Note de l'auteure
- Pour le confort du lecteur, les dialogues en italiques correspondent à ceux prononcés en allemand.
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« Comme les anges à l'œil fauve
Je reviendrai dans ton alcôve
Et vers toi glisserai sans bruit
Avec les ombres de la nuit
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Et je te donnerai, ma brune,
Des baisers froids comme la lune
Et des caresses de serpent
Autour d'une fosse rampant
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Quand viendra le matin livide
Tu trouveras ma place vide
Où jusqu'au soir il fera froid
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Comme d'autres par la tendresse
Sur ta vie et sur ta jeunesse
Moi, je veux régner par l'effroi ! »
- Charles Baudelaire, Le revenant, Les Fleurs du mal
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Chapitre 17
Le revenant
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Allemagne, 1946
Edward Beaumarchais s'était spontanément proposé à l'état major américain. Lui et ses compétences linguistiques furent indispensables dès le jour de la Libération. Sa connaissance de l'allemand juridique et administratif fut précieuse.
Il était chargé de traduire toutes les données administratives qui lui tombaient sous la main, mais surtout, de trier en trois bannettes les dossiers des officiers, des savants et des industriels qui avaient été à la solde des nazis, afin de les remercier pour les bons et loyaux services à l'égard de ce régime fasciste.
Première bannette : Dossiers particulièrement intéressants, personnes à fort potentiel. A traiter sans délai. De nombreux criminels de guerre nazis y atterrirent pour leur compétence de gestion et de savoir-faire technique ou scientifique exercé durant cinq ans sur les populations d'Europe et de l'Est.
Deuxième bannette : Gestion d'après l'urgence. Officiers du contre-espionnage. A recruter de préférence s'ils disposaient de petites notes de service sur le renseignement russe.
Troisième bannette : Aucune qualité particulière en dehors de la brutalité guerrière de base. Abattage massif de la population, commandos spéciaux ect. Rien que du très banal. Officiers pouvant rentrer chez eux et jouir d'une retraite paisible malgré les exactions commises.
Le dossier de von Wittelsbach atterrit dans la deuxième bannette. Officier supérieur de l'Abwehr.
Edward se pencha sur le dossier. Aro von Wittelsbach. Le nom lui disait vraiment quelque chose. Il lui fallut plusieurs secondes pour comprendre. C'était le Boche qu'ils avaient accueilli chez eux en 44.
Edward téléphona à Jacob, à Paris.
« Aro von Wittelsbach. On est d'accord que c'est le Boche de Bella ? »
Une courte hésitation, à l'autre bout du fil « Oui...pourquoi ? »
« Pour un revenant, il a fier allure. De quoi te faire passer définitivement la peur des fantômes. Il est vivant, figure-toi. J'ai sa fiche sanitaire sous les yeux. Je suis pas médecin, mais globalement, ça dit que son foie a été atteint, qu'il a perdu beaucoup de sang et qu'il a été dans le coma pendant trois semaines. Bella ne sait visiblement pas bien tirer… La balle a éraflé… une vertèbre. Oui, Wirbel, vertèbre. Je ne vois pas bien ce que le mot ''vigneron'' viendrait faire dans un rapport médical...Quoi que...le foie... si mes souvenirs sont bons, il buvait comme un trou, ce garçon. Bref ! Il a été rapatrié en Allemagne fin avril 44. Trois mois de convalescence dans un hôpital à Cologne et déclaré inapte pour le service militaire. Une de ses jambes est complètement bloquée...tu m'entends...t'es toujours là ? »
Jacob ne savait quoi répondre. Il essayait de faire le tri dans ses propres pensées.
« Tu as son adresse ? »
« Pourquoi ? »
« Tu l'as ou pas ? »
Edward eut un soupir agacé, « Il habite...tiens, c'est drôle, pas loin de la frontière française, en Sarre. Un territoire occupé par les Français. Lui et la France, c'est une grande histoire d'amour. Il habite dans un manoir en dehors de la ville de… Berus ! » répondit Edward, qui, au soupir soulagé de Jacob comprit qu'il fallait mieux passer ce grand zigoto de Boche dans la troisième bannette.
