Voici le chapitre 17, posté le même jour que le 16, comme promis. D'ailleurs, au sujet du 16, je l'ai un peu remanié (rallongé). Mais ils fonctionnent toujours ensemble, car c'est la suite directe !
Merci pour vos ptits mots au chapitre 15 !
Bisous !
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Chapitre 16
Défigurée
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Septembre 1944, suite
Jacob conduisait silencieusement. Elle était recroquevillée à ses côtés. Son visage de poupée n'exprimait rien. Une de ses mains était posée sur son petit ventre arrondi. Elle était enceinte de six mois environ.
« Tu es sûre que tu vas bien ? »
Bella acquiesça lentement.
Il poussa un profond soupir, « Ils auraient pu te faire très mal, Bella. Pourquoi n'as-tu pas dit que tu étais de la Résistance ? »
Elle tourna son regard brun, fatigué, dans sa direction, « Est-ce que ça aurait vraiment changé quelque chose ? Ils ne m'auraient pas cru. »
« Comment ont-il su...pour… »
« Comment ont-ils su que j'étais une pute à Boches ? » reprit la jeune femme d'un ton violent.
« Ne dis pas ce mot. »
« Quel mot ? ''Pute'' ? Mais c'est exactement ce que je suis. »
« Tu étais dans la résistance, Bella. »
« Je suis tombée amoureuse de lui. »
« Tu étais amoureuse de lui avant d'accepter la mission. »
« Non, c'est faux. Je ne le connaissais même pas ! Je le détestais ! »
Jacob soupira lourdement, « Bella…Nous savons tous deux que tu mens. Mais ça n'a plus d'importance aujourd'hui. Il est mort. C'est terminé. »
Elle serra les poings à s'en griffer les paumes pour s'interdire de l'insulter. « Peu importe. Je suis arrivée à Souvigny à la fin de la guerre. Quelques mois après mon arrivée, mon ventre a commencé à grossir. Les habitants ont sûrement pensé que j'étais ici pour cacher que j'étais enceinte d'un Boche. Alors ils se sont vengés.»
« Je suis désolé. »
Bella haussa les épaules et retourna son visage vers la vitre.
Elle n'habitait pas dans le village, mais un peu à l'écart, dans les terres. Le fait qu'elle ne sorte que pour faire les courses, qu'elle ne parle à personne, l'avait juste rendue bizarre aux yeux des villageois. Hautaine. Ils l'appelaient méchamment « La Parisienne ».
La maison où elle logeait se trouvait dans la forêt. C'était une vieille bâtisse en pierre du siècle dernier. Assez petite. Mais suffisamment grande pour une seule personne.
La voiture de Jacob pénétra dans la petite allée, s'arrêta devant la maison.
« Je t'ai amené de la compagnie » reprit-il, plus joyeusement en sortant de l'auto.
Bella le regarda tout d'abord d'un air méfiant, avant de sortir à son tour. Jacob montra quelque chose du doigt.
Elle suivit son regard.
Là.
Une grosse boule de poils, marron et blanc. Oreilles dressées sur la tête, langue pendante, comme à son habitude.
« Hamlet ! »
L'épagneul s'élança vers sa petite maîtresse, lui prodigua toutes ses affections, lui lécha le visage, la renifla, s'éloigna brièvement pour sautiller sur place tout en remuant la queue. Pour la première fois depuis six mois, elle souriait. Son sourire était si lumineux, si beau. Jacob était ému.
« Il a reçu meilleur accueil que moi ! » lança-t-il joyeusement.
Bella gratta la tête de son chien, « Merci, Jacob. Hamlet compte beaucoup pour moi. »
« Je sais, ma belle. Ce n'est pas la seule personne que je t'amène. J'aimerais que tu prennes soin de quelqu'un pour moi. »
Bella se releva avec difficulté en se tenant le ventre.
Alors, une femme rousse sortie timidement de la maison. Bella fronça les sourcils, confuse. La femme avait un foulard jaune pâle dans les cheveux. C'était une grande bringue au teint clair, des grands yeux bleus magnifiques, quoique très cernés. Ce visage ne lui était pas inconnu. Quand l'étrangère fut en face d'elle et parla pour la première fois, Bella la reconnut et crut fondre en larmes.
« Bonjour, Bella... »
C'était Rosie. Sa Rosie. En rousse. Avec le visage un peu bizarre. Un visage que n'aurait pas renié Picasso.
Rosie s'approcha un peu de Bella, son regard bleu glissa sur sa silhouette, ses cheveux coupés...son ventre.
« Jacob ne m'avait pas dit... »
« Peu de gens sont au courant. »
Rose était à un mètre d'elle. Sa lèvre inférieure était fendue, garnie d'une croûte gonflée de pus. L'une de ses paupières tombait mollement. Ses pommettes avaient un modelé peu orthodoxe.
