Ça fait un p'tit bout de temps quand même ! J'espère que vous allez bien. Voici le chapitre 12 ! ^^

Merci à IsaLaw-AL, Lison Abel qui ont pris le temps de m'écrire ! C'est adorable

Rappel du dernier chapitre (comme ça fait longtemps) : Aro a invité Bella à l'opéra, pour aller voir Roméo et Juliette.

.

.

oOo

Chapitre 12

Les trois mots

oOo

A midi, Bella et Rosie mangèrent ensemble. Il n'y avait presque plus de café et plus du tout de sucre. La belle blonde était en froid avec Emmett chéri. Les placards allaient rapidement se vider.

Emmett Franck. Le beau lieutenant que Rosie avait dû séduire et qui, comme tous les autres, était fou amoureux d'elle. Emmett. Brun, aux yeux noirs, il était très grand et très costaud. Un petit pli se creusait dans sa joue quand il souriait. Cette fossette attirait l'attention et charmait Rosalie à chaque fois.

Bella regardait Rosie. Elle remarqua les nuances de fatigue, d'émotion, sur ce visage de poupée.

« Il m'a demandé en mariage. »

« Il est amoureux de toi... »

Rosie renifla avec dédain, « Il est complètement taré, oui ! Je vais quand même pas épouser un Boche ! Qu'il aille se faire foutre avec ses chocolats, ses parfums, ses sardines et tout le reste ! Je peux me débrouiller sans lui. »

Bella soupira doucement.

Des pneus crissèrent dans la rue. Rosie se leva brusquement. Elle se pencha à la fenêtre et se retira vivement. Blanche. Non, transparente. Elle revint précipitamment, la main sur le cœur.

« Des Boches de la Gestapo ! »

Bella bondit sur ses pieds. Terrorisée, elle ouvrit désespérément la bouche, pour parler. Mais elle les entendait déjà gravir les marches. Le bois craquait sous leurs pas. Et soudain, trois coups à leur porte.

« Police allemande ! Ouvrez ! »

Les deux femmes se regardèrent, tétanisées.

C'est Rosie qui alla ouvrir. Trois hommes. Vêtus de noir. Un roux qui tenait un petit carnet dans ses mains. Il avait le regard vitreux d'un poisson pas frais. Être effrayant devait être un critère de recrutement.

« Vous, Isabella Beaumarchais ? » demanda-t-il dans une langue qu'il pensait être du français.

Rosie secoua négativement la tête.

Bella s'avança lentement dans l'entrée, « Je suis Isabella Beaumarchais. »

Le grand roux la regarda de ses yeux globuleux, « Vous, venir avec nous. » puis il regarda Rosie, « Vous aussi. »

Les deux femmes eurent tout juste le temps de mettre leurs manteaux et de prendre leurs sacs. Les trois hommes les encadraient étroitement. Rosie contre la portière, Bella au milieu et un grand brun tout à droite. Le rouquin monta à l'avant, à la place passager. Le dernier conduisait.

« Qu'est-ce que nous avons fait ? » demanda courageusement Rosie.

Ils ne daignèrent pas répondre, là où un élégant milicien se serrait contenté d'un « Ta gueule » dans la plus pure tradition littéraire française.

Une fois sur place, elle furent extirpées de la voiture sans trop de hargne. Le grand brun attrapa le coude de Bella. On les fit monter au deuxième étage du bâtiment et on les posa sur un banc dans un couloir où il y avait pas mal de passage. Des soldats, bien sûr, mais aussi des gens en civils. Aucun résistant amoché.

Bella serrait son sac contre sa poitrine. C'était peut-être un simple contrôle de routine. Rosie se saisit de sa main. C'était la première fois qu'elle s'autorisait ce genre de chose. Elle était toujours tellement sûre d'elle. Tellement familière mais à la fois tellement froide et distante. Une vraie tigresse. Mais aujourd'hui, la tigresse était blanche comme un linge et n'en menait pas large.

Elle se pencha et murmura, tout bas, « Nous allons mourir, Bella. »

Ce fut la seule phrase prononcée. A partir de là, elles ne parlèrent plus. Elles se firent juste discrètes et petites.