Pour Jacob, les heures qui suivirent ce coup de fil furent terribles. La pire nuit de son existence, sans doute. Quand il se leva, le miroir de la salle de bain lui rendit le reflet d'un homme qui, depuis longtemps, avait accepté d'être malheureux. Mais ce malheur n'avait pas à s'étendre au-delà de sa personne. Bella pleurait en secret la mort d'Aro depuis bientôt trois ans. Elle regardait grandir l'enfant de cet homme. Cet enfant qui était le portrait craché de son père et qu'elle pensait avoir rendu orphelin.
Il déposa donc une demande de congé est gagna la Sologne dans la journée. Une fois chez Bella, il trouva Rosie, aux fourneaux. Bella et son fils étaient sortis.
« Rose. »
La jeune femme semblait surprise de le voir, « Qu'est-ce que tu fais là ? »
« Rose, Wittelsbach est vivant. »
Rosalie qui, malgré l'injustice de la Libération, bénissait cette guerre qui lui avait fait gagner une sœur, un neveu et un frère, en Jacob, blanchit à la nouvelle. Apprendre que le beau Aro était vivant, c'était aussi remettre sur le tapis ses tourments personnels. Elle n'avait pas revu Emmett depuis 44. Elle savait, grâce à Edward, qu'il avait été capturé et qu'il aidait à la reconstruction de la Normandie depuis.
Il aurait été tellement simple de sauter dans un train. C'était ce que Rosie disait toujours, sans oser franchir le pas. Quoi qu'il en soit, c'est elle qui annonça la nouvelle à Bella. Le soir, elle la pria de bien vouloir la suivre dans le jardin. Elles marchèrent côte à côte dans la cours, Hamlet sur leurs talons.
« J'ai quelque chose à te dire. » commença lentement Rosalie en passant son bras sous celui de son amie, « Et j'aimerais que tu ne t'évanouisses pas parce que je ne sais pas si je serai assez forte pour te rattraper. »
Bella cligna des yeux, « Charles ? » demanda-t-elle immédiatement.
« Charles va très bien, Bella. Tu l'as couché il y a quinze minutes. Il doit dormir profondément en ce moment, et de la bave doit lui couler du menton. »
« Quoi alors ? »
Rosalie hésita de longues secondes, avant de lâcher sa bombe atomique « C'est Aro. Il est vivant. »
Bella s'arrêta brusquement. Les yeux parfaitement ancrés dans ceux de Rosalie, le teint anormalement blanc, elle dit « C'est impossible. Je l'ai vu. Je l'ai tué. »
« Eh bien, tu vises très mal ! »
Alors, ce fut des pleurs, qu'elle montra pour la première fois. Sa voix s'était étranglée alors qu'elle commençait à répondre. Des larmes mouillaient ses yeux, coulaient sur ses joues, sa mâchoire. Elle se prit la tête entre les mains. Rosie ne savait que dire. Elle regardait le corps de son amie s'agiter de longs spasmes silencieux, et se sentait impuissante à calmer cette peine. Bella finit par relever la tête. Son visage était beau, mais désemparé, déchiré par la culpabilité et la tristesse.
« Mais… Rosie… qu'est-ce que je vais faire ? »
Son amie haussa des épaules, « Allez le retrouver? »
« Il doit me détester...Et Charles...Oh, mon Dieu, il pourrait me l'enlever, n'est-ce pas ? Il pourrait m'enlever mon fils ? »
« Ne sois pas stupide. »
« Légalement, il en a le droit. » insista Bella, « Si je vais le retrouver, que je lui apprends qu'il est père, il pourrait...réclamer Charles. »
Rosalie essaya de rester calme, mais la jeune femme ne lui facilitait pas la tâche.
« Tu n'es plus enceinte. Tu n'es plus censée faire de crise de panique à cause des hormones. »
« Rose, qu'est-ce que je vais faire ? »
« Tu n'as qu'à dire que c'est Jacob le père. »
Bella lui fit les gros yeux, « Ne sois pas ridicule. »
Contre toute attente, la nouvelle ne l'acheva pas. Mais il lui fallut un supplément de courage. Ce courage, elle ne l'aurait qu'en octobre 1946. Parce qu'il faut du cran pour regarder dans les yeux l'homme qu'on a aimé, et voulu abattre. Il lui fallait un temps de préparation mental et physique. Elle devait se préparer à des cris, de la colère et finalement, un rejet inévitable. C'est bien simple, au départ, elle ne croyait pas à la nouvelle. Elle se revoyait, pistolet à la main, tirer. Lui, glisser contre le mur. Elle se revoyait se pencher vers lui, et comprendre qu'il n'en avait plus pour longtemps.
