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Chapitre 14

Enfant de la patrie

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Ses yeux bleus n'avaient jamais été aussi clairs. Sereins. Bella crut rêver sur le moment : Il y avait presque de l'amusement, au fond. Et du soulagement. Non, il ne paraissait même pas en colère. Il desserra les lèvres, et elle se ratatina en comprenant qu'il allait parler.

« Finalement, c'est rassurant. Je sais à présent pourquoi tu ne peux pas me dire que tu m'aimes. Parce que tu m'aimes, n'est-ce pas ? »

Bella ne répondit pas. Son sang semblait se figer dans ses veines et son cœur, produire un effort surhumain pour faire circuler cette mélasse dans son corps. Elle venait de se faire surprendre dans des activités de résistances à cinq heures du matin et il lui contait fleurette. Décidément, il n'avait pas le sens des priorités.

Elle se raidit et leva le menton avec orgueil.

« Tu m'aimes. » répondit-il avec une lueur de triomphe dans les yeux. Il desserra brièvement le tissu qui lui glissa élégamment autour des reins et lui ôtait toute dignité impériale.

« Que fait-on à présent ? » demanda-t-elle dans un murmure.

« Eh bien, c'est très simple. Tu vas remettre ces documents dans leur pochette et la pochette dans la sacoche. Ensuite, nous n'en reparlerons plus jamais. »

« Tu vas me livrer à tes petits amis de la Gestapo ? »

« Comment peux-tu me faire l'injure de me dire ça, Isabella ? » s'exclama Aro, profondément blessé « Tu sais très bien qu'ils te tueront. »

« Alors, tu vas te venger ? »

« Peut-être bien...laisse moi le temps de réfléchir à la punition appropriée... », il tapota brièvement son index contre son menton, son regard semblait revivre.

Aro ne la quittait pas des yeux. Il était dans le pur ravissement de sa découverte. Sa petite Isabella. Une terroriste. Une résistance. Et amoureuse de son Boche, par dessus de le marché. Il en avait la certitude. Adorable, voilà ce qu'elle était. Quelle farce quand même ! Oui, c'était très drôle. Il essayait de contenir son éclat de rire car elle ne semblait pas apprécier la situation. Tout s'éclaircissait pour lui. Après la tempête, le grand soleil. Quand cette saloperie de guerre serait finie, il l'épouserait. Si, bien sûr, il ne se prenait pas une balle avant. Il ferait en sorte d'éviter les tirs ennemis. Oui, voilà, il serait prudent, quitte à se planquer. Il avait trouvé sa Juliette ici, en France. Elle était l'autre, au féminin. Elle était le miroir, la personne qui lui avait montré tout ce qui entravait son chemin, qui l'avait poussé à se contempler lui-même, pour changer les choses, pour stopper cette guerre ridicule. Elle était l'âme sœur. Ce n'était pas la parfaite association. D'ailleurs, c'était douloureux la plupart du temps. Mais il l'aimait.

« J'ai trouvé la parfaite punition. » jubila-t-il, le sourire aux lèvres, « Rester auprès de moi en résidence surveillée. Voilà une horrible vengeance ! »

Le regard sombre, crispant de plus en plus le petit appareil contre sa poitrine, elle ne répondait toujours pas.

« Tu n'as rien à dire, tête de pioche, hein ? Et je n'insisterai pas, je ne suis pas un policer. Juste un militaire. C'est tout aussi bête mais au moins, ça ne pousse pas les gens dans leurs retranchements. Allez, viens, mon cœur, retournons au lit. »

Il fit un mouvement dans sa direction.

« N'approche pas ! » s'écria-t-elle d'un ton apeuré.

« Allons, ne fais pas l'enfant. Je ne te ferai aucun mal, tu le sais très bien. C'est toi qui me fait mal depuis le début. Mais qu'importe ! Plus de secret. Inutile de remuer le couteau dans la plaie. Donne-moi cet appareil. »

Il tendit la main vers elle. Bella se colla davantage contre le mur, serrant l'appareil photo contre elle en secouant négativement la tête.

« Donne-le moi, s'il te plait. Et puisque tu sembles avoir peur de moi, je te laisserai partir. Je ne t'obligerai pas à rester, du moins, pour aujourd'hui. Tu sais que je suis tenace. Je retournerai la France pour te retrouver, s'il le faut. Tu es à moi comme je suis à toi. »

La jeune femme secoua de nouveau la tête et jeta coup d'œil désespéré aux papiers, étendus sur le sol. Il suivit son regard.