« Ils sont venus me chercher, moi aussi... »
Bella porta sa main à sa bouche. La perruque glissa. Rosie avait été tondue. Avec toute la hargne possible et imaginable car son cuir chevelu portait les stigmates de coups de ciseaux vengeurs.
« Oh ! Rosie... »
Son amie passa une main sur son crâne « Ouais...voilà le sort qu'on réserve aux femmes dans ce pays. Coupables, coupables et encore coupables. Les Boches, les Amerloques, et les résistants : ils nous passent tous dessus, et c'est encore de notre faute. »
Les larmes ruisselaient sur les joues de Bella quand elle prit son amie dans ses bras. Jacob, mâchoire serrée, dit :
« Ils payeront. Je vous le jure. »
Rose s'était planquée jusqu'à la fuite des Allemands. Elle était demeurée cachée jusqu'à la libération de Paris, le 25 août 1944. Le 29, elle avait voulu récupérer quelques affaires dans son ancien appartement. Il avait été fracturé et pillé. Elle fut reconnue en redescendant. Elle n'eut pas de tonte public avec les écriteaux. Elle fut enfermée dans une cave avec deux autres femmes à Boches. Toutes les fois où elle voulut ouvrir la bouche pour parler, on la frappa. Ses lèvres éclatèrent à plusieurs reprises. Ses yeux passèrent par toutes les couleurs de l'arc-en-ciel. Elle fut violée jusqu'à trois fois par jour. Et quand tous ces héros glorieux de la résistance eurent fini de s'amuser, de se venger, de la « purifier », ils la relâchèrent. Trois semaines plus tard.
oOo
Jacob était reparti au village pour aller demander des comptes aux résistants de la dernière heure. Il était furieux.
Bella et Rosie, glissèrent l'une à côté de l'autre, sur les marches du perron, et s'appuyèrent sur leurs têtes, main dans la main, doigts entremêlés. Dans la cours, Hamlet s'énervait tout seul sur un bâton.
« Les Américains violent les Françaises, les soldats français violent les Italiennes et les Russes, les Allemandes… Les hommes sont des bêtes.»
Bella hocha tristement la tête, « Longue vie à nos libérateurs. »
« Les Boches n'étaient pas si rustres. Malgré les rumeurs de 1940, ils n'ont pas utilisé le viol comme arme de guerre... »
« Mais ils avaient d'autres vices. »
Rosie serra la main de Bella dans la sienne. Elle inspecta ses ongles cassés et les cales à la base des doigts. Depuis son arrivée à Souvigny, la jeune femme avait trimé comme une bête pour rendre cette petite maison plus habitable, plus confortable afin d'accueillir un bébé.
« Rosie... »
« Mon vrai nom est Rosalie Villeroy. Mais tu peux continuer de m'appeler Rosie, si tu veux... »
Bella fixait Hamlet.
« C'est pour quand ? » demanda Rosalie.
« Décembre. »
Aro avait eu des prédispositions de devin lorsque, quelques heures avant sa mort, il lui avait dit qu'il en ferait bien sa génitrice officielle. La grossesse, malgré les privations, l'avait rendue encore plus belle. Son teint s'était velouté comme de la crème, ses cheveux, avant d'être coupés, étaient encore plus épais et brillaient au soleil de mille reflets, ses lèvres pleines de sève étaient rouges.
Jamais, elle n'avait voulu s'en débarrasser. Jamais. Elle avait pris la vie de son père, alors elle devait la vie à cet enfant. Il était la dernière chose qu'elle aurait d'Aro. Son ultime souvenir. Elle se passait de l'avis de son entourage, surtout de celui de Carlisle que cette grossesse n'enchantait guère, mais qui respectait son choix.
Bella se serra contre Rosalie, « Tu crois en une vie après la mort ? »
« Je suis athée, mais je vais te dire une chose : l'enfer, c'est sur terre. »
Bella observait les arbres qui entouraient la propriété, « Je rêve souvent de lui. Je me dis qu'il vient me rendre visite. Il est toujours tellement souriant. Tellement gentil. »
« Ce ne sont que des rêves, Bella. »
Les peines de cœur, avait appris Bella, ne disparaissaient jamais complètement. Elles s'atténuaient, avec le temps. La pointe acérée qui semblait vous transpercer à chaque inspiration finissait par céder la place à une douleur plus sourde, de celles que l'on pouvait presque ignorer. Presque.
« C'était un éternel optimiste. » murmura-t-elle doucement, « Il avait de la volonté, et du talent. Il percevait la beauté partout. Il aurait pu être un grand poète. Peintre et pianiste, à ses heures perdues. Je l'ai privé de tout ça. »
« C'était la guerre, Bella. Tu n'avais pas le choix. »
« J'ai toujours su que je finirais seule. Pourtant, en avril...j'ai cru à un moment… avoir trouvé le bon...Idiote que je suis...»