Pourtant, elle se mit au fur et à mesure, à envisager la possibilité de revoir un jour, Aro von Wittelsbach. Elle le comprit pleinement en prenant conscience que son esprit cherchait désespérément à retrouver les contours précis de ses traits, le son de sa voix, les nuances de son regard. Quand ses nuits se peuplèrent à nouveau de son souvenir, de ses mains, de ses lèvres.
Il était vivant ? Soit. Elle irait s'en assurer.
Il faudrait aussi lui apprendre qu'il était père. La jeune femme s'était d'abord refusée à cette idée. Une peur terrible lui nouait les boyaux. Celle qu'on le lui prenne. Aro pourrait le réclamer, et lui arracher définitivement. Ce serait la vengeance la plus terrible et la plus cruelle. Elle ne pourrait jamais vivre sans Charles. Rosie, qui suivait tous les cheminements de pensées de Bella, tous ces états-d'âme ridicules, l'enguirlanda bien comme il faut, et la secoua.
« Allez, hop ! Au boulot. Terminées les histoires de collabos, de résistants… Va le chercher, ton grand Boche, qu'on en parle plus ! Tu me fatigues ! »
« Mais...Rose… et si... »
« Y'a pas de ''mais'' et de ''si'' qui tiennent. »
Quand son autorisation de circuler lui parvint à l'automne 1946, dûment tamponnée, Bella se dit qu'elle n'aurait jamais le courage de monter dans ce train. Elle n'en avait plus la force. Sa cervelle était usée de faux-espoirs, de peur et de moments de détresse qui la laissaient toujours en larmes. Rosalie lui fila un bon coup de pied aux fesses pour la faire entrer dans ce maudit train, tout en passant un accord avec elle.
« Tu vas chercher ton Boche en Sarre, je vais chercher le mien en Normandie. D'accord ? »
Après une courte hésitation, Bella acquiesça doucement « D'accord... »
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En juin de cette année-là, Aro von Wittelsbach ressentit un soulagement intense quand le médecin, après l'avoir ausculté, jugea qu'il était suffisamment remis pour le déclarer en voie de guérison. Il traînait encore un peu de la patte, ressentait de vives douleurs selon les saisons, vieillirait sans doute très mal de ce côté. Mais il était tiré d'affaire. Il en fut presque soulagé sur le moment et regarda même Sulpicia Wagner avec l'œil homme qui espérait ressentir des élans de cœur de nouveau.
Pourquoi pas celle-ci, après tout, pour peupler cette grande maison ? Son père et sa mère étaient morts sous le déluge de bombes anglaises sur la route de Fribourg, alors qu'ils allaient rendre visite à leur fille. Didyme et ses enfants, Jane et Alec, n'avaient rien heureusement. Mais Marcus, qui avait participé à la bataille de Normandie, était porté disparu et présumé mort.
Aro fit sortir sa Traction d'avant-guerre et prit le volant. Il avait rendez-vous avec Jasper Pène, le commissaire français qui gérait le territoire depuis peu pour les autorités d'occupation.
Quand il entra dans son bureau, le Français se leva pour aller à sa rencontre. Aro fut d'emblée frappé par sa jeunesse. C'était un homme mince, grand et blond, les cheveux soigneusement brossés en arrière. Un résistant de la première heure. Gaulliste, bien évidemment, qui avait combattu jusqu'aux derniers instants aux côtés des Alliés. Un être qui valait son pesant d'or. Les guerres en fabriquaient, des comme lui. Aro avait été de ceux-là en 40. A présent, il n'était plus qu'une vieille épave usée.
Jasper lui proposa rapidement de s'asseoir. Il apprécia la politesse et la retenue de cet Allemand.
