Notes de l'auteure

- Pour le confort du lecteur, les dialogues en italiques correspondent à ceux prononcés en allemand.

.

.

oOo

Chapitre 13

Plaisir d'amour ne dure qu'un moment

Chagrin d'amour dure toute la vie

oOo

A l'Opéra Garnier, il se dérida un peu. Il n'allait tout de même pas passer la soirée à se morfondre sur son amour non-partagé. Il était dans le temple de la musique. Il voulait vivre ce rêve qui l'enivrait même si c'était faux. Même si ce n'était qu'une illusion. Une utopie inaccessible. Il garderait cette douce flamme dans son âme, comme un trésor. Viendrait l'heure des pleurs…De la séparation...inévitable… A présent, il le savait.

Ils furent menés à leur loge par un assesseur. Impatient, il guidait Bella par le bras, mais tout cela se fit au prix de nombreux arrêts, dans le concert de salutations avec des uniformes verts, très galonnés. Ils ne purent les éviter. Cette débauche clinquante de médailles, de brassards et d'insignes nazies fit transpirer la jeune femme. On la complimentait beaucoup pour sa beauté et pour sa robe. On fit le reproche à Aro de ne pas avoir paré son cou de diamants.

Elle avait, au mieux, l'impression d'être une œuvre du Louvre, au pire une prostituée dont on faisait le tour avant consommation.

Sa nervosité s'accentua sous les regards inquisiteurs. Plus s'élevait l'escalier, plus Aro devenait arrogant. Le défi illuminait son regard arctique. Sa moue était méprisante. Il ne rendit le salut nazi à personne. Plutôt crever que le faire. Surtout devant elle. Ce fils d'une vieille famille allemande voulait brusquement en découdre avec toute la nouvelle aristocratie du IIIe Reich : celle des assassins, des tortionnaires, des meurtriers. Il s'adressa a des plus hauts gradés que lui comme s'il s'agissait de simples subalternes tout juste bons à cirer ses bottes. Il ne s'embêtait même pas à répondre aux salutations. Se montra évasif. Cassant.

Il se mettait volontairement en danger. Et la mettait involontairement en danger, elle.

Certains officiers jetèrent un regard à la fois effaré et interrogateur à la jeune femme. Ils avaient entendu parler d'elle. Était-elle la cause de cette attitude suicidaire ? Avait-elle des explications à fournir ? Se sentait-il bien ? Avait-il bu avant de venir ?

On lui fit comprendre avec une grande habilité qu'il aurait des comptes à rendre plus tard s'il persistait dans son attitude. Il eut un rire condescendant en réponse. La guerre lui avait déjà tout pris. Tout. Deux camarades, au nom de l'amitié, essayèrent de se montrer persuasifs en le tirant un peu à l'écart. Rien n'y fit. Il revint à elle quelques instants plus tard en haussant les épaules.

Bella était absolument effarée. Atterrée, par son comportement. Mais elle joua le jeu. Elle ne regardait personne. Ne répondait à personne. Que pouvait-elle bien faire, toute seule, au beau milieu de ce grand escalier, au milieu de tous ces gradés et ces SS ? Rien. Son seul allié était ce jeune homme étrange, désespéré, qui s'accrochait à son coude. Qui puisait son seul soutien en elle. Il tremblait. De rage ou de peur, elle ne saurait le dire.

Alors, elle tint bon. Cela relevait de l'instinct de survie. Mais surtout, elle avait compris qu'il essayait de la venger. Pour son père, abattu par un Stuka. Et pour cette effroyable journée, passée dans les quartiers de la Gestapo.

Ce qu'il y a de plus sale en nous...Regarde ce que j'en fais, mon amour. Je crache dessus.

