Merci pour tous vos petits mots . Voici l'avant dernier chapitre.

J'ignore si je pourrai poster l'épilogue la semaine prochaine cependant, car il n'est pas du tout prêt. J'avoue que j'ai un peu de mal à le terminer celui-là. Je ferai mon maximum pour le poster rapidement ! ^^

Note de l'auteure :

- Pour le confort du lecteur, les phrases en italiques correspondent aux dialogues prononcés en allemand.

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Chapitre 18

L'ultime confrontation franco-allemande

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Sarre, Allemagne, octobre 1946

La voiture s'engagea dans une allée gravillonnée qui lui parut interminable, avant de se garer avec des à-coups devant un double perron en pierre blanche.

« Restez un peu. » murmura Bella dans un allemand approximatif.

« Pas de problème, mademoiselle. Je vais me garer un peu plus haut dans l'allée. » répondit le chauffeur avec un petit clin d'œil.

Il avait une bonne tête. Bella lui rendit son sourire malgré le stress qui la paralysait depuis ce matin. Elle sortit de la voiture presque à regret, tira sur sa jupe et sur sa veste. Le véhicule s'éloigna derrière elle, la laissant seule sur le gravier. Curieuse, elle regarda autour d'elle. La grande demeure, longue et basse, n'avait visiblement pas souffert des bombardements.

Les premiers pas furent les plus difficiles, car à présent, elle ne pouvait plus reculer. Elle se retrouva à la porte et actionna la poignée de la cloche tout de suite pour ne pas flancher. Bien sûr, elle ne s'attendait pas à ce que Aro von Wittelsbach lui ouvre personnellement. Ce fut une petite femme grisonnante d'une soixantaine d'années qui se présenta. Elle avait une coiffure roulottée à l'ancienne, un visage doux avec des pommettes roses. Son regard était inquisiteur et poli, mais ne le resta pas longtemps. A la grande surprise de Bella, la femme marqua un temps d'arrêt où elle se contenta de cligner des paupières, puis ses yeux s'agrandirent et son teint pâlit.

« Bonjour, madame, excusez-moi de vous déranger. Est-ce que Herr von Wittelsbach est ici ? Aro von Wittelsbach ? »

La vieille dame s'effaça immédiatement pour la laisser entrer, car le vent d'automne était aigre. Bella se retrouva dans une entrée majestueuse, glaciale mais étrangement accueillante. La grande demeure de Carlisle ne pouvait rivaliser. Cette maison était vivante : Des grandes bottes d'équitation abandonnées dans un coin, un manteau masculin jeté sur une chaise, une montagne de lettre et de journaux sur une commode.

« Monsieur n'est pas là, mademoiselle. » répondit la vieille gouvernante dans un beau français dénué d'accent.

La jeune femme avait l'air à la fois déçue et soulagée. La gouvernante lut dans son regard qu'elle avait envie de faire demi-tour, de prendre ses jambes à son cou, et partir sans se retourner.

Elle fit le geste, suspendu, pour la retenir.

« Attendez. Ne partez pas. Monsieur ne va pas tarder, il est à l'usine. »

« Je ne sais pas si je peux attendre longtemps... » répondit Bella, en se disant de plus en plus qu'elle faisait une folie.

« Si, si. Venez. » dit la vieille femme en ouvrant une porte sur la droite, « Patientez un peu. Il faut chaud dans cette pièce, j'ai fait un feu. Je vais vous apporter un peu de thé. Il m'en reste. »

Bella trouvait cette insistance très suspecte mais n'osa rien dire, de peur de paraître impolie. Elle entra dans la pièce qui était un petit salon rococo jaune pâle. Une pièce très féminine. Un bon feu crépitait effectivement dans la cheminée. La jeune femme, qui avait toujours froid, s'y approcha spontanément. Son regard chocolat erra sur les meubles, les tentures, les objets. Tout cela avait la douceur, la chaleur d'une maison de famille. Sur une petite table, reposait une photo de famille. Une belle femme brune, un grand homme brun aux traits longs et doux, entourés de deux enfants. Des jumeaux. La petite était blonde et le garçon brun. Leur mère ressemblait beaucoup à Aro. Sa sœur, sans doute.

Bella se rendit à la fenêtre. Elle voulait le voir arriver. Son regard était fixé sur l'allée blanche tandis que ses mains se serraient compulsivement.

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Elle reconnut immédiatement le profil d'Aro au volant d'une grosse voiture noire qui venait de se garer devant le perron. Il ouvrit la portière et se mit à se ronger le pouce en attendant qu'une jeune femme blonde s'extirpe du côté passager. La femme était grande, élancée, aux cheveux bouclés, et pourrait sans doute rivaliser avec Rosalie en terme de beauté. Une vraie poupée. L'opposé de Bella. Elle aida Aro à sortir en lui tendant une canne et en lui proposant son épaule secourable. Le sourire qu'ils échangèrent convainquit Bella qu'ils étaient amants. Son sang ne fit qu'un tour et son cœur de serra immédiatement dans sa poitrine. Des milliers et des milliers de questions se bousculaient dans sa tête. La première et la plus importante sans doute : étaient-ils déjà mariés ?