« Je n'ai pas envie de me cacher. Laisse-moi prendre ces photos, Aro. S'il te plait. Range-toi de notre côté. Tu ne serais pas le premier, ni le dernier. La guerre est terminée pour vous. C'est la fin, vous avez perdu. Désobéir à des ordres criminels est ton devoir. Toi et moi, nous pouvons faire quelque chose de juste. Quelque chose de bien. Et nous serons tous les deux. »

« Non. Je t'aime plus que tout, mais je ne te laisserai pas faire. Les Américains et les Anglais vont débarquer sur vos plages. Ils vont nous déloger de France. C'est normal, nous ne sommes pas chez nous. A l'Est, c'est le rouleau compresseur russe qui va nous tomber dessus. L'Allemagne sera crucifiée. Martyrisée. Votre vengeance sera à la hauteur de nos crimes. C'est déjà l'enfer là-bas. Je peux à peine le supporter. Alors, si je peux retarder encore un peu cette dévastation, je le ferai. Pour mes compatriotes. Pour ma bourrique de père, ma passive de mère et mon amour de sœur. Et pour tous ces jeunes soldats, en première ligne, sur les côtes françaises. Sois raisonnable, mon amour. Laisse-moi achever cette mission. Ensuite, toi et moi, nous partirons...très loin. Nous en aurons fini de cette guerre-là. Nous fonderons une belle famille. Tout ira pour le mieux. »

Bella comprit à son expression qu'il ne plierait pas. Le contraire l'aurait presque déçue. Il ne pouvait céder et elle le comprenait mieux que quiconque.

Sa main se crispa sous la pile de serviettes, à sa droite. C'était là, prêt à l'emploi, entre la première et la deuxième serviette.

« Deutschland über alles » lança-t-elle avec ironie. (Trad : ~ ''L'Allemagne avant tout'')

Il eut un demi-sourire en réponse, « Non. Pas tout à fait. J'ai déjà trahi mon pays pour te protéger. »

Si elle était surprise par cette déclaration, elle n'en montra rien. Son expression restait fermée. Il comprit alors qu'il ne pourrait pas la prendre par les sentiments, ni par de douces paroles.

« Que veux-tu dire ? »

Son regard devint plus indulgent, « Isabella, je sais depuis des semaines que ton oncle et ton meilleur ami sont des terroristes. Si je ne les ai pas dénoncé, c'est parce que je t'aime. »

« Oh, alors je dois te remercier ? »

Aro secoua la tête, « J'espérais que tu ne sois pas impliquée dans toute cette folie, car je savais que si c'était le cas, je ne pourrais jamais te protéger de la Gestapo et de Caius. Je n'ai rien voulu voir. Mais une fille de ta trempe ne pouvait être que résistante. Pas étonnant que nous perdions la guerre, avec des officiers de renseignement aussi aveugles que moi.» ajouta-t-il avec une pointe d'humour.

« Défendre sa patrie n'est pas une folie. » reprit-elle, « C'est juste normal. Un Français doit se tenir prêt à mourir pour la République et pour la France. »

« Tu n'es pas obligée de mourir pour la France, Isabella. Tu peux attendre que les Américains arrivent. »

« Tout le monde n'est pas aussi lâche que toi ! »

Son cœur regretta ces paroles dès l'instant qu'elles furent sorties. Mais sa hargne et sa rancœur étaient satisfaites de l'éclat de tristesse qui brilla dans ses yeux clairs.

Bella n'en pouvait plus. Elle avait le goût du sang de son père dans la bouche depuis quatre ans. Rien n'avait réussi à l'ôter, ni la tendresse d'Esmée et de Carlisle, ni les baisers passionnés d'Aro. Rien. La résistance, c'était tout ce qui lui restait pour qu'il soit fier d'elle, de là-haut. Elle était la fille d'un soldat français. Son père était un héros.

Elle devait être à la hauteur de cet héritage.

Elle glissa sa main sous les serviettes. Le Welrod était prêt à l'emploi, aucune manipulation à faire, le silencieux était incorporé au canon. Il suffisait de tirer. En revanche, elle n'avait qu'un coup. Pas le temps de rater sa cible.

Lentement, elle glissa son index sur la détente, le souleva et visa avec beaucoup de facilité. Il était à deux mètres et la regardait, surpris.

« Laisse-moi prendre ces photos. »

« Qu'est-ce que tu vas faire ? Me tuer ? »

« Si j'y suis obligée ! »

Sa main tremblait alors qu'elle le visait. Aro secoua négativement la tête.

« Tu ne le feras pas. Nous le savons tous deux. Alors, je t'en prie, baisse cette arme. Tu vas te blesser. »

Le corps de Bella fut parcouru d'un irrépressible tremblement. Elle comprit alors qu'elle pleurait. Sans un bruit. Les larmes jaillissaient de ses yeux et roulaient silencieusement sur ses joues. C'était des larmes de rage. Mais aussi de désespoir. Et de peur.