« Tu n'es pas toute seule. Je suis là. Et il y a Jacob aussi. Tu verras, tout ira bien à présent. »
Bella regarda le petit sous-bois d'un air absent.
« Mon père avait tort. L'amour ne triomphe pas de tout, et il ne gagne pas toujours à la fin. »
« Tu es franchement déprimante. »
La jeune femme posa une main sur son petit ventre, « Dis, Rose...tu resteras avec moi ? Je veux dire...jusqu'au bout ? »
Rosalie, la douce, la tendre, regarda son amie, cherchant son âme au fond de ses yeux. Elle ne trouva que la souffrance. La culpabilité. Les cloisons étanches avaient cédé depuis longtemps.
Rosie serra sa petite main, « On lui doit bien ça, non ? Je veux dire, à lui. »
oOo
Le 18 décembre 1944, Bella Beaumarchais donna naissance à un petit garçon. Cet enfant la sauva de ses propres démons. Elle s'y accrochait avec force. Personne ne comptait autant, à ses yeux. Elle le protégeait de tout, surtout des autres. Déjà, au village, on lui avait collé l'étiquette de « fils de Boche ».
Dans sa chambre à coucher, Bella était assise dans le fauteuil à tapisserie. Elle tenait Charles contre son sein et l'allaitait. Elle lui donnait des baisers passionnés, passait ses mains dans sa petite chevelure duvetée, déjà brune. Rosalie les contempla à la sauvette. Bella n'embrassait pas ainsi le bébé de quinze jours quand elle était devant ses amis. C'était son amant, qu'elle embrassait jadis de cette manière.
Bella prit conscience de la présence de Rosalie, et écarta immédiatement ses lèvres du petit duvet brun de son fils.
« Seigneur ! Tu m'as fait peur ! »
« J'étais juste venue te dire que le dîner était prêt... »
« Je termine de nourrir Charles et je descends. »
Rosalie acquiesça d'un signe de tête et referma la porte derrière elle.
Bella reporta son attention sur son fils. Une fois nourri, elle prit le temps de le bercer contre elle. Ses grands yeux bleus curieux lui souriaient.
Il ressemblait déjà tellement à son père.
oOo
Penché au dessus de son berceau, Jacob contemplait l'enfant, rêveur. « Je repars dans deux jours. Pour Paris. »
« Bon débarras ! » lança ironiquement Rosie, depuis la cuisine.
Le jeune homme renifla, amusé, avant de reporter son attention sur le petit. « Il te ressemble beaucoup. »
Bella admirait son fils, « Non. Non, il tient tout de lui. » elle caressa la joue de l'enfant, « Il a les yeux de son père et son sourire charmeur. »
Le petit garçon se dandinait dans on landau comme un petit asticot. Il offrait volontiers son sourire sans dents aux deux adultes penchés sur lui. Ses petits bras minuscules se tendirent en direction de Bella. Elle se pencha pour le prendre, le serrant contre son cœur.
« Il lui faut un père, Bella. Pour faire taire les rumeurs. »
Rosie débarqua dans le salon à cet instant précis, tablier autour des hanches, comme une bonne petite ménagère, qu'elle n'était pas du tout, « Il a déjà un père ! »
Bella hocha la tête, « Rosalie a raison. »
« Son père est mort. Ce que je veux dire, affreusement mal, c'est qu'il aura besoin d'une figure paternelle en grandissant. »
« Et tu te proposes, c'est ça ? » cracha la blonde.
Jacob passa nerveusement sa main dans ses cheveux sombres, « J'y ai réfléchi et- »
« Je t'arrête tout de suite. Charles a déjà un père. Je lui en parlerai dès qu'il sera en âge de comprendre. Je lui dirai tout ce que je sais. Tout ce que j'ai découvert. Il aura une image mentale de lui. Il grandira avec. »
« Et qu'est-ce que tu vas lui dire ? » reprit Jacob, avec impatience, « Que son père était un héros de guerre ? »
Bella acquiesça gravement en berçant son fils, « Je lui dirai que son père est mort pour son pays, pour ses convictions. Je lui dirai que c'était un homme bon, sensible, drôle et gentil, parce que c'est la vérité, Jacob. »
Jacob leva les mains devant lui, agacé, « Très bien, très bien. Fais comme tu veux, je m'en fiche. »
Sur ses mots, il quitta la pièce et gagna l'étage.
« Il est amoureux de toi. »
Bella se tourna vers Rosalie en fronçant les sourcils, « Quoi ? Non, impossible. Il - »
« Il est amoureux de toi, je te dis. Il allait sûrement te demander en mariage et endosser la paternité pour éviter tous les ragots et pour veiller sur vous deux. »
« M'épouser ? » demanda brusquement Bella, surprise.
Rosalie hocha la tête, « Ce n'est peut-être pas l'homme de ta vie, mais c'est quelqu'un de bien. De droit. Alors, tu devrais y réfléchir...ce n'est pas une si mauvaise idée... »