Même de loin, la jeune femme sut avec certitude que les yeux d'Aro se plissaient et s'étiraient avec des ridules en coin, et qu'une lueur amusée y apparaissait. C'était toujours ça, quand il riait. Charles avait la même expression.

Charles…

Les mains de Bella se posèrent sur son petit ventre plat, comme si son fils s'y trouvait encore. Elle commença à trembler nerveusement en voyant Aro marcher vers la maison d'une démarche hésitante et lente.

Au moins, il marchait…

Elle recula légèrement de la fenêtre quand il fut a proximité de la porte d'entrée, mais poursuit son inspection derrière le rideau. Tout y était, en un peu plus fatigué. Une ride s'était creusée sur son front et une autre était apparue au coin de la bouche. Ses cheveux n'étaient plus aussi courts. Ils étaient mi-longs, et rejetés en arrière.

Quand sa voix douce et grave, un peu assourdie, retentit dans le hall les jambes de Bella n'eurent pas le cœur de laisser ses mains trembler toutes seules. Elle entendit la gouvernante chuchoter. Bella fit face à la porte, elle n'allait tout de même pas rester plantée devant la fenêtre et lui offrir la vision de sa colonne vertébrale en bonne santé alors qu'elle était ici pour s'excuser d'avoir salement amoché la sienne. Une voix un peu plus jeune, gaie, pleine de vie, retentit. Celle de la jeune femme. Bella supporta à peine de l'entendre. Il avait refait sa vie avec une autre. Contrairement à elle. Elle l'avait perdu.

L'attente s'installa. Que faisait-il ? Allait-il refuser de la voir ?

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Quand Elena entendit la lourde porte s'ouvrir, elle bondit sur ses pieds, quitta la cuisine et traversa rapidement le hall d'entrée.

Elle aperçut Monsieur Aro près du porte-manteau en train de retirer sa veste et sur le point de l'accrocher, alors que sa petite maîtresse insupportable arrivait vers elle en balançant exagérément ses hanches.

« Avez-vous préparé ses médicaments ? » demanda Sulpicia, une fois à sa hauteur.

Elena lui décocha un regard furieux en réponse, « Non. Ceci est votre travail. »

La jeune femme haussa un sourcil arrogant, « Plus pour très longtemps, j'en suis sûre. Mais, en parlant de travail, avez-vous fait le votre ? Le thé est-il prêt ? »

« Monsieur Aro déteste le thé. Alors, non. » répondit la vieille femme d'une voix mielleuse.

« Faites du thé. »

« Je ne suis pas à votre service. »

Exaspérée, Sulpicia se retourna vers Aro en croisant les bras contre sa poitrine. Celui s'approchait d'elles avec un sourire désabusé, en s'appuyant lourdement sur sa canne qu'il agrippait de la main droite. Elena eut un pincement au cœur. Elle savait qu'il souffrait beaucoup. Physiquement et mentalement. Elle devrait se montrer prudente, pour annoncer la présence de la jeune Française. Le lion n'était jamais aussi dangereux que quand il était blessé.

« Allons, Elena, faites donc du thé, j'en prendrais avec elle. » dit-il enfin, pour apaiser les tensions.

Elena eut l'impression de voir un serpent quand Supicia lui sourit, avant de se pencher pour embrasser la joue d'Aro.

Elle tâcha de garder son calme en prenant une longue inspiration, « Très bien. Mais avant ça, une chose, Monsieur, si vous le permettez. »

« Oui ? »

« Une demoiselle est ici. Elle demande a être reçu. »

« Une demoiselle ? » demanda Aro, perplexe.

« Oui. » confirma Elena.

Cette dernière eut l'immense satisfaction de voir Sulpcia devenir blanche, puis rouge.

« Quelle demoiselle ? » exigea la jeune femme.

Elena ne pouvait pas répondre à cette question. Sulpicia ne connaissait pas l'existence de cette femme. Aro n'en n'avait parlé à personne. Et s'il n'en n'avait pas parlé, ce n'était pas à elle de le faire.

Elle se redressa légèrement et ancra ses yeux dans ceux de son maître.

« Il s'agit de la demoiselle de la photo. Celle en robe noire. » dit-elle en français, car Sulpicia ne le parlait pas.

« Je vous demande pardon ? »

« C'est elle, j'en suis sûre. Elle a les cheveux moins longs, mais c'est elle. Je l'ai installé dans le salon en attendant... »

« A quoi rime tous ces secrets ? » exigea brusquement Sulpicia, en tournant son regard arctique vers le jeune homme.

Mais Aro ne la regardait pas. Plus maintenant. Une ombre avait glissé sur son visage et jamais encore, Elena ne lui avait vu un air aussi sombre. C'était un gentil garçon, que la guerre avait brisé. Mais un gentil garçon, tout de même. Il n'avait jamais eu d'excès de colère. Jamais aucun mot méchant, ou blessant même s'il souffrait. Bien au contraire, il avait toujours été poli, compatissant et joyeux. Mais à cet instant, Elena ne le reconnaissait pas.

« Va à l'étage. » ordonna-t-il sèchement.