Après la défaite et la répartition de l'Allemagne entre les différentes forces alliées, les Français s'étaient vite rangés à l'idée de faire redémarrer au plus vite la région, tout en gardant un œil sur les entreprises et les infrastructures. La Sarre produisait de nouveau des quantités et des quantités de charbon qui filaient pour l'essentiel en France, comme dans l'entre-deux guerres, car à présent, il fallait bien reconstruire le pays qui avait souffert des bombardements Alliés et Allemands.
« Von Wittelsbach » fit Jasper en tapotant le dossier du concerné « Né le 8 juin 1913. Brillantes études à Berlin. Particulièrement doué pour les langues, la littérature et les mathématiques. Vous vous êtes engagés en 1937 dans la Heer, l'armée de terre, où vous avez gravi rapidement les échelons. Vous parlez couramment le français, l'anglais, le russe et l'italien. Recruté par l'Abwehr en 1938, pour vos qualités de polyglotte, mais surtout pour vos capacités intellectuelles militaires et diplomatiques. »
Aro ne dit rien. Pène continua de potasser un peu son dossier, levant de temps en temps le nez vers l'homme, assis tranquillement devant lui.
« Vous avez participé à la Campagne de France en mai et juin 1940. Quoique votre affectation ne vous y prédisposait pas du tout, vous vous êtes porté volontaire pour remplacer au pied levé un commandant abattu par l'ennemi. Le 16 mai 1940, avec un Panzer IV, vous avez attaqué l'arrière des positions françaises, la nuit, au mépris absolu du danger, réussissant à détruire plusieurs chars B2. A la suite de cet acte héroïque, Rommel en personne vous a recommandé pour la Croix de chevalier de la Croix de Fer. Vous êtes nommé capitaine dans la Heer à seulement vingt-sept ans. ...Vous n'appartenez pas au parti nazi… Blessé en 44 et recensé l'année suivante... J'ai oublié quelque chose ? »
« Je ne pense pas.»
« Vous aimez dire, à qui veut l'entendre, que vous n'avez rien fait de particulier durant vos années dans la Wehrmacht, que vous étiez un lâche. Mais ceci, » il désigna d'un geste son dossier, « N'est pas la définition de lâcheté. »
« Ce n'est pas non plus la définition de l'héroïsme. Je faisais simplement mon devoir. »
« Vous faisiez très bien votre de devoir. Alors j'aimerais, capitaine, que nous revenions sur vos activités à Paris de 1940 à 1944. »
« Posez-moi vos questions...Je jugerai si je peux vous répondre. »
« En fait, nous aimerions votre collaboration pour le dossier d'accusation contre les dirigeants nazis. En particulier pour le procès d'un certain Caius Müller. »
« Je ne pense pas être le mieux placé pour vous aider dans cette tâche. »
« Pourtant, vous connaissiez bien Caius Müller, n'est-ce pas ? »
L'Allemand était impassible. Il parlait d'une voix exagérément douce et unie.
« C'est exact. »
« Étiez-vous au courant des crimes qu'il perpétuait au nom de son idéologie ? »
« Oui. »
« Aviez-vous connaissance des camps d'exterminations de masse installés en Pologne ? »
Aro marqua un temps d'arrêt, « J'avais des doutes. » mentit-il.
D'un tiroir, Jasper Pène extirpa trois photos, qu'il plaça juste devant l'Allemand. Aro y jeta un rapide coup d'œil.
« Ces clichés ont été pris au camp d'Auschwitz Birkenau. » informa le Français, impassible, « On parle de millions et de millions de personnes assassinées. Des Juifs, pour la plupart. »
« Je ne peux pas faire revenir toutes ces personnes... »
« Ce n'est pas ce que je vous demande. »
« Que demandez-vous alors ? »
« Je veux savoir si oui ou non, vous étiez un antinazi. Et si vous l'êtes toujours. »
Aro prit le temps de mesurer sa réponse. Quand il parla, sa voix était douce et chaude.
« J'ai peur de vous décevoir. Je n'ai participé, ni de près ni de loin, à aucune conspiration contre Hitler. J'étais un militaire, je ne faisais pas de politique. »
Jasper se pencha légèrement en avant. Ses sourcils s'arquèrent.