Cinq heures passèrent. Cinq heures où elles restèrent là, sur ce banc. Bella avait envie d'aller aux toilettes, mais n'osait pas se lever ou interpeller un soldat pour demander l'autorisation d'aller faire pipi. Elle avait faim aussi. Son estomac n'arrêtait pas de gargouiller.

La situation était trop calme. Bella n'aimait pas ça. Vers dix-sept heures trente, un homme en uniforme noir sortit d'un bureau. Il alluma une cigarette et regarda fixement Bella. Il la salua poliment de la tête et continua de fumer, appuyé contre le chambranle de la porte. Il ne la regardait plus. Il observait distraitement le plafond écaillé comme s'il s'agissait de la Chapelle Sixtine. Il dut rencontrer le doigt céleste de la création entre deux toiles d'araignée car son regard bleu limpide, gagné par la grâce, s'éclaira. Quand il daigna redescendre sur terre, Rosie fut l'objet de toute sa considération. Un seule geste du menton fut nécessaire pour qu'un garde, qui faisait les cent pas dans le couloir, l'oblige à se lever. La belle blonde ne jeta aucun regard à Bella, et disparut dans le bureau du SS.

L'entrevue dura une demi-heure. Peut-être un peu moins. Bella tremblait. Elle était sur le qui-vive. Tendait l'oreille vers le bureau. Rien ne filtrait. Elle guettait des bruits de gifles, des coups, des pleurs, des hurlements, des supplications. Mais rien de tout ça ne se faisait entendre. Un sous-fifre vint la chercher à son tour et la fit entrer dans l'antre du diable.

Partout, des symboles nazis. Sans parler de l'immense portrait d'Hitler derrière le bureau.

Rosie, elle, se levait pour quitter la pièce, escortée par un autre soldat. Elle était intacte. Nulle trace de torture. Pas de lèvre éclatée, ni brûlure de cigarette. Rien. Leurs yeux se croisèrent. Juste une seconde. Son amie lui jeta un regard d'avertissement et quitta le bureau.

Le soldat obligea Bella à s'asseoir, avant de quitter la pièce à son tour.

L'officier SS sur son fauteuil, tenait à la main ses papiers d'identité.

« Je suis désolé de vous avoir fait attendre, mais j'ai été débordé toute la journée. » commença le SS en se saisissant du verre de vin, posé sur son bureau, « J'espère qu'Aro ne m'en tiendra pas rigueur. »

Il gloussa en lui faisait un clin d'œil. Il apporta son verre à ses lèvres en souriant. Ses dents étaient tachées de nicotine. Il était lugubre. Grand, mais pas autant qu'Aro. Et maigre. Il ressemblait à une araignée. Ses cheveux étaient blonds, presque blancs, et luisants. Ils accrochaient la lumière de la lampe.

« Vous savez qui je suis ? » demanda-t-il en reposant son verre.

Bella secoua négativement la tête.

Le SS la regardait attentivement, « Je m'appelle Caius Müller. »

La jeune femme se figea.

Merde, merde, merde. Le chef de la Gestapo. Le boucher de Paris. Le diable incarné.

Son français était parfait, sans même une once d'accent, contrairement à Aro. Tout juste un petit coup de glotte sur certaines consonnes, mais un Français de l'Est aurait pu parler ainsi. C'était absolument glaçant. Bella s'efforçait de garder son calme alors que ses intestins dansaient la salsa et que ses sous-vêtements se trempaient de sueur.

« Je vous sens effrayée. » reprit-il en se laissant tomber dans son fauteuil, « Mais vous savez, on nous prête une réputation surfaite. Considérez ceci comme une simple visite de courtoisie. Je veux simplement des éclaircissements sur certains points. Vous savez, de nos jours, les terroristes sont dans toutes les strates de la société. Or, vous conviendrez avec moi qu'un officier supérieur tel qu'Aro, une excellente recrue pour le Reich par ailleurs, se doit de fréquenter des personnes au-delà de tout soupçon. »

Bella prit une inspiration tremblante, « Que puis-je pour vous ? »

Müller lui jeta un regard étonné, et vaguement admiratif. Les visiteurs ne prenaient généralement pas l'initiative de poser des questions dans cet endroit. C'était à sens unique.