Arrivés à l'étage où se trouvait leur loge, il y eut un mouvement dans l'assistance effarée. Un très haut gradé SS se détacha de la foule, accompagné de plusieurs hommes en uniformes noirs. La mâchoire d'Aro se contracta brusquement en reconnaissant Caius. Les gens s'écartaient sur son passage comme s'il s'agissait du Führer en personne. Aro se dirigea sans hésitation vers celui qui avait été son frère. Devant tout le monde, il l'interpella violemment. Caius ne put cacher sa stupeur, face à ce comportement suicidaire. Restée à l'écart, Bella regardait la discussion houleuse. Les uniformes noirs s'agitaient autour des deux hommes, et faisaient corps à leur supérieur, pris à partie par Aro qui, raide comme la justice, bras croisés, écoutait avec impatience les explications de son interlocuteur. Un autre SS s'était d'ailleurs approché de lui et avait posé une main amicale sur son épaule. Là, tout dégénéra.

« Entre Allemands, Aro, tout de même, on ne va pas se fâcher ! »

Le jeune homme se dégagea avec brusquerie. « Toi, ne me touche pas ! »

« Ce n'est qu'une fille stupide qui profite de toi. » reprit froidement Caius, « Et peut-être, qui sait, une terroriste. Alors, elle a beau être bandante, tu ferais mieux de te méfier. J'essaie de te protéger. »

Aro se retourna violemment vers lui et le saisit par le col. Il surpassait largement Caius en taille et en force, « Ne redis jamais ça ou je te jure, ta horde de chiens enragés ne pourra pas te protéger ! »

De là où elle se tenait, Bella n'entendait que les éclats de voix. Mais en voyant Aro sur le point de frapper Caius, elle fit un pas en avant, prête à se jeter sur lui pour l'arrêter. Ça n'en valait pas la peine. Ce blond arrogant n'en valait pas la peine. On la retint par l'épaule.

Elle se retourna vivement et se retrouva nez à nez avec un visage familier, en uniforme vert. Un grand gaillard, brun, aux yeux rieurs et au sourire ravageur. L'amoureux de Rosie, qu'elle avait vaguement rencontré lors d'une sortie entre filles.

« Lieutenant Franck ! »

« N'y allez pas. » répondit Emmett, « Il vient de se condamner. Il finira à l'Est, dans le meilleur des cas. »

« Ne dites pas ça. », elle se retourna pour observer l'altercation, le cœur battant à se rompre. « Mais bon Dieu, qu'est-ce qui lui arrive... »

« Il fait ça pour vous. Il est très amoureux de vous. » soupira Emmett, « Ça n'arriverait pas, si vous n'étiez pas toutes si charmantes. »

Il parlait de Rosie. Mais Bella le releva à peine, perdue dans ses propres angoisses et ses propres scrupules.

Comment pouvait-il être aussi bête ?

Aro revint vers elle, furieux. Ses yeux lançaient des éclairs.

« Quel abruti ! A l'entendre, je devrais simplement me passer de toi. Il a dit qu'il allait de nouveau vérifier ton identité. Il dit que tu ressembles à tout sauf à une pute. »

« Je devrais peut-être aller le remercier. Je prends ça pour un compliment. »

« Oui, tiens ! Espèce de branquignol ! » s'exclama Aro.

Bella se demanda une seconde où il partait pêcher son vocabulaire. En tout cas, pas dans le Trésor de la langue française. Il y avait peut-être des cours d'argot à l'Institut franco-allemand. C'était une technique d'infiltration comme une autre.

Le jeune homme prit conscience de la présence d'Emmett. Ils avaient à peu près la même taille mais pas la même carrure. Emmett était largement plus costaud. Aro semblait se dérider brusquement.

« Emmett.» salua-t-il, plus calmement.

Le lieutenant claqua des talons, « Herr Hauptmann. »

Ils échangèrent une poignée de main amicale. Bella les regardait, perdue. Elle ne savait pas qu'ils se connaissaient. Ils échangèrent quelques politesses en allemand. Aro lui tapota brièvement l'épaule et eut un rire amusé. Puis il se retourna vers elle.

