nouvelle. Non, pas nouvelle. Cette lueur était là depuis le début, mais elle avait toujours refusé de la voir, de la reconnaître. La détresse, en revanche, était bien nouvelle. Attendait-il un geste tendre ? Une caresse? Un baiser sur le front ? Il était vieux. Plus vieux qu'elle. Pourtant, il semblait perdu, comme un enfant.

Les hommes nous attrapent avec leurs yeux...

« C'était beau. » dit-elle simplement, sans préciser si elle parlait du poème ou de la musique. Elle s'installa sur la banquette près de lui, et posa sa tête contre son épaule.

« Beethoven, Für Elise. » déclara-t-il lentement. « Il l'a composé pour la femme qu'il aimait. Peut-on faire plus belle déclaration ? J'ai songé à faire de même, mais le résultat n'aurait pas été aussi grandiose… Je ne suis pas compositeur.»

Bella releva la tête et retint son souffle. Le poème. La musique. Et maintenant cette réponse. Il venait juste implicitement de reconnaître qu'il était amoureux d'elle. Il la regarda pour suivre le cheminement de ses pensées. Son expression s'adoucit.

« Eh oui...je t'aime. C'est embêtant, n'est-ce pas ? Un Boche, bon Dieu, quelle horreur ! »

Bella se crispa à ces mots. Il dégagea tendrement une mèche de sa tempe, se baissa pour embrasser son front. Il n'attendait aucune réponse. Et elle ne comptait pas lui en donner. Les lèvres d'Aro descendirent le long de sa joue, pour atteindre sa bouche. Il y déposa un petit baiser timide avant de se redresser.

Elle était très mal-à-l'aise par son aveu, se racla bruyamment la gorge, espérant retrouver le don de la parole.

« Tu avais raison, c'est dommage de se limiter aux auteurs nationaux tout ça parce que c'est la guerre. »

Il souffla par le nez, amusé.

« Ne t'y fies pas, c'est de la propagandeu allemandeu. » se moqua-t-il en prenant un air autoritaire et en exagérant son accent.

« Merci pour ce cadeau et pour vouloir me faire découvrir ta culture.»

Il ne répondit rien.

« Le piano. La peinture. La poésie. Tu sais vraiment tout faire, et tu t'intéresses à tout. » remarqua-t-elle lentement.

Aro eut un rire nerveux en passant une main dans ses cheveux, « Il m'arrive aussi...d'écrire. »

Elle le savait, mais fit l'innocente.

« Ah oui ? »

« Quelques vers...mais c'est très mauvais ! » ajouta-t-il immédiatement, « Ça ne vaut certainement pas Heine, ni tous les autres d'ailleurs. »

Là, elle n'était pas d'accord. Elle se souvenait encore de la délicatesse de sa plume.

« J'aimerais les lire. »

Il se racla gorge, « En fait...J'en ai écrit un pour toi. »

La surprise de Bella n'était pas feinte, cette fois-ci. Troublée par cette confidence, elle ne sut quoi répondre dans un premier temps et se contenta de le regarder.

« Pourquoi ne pas me l'avoir donné, à la place de l'ouvrage de Goethe ? » demanda-t-elle doucement.

Ses yeux bleus se posaient partout, sauf sur elle. Il était incroyablement gêné. Ce n'était pas arrivé depuis longtemps. C'était presque attendrissant.

« Oh, je ne sais pas...probablement parce que c'est très médiocre. »

« Eh bien, je ne peux pas dire si c'est vrai...tant que je ne les ai pas lu. »

Il ferma les yeux l'espace d'un instant, les mains crispées autour de ses genoux. Il prit une profonde inspiration par le nez. Ses paupières s'ouvrirent de nouveau, et il se leva. Il disparut quelques secondes dans la chambre. Bella demeura assise au piano. Il revint avec son petit carnet relié, qu'elle avait ouvert sans le moindre scrupule, quand il était malade. Elle rougit de ce souvenir. Il se rassit à ses côtés, et le lui tendit tout en montrant la page de droite.