Caius se redressa brusquement, montra brièvement ses papiers, « Tout est parfait. Vous êtes parfaite ! Bon, vous êtes française. Je ne vous cache pas que nous aurions préféré qu'Aro porte ailleurs ses...sentiments. Mais, que voulez-vous… l'amour ! C'est ainsi. »

Il tapa un grand coup sur le bureau, là où il y avait ses papiers. Bella sursauta et décolla pratiquement de sa chaise.

« J'ai votre adresse, votre nom complet. Votre lieu de travail. Aro a vraiment de la chance. Vous êtes belle et intelligente. Vos papiers sont parfaits eux aussi... »

Mais ? Il y avait toujours un « mais » dans ce genre d'histoire.

Bella allait se mettre à hurler s'il prononçait encore le mot '' parfait ''. Leur notion de la perfection avait mis le feu à l'Europe.

« Votre père est mort en 40, c'est ça ? »

« Oui. »

Il regarda ses papiers, « Depuis, vous vivez à Boulogne-sur-Mer avec votre oncle. C'est exact ? »

« C'est ça. »

Son regard de vipère se leva brusquement, « Pourquoi êtes-vous revenue à Paris ? »

« Je voulais récupérer quelques affaires ayant appartenu à mes parents… des photos… des livres... »

Il secoua négativement la tête, « Non, non. Ce n'est pas ce que je voulais savoir. Je voulais dire, pourquoi maintenant ? Après quatre années. »

Les doigts de Bella se crispèrent autour de son sac, « J'avais...quatorze ans quand je suis arrivée à Boulogne... » murmura-t-elle doucement, « J'étais trop jeune pour retourner sur Paris, seule. Carlisle...je veux dire, mon oncle, ne m'aurait jamais permis d'y aller. Le capitaine von Wittelsbach a logé chez nous pendant trois mois… Quand j'ai appris qu'il repartait à Paris, j'ai sauté sur l'occasion. J'étais majeure et accompagnée...mon oncle a bien voulu me laisser partir...»

« Je vois. Je peux aisément deviner la suite de l'histoire. Vous êtes tombée dans les bras d'Aro et maintenant, vous ne désirez plus en sortir. Comme c'est touchant... »

L'ignoble personnage eut un sourire qui étira lentement ses lèvres, sur ses dents jaunies.

« Comment va Aro ? Je ne le vois presque plus. »

Bella déglutit, « Bien… Il va bien...il est très gentil avec moi. »

Caius eut un rire glaçant, « Oui, oui... Aro a toujours été apprécié pour sa gentillesse. Marcus, pour sa discrétion. Et moi, j'étais craint par tous les autres élèves. C'est drôle… certaines choses ne changent pas… Vous a-t-il parlé de moi ? »

Elle hocha lentement la tête, « Un peu... »

« Nous aussi, nous parlons beaucoup de lui, vous savez. » reprit Müller en se saisissant de son verre de vin, « A-t-il déjà mentionné en votre présence, l'Allemagne, le Führer ou même... ses opinions politiques ? »

C'est à peine si elle osait cligner des yeux, de peur qu'il l'interprète comme une faiblesse, ou un signe de mensonge.

« Non, nous ne parlons pas beaucoup... »

Il arqua un sourcil tout en tapotant son index contre son menton, « Oh, vraiment ? Il est pourtant très bavard d'habitude. »

C'est un euphémisme, songea Bella.

« Je...Je ne le suis pas, moi. Il a dû comprendre qu'il était inutile de prononcer de vaines paroles avec moi.»

« Je vois...Vous viendriez nous voir, évidemment, s'il tenait des propos anti-patriotiques ? »

Compte-là dessus, connard.

« Évidemment. »

Caius sourit, « Bien. J'ai toutes les informations nécessaires. Vous pouvez partir. »

Il se leva, replia avec beaucoup de soin ses papiers, lui tendit avec une inclinaison de politesse.