« Vous mentez, capitaine. »
« Mentir est notre métier, commandant »
Un rictus tordit les lèvres du jeune Français alors qu'il se laissait retomber dans son siège.
« Vous dites ne pas faire de politique ? Pourtant, d'après la déclaration d'un professeur de mathématiques de la Sorbonne d'origine juive, vous lui avez fourni, à lui et à sa famille, des passeports pour la Suisse, leur évitant ainsi la déportation, et la mort. Désirez-vous lire sa déposition ? »
« Inutile. »
« Ce n'est pas un cas isolé. Vous avez employé de nombreux Israélites dans vos services, sous prétexte de leurs rôles d'informateurs, ensuite vous les avez comme par hasard envoyé dans des pays neutres. Vous leur avez sauvé la vie, capitaine. »
« L'Abwehr était adversaire des lois raciales, j'obéissais aux ordres de mes chefs. »
« Plusieurs témoins vous ont vu vous disputer avec votre ex-ami, Caius Müller, à propos du sort réservé aux Juifs en Pologne. Vous prétendiez ne pas faire de politique en vous cachant derrière l'Abwehr, mais vous en faisiez. »
« Je ne témoignerai pas contre Caius Müller, ni contre aucun dirigeant nazi. Si j'avais connaissance de leurs crimes contre la population juive d'Europe, je n'en ai jamais été personnellement témoin. »
« Erwin von Lahousen témoignera sur les massacres de centaines de milliers de prisonniers de guerre soviétiques et aussi sur les autres assassinats perpétrés en Pologne...»
Aro l'interrompit d'une voix toujours aussi douce.
« Vous n'avez donc pas besoin d'un ex-capitaine de l'Abwehr insignifiant tel que moi, si vous détenez Herr Generalmajor von Lahousen... »
« Pourquoi refusez-vous de témoigner ? Par patriotisme ? Ne pouvez-vous pas faire la différence entre l'Allemagne, la vraie, celle de Goethe, de Schiller, de Beethoven et de Kant, et celle de ces bouchers qui ont mené votre pays et le monde à l'Apocalypse ? Pourquoi refusez-vous de vous désolidariser de ces assassins, von Wittelsbach ? »
Aro regarda attentivement le jeune homme. D'une certaine manière, il se reconnaissait en lui. Un tel désir de justice. Une telle fougue.
« Je hais Caius Müller de tout mon être. Il fut un temps où j'ai même voulu le faire tomber. Mais depuis, j'ai pris une balle et vous avez gagné la guerre. Je connais les valeurs de mon pays. Ce n'est pas par patriotisme que je refuse de témoigner, commandant Pène. »
« Pour quelle raison, alors ? »
« A cause de vos alliés. »
Jasper ne cacha pas sa surprise, « Je vous demande pardon ? »
« Je ne parle pas des Anglais, ni des Américains, mais des Russes, qui ont massacré nos soldats et violé nos femmes. Pour gagner la guerre, vous vous êtes associés au diable. Et croyez-moi, ceux qui sont vos alliés aujourd'hui, seront vos ennemis demain. »
« Vous êtes gonflé ! »
« Je suis Allemand, Monsieur. Que feriez-vous à ma place ? »
Jasper prit conscience de l'habilité redoutable de l'homme en face de lui, qui était arrivé, mine de rien, à renverser les rôles avec sa voix douce et grave. Voyant qu'il ne pourrait rien tirer de l'ex-capitaine, Jasper ferma son dossier.
« Passons. Cent Français ont été exécuté à la suite de l'attentat contre votre personne. Vous le saviez ? »
L'effet fut presque immédiat. Le masque neutre de l'Allemand vola en éclat.
« Non ! » s'exclama Aro, sincèrement surpris, « Je suis resté plusieurs semaines dans le coma, lorsque je me suis réveillé, j'étais en Allemagne… à Cologne... »
Jasper Pène observait le visage de l'Allemand se décomposer progressivement, « Le plus jeune des otages avait seize ans. Un lycéen. Matthieu Duprès. »
« Je suis vraiment désolé. Puis-je ? » demanda-t-il en sortant son étui à cigarette.