Le cœur de Bella était sur le point de lâcher quand elle s'en saisit.

« Ne t'attends pas à quelque chose de grandiose...je ne suis qu'un soldat... »

Elle ne l'écoutait déjà plus.

« J'aime une herbe blanche ou plutôt

Une hermine aux pieds de silence

C'est le soleil qui se balance

Et c'est Isabella au manteau

Couleur de lait et d'insolence

.

Ses yeux sont si profonds qu'en me penchant pour boire

J'ai vu tous les soleils y venir se mirer

S'y jeter à mourir tous les désespérés

Ses yeux sont si profonds que j'y perds la mémoire

.

Et alors, il advint qu'un beau soir l'univers se brisa

Sur des récifs que les naufrageurs enflammèrent

Moi je voyais briller au-dessus de la mer

Les yeux d'Isabella »

Elle relut au moins trois fois ces vers, pour être sûre de s'en souvenir plus tard. Aro attendait, anxieux. Il rongeait nerveusement la peau autour de son pouce.

« C'est vraiment...très beau. Magnifique. Je n'ai pas les mots. »

« C'est vrai, il te plait ? »

Elle releva les yeux vers lui, avouant dans un murmure, « Personne ne m'a jamais offert un cadeau aussi beau. »

« Oh...eh bien, ce ne sont que quelques mots... »

« Je suis sérieuse Aro. Tu as un vrai talent. »

Les yeux de la jeune femme étincelaient. Une telle sincérité le laissa muet, idiot. Il ne put cependant, s'empêcher d'être ému par ses paroles. Personne ne lui avait jamais dit ça.

« Pourquoi écris-tu en français ? » demanda-t-elle en lui retendant le petit journal.

Aro haussa légèrement des épaules, « C'est la langue de l'amour. »

« L'italien est la langue de l'amour. » taquina-t-elle.

« Peut-être. » il tourna le petit carnet entre ses mains, caressant brièvement la couverture, « C'est difficile à expliquer. J'écris ce que je ressens, ce que j'éprouve. J'ai le sentiment que je peux plus facilement exprimer mes émotions en français. C'est probablement idiot. »

Elle secoua négativement la tête, « Ça ne l'est pas. »

« Tu sais, je me rappelle très bien des premiers Français que j'ai vu. C'était en 23, des soldats. J'avais dix ans. Ils étaient aimables, mais arrogants. C'est normal, ils étaient vainqueurs. Ils venaient confisquer les mines de charbon de ma famille. Ce fut la déchéance. La ruine. La faim et le froid. Et malgré tout, c'est étrange, je n'arrive pas à leur en vouloir. Ce souvenir n'est pas mauvais. Bien au contraire. Heureusement, notre famille s'est tirée d'affaire en se reconvertissant dans la porcelaine. Ce que je veux dire, c'est que j'ai toujours aimé la France. Je mourrais d'envie de la connaître. Mon père est un fervent patriote, il m'a toujours défendu d'aller à Paris, même pour mes études. Quelle plaie, cet homme. »

Le ton d'Aro se faisait de plus en plus dur à l'évocation de son paternel. Il le méprisait. Bella leva sa main et la posa sur son épaule pour le réconforter. Immédiatement, son visage se pencha vers elle et son expression s'adoucit.

« Puis il y a eu la bataille de France, en 40. J'y étais, aux côtés de Rommel. Hitler nous a ordonné de passer par les Ardennes, pour encercler les Français et les Anglais à Dunkerque. C'était la première fois que j'entrais en France. Je me rappelle très bien de ce que j'ai ressenti. J'avais l'impression de revenir chez moi. J'ai dû être Français dans une vie antérieure. » s'amusa-t-il.

Bella ne riait pas.

« Tout ça pour dire que...c'est presque normal, pour moi, d'écrire ces vers en français. Le résultat n'aurait pas été le même en allemand. Il n'aurait pas reflété le fond de ma pensée. »

La jeune femme le regardait fixement, « Que fais-tu là, Aro ? »

Il fronça délicatement les sourcils, « Pardon? »

« Tu joues du piano. Tu dessines. Tu peins. Et tu écris. Tu es un artiste. Tu as beaucoup de talent. Tu vois la beauté partout, même dans les choses les plus anodines ! Que fais-tu là, à te battre pour un homme aussi laid ? »

Ils se regardèrent longuement.