« Je vais vous raccompagner jusqu'à la porte. Vous transmettrez mes amitiés à Aro. »

Il lui sourit encore une fois, et eut un geste qui l'engloba toute entière « Vous êtes parfaite. »

oOo

Une fois dehors, les deux amies marchèrent droit devant sans échanger un regard, ni un mot. Mettre le plus de distance entre elles et l'antre du diable, voilà leur priorité immédiate. Quand Rosie s'aperçut que les jambes de son amie flageolaient dangereusement, elle l'attrapa par le bras et la serra contre elle.

« Qu'est-ce qu'il t'a dit ? » demanda Bella.

« Il a contrôlé mes papiers et m'a posé plein de questions. Sur toi. Il se fichait totalement de moi, mais il voulait tout savoir sur toi. Comment et où on s'était rencontrées. Depuis quand on était amies. Tout. Heureusement qu'on s'était mis d'accord avant ! Tu penses qu'ils se doutent de quelque chose ? »

« Sur nous, peut-être pas… Mais Müller m'a posé des questions sur Aro… comme si...il se méfiait de lui. »

« Voilà qu'ils se soupçonnent entre eux maintenant ! C'est pas bon. Si Aro est en danger, tu l'es aussi. Il faut que je prévienne le réseau. »

Bella regarda sa montre, « Je te laisse faire. Il est...merde ! Il est pratiquement six heures trente. Je serai jamais à l'heure ! Je dois filer au Majestic. Je te vois demain. »

Elles se séparèrent rue Dauphine. Bella était hors d'haleine. Quand elle atteignit le Majestic, elle manqua de défaillir. Afton faisait les cent pas devant l'entrée, quand il l'aperçut, il tapota sa montre et lui fit les gros yeux.

« Mademoiselle Isabella ! On avait dit dix-sept heures trente ! Vous êtes en retard. Vous avez à peine le temps de manger et de vous changer avant que le capitaine arrive ! »

Bella se laissa conduire à la chambre d'Aro en silence. Quand elle fut seule, elle se précipita dans le cabinet de toilette. Elle fut prise de vomissements. La fatigue, l'angoisse, Müller, cette mission qui ne finissait pas, qui l'enlaçait trop intimement avec l'ennemi. Elle n'en pouvait plus. Son corps était en train de lâcher. Les vomissements passèrent. Elle gagna la chambre et tomba sur le lit. Elle voulut empêcher les larmes, serra les dents à s'en briser la mâchoire, mais c'était impossible. Elle avait eu tellement peur. Ses joues ruisselèrent rapidement.

Quand Aro arriva à son tour, vers dix-neuf heures, il la trouva assise, l'œil morne, au lieu d'une jeune femme rayonnante déjà pomponnée. Le plateau-repas était intact, et la belle robe était encore sur son cintre, merveilleuse, irréelle, à côté du costume de soirée du jeune homme.

« Schatz, tu n'es pas prête ! On part dans vingt minutes ! Et tu n'as rien mangé en plus ! On pourra toujours aller souper après, mais un opéra, c'est long, tu sais. »

Ne recevant pas de réponse, ni même un regard, le jeune homme s'approcha prudemment. Il s'accroupit à sa hauteur, intrigué.

« Isabella ? », demanda-t-il, plus doucement, « Mon amour, qu'est-ce qui se passe ? »

Bella avait eu le temps de sécher ses larmes, heureusement. Mais elle restait blanche et hagarde. Elle le regarda avec hésitation.

« Je viens de passer près de six heures rue des Saussaies... »

Aro blanchit à son tour et se releva vivement.

« Quoi ? La police allemande ? On t'a touché ? On t'a fait du mal ? J'y suis demain à la première heure. »

Il s'assit à ses côtés, prit son visage dans ses mains. Ses yeux inquiets balayèrent ses traits, scrutant les moindres détails, cherchant des traces de maltraitance.

