Un chapitre long, pour leur dire au revoir ;) avec quelques petits moments de vie, et les dernières confidences. J'espère qu'il vous plaira. Merci d'avoir lu cette modeste histoire ! ^^
Bisous
Note de l'auteure
- Pour le confort du lecteur, les phrases en italiques correspondent aux dialogues prononcés en allemand.
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Épilogue
Dieu réuni ceux qui s'aiment
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1947, France
Samedi dix-sept mai 1947, à dix heures. Aro était à bout. Il regardait ce vieil homme au bord de la décomposition organique faire son interminable sermon. Sa diction était d'une lenteur insoutenable pour le jeune homme. Lui, dans son complet-veston gris clair, se rongeait nerveusement le pouce.
Bon sang, dis-les mots ! Dis-les !
Il détestait tout ça. Les curés. Les églises. Les sermons. Tout. Il n'avait jamais lu la Bible de sa vie et n'était pratiquement jamais allé à la messe. Il était allergique à tout ce qui touchait, de près comme de loin, à la religion. Mais, apparemment, ça comptait pour elle. Alors il avait dit oui au mariage à l'église. Il ne voyait pas pourquoi, d'ailleurs, c'était si important pour elle. Elle n'avait jamais mentionné sa foi jusqu'à présent.
« Afin que vous soyez unis dans le Christ, et que votre amour transformé par lui, devienne un signe visible de l'amour de Dieu, donnez-vous la main et échangez vos consentements. »
Ce n'est pas trop tôt! Tu sais depuis combien de temps j'attends ce jour, mon vieux ? Tu pourrais faire un effort, y mettre de l'entrain. On est pas à un enterrement.
Aro ne laissa rien paraître de ses pensées et se retourna calmement vers Isabella. Sa fiancée. Bientôt sa femme. Il lui prit la main. Elle était extraordinairement belle et tâchait, au mieux, de dissimuler son émotion. En vain. Ses grands yeux opaques brillaient d'une lueur annonciatrice de larmes. Elle se contrôlait désespérément.
Bella avait les yeux rivés sur lui. Elle fixait son expression, son visage si concentré à présent qu'il répétait ses vœux en articulant bien chaque syllabe avec une lenteur solennelle. Son regard intense, presque brûlant, son timbre grave et vibrant d'une émotion contenue, comme si rien au monde ne pouvait revêtir plus d'importance que cet engagement.
« Moi, Isabella Beaumarchais je te reçois Aro von Wittelsbach comme époux, je promets de te rester fidèle, dans le bonheur et dans les épreuves, dans la santé et la maladie, et de t'aimer tous les jours de ma vie. »
Le vieux prêtre enchaîna aussitôt, « Par les pouvoirs qui me sont conférés, je vous déclare mari et femme, au nom du Père, du Fils et du Saint Esprit. Vous pouvez embrasser la mariée. »
Il n'avait pas terminé sa phrase qu'ils s'embrassaient déjà.
Il y eut un léger flottement, quand les témoins signèrent le registre. Le couple descendit l'allée centrale. Charles, qui s'était très bien tenu, les suivait dans les bras d'Esmée. Sur le parvis, les paroissiens applaudirent et formèrent une haie d'honneur de chaque côté des escaliers. Le photographe leur fit un signe de la main.
Aro regarda sa femme. Elle tourna la tête vers lui, au même moment. Ils se sourirent.
Le flash de l'appareil photo ne dura qu'une seconde et immortalisa le moment.
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Demeure des Beaumarchais, Boulogne-sur-mer, France
« Faites-nous d'autres enfants ! »
« Cinq, au moins ! »
Une grande table avait été dressée dans le jardin, pour recevoir tous les invités. Le dîner avait été simple, mais très gourmand. Jacob ne marchait plus très droit mais refusait d'admettre qu'il était ivre. Carlisle essayait désespérément de calmer la crise de larmes d'Alice. Emmett et Rosie avaient, eux, mystérieusement disparu… Aro avait quitté la table depuis dix minutes, et jouait avec son fils. Pendant ce temps, Bella von Wittelsbach supportait stoïquement son supplice en écoutant les deux vieilles femmes devant elle.