« Je n'ai pas eu le choix, Schatz... » répondit-il doucement, navré. Puis, plus timidement, il ajouta, « Et si je ne m'étais pas engagé...je ne t'aurais jamais rencontrée... »

Elle ne répondit pas, baissa la tête vers le clavier du piano.

Rêveuse, elle fit courir ses doigts sur les touches, délicatement, sans produire aucun son. Il passa sa main sous la sienne et lia ses doigts aux siens. Quelques notes naquirent du silence. Puis il lui prit la main, l'entraîna dans la chambre, s'installant sur le lit. Elle se glissa dans ses bras. Leurs joues se touchaient.

« Un jour, j'aurais un petit garçon. Il s'appellera Charles. » avoua-t-elle, sans trop savoir pourquoi.

Il demeura silencieux un moment.

« Sera-t-il de moi ? »

oOo

« Dans quelques jours, je t'amène à l'Opéra Garnier » fit Aro alors qu'ils prenaient leur petit-déjeuner, en tailleurs sur le lit. « Gounod. Roméo et Juliette. Ça te va ? Je trouve que c'est de circonstance, même si le dénouement est à revoir ! »

« On dirait que tu veux m'exhiber... »

« Ce n'est pas le mot. » reprit-il en croquant joyeusement dans son croissant, « Mais il est vrai, je veux montrer à tout le monde à quel point tu es sublime. Surtout à cet enfoiré de Müller. »

Müller.

Bella posa brusquement sa tasse de café. Le nom de Caius Müller faisait trembler le tout Paris. Résistants, Allemands, simples citoyens. Tout le monde. En tout cas, il n'avait pas l'air d'impressionner Aro, qui engloutissait la confiture d'abricot à grosses cuillerées.

« Tu le connais bien, ce type ? »

« Il était mon frère, autrefois. Il y a bien longtemps. Aujourd'hui, tout ce qu'on a vécu ne compte plus à mes yeux. Ni aux siens. Il a été fanatisé. Je ne peux plus rien pour lui. Ne t'inquiète pas, c'est moi qu'il surveille. Il cherche la petite bête, mais n'a rien à me reprocher. Je fais bien mon boulot.»

Il se leva, complètement nu, en engloutissant sa tartine et se rendit dans la salle de bain où il fit couler un bain. Elle crut comprendre, entre deux bruits mastications, « Viens te baigner avec moi. »

Elle le rejoignit, enleva sa combinaison qui lui servait de chemise de nuit et se glissa dans l'eau parfumée. Ils se chipotèrent tendrement comme deux enfants, s'éclaboussant, faisant des bulles avec le savon, jusqu'à ce qu'une lueur allume le regard d'Aro. Son rayonnement devint plus incisif. Bella se sentait bêtement coupable. Coupable, de se servir de lui. De se servir de l'amour qu'il avait pour elle. De le tromper. De lui mentir, alors qu'il cherchait toujours à la protéger de la police allemande et française. Elle sentait, sous ses doigts, la douceur de sa peau. Elle le caressa doucement, innocemment. Mais la vision de ce visage détendu et confiant, lui devint vite insupportable. Elle se lova contre lui en cachant sa honte dans son épaule, et les battements douloureux de son cœur dans la mousse. Aro, un peu surpris et déçu, soupira, mais n'exigea rien de plus et la berça tendrement.

oOo

« Allons chez Fabien. C'est un styliste prometteur et je le connais un peu. Il te trouvera une robe magnifique pour l'Opéra ! »

Aro avait réservé une voiture pour la journée. C'était étrange de se retrouver à l'avant, à côté de lui.

« Regarde nous ! » lança-t-il joyeusement, « De vrais petits bourgeois ! »

Bella aurait aimé ne pas trouver ça drôle, de se pavaner dans une Traction aux côtés d'un officier allemand. Mais elle était tout de même heureuse d'être là.