Il ressentait le besoin urgent de se flinguer les poumons en fumant. Il tendit son étui à l'ancien résistant qui se servit. Ils fumèrent en silence en se jaugeant. Ils n'arrivaient pas à se détester. Aro avait, face à lui, un homme intelligent et désireux de travailler de concert avec les Allemands, malgré les années noires de l'Occupation. Pène, de son côté, observait ce visage grave, usé par la guerre, mais qui affichait résolument un souhait de réconciliation.
« Vous avez demandé à être reçu, ce qui tombait bien parce que j'avais toutes ces questions à vous poser. Maintenant que c'est fait, que voulez-vous ? J'imagine que vous n'êtes pas ici pour ressasser des souvenirs de guerre ? » fit Jasper, au bout d'un moment.
« Non, en effet. Je viens vous offrir mon concours, mais c'est intéressé. Je suppose qu'il faut aller de l'avant, à présent. Vivre, malgré tout. »
« Expliquez. J'ai un pays à reconstruire. Je n'ai pas le temps pour la philosophie, von Wittelsbach.»
« Sans doute que non... » répondit Aro, d'une voix brisée, « Mais tout de même…cela vaut la peine d'y réfléchir un peu… Le monde d'avant a disparu, il ne reviendra pas. C'est terminé. Le nouveau est là, devant nous. C'est à nous de le créer. Il faut tout faire pour que l'horreur et la haine ne resurgissent pas. »
Jasper soupira lourdement.
« Évidemment. Vous avez raison. Mais on ne me laisse pas le temps. Je dois toujours parer au plus pressé. Je suis continuellement dans une situation d'urgence. Vous savez ce que c'est. Alors, que proposez-vous ? »
« Je crois que nous devons, pour le moment, bannir les grands principes et nous appuyer sur ce que nous voyons et sur ce que nous avons. »
« C'est aussi ma préoccupation, figurez-vous. Mais encore ? »
« Je ne suis pas à plaindre, contrairement à la majorité de mes compatriotes. Ma maison a été épargné par les bombardements. Je viens de récupérer l'argent que mon père avait placé en Suisse. Cela fait beaucoup d'argent pour une seule personne... »
« Et alors ? La bonne santé de vos comptes ne m'intéresse pas. Vous n'êtes pas le seul Allemand prévoyant. De plus, je crois que votre famille était loin d'être pauvre avant la guerre. »
« J'aimerais participer à la reconstruction de l'Allemagne, mais pour ça, j'ai besoin de votre aide. »
« Si j'en crois votre dossier, votre famille possédait trois mines. Toutes occupées par nos hommes. Votre charbon est envoyé en France, afin de reconstruire le pays. Vous possédiez également...avant-guerre...une fabrique de porcelaine… Qu'espérez-vous refonder avec ça ? Car, soyons clairs, je ne vous redonnerai pas la tête de ces mines.»
« Je le sais, ce n'est pas ce que je demande. Je pense que les Allemands peuvent se passer de porcelaine précieuse pour le moment. En revanche, le besoin de verres, d'assiettes, de couverts est très important. Mes compatriotes boivent dans des sceaux, comme de vulgaires animaux. Je ne peux pas le supporter. Pour un homme qui s'est engagé pour son pays dès les premiers temps de la guerre, vous devez me comprendre. Quel nouveau monde souhaitez vous construire avec cela, Monsieur ? Alors voilà, j'ai de l'argent, que je ne gaspillerai pas futilement. Facilitez-moi la tâche. Fournissez-moi du sable et du charbon. Aidez-moi à relancer mon entreprise. J'embaucherai. Je donnerai du travail à des personnes qui en ont vraiment besoin. Je pourrai loger des familles entières. Bien entendu...les Français ne seront pas oubliés... »
Jasper lui lança un coup d'œil à la fois songeur et intéressé. La crise du logement était la bête noire des occupants français. Il se leva et alla se planter à la fenêtre. Il ne fallait surtout pas répéter l'erreur du traité de Versailles. L'Allemagne devait définitivement se relever. Jasper savait que sa mission était subtile. Il devait à la fois comprendre, tendre la main et punir. Car l'horreur du régime hitlérien se révélait petit à petit au monde, et il était à présent impossible d'ignorer les camps d'extermination de masse. Chaque jour apportait son lot d'atrocités. Mais il était difficile de rejeter toute la faute sur les Allemands, qui ignoraient pour la plupart, l'existence de ces camps, alors que des Français avaient volontairement collaboré et aidé en toute conscience les autorités nazies…
« C'est entendu. Faites-moi passer un descriptif de vos installations. Je transférai tout ça à nos ingénieurs en appuyant votre projet. Dites-moi ce que vous êtes prêt à accorder à la France, en dédommagement. Je pourrais vous donner une réponse rapidement. »
Aro remercia d'un simplement hochement de tête, et se leva avec une grimace de douleur. Ils se serrèrent la main. Arrivé à la porte, Aro s'immobilisa cependant et se retourna. Jasper s'était rassit derrière son bureau, l'esprit ailleurs.