Marie se retourna d'ailleurs vers elle, « Qu'en dites-vous ? »
Elena renchérit immédiatement, « La demeure von Wittelsbach est très grande ! Il faut beaucoup d'enfants pour la peupler. »
« Oui ! » reprit Marie, « Et regardez comme il est heureux d'être père. »
La jeune femme se retourna légèrement pour contempler son époux et son fils. Marie avait raison. Bella ne l'avait jamais vu aussi épanoui. Émue, un sourire se répandit lentement sur son visage.
« Monsieur Aro a toujours été très doué avec les enfants! » lança Elena, « Il les adore ! »
Bella se retint de soupirer en se retournant vers elles. Le plus innocemment possible, elle se leva.
« Je crois que Aro m'appelle. » mentit-elle ouvertement, avant de s'éclipser.
Hamlet vint l'accueillir en trottinant. Charles riait aux éclats dans les bras de son père. Pourtant Aro paraissait être le plus heureux des deux. Il avait balancé sa veste de costume et sa cravate dans l'herbe. Les manches de sa chemise étaient retroussées. Et ses cheveux étaient bien sûr en pétard. Quand il la vit, il la montra légèrement du doigt pour attirer l'attention de Charles.
« Regarde ! Voilà maman. »
Le petit frappa des mains « Maman ! Maman ! »
« Tu as vu comme elle est belle ? » demanda son père, ses yeux arctiques étaient rivés sur elle et un sourire mutin éclairait son visage, « L'exaspération, sans doute. »
Bella souffla en arrivant à leur hauteur. Elle prit le temps d'ébouriffer les cheveux de son fils. Il était à présent le portrait craché de son père.
« Elles sont absolument effrayantes ! »
« Qui ça ? »
« Elena et Marie ! Ce sont les mêmes ! Elles ont les mêmes goûts, les mêmes idées tordues ! »
« Pourquoi crois-tu que j'ai quitté la table ? »
« Traître ! »
« Qu'aurais-je pu faire d'autre ? J'étais placé entre elles. C'était un vrai supplice. Elles m'ont même donné quelques conseils pour notre nuit de noces. Comme si j'avais besoin de conseils.» dit-il en reniflant avec dédain.
« Elles veulent qu'on fasse d'autres enfants. Elena a même mentionné quelque chose au sujet d'une peinture, je n'ai pas bien compris. »
Aro replaça son fils entre ses bras et éclata de rire.
« Le tableau familiale. Une vieille tradition chez les Wittelsbach, où les parents posent avec tous leurs enfants. »
« Oh ! »
« Il sera dans le salon, au-dessus de la cheminée. Il faudra une très grande toile pour que nous y tenions tous. »
Bella fronça les sourcils, « Tous ? »
« Toi, moi et nos dix enfants. »
« Dix ?! » répéta-t-elle.
Il fit mine de réfléchir, « Très bien. Toi, moi et nos onz... »
Une créature au pelage marron et blanc lui frôla la jambe, rapidement suivie par une autre créature, plus grande, noir et feu.
Aro reformula sa déclaration, « Toi, moi, nos onze enfants, ainsi que Hamlet et Balder. »
« Cela commence à faire beaucoup de monde. »
« Tant mieux. Nous nous mettrons à la tâche dès ce soir. »
Bella tapota son index contre son menton d'un air songeur,« Je pense que je vais te fermer la porte de ma chambre. »
« Parce que tu crois qu'on va faire chambre à part ? »
« N'est-ce pas ainsi que les nobles fonctionnent ? »
« Plus depuis le XVIIIe siècle, j'en ai peur. »
« Alors une culotte de chasteté ? »
« Ne te fatigue pas, je trouverai bien un moyen de te l'arracher. »
« D'ailleurs, au sujet de la nuit de noce... » commença-t-elle.
« Oui ? », demanda-t-il d'un ton pressé, visiblement très intéressé par ce sujet.
Ils s'étaient comportés de manière exemplaire jusqu'à présent. Pas de sexe avant le mariage. Pas même un petit bain ensemble. Non, rien. Elle avait insisté, plus pour le rendre fou que pour une question de foi. Mais ça, il n'avait pas besoin de le savoir, n'est-ce pas ?