« Six heures ! Tu as attendu six heures dans ce trou à rats. Sans manger. Sans boire. Et la peur au ventre, je présume. Ils vont m'entendre. »

« Il y avait Rosie aussi. »

« Rosie aussi ! Qu'est-ce qu'ils voulaient ? »

« Ils ont vérifié mes papiers et m'ont posé des questions sur ma présence à Paris… Ils doivent penser que je ne suis pas assez bien pour toi. »

« Isabella, je suis vraiment navré. Tu viens d'être en contact avec ce qu'il y a de plus sale, de plus noir en nous. Je ne sais pas quoi te dire. »

« Alors ne dis rien, parce que je n'ai pas envie d'entendre tes justifications sur ce qui est noir et sale en Allemagne. Et lui, je n'ai rien eu à lui dire non plus. Ce monsieur a juste vérifié mon identité. L'affaire est close, n'en parlons plus. »

« Quel monsieur ? »

« Müller. »

Aro se leva et explosa d'un coup, donnant un coup de pied dans la cloison entre la chambre et le boudoir.

« Müller ! Ce connard ! Je lui casse la gueule demain ! »

Elle le rejoint en levant les mains pour l'apaiser, « Ça va, Aro. Il ne m'a rien fait. J'ai juste eu un peu peur, c'est tout. »

« '' Juste un peu peur''. » répéta-t-il, furieux, « Tu m'étonnes ! Comme si ces monstres-là ne faisaient que peur. Même à nous, ils fichent la trouille. On annule l'opéra. Tu as eu ta dose d'Allemands pour la journée. »

« Non, Aro. Au contraire. Allons-y. C'est à toi qu'il en veut. Ne cède pas. »

« Tu es sûre ? »

Elle hocha la tête, « Laisse moi dix minutes. »

Résolue, elle s'éloigna et emporta la robe dans la salle de bain, chipant un pain et un fruit au passage. Elle fit sa toilette dans la précipitation. Aro s'habillait en silence à ses côtés. La jeune femme remarqua ses traits pincés et ses gestes saccadés. Il repensait à l'affaire et préparait les pires tortures pour Caius Müller.

Il se déplaça derrière elle, devant le miroir, pour se recoiffer. Son complet de soirée accentuait sa minceur. Leurs yeux se rencontrèrent. Il plaça ses mains sur ses épaules dénudées, remonta vers sa nuque blanche, sa chevelure indomptable. Son regard se liquéfiait. Se voilait de douceur. Bella voulait s'y perdre. Se noyer dans tout ce bleu. Mais elle résista.

« Nous n'avons pas le temps. »

Elle n'était de toute façon pas disposée à faire des galipettes avec l'image de Müller encore bien présente dans son esprit.

« Je sais, ma petite chérie. Ce n'est pas ce que je veux. »

Elle accrocha ses yeux dans le miroir et fronça les sourcils.

« Épouse-moi. »

Bella se raidit. Son regard bleu, dans le miroir, ne la lâchait pas. Inquisiteur, il analysait avec anxiété la moindre réaction, la moindre nuance de son expression.

« Tu sais bien que c'est impossible. » dit-elle doucement, « Ton Führer ne le permet pas. Les Françaises ne sont pas assez bien pour les Allemands. »

« Imagine que ce ne soit pas la guerre. Qu'Hitler ne soit plus. Imagine que ce soit possible… Isabella...tu m'épouserais, si tu le pouvais ? »

Elle voulait retourner dans le bureau de Müller pour éviter cette discussion. Elle ne l'avait pas vu venir. N'était pas prête à répondre. Ne savait d'ailleurs pas quoi répondre. Il la prenait juste de court. C'était injuste.

« Si je le pouvais ou si je le voulais, Aro ? » demanda-t-elle calmement, « Tu saisis la différence ? Tu ressens juste le besoin de me protéger après ce qui s'est passé aujourd'hui. Mais je me défends très bien toute seule, ne t'en fais pas. »

« Je crois que tu ne saisis pas la gravité de la situation. Il aurait pu te faire très mal. Ils font même avouer les innocents. Mais là n'est pas la question. Ce n'était pas la réponse que j'attendais. Tu as l'art d'esquiver les conversations importantes. C'est incroyable. Suis-moi deux minutes dans la chambre. »

Intriguée, elle le suivit. Un appareil photo était posé sur le secrétaire. Un modèle relativement volumineux. Elle ne l'avait pas remarqué.