« Allons-y, Schatz, nous allons tout louper si je continue de bavarder comme ça. »

Ils gagnèrent leur loge et s'installèrent sur leurs sièges confortables. Bella savait, sans même tourner la tête vers lui, qu'il se rongeait le pouce avec ce regard fixe qu'il prenait à l'occasion. Confuse, elle ne savait pas comment se comporter avec un soupirant éperdu d'amour qui venait de lui reprocher sa fraîcheur. Elle se pencha par dessus la balustrade, intriguée. C'était la première fois qu'elle se rendait à l'Opéra.

A ses pieds, autour d'elle, baignée d'or et de pourpre, se vautrant dans le déshonneur de la France, l'horreur insultante de l'occupation. Des centaines d'uniformes. Un vrai ballet de vert-de-gris. La barbarie avait traversé les frontières depuis quatre ans mais jamais encore, Bella n'avait eu l'occasion de l'observer dans l'une de ces grand-messes. Une terreur viscérale lui agrippait le ventre. Lui nouait les boyaux. Elle se rendit compte de qui elle était. De ce qu'elle faisait. De ce qu'elle risquait.

Tout avait été tellement simple, dans l'intimité de la chambre. Le sentiments et la réelle gentillesse de son amant avaient arrondi les angles, atténué la peur. Mais soudain, tout lui semblait insupportable. Même lui. Surtout lui. Si beau. Si près. Le Boche. Le sale Boche.

Une rage démentielle montait progressivement en elle. Une rage qu'elle avait contenue pendant trop longtemps. Elle aurait voulu être une torche humaine, se jeter dans le vide et mettre feu à tout ça.

Aro, qui commençait tout juste à calmer ses propres démons, se rapprocha d'elle pour l'embrasser dans le cou avec une douceur bouleversante qui la laissa de marbre. Il caressa son dos dénudé à l'endroit précis où les bretelles noires attendaient qu'on les dégrafe.

« Je t'aime tant. » murmura-t-il avec une légèreté qui démentait la profondeur des propos.

« Oui, j'aurais pu t'aimer aussi. » répondit Bella d'un ton indifférent, presque méchant, en continuant d'observer ce spectacle immonde.

Le jeune homme, surpris par la brutalité de la réponse et surtout, par la franchise du ton, accusa le coup. Il se rapprocha un peu plus près d'elle. Il la sentait sensible. Bouleversée. Il en profita. Il avait trop besoin de réponses. Pour une fois, elle était sans filtre. Sans retenue.

« On va jouer à un petit jeu, toi et moi. Je te poses des questions et tu réponds. Et cette fois, je supporterais difficilement que tu m'envoies promener. »

« Bien. » répondit la jeune femme, gagnée par le désespoir.

« Commençons. Je ne te plais pas assez ? »

« Non, c'est faux. Tu es très gentil. Très beau. Et drôle. J'ai cru qu'une dizaine de femmes allaient m'arracher les yeux. »

« Je ne te fais pas assez bien l'amour ? »

« Cesse de dire des stupidités. J'attends chaque instant d'intimité avec toi avec impatience. »

« C'est une question de différence de classe sociale ? »

« Non. Nous ne sommes plus sous l'Ancien Régime. Un noble peut très bien épouser une petite bourgeoise comme moi. Même une paysanne, s'il le veut ! Mais je n'ai pas envie de t'épouser. »

« Tu as un autre homme dans ta vie et tu me l'as caché ? »

« Pas du tout. »

« Alors quoi ? »

« Tu veux une réponse honnête ? C'est la guerre. Tu es l'ennemi. La situation est compliquée. »

« Que fais-tu avec moi ? »

« Je m'adapte. Je suis une profiteuse. Il y en a cent comme moi. Mille. Tu n'as qu'à baisser les yeux, ou regarder autour de toi pour t'en rendre compte. Ils tournent autour de vous comme des chiens autour de leurs maîtres. Plus ils reçoivent des coups de bottes, plus ils cherchent des caresses. Comme eux, je profite de toi, de ta position de vainqueur. Je ne me fais aucune illusion. Je serais punie par les miens. J'assumerais le choix que j'ai fait le jour venu. Vous n'êtes pas encore partis à ce que je sache. »