« Tu t'es trompé sur moi. » déclara-t-elle d'une voix étonnement posée, « Je n'ai pas besoin de ta protection. Je n'en ai jamais eu besoin. Je ne suis pas une petite chose fragile qu'il faut à tout prix protéger. Je ne suis pas ce type de femme. Tu t'es trompé.»

Aro la parcourut d'un regard aussi bref qu'intense.

« Je sais. »

D'un revers de poignet, elle sécha ses larmes, « Je survivrai à cette guerre sans toi. »

Il leva lentement les mains devant lui pour l'apaiser, « Isabella, je t'en supplie. Réfléchis. Si tu tires, ils te traqueront et ils te tueront. »

« Me laisses-tu prendre ces photos ? »

Il fronça les sourcils, « Non. Non, je ne peux pas. »

« Alors, je vais prendre le risque. »

Elle tira :

Pom !

Un bouchon de champagne n'aurait pas fait plus de bruit.

Le jeune homme la fixa. Toute trace d'amusement avait quitté son visage. Étonné, voire indigné, ses yeux bleus s'agrandirent. Il posa sa main sur sa blessure. Juste là, un petit trou élégant au niveau du plexus. Il releva sa main. Ensanglantée.

Doucement, sans un bruit, sans une plainte, il se laissa glisser contre la cloison avec un soupir et un dernier regard d'incompréhension à la femme qu'il aimait et qui venait de le tuer de sang froid.

Deux secondes.

Il avait fallu deux secondes de folie douce. A présent, sa lucidité revenait par petites vagues. Elle baissa l'arme. Ses yeux étaient rivés sur lui. Sa poitrine se levait et s'abaissait rapidement alors qu'elle prenait conscience de son geste.

Son regard tomba sur ces foutus papiers. Il fallait assumer son geste à présent, même si celui-ci avait été dicté par le désespoir. C'est donc le « après » qui devint plus compliqué. Elle lâcha l'arme. Il lui fallut se convaincre qu'elle ne l'avait pas tué pour rien. Il s'agissait de se baisser, serrer le petit appareil photo et prendre les clichés nécessaires. Ranger minutieusement les papiers dans la pochette. La pochette, dans la sacoche. Replacer la sacoche sous le porte manteau. Remettre le silencieux à sa place.

Le plus dur, enjamber le corps avec la crainte irrationnelle de le toucher. S'apercevoir qu'il était déjà froid et raide. Comme son père, ce jour-là. Se rhabiller. Mettre le petit appareil photo sous ses vêtements, car il était bien trop précieux pour rester sur place. Et tout ça en serrant les dents et sans même laisser couler une larme. Pas le temps. Il était six heures moins le quart, la fin du couvre feu approchait à grands pas. Afton mangeait à sept heures dans le réfectoire. A sept heures trente, il montait le plateau repas à son supérieur. Elle devait être partie avant.

Dans l'enchaînement automatique des gestes, elle n'avait pas porté une seule fois le regard sur lui. Il en allait de sa propre survie. Il fallut bien enjamber à nouveau le corps pour pouvoir sortir. Elle le fit, les jambes tremblantes, le regard fixé sur la porte. C'était bientôt fini. Plus que quelques pas et elle sortirait de l'enfer.

Sa main rencontra le vide, refusait de se lever à la poignée. Elle savait pourquoi. Elle devait le regarder une dernière fois. Elle se retourna lentement.

Il respirait encore. Sa poitrine se soulevait doucement. Difficilement. Elle s'approcha prudemment et s'agenouilla près de lui. Sa main tremblante se leva et se posa sur l'artère de son cou. Sa peau tiède la brûla. Son pouls battait vivement, affolé, cherchant à irrigué de sang ce grand corps en train de lâcher prise. Bella savait que ça ne durerait pas. Le cœur, essoufflé par tant d'efforts surhumains, allait bientôt ralentir. Et s'arrêter. Il allait mourir. Elle se pencha vers lui. Comment allait-elle vivre après cela ? Avec cela ? Elle approcha ses lèvres contre son oreille, comme pour lui donner un baiser. Elle y logea son murmure. Son ultime confidence.

« Je t'ai aimé. »

Elle se releva et sortit.

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Les rues de la capitale furent traversées à une vitesse folle. C'est essoufflée et totalement déboussolée qu'elle arriva chez Rosie. Cette dernière déboula de sa chambre, bigoudis dans les cheveux, robe de chambre violette.