« Quoi ? »

Il lui adressa un regard froid, « Je t'ai demandé de monter immédiatement. »

Elena retint un cri extatique en voyant Sulpicia se ratatiner, de toute évidence mortifiée. La jeune femme se détourna d'eux avec un certain panache, pour se redonner contenance.

Ils attendirent tous deux qu'elle fut assez loin pour continuer leur conversation.

« J'aimerais que vous veilliez à ce que Sulpicia n'entre pas dans cette pièce. Évitons un drame inutile. »

Elle essaya de déchiffrer son expression. Se souciait-il vraiment de ce que cette petite peste pouvait ressentir, finalement ? Essayait-il de lui avouer qu'il était tombé amoureux de Sulpicia ? Il avait déjà fait allusion à sa beauté et à sa grâce, dans le passé, mais jamais encore il n'avait formulé aussi franchement qu'il se souciait d'elle.

Ou peut-être se souciait-il de l'autre femme ? De ce qu'elle pourrait ressentir en apprenant qu'il était avec une autre ?

Aro se retourna lentement vers la porte du salon, et l'observa pendant une éternité avec une impassibilité qu'il était loin de ressentir.

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Ses yeux bruns fixaient la poignée de la porte qui, enfin, s'abaissa. Le bras d'Aro vêtu d'un tweed gris apparut. Il s'adressa à la gouvernante, lui demandant d'attendre dans le hall. Un gros chien de noir et de feu s'engouffra dans la petite embrasure. Un berger allemand, avec des grands yeux bruns joyeux, vint la saluer en remuant poliment la queue.

Enfin, il entra. Leurs regards se rencontrèrent brièvement, mais le jeune homme le rompit le premier. Il avait une moue. Sa lèvre inférieure était plissée. Bella serra les mains à s'en faire éclater les jointures. Là, elle eut la certitude qu'il allait la jeter dehors comme une malpropre. Elle le méritait, après tout.

Il avança vers elle à la vitesse que lui permettaient sa jambe et le gros chien, qui lui faisaient toutes ses amitiés.

« Balder ! Tranquille ! Va te coucher. » fit-il en allemand.

Arrivé à deux mètres d'elle, il lui désigna un fauteuil et s'installa sur le canapé en face. Une table basse les séparait stratégiquement. D'une poche, il tira son étui à cigarettes, toujours soucieux qu'il était de chopper un cancer. Il en alluma une, tout en examinant la jeune femme sous toutes ses coutures depuis les mèches folles et soyeuses, jusqu'aux jambes croisées dans une attitude de défense.

« Vous n'avez pas changé. » dit-il en français, après une éternité, quand l'examen de ses souvenirs et sa cigarette furent terminés et écrasés, tous deux, avec une certaine hargne. Le vouvoiement avait été naturel. Imposé par les circonstances, pour mettre le plus de distance entre eux.

« Comment m'avez-vous retrouvé? » reprit-il après un moment.

« Je connais quelqu'un qui travaille pour les Américains à Berlin. Il est tombé sur...votre dossier. »

« Et vous vous êtes dit : Allons voir comment ce bon vieux Aro s'en est tiré, puisque je n'ai pas réussi à le tuer ? »

Bella déglutit, agrippa spontanément le fermoir de son sac à main, pressé contre sa poitrine. Elle ne répondit pas. Il la provoquait, quoi de plus normal. Elle avait essayé de le tuer. C'était un juste retour des choses. Des effusions de sentiments l'auraient étonnée.

Elle se sentait toujours sous le couvert de ce regard métallique froid, accusateur, qui attrapa le sien pendant une seconde, puis se posa sur sa bouche, qu'elle mordait, qui balaya ses cheveux bruns, soyeux, qui paraissaient si doux, et encore plus beaux que dans ses souvenirs. Sur sa poitrine, délicatement moulée par cette veste style New Look, que toutes les femmes portaient à présent. Ses hanches. Ses jambes. Ses habits sobres, mais élégants. Sa veste grise, très cintrée, qui mettait en valeur sa taille fine. Une robe en fin lainage aubergine. Pas de chapeau. Jamais de chapeau. Des talons modestes. Elle ne savait pas marcher avec. Elle n'était pas venue pour le vamper, lui mettre sous les yeux tout ce qui lui avait plu en elle. Alors, que venait-elle faire ici ?

On frappa à la porte. C'était Frau Elena, elle lui parla mais son regard plein de pitié essayait d'accrocher celui de la jeune femme.

« Est-ce que je dois servir quelque chose, Monsieur ? » s'enquit-elle d'un ton presque suppliant.

« Inutile, Frau Elena. » répondit fermement Aro, « Mademoiselle ne restera pas longtemps. Appelez le taxi, je vous prie. »

« Bien, monsieur... » la vielle femme referma la porte en soupirant discrètement

« Bon, finissons-en. Que viens tu faire ici ? Qu'est-ce que tu veux ? » demanda-t-il en passant à un tutoiement assez brutal, tandis que son regard arctique la poignardait, « Tu veux de l'argent, c'est ça ? Tu en besoin pour te remettre à flot ? Je dois payer pour les services rendus ? A combien estimes-tu ta prestation ? C'était tellement bien fait, tellement habile. Du grand art. Vraiment. Mais tu sais, la vie est difficile en Allemagne. Et, très honnêtement, je pense que je n'aurai jamais assez d'argent pour te payer à la juste mesure de ce que tu m'as...donné. »

Bella se leva brusquement. Sa gorge était tellement serrée que le souffle passait à peine. Elle dut faire un effort surhumain pour continuer à respirer. Ses narines palpitaient pour trouver de l'air. Balder s'était relevé en même temps qu'elle, tout à fait disposé à aller faire une balade avec sa nouvelle amie. La jeune femme caressa la tête du chien par pur automatisme. Elle n'avait plus aucune contenance.