« Autre chose, von Wittelsbach ? »
L'Allemand refit quelques pas hésitants dans sa direction.
« Est-ce que vous savez… ce qu'est devenue...la fille ? »
Jasper le regarda en deux fois. Le visage d'Aro n'était plus le même. Ses traits s'étaient altérés. Son teint avait blanchit.
« Votre maîtresse, vous voulez dire ? Une résistante, placée dans vos pattes par nos soins. »
« Est-ce qu'elle s'en est sortie ? Je veux dire...a-t-elle survécu ? »
Jasper le regarda franchement et contracta la bouche.
« Vous ne saurez rien. C'est terminé, tout ça. Oubliez. »
« Vous pourriez au moins me dire si elle est vivante. »
« Pourquoi ? Vous voulez vous venger ? »
L'ancien résistant se mordit la lèvre inférieure et regretta immédiatement ses paroles. Le grand homme efflanqué sortit alors de la pièce sans lui faire l'aumône d'un regard.
oOo
Frau Elena avait été là, à la naissance d'Aro von Wittelsbach. Elena était sa mère. Sa mère de cœur. Et il était son fils. Elle avait assisté à tous les bonheurs et tous les malheurs du petit. Sa première dent, sa première chute assortie d'une bosse énorme, son premier poney, sa première cuite, sa première fille – une vague cousine du côté paternel totalement délurée, son premier amour d'adolescent – la fille du boulanger, ses premiers vrais chagrins d'homme – la dureté imbécile de son père, la guerre. Surtout la guerre. L'angoisse qu'on le mute à l'Est, cet endroit horrible où les hommes ne duraient pas un mois. Le soulagement d'apprendre qu'il resterait à Berlin. Puis Paris. Son retour, enfin, blessé, diminué, amaigri. Et si désespérément malheureux.
Frau Elena détestait au plus au point cette chipie de Sulpicia Wagner, l'infirmière qu'Aro avait remorquée avec lui en revenant de sa maison de convalescence. Elle lui faisait du bien à tous points de vue, ça, Frau Elena le reconnaissait bien. Ils étaient amants depuis des mois. Mais la petite, depuis quelques temps, prenait de l'ascendant sur l'esprit dépressif d'Aro. Sa voix claquait souvent, sèche et autoritaire, pour donner des ordres à Elena. Pour qui se prenait-elle ? Elle n'était pas encore la maîtresse de maison !
Un soir, l'ancienne gouvernante, la mère de cœur, frappa à la porte du bureau d'Aro. Une pièce interdite à tout le monde, sauf à elle. Frau Elena comptait lui ouvrir les yeux sur cette petite peste. C'était son rôle de le protéger. Un rôle qu'elle remplirait jusqu'à sa mort. Elle le trouva assis derrière son bureau, le regard dans le vide. Elle s'approcha doucement. L'appela. Aucune réponse.
C'est là qu'elle vit le cadre d'argent, avec la photo d'une magnifique femme en robe noire, dans une chambre d'hôtel. La belle inconnue fixait l'objectif comme si elle allait mordre. Malgré tout, son regard était plein de tendresse. Et triste. Voilà une femme qui aimait son maître de tout son cœur. Elena en avait la plus intime conviction.
« Ne m'en parlez jamais. S'il vous plaît, Elie. »
Elie. Quand il l'appelait comme ça, c'était gros chagrin en perspective.