Aro s'en saisit, et fit quelques manipulations. La jeune femme se sentait vaguement gênée. Presque nauséeuse. Elle resta plantée là, au milieu de la pièce, prête à piquer un cent mètres sur le parquet du Majestic s'il continuait d'être aussi bizarre.

« Je voudrais te prendre en photo. »

Bella ne répondit pas, mais prit un air suffisamment étonné pour qu'il se justifie.

« Rien ne va ces temps-ci. Je réfléchis à beaucoup de choses. Plus j'avance dans le temps, plus cette guerre m'apparaît comme la folie d'un seul homme. J'ai envie de tout envoyer promener. Je suis malheureux, Isabella. C'est comme si je me réveillais d'un mauvais rêve et que je prenais conscience de choses seulement maintenant. C'est comme si tu venais de m'ouvrir les yeux. »

« Explique-toi. »

« Pour être tout à fait franc, ce serait plus simple si les Américains étaient déjà là et si nous avions perdu la guerre...Si je ne me retenais pas, je te proposerais de fuir. De partir. Très loin. Tu comprends ce que je te dis, Isabella ? Je te parle de désertion. »

Sa voix se brisa sur le dernier mot. Il fit un pas vers elle, appareil en main. Puis se figea.

« Déserter » répéta-t-il d'une voix sourde, « J'y ai souvent pensé. Me planquer. Fermer les yeux. Tu me diras, ce n'est pas très courageux. J'aime mon pays. C'est une chose que tu peux comprendre, n'est-ce pas ? Tu aimes ton pays aussi. L'Allemagne, tu sais, ce n'est pas Hitler. Ce n'est pas les nazis. C'est tellement plus que ça. Il y a ma sœur, mes neveux là-bas. Mes parents aussi. Quand Hitler a annexé l'Autriche, j'ai compris que la guerre était inévitable. J'aurais pu fuir. J'aurais pu résisté. J'ai eu peur, Isabella. Je l'avoue, je suis un lâche. Et je suis si paresseux et si égoïste. Seul mon plaisir compte. Je suis resté. Longtemps, j'ai eu l'impression d'avoir les idées claires sur ce qui nous arrivait. A Berlin, je me suis dit que je n'étais pas comme eux. Mais j'étais pire qu'eux. J'étais passif. J'ai été muté à Paris. J'ai voulu oublier ce qui se passait, qui j'étais, en buvant et en m'étourdissant de filles. C'était si facile, à Paris, d'oublier. Puis je me suis rendu à Boulogne-sur-Mer où je t'ai rencontré. A présent, je découvre l'ampleur des dégâts. Nous sommes les méchants. J'ai peur de ce qui va se passer. Avant, j'étais inconscient, mon sort m'était presque indifférent. Mais depuis que je t'ai rencontré, Schatz, j'ai peur. J'ai tout le temps peur. Je me pose plein de questions. Comment peux-tu être là, près de moi, en sachant ce que je suis, en sachant que nous sommes en train de perdre la guerre ? Pourquoi es-tu là, Isabella ? Bon Dieu, cette question me hante jour et nuit ! Une fille de ta trempe. Si droite. Si noble. Bon sang, je suis un sale Boche ! Ce n'est pas rien ! »

Interdite, la jeune femme l'observait, figée dans son flot de tissu noir. Elle se tordait les mains. Cet homme lui criait sa déchirure à la face et elle ne disait rien. Elle avait soupçonné ses blessures psychiques, ses remords, mais n'en n'avait pas mesuré l'étendue avant ce jour. Elle se retrouvait donc désabusée, face à ses révélations, ne sachant quoi répondre pour le consoler.