Elle tenta un dernier regard, qu'il ne lui rendit pas. Ses yeux, glacés, étaient fixés sur la fenêtre, au-dessus de l'épaule de la jeune femme. Alors, Bella comprit qu'il ne lui ferait l'aumône de rien. Qu'il ne lui laisserait pas la chance de parler, de s'expliquer, de s'excuser. C'était fini.

Elle quitta la pièce en refermant doucement la porte sur elle. Elle crut qu'elle allait s'effondrer sur le carrelage, s'étaler au sol et ne jamais se relever. Frau Elena, assise sur une petite chaise à l'entrée, se redressa tout de suite.

« Mademoiselle, tout va bien ? »

Bella ne trouva pas la force de répondre à sa question. Folle de douleur, elle trouva néanmoins le courage d'ouvrir son sac, d'en tirer une enveloppe et de la tendre à la femme.

« Tenez, madame. Je repars demain pour la France. Mon train est à dix heures. Vous donnerez ceci à votre patron à ce moment. Pas avant...Et même un peu après, ce serait bien… Pour être tout à fait sûre que je sois partie d'Allemagne. Je vous remercie, vous avez été très gentille. Adieu. »

C'était une supplique à laquelle Elena acquiesça. Elle prit l'enveloppe et la glissa dans la poche de son tablier. C'est sous le regard impuissant et triste de la mère de cœur que Bella sortit dans la bise d'automne, sans se retourner.

Ses yeux se fermèrent douloureusement. Son visage était ravagé par les larmes, alors qu'elle remontait l'allée.

Tais-toi, mon cœur. Je t'en supplie. Cesse de faire tant de bruit. Ne bat plus. C'est fini.

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Frau Elena avait été très tenté de l'enguirlander franchement pour avoir loupé sa chance. Mais elle se ravisa très vite. Aro était aussi malheureux que la jeune femme qui venait de sortir.

Elena et Aro n'avaient rien dit. Ils s'étaient contentés de se regarder, à travers la pièce. Mais il s'étaient compris. Ils ne reparleraient plus jamais de cette rencontre. Non, c'était trop douloureux.

A quatre heures du matin, Elena ne dormait toujours pas. Elle prit la décision de se lever pour faire du chocolat, le remède à tous les maux, même les plus graves. Elle ressassait la scène de la veille depuis des heures. L'enveloppe en papier était sur sa table de chevet. Cette petite enveloppe l'attirait comme un aimant.

Elle alluma sa lampe de chevet, et fut étonnée que ça fonctionne. Il y avait encore quelques coupures de courant, mais elle n'allait pas s'en plaindre puisque le domaine avait été épargné par les bombes.

Elle chaussa ses lunettes et prit l'enveloppe de la Française. Elle l'avait immédiatement reconnue. C'était la femme de la photo. Cette femme n'avait rien à voir avec cette petite garce de Sulpicia, une ambitieuse, une arriviste. Non, la demoiselle de la veille était calme, droite, posée et douce. Une femme digne d'Aro. Ils avaient la même trempe.

Elena ouvrit l'enveloppe, en extirpa doucement le document. Ce n'était pas une lettre. Elle se mit à trembler comme une feuille.

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Après la confrontation avec Isabella, Aro s'était enfermé le reste de la journée dans son bureau et prétendit vérifier toute l'après-midi, les comptes de son entreprise. Tous ces chiffres eurent raison de lui et de son humeur, déjà maussade. Il repoussa le livre de compte en soupirant. Ses yeux errèrent et se posèrent sur le petit carnet, posé juste là. Un centaine de pages, pas plus. Le recueil de poésie qu'il avait écrit. Il n'avait pas encore cherché d'éditeur. Ce n'était pas sa priorité.

Il le prit, l'ouvrit. Première page. Les dédicaces.

Pour I.B

En hommage à Marcus Fischer.

Il avait dédicacé ce livre à Isabella, malgré tout ce qui s'était passé. C'est elle qui l'avait rassuré. Qui l'avait poussé à écrire, d'une certaine façon. Ce recueil ne contenait pas le poème qu'il lui avait écrit en 44. Celui-ci lui appartenait à la jeune femme. Il n'avait pas été écrit pour être lu par d'autres personnes qu'elle. Mais d'autres vers avaient pris sa place.

Mon Dieu jusqu'au dernier moment

Avec ce cœur débile et blême

Quand on est l'ombre de soi-même

Comment se pourrait-il comment

Comment se pourrait-il qu'on aime

Ou comment nommer ce tourment

.