Il furent rapidement rue François Ier où Monsieur Fabien avait son salon. C'était un grand jeune homme blond aux traits agréables qui s'assit sur son bureau, sourcils froncés, pour écouter leur requête. Aro lui expliqua l'affaire en quelques mots :

« Voici la Cendrillon en question. » dit-il en désignant Bella.

Fabien observa la jeune femme pendant quelques instants. C'était un homme à la fois marié à une ravissante jeune femme, et aussi un homosexuel pas du tout contrarié. Il appréciait donc toutes les formes de mensurations.

« Elle est assez petite. Mais j'ai deux ou trois modèles sur lesquels il n'y aurait presque aucune retouche à faire. »

« Allons-y alors ! »

Aro s'installa dans un fauteuil, attrapa un journal qui trainait sur le bureau du jeune styliste et croisa les jambes pendant que Fabien emmenait Bella dans une seconde pièce, où, sur les portants, se trouvaient une quinzaine de robes de soirées plus belles les unes que les autres.

« Elles sont ravissantes ! » s'exclama la jeune femme en s'approchant et palpant le tissu.

« Un minimum de collaboration pour l'obtention des matières premières... » répondit-il, comme pour s'excuser, « Tenez, on va essayer celle-là. Déshabillez-vous. »

Quand Bella fut en sous-vêtements, Fabien semblait apprécier ce qu'il voyait.

« Vous êtes ravissante ! Bon, vous n'êtes pas très grande. Mais votre taille est très fine. C'est ce que je recherche. Vraiment, je n'imaginais pas Cendrillon comme cela, au départ ! »

« Vous la voyiez comment ? »

« Je ne sais pas...couverte de cendre peut-être ? » répondit-il en riant.

« Moi, c'est le prince charmant que je ne m'imaginais pas comme ça... » dit-elle en jetant un petit regard à la pièce voisine.

« Vous l'imaginiez comment ? » sourit Fabien.

« Sans l'uniforme de la Wehrmacht. »

« Faites attention à vous, alors. Vous savez...ce genre genre de conte de fée... »

« Ne vous inquiétez pas, je sais ce que je fais. »

Fabien hocha la tête, « Ça tombe bien, moi aussi ! »

Il s'éloigna et détacha du portant une longue robe à bustier. Deux bretelles argentées, presque invisibles, se croisaient dans le dos. La jupe était assez large. C'était aux antipodes du côté pratique de l'Occupation. La robe de soirée absolue.

« Ecoutez, vous pouvez toutes les essayer si vous voulez. Mais moi, je vous dis que c'est celle-ci qui vous ira le mieux. Votre officier à les moyens, au moins ? C'est la plus chère. C'est de la soie, touchez. »

Elle toucha le tissu, perdue dans ses réflexions et dans ce monde étranger à l'Occupation allemande.

« Heu...oui… je veux dire...je ne sais pas... »

« Venez, je vais vous aider à la passer. »

Bella se posta devant le miroir pendant qu'il adaptait la robe à sa morphologie avec quelques épingles.

« Il n'y a quasiment aucune retouche à faire. Pour quand vous la faut-il ? »

« L'Opéra est dans trois jours. »

« Ce sera fait ! » Il lui releva les cheveux et les attacha avec une pince. « Venez. »

Quand elle retourna dans le bureau de Fabien, Aro était plongé dans la lecture de son journal et paraissait mécontent des nouvelles. Il parlait tout seul en allemand. En relevant la tête, il la vit et l'expression de son visage changea. Il se leva précipitamment en faisant une boule avec le papier journal, qu'il balança dans une corbeille.

« Fabien, vous êtes un génie ! Elle est ravissante ! »

« La robe ou moi ? » taquina Bella.

Aro fit le tour du propriétaire en admirant le contraste du tissu noir contre la blancheur laiteuse de sa peau. Les bretelles, qui se perdaient dans le creux de ses reins. Fabien se mit légèrement en retrait, sensible à la sensualité qui se dégageait du couple. Aro se retourna vers lui.