« Tu as réponse à tout, n'est-ce pas ? Je n'ai jamais eu l'impression de te traiter comme une chienne. Alors tant pis. Je t'aimerai pour deux. La solution, je la trouverai. »

« Ce n'est pas possible. On s'essouffle au bout d'un moment. »

« Je suis un sportif. Je m'entraînerai. »

« Laisse tomber. Tu es un Boche. Comment il faut que je te le dise ? »

Bella serra les dents. Ses ongles pénétrèrent la chair de sa paume.

Je ne t'aime pas. J'aurais pu t'aimer, sans doute. Dans une autre vie. Dans n'importe quel autre siècle.

Mais voilà, je t'aime, imbécile d'Allemand.

Mais ouvre les yeux. Je ne peux pas te parler. Je ne parlerai jamais. Tu devras me tuer pour que je te le dise. Alors, ce soir, idiot, quitte la folie douce qui t'aveugle et regarde-moi vraiment. Les mots que tu attends, je ne peux pas te les dire. Mais je les dirai avec les yeux.

Je t'aime. J'en ai mal au ventre. Mal au cœur. Et ma conscience, n'en parlons pas. Je suis en train de me perdre. Je cherche désespérément la Bella du passé. Celle qui rêvait de vengeance et de gloire. Celle qui n'avait qu'un seul amour. La France. Je ne la retrouve pas parce que je me suis perdue et reconnue en toi. Ton visage. Tout en lui me ranime. Ton sourire lumineux quand tu entends des notes de jazz. Le cercle gris autour de tes yeux. Je le dessine mille fois par jour dans ma tête. Il n'est jamais malveillant, toujours amical, émerveillé par le miracle qui nous arrive. Et cette mèche qui tombe continuellement sur ton front, que tu n'arrives pas à dompter. Les « c » et « g » que tu accroches, malgré toi, sur lesquels tu butes en t'énervant. Ces lèvres dont je ne peux me détacher, comme si j'y puisais toute ma force. Tes mains. Tes longs doigts caressants et élégants. Sur les touches de piano. Sur moi. Ton pouce que tu ronges jusqu'au sang quand tu es préoccupé. Tes chansons sous la douche. Ridicules. Joyeuses. Tous ces petits détails qui te rendent si vivant. Si humain.

Je t'aime, salopard de Boche. Tu n'es conscient de rien, n'est-ce pas ? Je joue si bien l'insensible. Non, tu ne te rends pas compte du pouvoir que tu as sur moi. Je ferme les yeux et je te vois. Je voudrais te rêver, t'imaginer, que je n'y parviendrais pas. Tu me plais comme tu es. Je meurs d'amour pour toi. Je n'en peux plus.

Tu veux des mots ? Tu n'en auras pas. Jamais. Je te tuerai, s'il le faut. Sale Boche. Tu entends ? Je te tuerai. Alors, tu ne seras plus rien. Des os. De la cendre. Tes yeux seront ouverts sur le néant pour l'éternité.

Je serai de nouveau libre.

On m'a dit qu'il ne fallait pas t'aimer. Alors je ne t'aime pas.

Bella se retourna une dernière fois vers Aro, alors que les rideaux s'ouvraient. Un regard sombre, rancunier, accusateur, mais effrayé. Le regard de la France occupée. Elle voulait lui faire mal. Elle voulait venger tous ceux qui souffraient. Qui avaient souffert. Tous ceux dont le visage portait l'empreinte de la botte et de la cravache. Les soldats français. Les civils. Les Juifs. Les résistants fusillés. Charlie.

Charlie...