« Je ne te demande rien, Aro... » répondit-elle avec précaution, « Je n'exige rien de toi. »

« Je le sais, ça. » répliqua-t-il entre l'amertume et l'amusement, « Tu ne demandes jamais rien, même pour toi. Tu es juste là. Tu me fais l'amour, tu réponds quand je te parle, mais en définitive, c'est comme si tu ne disais rien. Oui voilà, c'est ça, tu me parles mais tu ne dis rien. »

« Que voudrais-tu que je dise ? »

« Quels sont les mots qu'un homme voudrait entendre de la femme dont il est amoureux ? » demanda-t-il dans un murmure à peine audible, « Si au moins j'étais sûr de cette chose-là...Je pourrais peut-être tenir, ça me redonnerait peut-être un peu de force...Mais ce n'est même pas le cas. Non, je ne sais pas à quoi tu penses. Tu ne me l'as jamais dit. Pas une seule fois. Pourtant, souvent...j'ai l'impression que...tu ne me détestes pas... »

Bella déglutit et détourna les yeux. Elle n'avait pas les mots. Elle séchait lamentablement. Toute cette histoire prenait d'immenses proportions. Mais c'était trop tard. La machine était lancée, elle ne pouvait plus l'arrêter. C'était la guerre. Et pourtant, les gens continuaient d'espérer. D'aimer. C'était la seule leçon à retenir de tout ce bordel

Non. Elle secoua la tête. Non, elle ne devait pas retenir cette leçon-là. Elle avait son rôle à jouer. En face d'elle se tenait l'ennemi. Émouvant, grave, beau dans son costume noir. Mais l'ennemi quand même. Elle ne dirait pas cette chose qu'il voulait entendre. Elle ne pouvait pas le lui dire. Elle était incapable de reconnaître l'étendue de ses propres sentiments. Elle préférait largement faire l'autruche.

« Tu vois, tu ne trouves rien à répondre... » reprit-il avec un sourire navré, « Mon sort t'indiffère complètement. C'est comme ça. On n'y peut rien. Je ne peux pas t'obliger à m'aimer. Je sais que tu ne m'aimes pas, et tu sais que je le sais. Alors voilà, j'ai le sentiment que bientôt, tout ce qu'il me restera de toi, c'est cette photo que je te demande aujourd'hui. Tu partiras. Tu t'évaporas. Ce n'est même pas la guerre qui nous séparera. Tu es si froide, Isabella. Un bout de papier pour l'éternité, c'est tout ce que je te demande. Tu peux bien me le donner, non ? Je vais le mettre dans mon portefeuille et je mourrai avec. Et l'on dira : c'était sa fiancée, peut-être. Qu'est-ce qu'elle était belle ! »

Il prit son silence pour un acquiescement et s'approcha d'elle avec timidité. Il prit quelques clichés d'elle, perdue, perplexe, noyée dans sa robe de princesse. Puis il reposa l'appareil, lui tournant le dos un moment pour le ranger dans l'étui. Elle sut alors qu'il pleurait. Ses épaules bougeaient de manière inhabituelle. Il respirait fort.

Le cœur de la jeune femme se serra. Un grand garçon comme lui. Un soldat. Ses yeux bruns brillaient. Elle n'imaginait pas qu'un homme pouvait montrer tant de vulnérabilité. Il rendait les armes. Elle avait gagné. Il ne le savait pas. Elle ne pouvait même pas lui dire. Cette victoire avait un goût amer.

Il n'avait eu que son regard pour exprimer tout cet amour qu'il éprouvait pour elle. Puis il y avait eu les mots. Les trois mots sacrés. Qu'elle n'avait jamais dit en retour. Qu'elle ne dirait jamais.

A cet instant précis, elle seule aurait pu esquisser ce geste qui l'aurait unie à lui. Elle seule. Mais elle ne le fit pas. Elle demeura immobile, au centre de la pièce, perdue tout autant que lui. Et aussi triste que lui.

« Il faut y aller, Aro... » fit-elle doucement.

« Oui. Je sais. Allons-y. »

Il ne se tourna pas vers elle volontairement. Elle ne devait pas voir ses yeux. Leur chauffeur les attendait dans le hall de l'hôtel. Des regards admiratifs s'attardaient sur Bella. Aro la précédait d'un pas, distant, rigide. Il ignora les officiers éblouis par sa compagne, et les regards assassins des auxiliaires féminines. Il regardait la porte du Majestic comme si la liberté se tenait derrière. Ou la mort. Dans tous les cas, une solution. Une réponse, puisqu'il n'avait pas obtenu celle qu'il voulait entendre.

Mais quitter cet endroit, par pitié. Il n'en pouvait plus.