« On la prend ! Ajoutez quelque chose pour couvrir ses épaules. Si elle attrape une pneumonie, je ne me le pardonnerais jamais. »

« Je vous prêterai du renard argenté. Vous me le ferez rapporter plus tard. »

Les deux hommes scellèrent leur accord par une poignée de main.

OOo

« Alors, dis-moi, à quoi ça ressemble une journée en amoureux dans Paris ? » lui demanda-t-il quand il fut au volant de la voiture.

« Qu'est-ce que j'en sais ? »

« Tu es parisienne ! »

« Mais je n'ai jamais eu d'amoureux. »

« Même pas ce garçon, dont tu m'as parlé ? Le premier ? »

« Ce n'était pas mon amoureux. C'était un garçon comme ça. Pour voir ce que ça faisait. Il n'y avait rien. Bon, revenons à nos moutons, monsieur von Wittelsbach. Tu as passé commande. Une vraie journée en amoureux, c'est ça ? De l'amour à l'allemande. Eh bien, allons-y gaiement ! Montmartre et Montparnasse, passons. Tu connais déjà...Rosie m'a dit que c'était tes anciens terrains de chasse, alors- »

« Arrête, Isabella. »

Les traits d'Aro s'étaient figés dans une attitude de réprobation et de peine à la fois. Il avait un air pincé qui devait le faire ressembler à son immonde géniteur. Il détacha ses mains du volant, pour croiser ses bras contre sa poitrine.

« Quoi, qu'est-ce que j'ai dit ? »

« Arrête de tout tourner en dérision. De tout prendre à la rigolade. J'ai l'impression que tu prends tout pour un jeu...Mais il peut parfois se passer de belles choses dans une période comme celle-ci. La guerre n'empêche pas d'être sérieux. »

La jeune femme se tassa dans son siège. Alarmée, elle demeura silencieuse. Qu'avait-elle fait ? Qu'avait-elle dit pour provoquer ce changement d'atmosphère ? Elle ne l'avait encore jamais senti aussi distant. Il était tellement gai d'habitude. Tellement bon vivant. Un peu triste, parfois, mais jamais froid comme maintenant. Il se retourna vers elle, et la regarda au fond des yeux.

« Pourquoi es-tu là ? » lui demanda-t-il avec une lenteur inhabituelle.

Grosse sueur froide. Bella s'effondra intérieurement. Il était vraiment lunatique, elle n'aimait pas ses revirements d'attitude, et ils avaient tendance à se multiplier avec le temps. Devenait-il soupçonneux ? Müller lui avait-il dit quelque chose sur elle ?

« J'ai du mal à te cerner. Tu n'es pas une fille commune. Je dois constamment te tirer les vers du nez pour avoir des réponses à mes questions. Comment puis-je avoir confiance en toi, si tu ne me dis rien ? Je sais si peu de choses sur toi. »

« Et qu'est-ce que tu voudrais savoir ? »

Il avait une moue mécontente, presque exaspérée, « Mais tout ! Je veux tout savoir! Je m'intéresse à la femme que j'aime. Je voudrais savoir pourquoi tu t'intéresses à l'enseignement, alors que ce que tu aimes par dessus tout c'est la littérature. Est-ce un rapport avec ton père, qui était lui-même professeur, ou est-ce pour une autre raison ? Je voudrais savoir comment tu imagines ta vie, après la guerre. Où tu comptes vivre. Où tu comptes reprendre tes études. Plus le temps passe, plus je me rends compte que je ne sais rien sur toi. »

« Attends une seconde. » lança-t-elle froidement, « Je ne t'ai jamais dit que mon père était professeur. D'où tiens-tu cette information ? », c'était une question purement rhétorique, la réponse s'imposa à elle comme une évidence. Son visage de ferma, « Tu as fait des recherches sur moi. »

« Et ça t'étonne ? »

« Je n'y crois pas ! » explosa-t-elle, « Tu me fais tout un discours sur la confiance, mais tu piétines sans remords celle que j'avais placé en toi ! Tu n'avais pas le droit de faire ça ! Tu te renseignes toujours sur tes conquêtes ? »