« N'insiste pas. Je ne t'aime pas. Je ne t'aimerai jamais. »

Ils furent vengés.

oOo

On peut faire l'amour avec un cœur brisé. On peut même faire l'amour avec la personne qui vous l'a détraqué. Leurs têtes résonnaient encore des arias sublimes de Gounod lorsqu'ils pénétrèrent la chambre. Un papier reposait sur la commode, bien en évidence.

De la part de Rosie, avait gribouillé Afton au crayon gris : Un mot pour Mademoiselle Isabella. C'était à la conciergerie. Je le pose là. Bonne soirée !

Bella se saisit du papier. N'importe qui aurait pu ouvrir la lettre et lire le mot. Elle le déplia.

Pense à prendre une photo du beau Aro si tu dégottes un appareil ! Je ne l'ai jamais vu en smoking. Ce qu'il doit être chou ! Amuse-toi bien. Rose.

Bella comprit immédiatement. Son cœur battait la chamade. Son regard se posa sur la pile de grandes serviettes. Un nid douillet pour un appareil photo miniature.

Elle montra le mot à Aro, qui y jeta un bref coup d'œil, en se débarrassant de sa veste.

« Il n'y a pas que moi qui veuille des photos ! Tu sais quoi ? Je veux une photo de toi, Rose veut une photo de moi. Cherche l'erreur ! J'aurais dû tomber amoureux d'elle. Ça aurait tout simplifié et on filerait déjà le parfait amour. »

Bella laissa le mot sur le meuble et le suivit dans la chambre.

« Rose est déjà amoureuse. »

« Oui, d'Emmett. Je le sais. Je le croise souvent. Il m'en a parlé. Il est franchement déprimé, pauvre vieux. »

Il se servit un verre copieux et lui en proposa un. Elle refusa, vaguement inquiète pour ce qui l'attendait cette nuit. A la fois l'amour, le regard d'Aro était exigeant, fiévreux, inhabituel. Et les photos.

« Que veux-tu ! C'est comme ça. Il y a des Allemands qui tombent amoureux de Françaises ! » finit-il en calant ses reins contre la tranche de la console et en la regardant, si indécise, « Et il y a parfois des Françaises qui tombent amoureuses de leurs Allemands. Je dis bien ''parfois'' ! »

La jeune femme s'approcha prudemment de lui, lui baisa légèrement les lèvres, bien décidée à faire la paix, au moins pour cette nuit.

« Merci pour cette soirée. Pour l'opéra... »

« ''Merci pour l'opéra''. C'est un bon début pour commencer une histoire. J'aime bien. D'habitude, on me remercie pour le champagne ou le foie gras. Et si on repartait de zéro, toi et moi ? »

Elle s'écarta de lui et le contempla en serrant les dents, désespérée.

Il était si attendrissant avec ses cheveux ébouriffés. Elle caressa les petites pointes qui tombaient sur son front. Il avait gardé son gilet, mais déboutonné le col de sa chemise. L'alcool rendait son regard trouble et incisif à la fois. Il avait, depuis longtemps, appris à surmonter les brumes de l'ivresse.

« Et maintenant ? » murmura-t-elle sans pouvoir résister à la folle attirance qu'il exerçait sur elle.

« Eh bien, je suppose que tu vas accepter que je te fasse l'amour. Demain encore. Et après-demain peut-être aussi. Ensuite...je ne sais pas… Il ne faut pas abuser, non plus. Quand tu ne voudras plus, je te laisserai partir. J'ai bien compris que tu n'es pas le genre d'oiseau que l'on met en cage, mon amour. Meine Liebe. »

Il la serra contre lui, la fit doucement tourner. Tournoyer. Ses gestes étaient tendres. Un peu gauches. Il tremblait d'émotion. Elle lui paraissait si proche.

« Je ne peux pas mettre de musique, il est trop tard. Autrement, je vais me faire assassiner demain par tous ces gros Allemands qui nous entourent. » plaisanta-t-il.