« Pourrais-je garder ma robe de chambre ? Pendant que nous consommons, je veux dire. »
Aro dut lire dans ses pensées, car il répondit :
« Enfin, Isabella, ne sois pas ridicule. »
« Mon corps a changé depuis ma grossesse. Tu n'es pas le seul à avoir ta fierté. »
« Je ne me donnerai même pas la peine de répondre à un tel argument. »
Du coin de l'œil, Bella aperçut Afton faire quelques pas hésitants dans leur direction. Elle se saisit de son fils et embrassa la joue de son époux.
« Je crois que c'est pour toi. » lui glissa-t-elle à l'oreille avant de laisser les deux hommes .
Aro les regarda s'éloigner avant de porter son attention sur Afton.
« Mein Hauptmann… je ne voulais pas vous déranger... » commença le jeune homme, d'un air gêné.
« Combien de fois devrais-je te demander de m'appeler Aro ? »
Afton persistait à utiliser son ancien grade pour s'adresser à lui. Un grade qui ne valait plus rien aujourd'hui, puisque la Wehrmacht n'existait plus.
« Je ne peux pas me montrer aussi familier envers vous. »
Aro esquissa un sourire en lui tapotant familièrement l'épaule, « Allons, Afton, nous sommes amis. Et je ne suis plus ton supérieur hiérarchique. Comment vont Chelsea et les enfants ? »
« Bien. Je suis très reconnaissant de ce que vous avez fait pour ma famille et moi, Herr Hauptmann. C'est une dette lourde à porter et je ne sais pas comment m'en acquitter. »
Afton et Chelsea avaient perdu leur maison lors des bombardements alliés. Aro leurs avait trouvé un logement et du travail. Ils occupaient depuis le petit pavillon qui longeait les champs de vignes des von Wittelsbach.
Aro balaya sa remarque d'un revers de main. « Allons, n'en faisons pas toute une histoire. C'est normal. J'aide mes amis. Le pavillon vous sied-t-il ? Elle est plutôt petit, pour cinq personnes. »
« Il est parfait. C'est une grande chance d'avoir un toit au-dessus de sa tête. »
« La semaine prochaine je viendrai t'aider dans les vignes. Je déteste rester chez moi à ne rien faire. L'oisiveté, très peu pour moi. »
« Mein Hauptmann...vous venez de vous marier... »
« Il ne faudra qu'une semaine pour que Isabella se lasse de moi ! » plaisanta le jeune marié.
« Mais...votre jambe... »
Aro lui lança un sourire éblouissant, « Ne t'en fais pas pour ça. Je suis content que tu sois là, aujourd'hui. La cérémonie n'aurait pas été la même sans toi. »
« C'est un jour spécial, je vous ai apporté quelque chose. Je l'ai gardé précieusement en espérant des jours meilleurs. »
Afton lui tendit un petit paquet.
« Il ne fallait pas. »
« C'est à vous…Je ne fais que vous le rendre. »
Aro déchira le papier cadeau qui révéla un petit livre relié magnifique. La traduction française de Goethe qu'il avait offert à Isabella en 1944.
« Mademoiselle Isabella… Je veux dire, Frau Isabella l'avait laissé au Majestic. Après votre...accident… je l'ai trouvé et je l'ai gardé pour vous. Je n'ai pas osé vous le rendre avant, de peur de raviver des souvenirs malheureux… Mais aujourd'hui, tout a changé… n'est-ce pas ? »
Ému, Aro caressa brièvement la couverture, « Je ne regrette rien de ce qu'il s'est passé durant cette période de ma vie. Merci, Afton, je le pensais perdu à tout jamais. »
« C'est pour vous remercier de ce que vous avez fait pour moi. J'ai été honoré de me battre à vos côtés à Dunkerque, et de vous avoir servi à Paris par la suite. »
Aro releva les yeux vers lui. L'ombre d'un sourire éclaira son visage, « L'honneur était pour moi. »
oOo
Leur voyage de noce ne durerait pas plus d'une semaine, car Bella refusait de partir plus longtemps sans Charles, resté tranquillement au manoir Beaumarchais, en compagnie de Carlisle, Esmée, Frau Elena et Marie. Aro avait bien essayé de la rassurer, pendant le trajet. Mais rien à faire. C'était une vraie mère poule.
