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En ce temps-là, pour ne pas châtier les coupables, on maltraitait des filles. On allait même jusqu'à les tondre.

Ces filles-là n'avaient pas vendu la France et elles n'avaient souvent rien vendu du tout.

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Chapitre 15

Découronnée

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Lettre à Carlisle Beaumarchais

Je suis enceinte

Le père, c'est le Boche

Je le garde

Bella

Fait ce 2 juin 1944 à Souvigny-en-Sologne

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Septembre 1944, Souvigny-en-Sologne, France

Elle est debout sur cette estrade, tête baissée, silencieuse. Elle est l'ennemie. Pire encore. Elle est enceinte de l'ennemi.

La lame s'abat, claque contre sa nuque, ses tempes, coupe tout, même sa peau.

Ils sont une centaine devant cette estrade, à jouir du spectacle. Du moins, c'est ce qu'elle croit. Parce qu'elle ne voit rien, sous le filtre rose de sang mêlé de sueur qui couvre ses pupilles.

Ses tresses jonchent le sol. Ils lui prennent le peu d'innocence qui lui reste en l'insultant de tous le noms. Le sang se mélange à la transpiration. Elle se sent sale, souillée. Ils disent qu'elle l'est parce qu'elle a osé aimer un Allemand. Mais elle est souillée par leurs regards pervers, par leurs mots et par leurs pensées.

D'autres filles subissent le même sort. Elles sont debout, comme elle, chemises déchirées, crâne rasés, ou sur le point de l'être. Bella ne les voit plus, mais elle sait qu'elles sont là. Elle entend les coups secs des ciseaux.

« Collabos ! »

« Salopes ! »

Bella représente la France couchée. Du moins, c'est ce qu'ils ont affirmé, tout à l'heure, en venant la chercher. Trois hommes qu'elle n'avait jamais vu et qu'elle espérait ne jamais revoir après ça. Elle savait ce qu'ils voulaient, et ce qu'ils allaient faire. Elle s'était rendue immédiatement car toute résistance était inutile, et pourrait lui coûter très cher. Ils battaient, ils violaient celles qui refusaient de les suivre.

La France couchée…

Ils ont vraiment gagné la guerre, maintenant.

Dans la foule, quelqu'un crie, « Ça baise bien, un Boche ? »

Il n'y a pas de larmes. Pas de pleurs.

Pas cette fois-ci.

Ce n'est pas de l'orgueil. C'est juste qu'elle ne se sent pas coupable de ce qu'ils lui reprochent. Seulement désorientée, perdue et seule.

Elle a peur, bien sûr. Ils sont en colère. Et violents. Ses mains se crispent autour de son ventre. Elle craint pour la vie son enfant. Si elle le perd lui aussi, elle meurt.

Non. C'est faux. Elle est déjà morte. Elle est morte le 29 avril 1944 à cinq heures quarante deux du matin.

La gamine à côté d'elle crache sur la foule. Un homme lui arrache son chemisier. Elle est enceinte. Ils la battent jusqu'à ce qu'elle perde le bébé. Elle fera une hémorragie interne et mourra quelques heures plus tard.

Bella est trop terrorisée pour l'aider.

La foule leur lance des cailloux. Une femme hurle :

« Alors mes chéries, elle était belle la vie ? »

Un homme, « Toute ma vie, j'ai trimé comme une bête ! Toute ma vie ! Et je gagne à peine de quoi nourrir mes enfants ! Toi, la blonde, t'empochais quoi... 2 500 francs par mois, dans ton bordel à soldats ? »

« Eh, la grosse, c'était Byzance, hein, l'Allemagne ? »

L'un d'eux désigne Bella, « Toi, la gamine ! On devrait te faire vomir la nourriture que tu as volée aux Français ! »

« Et t'obliger à rendre l'argent que tu as eu sur notre dos ! »

Bella cligne des yeux. Elle a le goût du sang dans sa bouche.

L'argent ? La nourriture ? Est-ce qu'elle doit rendre Beethoven, Goethe, Friedrich et Mozart également? Et l'effroyable solitude de ces six derniers mois ? Est-ce qu'elle doit rendre aussi l'enfant qu'elle porte ?

On lui passe une pancarte autour du cou, avec un écriteau.

Elle lit à l'envers : « Fille de rien ».

L'homme qui lui a coupé les cheveux lui pose une casquette sur la tête. Trop grande. Et qui tombe devant ses yeux. C'est en la relevant que Bella comprend que c'est une casquette d'officier de la Wehrmacht.

Quelqu'un prend une photo.

Fille de rien.

L'homme qui l'a tondue revient. Il n'a fait aucun commentaire, jusqu'à présent. C'est un résistant de la dernière heure, qui fait son devoir calmement et en silence. Il lui dit qu'elle doit descendre et défiler. Les autres sont déjà descendues. Il ne reste qu'elle sur cette estrade. Mais Bella ne bouge pas.

« Vas-y, ma chérie, crie Heil Hitler ! »

Bella ne bouge pas.

Fille de rien.

« Allez, dis-le : Heil Hitler ! Ce n'est pas si compliqué, tu as dû le dire plein de fois ! »

Le résistant de la dernière heure la secoue, « Bon, il faut que tu descendes, gamine. »

Bella plaque ses mains contre ses oreilles pour ne plus les entendre. Elle ferme les yeux pour ne plus les voir.