« Dansons quand même. Charme-moi. Surtout, ne chante pas ! »

Il sourit.

Aïe ! Coup au cœur. Satané sourire. Il l'avait eue comme ça.

Leurs lèvres se joignirent. Leurs langues glissèrent l'une contre l'autre dans une saveur d'alcool et de tabac. Il fit glisser les bretelles de sa robe, découvrit sa poitrine, l'embrassa longuement jusqu'à ce que les frémissements de la jeune femme gagnent sa voix. La jupe tomba silencieusement au sol. Il la souleva sans le moindre effort, la posa sur le lit et acheva de la déshabiller. Chaque phase de son effeuillage était accompagnée de baisers, de caresses et de soupirs.

« Je fais plein de petites photos. » lui murmura-t-il avec un sourire à désarmer la résistante la plus récalcitrante « Clic, clic. Plein de photos, avec ma tête. Je veux tout retenir de toi, Meine Liebe. »

Il se déshabilla à son tour et la rejoignit, le visage légèrement en retrait pour ancrer dans sa mémoire toutes les étapes de son extase. Bella essaya de résister à ses lèvres douces, tendres et tellement proches d'elle. Elle échoua superbement et le tira à elle pour l'embrasser. Tout ce qu'elle pouvait ressentir pour lui, elle le mit dans cet échange. Parce qu'à cet instant précis, quelque chose céda en elle. L'amour, c'est comme de l'eau. C'était incontrôlable.

La fêlure invisible des débuts – premiers regards, premiers sourires de deux êtres qui se plaisent spontanément, s'était transformée au fil des semaines en fissure, puis en brèche. Les sentiments s'y engouffraient, plus forts que tout. Un flot, une vague, un raz-de-marrée. Trop tard. La digue se rompit. Le mur vola en éclats. Un vrai massacre.

Alors, ce fut une évidence, elle ne pouvait plus se taire. Ils furent à l'unisson. Son âme, rebelle, hargneuse, teigneuse, monta au dessus de la mêlée, rejoindre celle d'Aro, qui l'attendait, sourcils haussés, moue moqueuse, en tapotant sa montre. Il semblait dire '' Enfin ! Ce n'est pas trop tôt !''

Leurs mains se cherchaient désespérément. S'étreignant convulsivement, à s'en faire mal. Bella sentit qu'ils étaient en train de se perdre. De s'oublier. Ils ne se contrôlaient plus.

Elle essaya de bouger. De s'extirper de tout ce merdier. Il lui cloua les bras sur le lit et pesa sur elle.

« Non, non il ne faut pas ! »

Il ne répondit jamais et écrasa ses lèvres sur les siennes, dans un baiser possessif, alors qu'il s'abîmait en elle.

Ils restèrent longuement enlacés. Ils cherchaient, à deux, les yeux dans les yeux, à regrouper leurs propres bagages, leurs effets personnels. Mais c'était la confusion la plus totale. Comment faire le tri dans tout cela? Que reste-t-il quand la vague se retire ? De l'amour ? Du désespoir ?

Elle était sûre d'avoir laissé des éclats d'elle-même en lui. Des esquilles de résistante dans le cœur ennemi. Et lui, le cœur atteint par ces centaines, non, ces milliers de petites échardes était désespéré. Malheureux. Il s'efforçait de trouver une solution à cette situation calamiteuse. Mais décidément, il n'avait pas l'âme d'un geôlier.

Leur souffle s'apaisa tranquillement. Ils se séparèrent, troublés par cet aveu involontaire, qui éclairait leur relation d'une nouvelle lumière. Celle de l'espoir.

Bella le repoussa, se redressa pour s'asseoir, lui jetant un regard mauvais, très mécontente de lui, mais surtout d'elle !

« Il faut arrêter avec toutes ces bêtises. »

Aro avait attrapé son étui et allumé une cigarette. Appuyé contre les oreillers, il observait son dos.