Suffit-il que tu paraisses

De l'air que te rattachant

Tes cheveux ce geste touchant

Que je renaisse et reconnaisse

Un monde habité par le chant

Mon trésor, mon amour, ma jeunesse

.

Ma vie en vérité commence

Le jour où je t'ai rencontrée

Toi dont les bras ont su barrer

La route atroce à ma démence

Et qui m'as montré la contrée

Que la bonté seule ensemence

.

Tu vins au cœur du désarroi

Pour chasser les mauvaises fièvres

Et j'ai flambé comme un genièvre

En avril entre tes doigts

Ma vie depuis est à toi

Il avait alors fermé le livre et détourné les yeux. La nuit était tombé.

Aro avait bien tenté de dormir sur le canapé de son bureau pour échapper aux griffes de Sulpicia. Il lui était physiquement impossible de passer la nuit avec elle. Elle l'aurait assailli de questions sur l'inconnue de la veille. Le jeune homme n'était pas dupe sur ses réelles intentions. Mais il devenait philosophe en vieillissant. Oui, pourquoi pas celle-là après tout ? Il voyait bien qu'elle tapait sur les nerfs de Frau Elena, mais il n'y pouvait rien.

Balder ronflait très fort. Impossible de fermer l'œil.

Quand il y repensait, quelle pitié dans les yeux bruns d'Isabella ! Il n'avait pas osé s'appuyer sur sa canne pour ne pas souligner la gravité de sa blessure, et avait avancé avec précaution. Chaque pas était censé lui arracher une grimace de douleur, mais il s'était retenu, et avait béni le chien, qui avait fait diversion. Un infirme, voilà ce qu'il était. Un moins que rien. Un être diminué, même plus un homme. Et elle, si belle. Si pleine de vie. Si fraîche. Si jeune. Avec cette manie de se mordiller la lèvre, de prendre de grandes respirations qui lui écartaient les narines et la faisaient ressembler à un petit fauve.

Il réprima un soupir qui avait l'air d'un sanglot et se redressa.

Je ne dormirai jamais. Plus jamais. Je viens juste de bousiller ma vie. Bravo, l'artiste. Champion. Elle sait que je suis là, en Allemagne. Je sais qu'elle est là-bas, en France. Et voilà. Fini. Il ne se passe rien. Je vais juste attendre. Dix ans. Vingt ans. Elle va se marier, avoir des enfants. Peut-être que c'est déjà le cas. Une femme comme elle ne restera pas seule longtemps. Et moi, comme un con, je vais finir avec cette cruche de Sulpicia.

Un petit coup à la porte. Elena. Elle entra en voyant qu'il était assis et réveillé.

« J'ai vu que c'était allumé, Monsieur Aro. Je vous ai apporté du chocolat chaud et des biscuits. Et si on buvait une petite tasse ? »

Aro sourit à sa gentillesse et l'invita à s'asseoir près de lui. Il farfouilla dans son pétard de cheveux bruns pour se recoiffer et la regarda en deux fois. Elle avait pleuré. Ses grands yeux clairs étaient encore plein d'eau.

Elle s'installa près de lui et leur servit la boisson.

« Dans une heure, le jour va se lever. Ça vous laisse le temps d'y aller. »

« Pardon ? Où voulez-vous que j'aille à une heure pareille, Elena ? » s'enquit poliment le jeune homme en passant une couverture autour de ses épaules.

« A Berus, pardi.C'est Freddie qui l'a amenée. Vous savez, le gamin qui fait taxi avec la vieille Traction Citroën qu'il a racheté aux Français. Je l'ai appelé. Il l'a déposée chez Frau Schneider. »

Aro se raidit autant que lui permettait sa colonne vertébrale affaiblie. Elena n'était pas sûre qu'il apprécie cette ingérence dans ses affaires de cœur. Elle tint bon car elle savait parfaitement que cette andouille têtue était capable de laisser filer la femme de sa vie.

« Elle reprend le train pour la France à dix heures. »

La vieille femme posa sa tasse, sortit la petite enveloppe de son tablier et lui tendit.

« Tenez, elle a laissé ça pour vous. Elle m'a demandé de vous la donner après dix heures. Mais je n'ai pas pu attendre. Vous feriez mieux de regarder, c'est très important. »

Aro souleva avec curiosité le document. On y voyait les jambes d'Isabella. Ça, c'était indiscutable. Il les avait personnellement connues. La jeune femme était assise sur le perron d'une vieille maison en pierre. A côté d'elle, le fidèle Hamlet. Toujours au poste. La langue pendante, le regard pétillant. Et surtout, le plus important, sur les genoux de la jeune femme, un petit bambin brun au regard clair, qui préférait s'intéresser aux oreilles du chien plutôt qu'à l'objectif de l'appareil photo. Il donnait du fil à retordre à sa mère. Isabella avait l'air mécontente. Aro tourna la photo et lut : Charles, un an.

Il déglutit. Elena analysa toutes ses expressions. Surprise, stupeur, incrédulité, attendrissement, remords, blanc, rose, rouge, vaguement vert – il dut avoir la nausée en repensant à sa cruauté de la veille. Elle décida de retenir pour la postérité l'orgueil qui éclatait sur son visage : jamais elle n'avait vu un homme aussi bêtement heureux d'être père.