Tous les soirs furent identiques. Il s'enfermait dans son bureau, et n'en ressortait que deux heures plus tard, la mine défaite, le teint blanc. Il écrivait beaucoup. Elena avait toujours pensé qu'il avait un don. Plus d'une fois, elle alla fouiner dans ses carnets. Plus d'une fois, elle fut frappée par la beauté de ses vers. Et par la souffrance qu'ils contenaient
« J'empêche en respirant certains gens de vivre
Je trouble leur sommeil d'on ne sait quels remords
Il paraît qu'en rimant je débouche les cuivres
Et que ça fait un bruit à réveiller les morts
.
Ah, si l'écho des chars dans mes vers vous dérange
S'il grince dans mes cieux d'étranges cris d'essieu
C'est qu'à l'orgue l'orage a détruit la voix de l'ange
Et que je me souviens de Dunkerque Messieurs
.
Quand je parle d'amour mon amour vous irrite
Si j'écris qu'il fait beau vous me criez qu'il pleut
Vous me dites que mes prés ont trop de marguerites
Trop d'étoiles ma nuit trop de bleu mon ciel bleu
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Vous pouvez condamner un poète au silence
Et faire d'un oiseau un galérien
Mais pour lui refuser le droit d'aimer la France
Il vous faudrait savoir que vous n'y pouvez rien
.
Qu'importe que je meure avant que se dessine
Le visage sacré s'il doit renaître au jour
Dansons ô mon enfant dansons la capucine
Ma patrie est la faim la misère et l'amour »
Un jour que Monsieur était sortie avec sa petite maîtresse insupportable, c'est Madame Didyme qui se présenta à la porte. Les deux femmes se retrouvèrent avec beaucoup de joie. Depuis la fin de la guerre, Didyme passait souvent avec les enfants. Elle avait besoin d'être proche de son frère. La mort présumée de son mari l'avait beaucoup affectée et elle n'arrivait pas à s'en frère et la sœur se comprenaient si bien, dans leur malheur. Même si Didyme ignorait la cause de sa tristesse.
Ce jour-là, pourtant, elle entra dans le bureau de son frère et vit la photo. Elle vola immédiatement jusqu'à la cuisine, trouva Elena, lui posa mille questions. Le phono passait de vieilles chansons françaises, chères au cœur de la gouvernante, qui malgré ses longues années de service chez les von Wittelsbach, n'avait pas oublié ses origines alsaciennes.
Didyme interrompit les rêveries d'Elena en lui posant mille et une questions.
Qui était cette inconnue ?
La mère de cœur hésita, « Je l'ignore... »
« Est-elle morte ? »
« Je ne sais pas. »
« Vous ne l'avez jamais vue ici ? »
La gouvernante secoua la tête, « Je pense qu'elle… qu'elle est Française... »
Le cœur de Didyme manqua un battement. « Française... »
« Je pense qu'il l'a aimée. Il est si triste depuis qu'il est rentré. »
La sœur chérie faisait les cent pas, « Il faut la retrouver, Elena. Elle est peut-être encore vivante. »
« Mais il y a Mademoiselle Wagner... »
« Elle est là pour son argent ! Moi vivante, jamais elle ne l'épousera ! »
Elena n'avait jamais été aussi d'accord avec Didyme.
« Mais nous ne savons rien de cette mystérieuse femme… Nous n'avons même pas son nom. »
Didyme se mit à réfléchir longuement en fixant le visage fatigué d'Elena. Soudain, la réalisation la frappa et elle s'exclama : « Mais si ! Nous l'avons ! Aro a écrit un recueil de poèmes. Il l'a dédicacé à une certaine '' I.B''. Nous avons ses initiales ! »
La gouvernante était perplexe, mais se garda bien de faire connaître ses doutes à haute voix. Elle voulait qu'Aro soit heureux. Et si son bonheur dépendait de cette femme, elle remuerait ciel et terre pour la retrouver. Elle retournerait toute la France, s'il le faut.
Le phonographe tournait toujours, et semblait même lui donner raison.
« En haut de la rue Saint Vincent
Un poète et une inconnue
S'aimèrent l'espace d'un instant
Mais il ne l'a jamais revue
.
Cette chanson il composa
Espérant que son inconnue
Un matin de printemps l'entendra
Quelque part au coin d'une rue »