« C'est le seul moyen que j'ai trouvé pour te connaître. Tu éludes toujours mes questions. Mais tu ne peux pas me reprocher de vouloir une réponse, de temps en temps. Tu couches avec un Boche pour avoir chaud ? Pour manger à ta faim ? Écoute, dis-le-moi, si c'est le cas. Je ne te critiquerai pas, je ne te jugerai pas. Moi, ça ne me choque pas. Nous accaparons vos maisons. Vos maris et vos fiancés sont en Allemagne. Nous faisons de l'argent sur votre dos. Nous sommes durs. Méprisants et froids. Nous entretenons la pénurie. Tu vois, je préférerais le savoir tout de suite. Là, maintenant. Et on en parle plus jamais. La dure réalité est préférable à de faux-espoirs. »

Bella se calma d'un coup et faillit laisser échapper un soupir de soulagement. Elle faisait fausse route : il n'avait peut-être aucun soupçon. Il avait l'air malheureux, embêté. Il avait des scrupules. Elle chercha alors une explication à donner. Elle ne pouvait évidemment pas se dévoiler, mais elle chercha à mettre de la sincérité dans ses propos.

« Écoute, je n'ai pas de fiancé ni de mari. Je te l'ai déjà dit, et c'est la vérité. Maintenant, pour le reste… ma façon d'être… c'est la guerre qui m'a rendue comme ça. Avant, j'étais insouciante. Innocente. Une jeune fille comme une autre. Vous, vous êtes là. Vous prenez tout. Je suis avec toi, tu ne me forces pas, tu es un beau garçon, agréable, drôle et gentil. Je ne suis pas comme Rosie, tu sais. J'ai du mal à me lâcher. A faire la fête sans réfléchir. Ce n'est pas dans ma nature. Je me sens un peu obligée de te faire la leçon. Et si je te parais cynique, je n'y peux rien... »

« Oui, tu es souvent cynique, dure. Mais parfois, je te sens proche de moi. Comme si tu étais disposée à lâcher un peu de toi-même. C'est cette saloperie de guerre, c'est ça ? Tu veux que je te dises, c'est toi qui à raison. Tu es une résistante, d'une certaine manière. Je respecte cette façon d'être. Je t'admire. Je voudrais tant t'avoir rencontrée avant. Cela aurait facilité les choses. Et j'aurais pu te coller une de ces raclées pour ton insolence. Là, je n'ose pas ! »

Bella reprit une belle suée en s'entendant qualifier de résistante avec tant de candeur. Il raidit ses mains sur le volant, lâchant une fois de plus sur les zones d'ombres qui entouraient sa belle, comme on cède à un enfant qui vous regarde de ses grands yeux insaisissables. Il respira un grand coup pour dissiper l'inconfort. La situation était trop anormale pour se poser des questions embarrassantes. Il sourit et Bella retrouva le Aro à la fois tendre et sarcastique, qui ne lui faisait plus peur. Elle se pencha spontanément et l'embrassa sur la joue.

« On vient de vivre un vrai moment d'amoureux à Paris. Tu ne t'en es pas rendu compte ? »

« Quoi ? »

« LA bonne vieille dispute ! »

oOo

La jours suivants furent irréels. Hors du temps. Il refusait résolument d'être l'officier du contre-espionnage allemand, et elle avait décidé qu'elle n'était plus la petite résistante infiltrée. Chacun avait fait un trait sans prévenir l'autre.

L'idylle de Bella suivait donc son train-train, mais c'était très mal nommer le tourbillon émotionnel dans lequel son officier allemand l'entraînait malgré elle. Le plus souvent, ils ne sortaient pas et s'enfermaient dans la chambre du jeune homme. Aro faisait toujours monter un plateau repas par Afton, qui avait pris soin de vérifier en cuisine qu'il était chargé des mets favoris de la jeune femme. Ils écoutaient beaucoup de musique, affalés sur les oreillers moelleux du Majestic. Son fichu jazz américain. Des chansons françaises et même allemandes. La préférée de Bella était Fliege mit mir in die Heimat, qui aurait le droit à une adaptation française dans quelques années.