« Ce bébé, c'est vous, Monsieur Aro. C'est votre portrait. Vous avez un petit garçon en France. »

Le jeune homme se leva un peu précipitamment, abandonnant la photo sur le canapé, comme si elle lui brûlait le regard. Il alla appuyer sa tête contre la vitre froide. La nuit était toujours aussi sombre, aussi profonde. La pendule sonna cinq heures.

« Elle ne voudra jamais me revoir. Pas après mon comportement d'hier... » objecta-t-il en douceur.

« Oui, c'est vrai que vous avez fait fort ! Et je suis plutôt mécontente de vous. Je ne vous ai pas élevé comme ça. Maintenant, plus d'excuses. Il vous faut du cran. Les von Wittelsbach n'abandonnent pas leurs enfants aux quatre coins du monde ! »

Aro n'était pas sûr d'avoir des enfants aux quatre coins du monde. Il avait toujours pris scrupuleusement ses précautions. Sauf avec Isabella. Il ne savait pas pourquoi d'ailleurs. Il lui avait tout donné. Mais par petits bouts, pour être sûr qu'elle l'acceptait. Depuis deux ans, il revivait tous les instants, même les plus infimes. Même les plus intimes. Quand elle avait murmuré « Reviens-moi. ». Puis, le jour où il l'avait revue, après trois longues semaines d'absence, au jardin du Luxembourg, si timide, vacillante sur ses chevilles fines, noyée dans cette écharpe de trois mètres, cette cachette à sentiments où son menton et son bout du nez disparaissaient quand elle était troublée. Quand elle lui avait agrippé la main, au concert à l'église. Il revivait l'éclat mouillé de son regard chocolat d'hier, la douceur de ses lèvres, la courbe de ses joues. Il n'en pouvait plus. Tout ça, c'était à lui. Il voulait le garder. Mais comment faire ? A l'époque, c'était la guerre et il était un objet de détestation pour la planète entière. Un objet de détestation, ça ne tombe pas amoureux. Ça n'éprouve pas de sentiments. Un objet de détestation, ça crève en silence.

Frau Elena interrompit ses rêveries en se levant et en lui tendant résolument ses vêtements de la veille, roulés en boule près du canapé. Balder avait dormi et bavé dessus. Ils puaient le chien, à présent. Il avait une barbe de deux jours, pas le temps de se raser, ni de se laver, ses cheveux étaient en pétard. Allez séduire une jolie Française avec ça.

« Elle va penser que je reviens pour l'enfant. Et si elle me claque la porte au nez ? Enfin, Elie, je me suis comporté comme le dernier des salauds hier ! »

« Alors vous l'aurez bien mérité. Cela dit, si ça arrive, attendez dans le couloir. Elle viendra vous chercher. Ce que j'ai vu dans ses yeux, je ne l'ai vu dans les yeux d'aucune autre fille qui vous a approché. Et puis, c'est notre petit qui est là-bas… Cela justifie que vous fassiez quelques efforts. »

« C'est le sien aussi, Elie. Et c'est elle que je veux d'abord. »

« Eh bien...vous savez ce qu'il vous reste à faire en dernière mesure. » ajouta-t-elle en replaçant la fameuse mèche brune rebelle, à la façon d'une mère pour son grand garçon. « Sortez votre sourire von Wittelsbach. Il m'a toujours fait craquer. De toute façon, que ce soit clair entre nous : si vous êtes encore là dans dix minutes, je rends mon tablier!»

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On grattait à sa porte de manière insistante. Bella crut d'abord que c'était dans son rêve. Elle maugréa en se retournant sur les ressorts qui firent un bruit effrayant en retour. Elle avait mis un temps fou à s'endormir. A présent, le petit chien hargneux de Frau Schneider grattait à sa porte.

« Va te coucher, Otto ! » marmonna-t-elle dans son oreiller.

« Non, ce n'est pas Otto... » répondit le chien, d'une voix tranquille et en français.

Bella était sincèrement impressionnée par les capacités étonnantes des chiens allemands. Ensommeillée, elle se leva, rentra dans une chaise, manqua de tomber, avant d'atteindre la porte, bien décidée à avoir une conversation avec un chien savant. Mais voilà, elle se retrouva devant Aro von Wittelsbach qui n'avait pas grand-chose en commun avec Otto, à l'exception peut-être de l'odeur. Elle recula brusquement, parfaitement réveillée.

Le jeune homme entra et referma la porte sur lui avec soin. Il avait l'air d'avoir rencontré une moissonneuse-batteuse en route. Il pinça la bouche d'un air gêné.

« Pardonne-moi. Il est très tôt... »

Encore sous le choc, Bella ne répondit pas. Elle fit un pas supplémentaire en arrière pour mettre de la distance entre elle et cet objet de souffrance d'un mètre quatre-vingt-dix de hauteur. Aro se posa sérieusement la question de savoir si elle s'écartait de lui à cause de l'odeur, mais ses grands yeux bruns anxieux étaient attachés aux siens et ne reflétaient pas de dégoût excessif pour les poils et la bave de chien.