« Quelles bêtises ? »

« Ce n'est pas la première fois que tu oublies de mettre un préservatif ! »

« Ce n'est pas une bêtise, Schatz. Je te ferai bien plein de petits von Wittelsbach. » fit-il d'un ton paisible.

« C'est tout ce que tu as trouvé pour m'attacher à toi ? Tu crois que j'ai envie de tomber enceinte d'un Boche ? »

« J'envisage toutes les possibilités. J'ai décidé de ne pas renoncer à toi. »

Bella se retourna brusquement, « Quoi, là, maintenant ? »

« Oui, là, maintenant. Tu seras à moi. Je ne peux pas faire sans toi. Et toi non plus. »

« Tu lis l'avenir maintenant ? »

« Je l'ai senti dans ton baiser…Cette nuit n'était pas comme les autres. Tu étais différente. Je crois que tu m'as donné une réponse, malgré toi. Ma pauvre petite chérie. » termina-t-il, attendri.

Bella qui l'avait regardé pendant qu'il parlait, se détourna. Elle soupira lourdement.

« Je voudrais dormir un peu, Aro. Ton copain Müller m'a drôlement secouée aujourd'hui. Et je m'attends au pire, maintenant, après ton attitude à l'Opéra. »

« Ne t'inquiète pas pour ça. J'ai fait l'idiot. J'assumerai les conséquences plus tard. J'irai m'excuser demain. Ils adorent ça, quand un von Quelque chose, leur cire les pompes. »

Il termina sa cigarette pendant qu'elle se glissait de nouveau à côté de lui. Aro éteignit la lumière. Ils se blottirent l'un contre l'autre avec une timidité inédite. Ils étaient trois à présent : lui, elle et son aveu indiscutable.

Le silence s'installa, rapidement entrecoupé par les légers ronflements d'Aro qui, abruti d'émotion, s'était rapidement endormi. Bella demeura parfaitement éveillée, à attendre le bon moment pour agir.

Il se réveilla à trois heures du matin. Elle prétendit dormir profondément. Il se leva pour aller aux toilettes, et revint près d'elle, se calant de nouveau dans son dos. Bella se disait de plus en plus qu'elle n'y arriverait pas. Il était trop agité, cette nuit.

Vers cinq heures, elle n'y tint plus et se leva. C'était maintenant ou jamais. Elle se glissa silencieusement hors du lit et avec beaucoup de précautions. Elle enfila la chemise d'Aro, avant de se diriger résolument dans le boudoir. La porte de communication n'avait pas été tiré. Hors de question de faire du bruit en la faisant rouler dans son rail. Mais il y avait assez de place entre le fauteuil Louis XV et la porte d'entrée, pour allumer la petite lampe pour qu'elle puisse prendre les clichés.

L'appareil était là, entre la troisième et la quatrième serviette. Elle se pencha pour ouvrir la sacoche d'Aro. Un seul dossier. Épais. Elle feuilleta brièvement tout en se demandant comment trier les documents les plus importants. Il y avait des listes. Des noms de lieux. En Normandie. Des signatures, des coups de tampon. C'était visiblement très technique. Elle étala les documents qu'elle jugeait les plus importants sur le sol.

Elle débraya le Minox et prit une première photo tout en marmonnant de rage. Elle tourna la page. Clic. Page suivante.

Là, le travail fut facilité car la lumière du plafond s'alluma.

Elle se leva immédiatement, se collant contre le mur tout en maintenant le petit appareil contre son cœur.

Aro était appuyé contre la chambranle de la cloison, enveloppé dans le drap blanc qui lui donnait l'apparence d'un sénateur romain, prêt à prononcer une harangue devant la plèbe. Ses bras étaient croisés, ses lèvres, un peu pincées par la désapprobation. Il la regardait calmement, de ses grands yeux bridés.


Chanson(s) :

- Titre du chapitre: Rina Ketty – Plaisir d'Amour – 1939 (une très belle chanson si vous voulez mon avis)