Dans un coin perdu de montagne
Un tout petit savoyard
Chantait son amour
Dans le calme du soir
Près de sa bergère
Au doux regard

.

Étoile des neiges
Mon cœur amoureux
S'est pris au piège
De tes grands yeux
Je te donne en gage
Cette croix d'argent
Et de t'aimer toute ma vie
Je fais serment

Des classiques résonnaient également dans l'appartement. Mozart, Beethoven (qu'Aro semblait apprécier plus que les autres). Schubert, mais aussi Debussy, Chopin, Ravel...Aucune frontière. Aucun diktat. Aucune religion, aucune race ne l'arrêtaient : il était curieux et provoquant de nature. Bella le soupçonnait même de faire exprès d'augmenter le son quand ils écoutaient du Mahler. Ce qui n'allait pas sans l'angoisser. Elle repassait toujours derrière lui pour corriger le volume.

Il était tantôt nu, sans que cette impudeur lui jette au visage une once de gêne, tantôt vêtu d'un improbable caleçon blanc qui lui donnait l'apparence d'un petit garçon en culotte courte, et qui la faisait toujours bien rire. Il fumait. Buvait beaucoup. Noyant dans l'ivresse sa rage d'être obligé de vivre dans ce siècle chaotique, qu'il détestait. Et, quand le cœur anéantissait la rage, il se tournait vers le réceptacle qui accueillait sa tête, ses lèvres cherchaient l'odeur, la peau de Bella. Une renaissance. Il l'appelait « Schatz », elle ignorait ce que ça voulait dire et oubliait toujours de demander.

Pour Bella, c'était une formation en accélérée qui l'amenait là où elle n'aurait jamais voulu aller avec l'ennemi. Son professeur était assez exigeant. Inventif. Sa défloraison avec ce petit étudiant lui avait laissé entrevoir ce qui pouvait se passer entre deux êtres humains. Aro von Wittelsbach se faisait presque un devoir de lui en expliquer les mille et une nuances. Se plaire autant l'un l'autre n'était pas sans leur poser un cas de conscience en cette période trouble.

Bella s'était fixée une règle : parler peu quitte à passer pour une belle idiote. Elle se rendit très vite compte que ces silences étaient à double tranchant, soit ils apaisaient Aro, soit ils l'agaçaient. Il devenait très curieux. L'asticotait beaucoup. Cherchait à tout savoir sur elle. Il y avait des moments périlleux, où, à l'apogée du plaisir, elle perdait sa lucidité. Heureusement, il ne venait jamais à l'esprit d'Aro de la passer à la question dans ces moments-là, où elle était tout à lui. Et cela, pour la raison fort simple qu'il était tout à elle. Elle maudissait de plus en plus son corps, et refusait de mettre un autre nom sur ce qu'elle ne voulait voir que comme une relation physique.

Pourtant, les barrières de son cœur commençaient à céder. Car Aro von Wittelsbach n'était pas un homme comme les autres. Il se dévoilait, petit à petit. Lui offrait sur un plateau d'argent des morceaux de son âme. Il parlait, beaucoup. Il ne devait pas avoir, dans la France occupée, d'officier du contre-espionnage plus bavard que celui-là. C'était un flot de paroles presque continuel, truffé d'argot parisien dont il vérifiait la bonne tenue auprès d'elle d'un sourcil interrogateur et comique. Il voulait lui plaire. L'amuser. Tout le temps. Dédramatiser. Lui faire oublier cette époque merdique. Lui faire oublier qu'il était Allemand et qu'elle était Française. Que cette histoire était impossible. Qu'ils n'arriveraient jamais ensemble à la ligne d'arrivée. Il s'adressait à ces grands yeux marrons opaques, à ce visage énigmatique et à ses lèvres tendres, sans pudeur, sans voile.