« Excuse-moi...je ne sais pas quoi dire… j'ai été idiot. Un vrai crétin, oui. Le dernier des imbéciles. Une brute, tiens, oui c'est ça. »

Il redécouvrait avec plaisir le lexique français des insultes. La jeune femme ne bougeait toujours pas, mais son regard suggérait qu'elle prolongeait la liste dans sa tête. Le rapprochement franco-allemand n'était jamais chose simple. Non, bien au contraire. Mais il y avait bien un point à discuter.

« Charles… c'est bien ! J'aime beaucoup ! Très français ! »

« Tu aurais voulu que je l'appelle Heinrich ? Hermann ? Helmut ? Dans le contexte d'après guerre, ce n'est pas très facile à porter. Charles est le prénom de mon grand-père paternel. Ça n'a donc rien à voir avec Charles de Gaulle, si ça peut te rassurer. »

« Je n'ai rien contre de Gaulle ! » s'exclama immédiatement le jeune homme, qui ne voulait pas avoir ce genre de débat avec une ancienne résistante, à six heures du matin, « Ce que je veux dire, c'est que c'est un beau bébé. »

« Oui, on peut dire que tu as mis le paquet. Il n'a presque rien de moi. Et il a ton caractère de cochon, par dessus le marché... »

Aro se détendit un peu. Il retrouvait sa Isabella sarcastique. Il osa faire un pas sur le damier de la séduction. Elle était dans une combinaison rose pâle toute froissée à cause de son insomnie. Chaque détail de sa silhouette était visible. C'était à la fois troublant et émouvant. Il arrivait à peine à la regarder dans les yeux. D'ailleurs, il ne parvenait pas à la regarder de la même façon qu'autrefois, en France. Ce petit corps avait porté leur enfant. Il était devenu plus tendre, plus féminin. Le halo orangé de la vieille lampe de chevet rendait son visage plus doux et allumait des reflets auburn dans ses cheveux dénoués. Même en cherchant ailleurs, Aro n'avait jamais rien vu d'aussi joli qu'une petite Isabella.

« Tu devais être...Je ne trouve pas les mots...je n'arrive pas à t'imaginer enceinte... »

« Ne cherche pas. Moby Dick, tu connais ? Une vraie baleine, voilà ce que j'étais ! » répondit Bella, qui refusait de se laisser attendrir. Le loup enragé d'hier était encore parfaitement ancré dans sa mémoire.

Elle avait reculé encore. Le creux de ses genoux avait atteint le lit. Elle ne pouvait plus fuir. Ses jambes n'allaient pas la porter longtemps. Et Rosie n'était pas là pour la soutenir moralement.

Le jeune homme fit un nouveau pas vers elle.

S'il me touche du bout du doigt, je tombe en poussière. Il n'aura plus qu'à passer le balai. Terminé. Se dit Bella, dont le cœur – cette vilaine bête – battait à grands coups désordonnés.

Elle était mille fois plus émue de le revoir ainsi, semblable à ses souvenirs, avec sa chevelure en pétard, sa petite barbe brune, son sourire – l'odeur du chien en plus – qu'à le redécouvrir la veille, si distant, si froid, dans ce beau salon rococo. En même temps, elle l'avait bien mérité. Elle avait visé pour le tuer, pas pour le blesser. Elle ne remercierait jamais assez le ciel d'avoir fait d'elle une pauvre fille maladroite avec deux mains gauches.

« Tu as été très dur hier... » fit-elle d'un ton rancunier.

« Toi aussi, tu as été très dure, le 29 avril 1944. Je cogite depuis deux ans et je ne sais pas ce qui est le plus pénible pour moi, Isabella. Si c'est l'expression de ton visage alors que tu as soulevé ce pistolet et tiré, comme si tu avais fait ça toute ta vie. Ou si c'est ta manière calme et posée de prendre les photos juste après... »

Il l'avait vu se rhabiller tranquillement, photographier les documents sur le sol avec une application certaine. Replacer l'arme, tapoter les serviettes, hésiter au seuil de la porte. Il avait senti ses deux doigts sur sa gorge. Il ne la voyait plus. Mais il avait entendu le « Je t'ai aimé » car on ne dit pas « Je t'aime » à un homme qui n'est plus. Il l'avait entendu, mais c'était déjà si loin. Ces mots, il les avait rêvé.

Puis plus rien. Le coma. La douleur. La solitude.

« C'était donc un prêté pour un rendu, hier, si je comprends bien ? Si ça peut te consoler, j'ai été tondu pour t'avoir aimé et... »

Les mots moururent brusquement dans sa gorge. Elle apporta spontanément une main à ses cheveux, glissa ses doigts dedans, comme pour s'assurer qu'ils étaient bien là. Elle eut ce regard fixe, d'enfant perdue, traumatisée. Et il sut avec certitude qu'elle revivait son passé, là, maintenant, sous ses yeux.

Son cœur se pinça dans sa poitrine. Il voulut faire un pas. Et la prendre dans ses bras. Mais il savait qu'elle ne le laisserait pas faire. Pas encore, du moins.

Ses yeux chocolats revinrent brusquement sur lui.