« Bon sang, qu'est-ce que tu fous là ? »

Bella lui fit les gros yeux. Elle avait l'air d'une revenante qui venait de croiser un fantôme plus effrayant qu'elle. Elle tremblait et claquait des dents de manière convulsive.

« Je l'ai buté. »

Rosie la regarda, sans comprendre, « Pardon ? »

« Aro. Je l'ai tué. Il m'a surprise en train de prendre les photos ! »

Le visage de son amie se décomposa instantanément. Les complications n'allaient pas tarder à arriver. Sans parler de la petite, qui paraissait complètement choquée.

« Le pistolet ? »

« A sa place. »

« T'as eu le temps pour les photos ? »

« Cinquante clichés. Toute la pellicule. J'ai tout rangé avant de partir. »

« Me dis pas que t'as laissé l'appareil là-bas ! »

« Non. Je l'ai sur moi. »

« Donne-le moi. Il faut le faire remonter par la filière habituelle. Je me charge de prévenir le réseau. Bon Dieu, t'es sûre qu'il est mort ? »

Bella se tortilla les doigts, et hocha vaguement la tête, « Je crois...oui... »

« Tu crois ? »

« Il était en train de mourir quand je suis partie ! A cette heure, il doit être mort, oui ! » explosa-t-elle.

Elle pleurait à présent. Rosie la regarda. Elle s'approcha lentement et lui frotta doucement les épaules.

« Allons, allons… moi aussi je l'aimais bien. Mais c'est la guerre. Pas le temps pour ça. »

Rosie lui servit un bol de son café. C'était sa dernière dose. Après ça, plus rien. Mais Bella le méritait. Elle était sur le point de tourner de l'œil. Presque Vingt-quatre heures qu'elle n'avait rien mangé.

Rosie s'assit en face d'elle.

« Bon, il faut que tu penses à toi maintenant. Si tu n'as pas quitté la ville avant midi, tu es foutue. Les Boches vont ratisser tout Paris, crois-moi. Buter un capitaine de l'Abewhr c'est pas rien, surtout celui-là. C'est pour ça qu'on le surveille depuis des semaines ! »

Rosie se tut. Son regard clair dévia vers la fenêtre, « Bon, voilà ce qu'on va faire. La résistance a un pied-à-terre en Sologne. A quelques kilomètres du château de Chambord. C'est calme là-bas, tu risqueras rien. Je dois me barrer aussi. Les Boches vont débarquer ici en premier. »

« Comment on sort de la ville ? »

« Moi, je vais me planquer chez une amie. Pour toi, t'inquiète, je gère. »

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A sept heures trente, Afton découvrait le corps d'Aro. Il alerta immédiatement une antenne médicale.

A midi, on s'affolait au Mesjetic, sur les mesures à prendre en représailles pour un attentat perpétué à l'égard d'un officier supérieur de la Wehrmacht. Les Boches descendirent dans le boulevard Saint Germain dans l'espoir de coincer la terroriste Isabella Beaumarchais et sa complice.

La jeune femme, pendant ce temps, passait la porte de Charenton, coincée entre un mur de casiers à bouteilles vides qui branlochait et un double fond métallique astucieux, où Marcel Duchamps cachait le petit chablis et le marc de raisin qu'il n'avait pas envie de céder aux Boches et qu'il réservait pour le marché noir.

A treize heures, elle était à Meudon quand la kommandantur donna la consigne de renforcer les contrôles aux portes de Paris et de fouiller tous les véhicules.

Elle pleura, comme une enfant, pendant tout le trajet. Elle priait inutilement le Dieu qui l'avait abandonnée depuis quatre ans. Elle demanda son père. Elle voulait tellement son père en ce moment.

Inconsciemment, entre deux pleurs, elle commença à chantonner tout doucement.

« Allons enfants de la Patrie

Le jour de gloire est arrivé...»

Sa voix tremblait, parce qu'elle savait qu'elle avait tué l'amour de sa vie. Mais c'était bon de pouvoir chanter l'hymne de son pays de nouveau.


Chanson :

- La Marseillaise – Rouget de Lisle - 1792


Notes de l'auteure :

Ok, alors, ne me tuez pas (tout de suite) ! Ce n'est pas terminé, il reste cinq chapitres :') Vous me tomberez dessus au chapitre 20, si vraiment la fin ne vous convient pas !

Les deux prochains chapitres seront publiés ensemble pour deux raisons :

- la première parce que le chapitre 16 est extrêmement court (~800 mots).

- la deuxième parce que ces deux chapitres fonctionnent ensemble, mais je ne voulais pas les rassembler en un. C'est un choix de ma part, parce que le chapitre 16 se concentre sur un événement en particulier. Du coup, ils seront publiés le même jour :)

Voila, voilà !

Bisous !