Fille de rien.

Fille de personne.

Elle appelle son père. Il ne viendra pas.

Le résistant perd patience, et la pousse mais Bella ne veut toujours pas descendre. Elle trébuche sur l'estrade. Ils rient et lui crachent dessus. Leurs baves dégoulinent le long de ses joues, se mélangent au sang, à la transpiration.

Est-ce qu'elle mérite cette humiliation, cette violence ? Probablement pas, mais elle pense que oui. Alors elle endure en silence, car elle est morte à l'intérieur. Et les morts ne font pas de bruit.

On la saisit durement par le bras pour la relever. On l'oblige à descendre les marches de l'échafaud, elle manque de tomber, mais un homme la tient fermement par le coude. On veut la faire défiler avec les autres. C'est une traînée, disent-ils, elle le mérite. Il y a des veuves de guerre dans la foule qui lui jettent des cailloux. Elle se sent nauséeuse. Elle est veuve, elle aussi.

Son pied est sur la terre ferme et ses jambes tremblent.

Son bourreau la pousse pour qu'elle fasse un pas en avant.

« Salope ! Tu vas payer ! » crache une femme

A peine finit-elle sa phrase qu'un crissement de pneus mêlé à un coup de klaxon détourne l'attention de la populace. Un jeune homme brun de peau et de cheveux, descend d'une voiture, Colt à la main. A son bras, un brassard aux couleurs de la France avec les lettres FFI. Forces françaises de l'intérieur. Il avait suivi l'avancée des Ricains et l'avait rejoint en Sologne, début Juillet.

Il tire en l'air pour faire taire la foule, qui s'écarte immédiatement à son passage. Il pointe son arme sur l'homme qui retient Bella.

« Lâche-la »

La foule crie au scandale. L'un des bourreaux crache son mépris.

« C'est une salope à Boches. Elle défilera avec les autres traînées. »

Les insultes fusent, autour d'eux. Les habitants ne comprennent pas. Ils veulent la justice. Ils veulent se venger.

Jacob perd patience « Fermez vos gueules ! Cette femme a plus fait pour la Résistance, la vraie, que vous tous réunis. A ça, on peut dire que vous vous êtes bien terrés durant l'Occupation en attendant de connaître le vainqueur ! Maintenant, fini de jouer. » il s'approche et enfonce le canon de son Colt dans la mâchoire de l'homme qui la retient, « Lâche-la »

L'homme recule d'un pas. Jacob tire Bella dans ses bras. Il pose sa main libre sur sa joue. Sa peau est chaude et réconfortante. Elle bat des paupières, « Ils t'ont fait du mal ? »

Oui

La jeune femme secoue la tête « Non »

Il la prend dans ses bras. C'est la première fois qu'il le fait. Ce n'est pas un homme démonstratif d'habitude. Elle pose la tête contre sa poitrine et sent son cœur battre à se rompre. Ses yeux bruns se ferment. L'espace d'un instant, elle s'imagine dans les bras d'un autre.

Il enlève un peu précipitamment la casquette de la Wehrmacht et la pancarte. Toutes deux sont jetées par terre.

« Bien » dit calmement Jacob en relevant la tête vers les hommes en colère, « Nous allons partir. »

Personne ne conteste. Bella se laisse entraîner par son ami, qui la protège, arme à la main, pour dissuader quiconque d'approcher. Tant de pensées se bousculent dans sa tête.

« Ils ne te feront plus jamais de mal, je te le promets. »

Bella ne l'entend pas. Elle est trop loin.

Je m'en irai, songe-t-elle, Je m'en irai. Je découperai mes turbans au ciseau, j'en ferai des guirlandes accrochées à la porte de ma maison, en guise d'adieu. Je déchirerai mes vieilles robes et mes jupes larges, celles que j'ai porté à Boulogne et à Paris. Ma jeunesse en lambeaux, je la nouerai en rubans sales. Mais cette honte, je ne peux rien y faire. Même quand les cheveux auront repoussé, je sentirai toujours la lame froide, le courant d'air sur mon crâne. Je ne pourrai jamais effacer l'image de mon propre reflet. Je ne pourrai jamais le mettre en charpie, il faudrait broyer ma mémoire. Je m'en irai, oui. Avec mon enfant. On ira voir la mer. Et j'essayerai de ne pas mourir tout de suite. Oui, j'essayerai de ne pas me découper moi-même en morceaux.

Ses yeux éteints se lèvent vers le ciel bleu.

Papa, papa. Où es-tu ? Est-ce que je te fais peur, à toi aussi ?


Comprenne qui voudra

Moi mon remords ce fut

La malheureuse qui resta

Sur le pavé

La victime raisonnable

A la robe déchirée

Au regard d'enfant perdue

Découronnée défigurée

Celle qui ressemble aux morts

Qui sont morts pour être aimés

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Une fille faite pour un bouquet

Et couverte

Du noir crachat des ténèbres

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Une fille galante

Comme une aurore de premier mai

La plus aimable bête

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Souillée et qui n'a pas compris

Qu'elle est souillée

Une bête prise au piège

Des amateurs de beauté

Comprenne qui voudra – Paul Éluard