« J'ai été tondu pour t'avoir aimé. Nous sommes donc quittes. Alors, qu'est-ce que tu veux ? » s'enquit Bella en faisant un pas vers lui.

Elle venait juste de redire qu'elle l'aimait avec un tel naturel, comme si elle l'avait toujours dit. Il se sentit idiot.

« Je… Je n'ai plus d'infirmière… la mienne doit me quitter dans... » il consulta sa montre en plissant les yeux et en glissant dans sa direction. Dix centimètres de gagnés. Une case sur l'échiquier. C'était toujours ça de pris. La reine était à portée de main. Si proche. Mais il n'était pas le roi, non. Il était le fou «...deux heures. »

« Et donc ? Tu penses que c'est un bureau de placement ici ? » demanda poliment la jeune femme en avançant un peu plus.

« Tu as toujours aimé jouer les infirmières avec moi, Schatz. Alors, je me demandais si tu avais gardé tes compétences. »

Encore vingt centimètres de gagnés. Ils y étaient presque. Un mètre les séparait désormais. Une si petite distance, pour deux êtres qui avaient été séparé si longtemps par le spectre de la guerre.

Ils firent un dernier pas, et voilà, ils se frôlaient. Aro était subjugué par ce qu'il voyait sous ses yeux. L'amour. Non coupé. Disparu, le regard de guerre opaque, méditatif, qui refusait de se laisser attendrir. Envolées, les souffrances de la veille, les larmes contenues par sa méchanceté imbécile.

« J'ai toujours ces compétences » murmura-t-elle « Et d'autres aussi. Plein. Je sais réparer des serrures, retaper du mobilier Second Empire, changer des tuiles, peindre, bêcher, recoudre des boutons, porter des bébés, les langer...Pourquoi ? La demeure von Wittelsbach recrute ? »

Elle sentait son souffle précipité, ému sur ses cheveux et la chaleur qui émanait de son grand pull malodorant.

« Oh oui, elle recrute. Plus que jamais. Mais c'est un contrat à durée indéterminée que je risque de prolonger indéfiniment. Si j'ai toute satisfaction, bien entendu... »

Bella leva un peu plus la tête vers lui. Ses cheveux glissèrent sur son épaule dénudée. Il n'osa pas les toucher. Pas encore. C'était bon et douloureux d'attendre encore un peu. Quelle importance, à présent ? Ils avaient l'éternité pour eux. Leurs regards s'accrochèrent et sombrèrent en même temps.

« Eh bien...je sors d'une période de chômage. Deux ans...La reprise du travail sera difficile pour moi. »

« Je serai ton employeur. Il ne se passera pas une minute sans que je te dise comment faire. »

Il écarta légèrement les bras, ne les ouvrit pas complètement, pour lui laisser le choix. Elle soupira et se glissa contre lui. Sa tête retrouva sa juste place, contre sa poitrine, comme si elle ne l'avait jamais quittée. Il avait tellement maigri. Elle avait l'impression de pouvoir compter ses côtes une à une malgré les vêtements. Elle sentit qu'il vacillait légèrement à cause de sa jambe affaiblie. Elle avait toute une vie pour se faire pardonner. Alors, elle le soutint un peu plus et il la serra franchement pour s'accrocher à elle.

« Ne bouge plus jamais. Je t'interdis de partir à nouveau.» souffla-t-il dans ses cheveux.

Elle n'avait pas besoin de parler allemand pour comprendre.

Ils se redressèrent en même temps.

« J'ai...une bague...dans ma poche... »

Bella ne dit rien dans un premier temps « J'ai une condition. »

Il n'était pas d'humeur à négocier avec elle. « J'accepte. »

Le nez de Bella se plissa d'amusement, « Tu ne sais même pas ce que j'allais dire ! »

« J'accepte quand même »

Elle secoua négativement la tête en souriant, « Je veux un mariage à l'église, Aro. Avec une cérémonie catholique. »

Ils n'avaient jamais parlé religion avant. Mais Bella pensait, à juste titre, que comme la majorité des Allemands, Aro était protestant. Ou du moins, issue d'une famille de tradition protestante car il n'avait pas l'air de croire en Dieu plus que ça.

« Tu auras tout ce que tu voudras, Schatz. Viens »

Ils se postèrent l'un contre l'autre près de la fenêtre. Aro était dans son dos et la tenait fermement contre lui. D'une main il écarta le voilage et l'entortilla autour de la poignée. Ils attendirent. Le ciel chavira avec eux, passa par toutes les couleurs. Tout ça pour constater que le ciel avait la même couleur de ce côté-ci de la frontière.

« Que penses-tu du levé de soleil en Allemagne, mon amour ? » murmura-t-il contre son oreille.

Son chuchotement était une caresse, une promesse. Il glissa le long de son cou, se perdit dans les longues mèches soyeuses. Bella se détourna résolument de la fenêtre. Elle lui ferait face, désormais. Toujours.

« Le ciel peut attendre. Parle-moi d'amour. Redis-moi des choses tendres. Je suis disposée à les entendre, maintenant. »

Sa main laissa tomber le voilage. Il l'attira fermement à lui et ne la lâcherait plus jamais.