Malgré tout, il n'évoquait jamais ce qui aurait pu intéresser la Résistance. Plus un mot ne filtrait. Il ne gaffait jamais. Même en allemand. Bella le savait car Rosie lui donnait quelques cours d'allemand à l'occasion. Jamais rien ne traînait sur le secrétaire de la chambre. Tout était dans sa petite sacoche. Elle devait bien admettre que sa tenue d'officier lui conférait une maîtrise de lui-même et une rigueur admirables. Quand il l'avait ôtée, c'était autre chose, cependant.

Ce qu'elle ne savait pas, c'est qu'il la surveillait depuis qu'il avait appris que Carlisle Beaumarchais était un terroriste. Une fille comme elle, si patriote, pourrait appartenir à un réseau. Il n'était pas assez naïf pour croire le contraire. Et même si c'était le cas, si elle était vraiment une résistante, ça ne changerait rien pour lui. Les sentiments étaient déjà là.

Après quelques jours de discrète observation, il conclut que ses doutes étaient stupides. Le comportement de Bella était irréprochable. Elle ne cherchait pas à l'interroger, à lui tirer les vers du nez. Elle ne s'approchait pas de la petite sacoche, qu'il avait pourtant bien mis en évidence sur un fauteuil Louis XV, comme ultime tentation.

Puis la permission d'Aro toucha à sa fin. Sanglé de nouveau dans son uniforme de soldat, il redevint ce matin même le capitaine von Wittelsbach. Et elle n'eut pas d'autre choix que de revenir la petite résistante gaulliste.

« J'ai une journée de folie aujourd'hui. Beaucoup de réunions. Je serai tout juste à l'heure pour aller à l'Opéra. C'est à vingt heures. Peux-tu venir ici et te préparer seule ? Afton t'attendra. La robe doit être livrée dans l'après-midi. Ça te va ? »

Bella acquiesça en finissant son petit-déjeuner pendant qu'il mettait ses bottes, une tartine entre les dent, et réglait sa cravate sous sa pomme d'Adam. On aurait cru un brave petit mari qui prenait le chemin du bureau. Les gestes du quotidien avait toujours quelque chose d'incongru voire de répugnant, en cette période trouble. Mais il fallait vivre avec : se lever, s'habiller, se nourrir, aller travailler, se recoucher et laisser venir le jour suivant.

« Aro… tes cheveux ! » fit Bella, parce qu'il fallait bien rester dans le ton.

« Ah oui, j'oublie toujours ! Ça ne fait pas très sérieux. D'habitude, c'est Afton qui me prévient dans l'ascenseur. Il ferait une bonne épouse, tu ne trouves pas ? Je vais sérieusement y réfléchir si tu m'éconduis encore une fois. »

Il brossa rapidement en arrière le pétard de cheveux bruns.

« Je dois y aller, embrasse-moi, ma petite femme. »

« Ne m'appelle pas comme ça ! »

Il fit la moue, mais son regard brillait d'amusement. Il se pencha pour l'embraser, lui collant volontairement plein de confiture sur le visage pour la faire crier et s'éclipsa. Afton regarda sa montre, avant d'emboîter le pas à son officier supérieur.

« Je reviens vous chercher dans une demi-heure pour vous conduire chez Mademoiselle Rosie ? Ça vous va, Mademoiselle ? »

Le visage et le sourire de la jeune femme s'éteignirent dès qu'ils furent sortis. Oui, oui. Ça me va. Tout me va. Mais hors de ma vue ! Tout va bien. Je suis lucide sur ma situation. Le retour de l'uniforme vert-de-gris dans son champs de vision, après ces quelques jours idylliques où Aro lui avait procuré l'illusion qu'il n'était qu'un homme comme un autre, lui donnait la nausée.

Elle essaya de raisonner en se rappelant qu'elle avait été placé à ses côtés pour une bonne cause. Plus facile à dire qu'à faire.


Traductions :

- Schatz : Trésor

Chanson(s) :

- Liselotte Malkowsky - Fliege mit mir in die Heimat ( Forever And Ever) - v.1930

- Line Renaud - Étoile des neiges - 1951