Après six heures de voyage en voiture, ils arrivèrent enfin à leur destination. La Bretagne. Dans un charmant petit village du nom de Sainte-Anne la Palud. Jacob avait accepté de leur prêter l'ancienne maison de sa grand-mère. Ils n'avaient pas compté accepter, n'ayant pas prévu de faire un voyage de noce. Mais ils s'étaient finalement laissés convaincre par l'argument fracassant de cette chère Elena, qui avait visiblement un don inné pour rassurer les gens, notamment les jeunes parents.
« Profitez de votre voyage de noce. A votre retour, vous ne serez plus jamais seuls. »
Ils s'étaient empressés d'accepter les clés de la maison que Jacob leur tendait en souriant. Cependant, c'était visiblement un cadeau empoisonné. Outre le trajet, extrêmement long, après la cérémonie de mariage, ils se perdirent cinq fois, et arrivèrent de nuit à la petite maisonnette.
Jacob les avait prévenu, ce n'était pas très luxueux. C'était une petite maison en pierre, typiquement bretonne, à l'écart du village, qui avait gardé sa vielle décoration d'antan. Le rez de chaussé n'était composé que d'un salon et d'une cuisine. Et la chambre, ainsi que le cabinet de toilette, étaient sous les combles. Mais ils étaient bien trop fatigués pour faire les difficiles et d'ailleurs, ils n'étaient pas difficiles.
En sortant de la voiture, Bella inspira un grand coup l'air marin. Elle goûtait, dans l'atmosphère, cette fraîcheur piquante et salée, qu'elle chérissait tant. Elle percevait, au loin, le bruit du ressac.
« Tu sens ? C'est délicieux ! » dit-elle joyeusement, « On entend la mer d'ici. Dommage qu'il fasse si sombre... »
« Il est une heure du matin, mon cœur. » répondit-il en claquant sa portière.
Bella le vit se diriger vers le coffre de la Traction et s'empressa de le rejoindre.
« Je vais t'aider avec les bagages. Les miens sont très lourds. »
Il lui fit un clin d'œil, « Inutile. Va plutôt ouvrir la porte de la maison. »
Elle se sentit hésiter de longues secondes, parce qu'il souffrait la plupart du temps de ses anciennes blessures. Elle ne voulait pas le laisser porter seul ces valises. Pourtant, elle savait aussi qu'il était très fier, et qu'il se retenait la plupart du temps de lui montrer qu'il souffrait. Mais la jeune femme n'était pas dupe et était rongée par la culpabilité.
Elle prit les clés, tout en chipant sa valise la plus lourde au passage. Aro soupira lourdement dans son dos, mais ne protesta pas.
Ils étaient épuisés. Une fois les valises rentrées, ils gagnèrent l'étage. Bella fit un brin de toilette, avant de passer sa robe pour la nuit. Elle entra dans la chambre au moment où il s'asseyait sur le lit. Elle vit sa grimace de douleur, qu'il s'empressa d'effacer en la voyant entrer.
« Tu as mal. »
Immédiatement, une sourire léger flotta sur ses lèvres, il se massa brièvement l'épaule. « Mon épaule. J'ai pris une balle à Dunkerque. Ça me lance, parfois. »
Il mentait affreusement mal. Bella baissa la tête en traversant la pièce. L'atmosphère était brusquement étouffante, elle avait besoin d'air. Elle ouvrit la petite fenêtre.
« Je suis sûr qu'on peut voir la mer, d'ici. » murmura-t-il en observa son dos, « Nous le serons quand il fera jour. »
« Hum... »
« C'est un peu comme un pèlerinage, pour moi. » continua-t-il de son éternel ton joyeux, « J'adore la Bretagne. Le gens ici ont du caractère. »
Elle ne répondit rien, cette fois.
Il fixait toujours son dos, partiellement dénudé. La colonne vertébrale d'une femme était une chose si délicate. Surtout la sienne. Une succession de petits renflements parfaits, recouverts d'une peau laiteuse.
« Elle va te manquer, n'est-ce pas ? »
« La mer ? »
« La France. »
Elle se retourna vers lui.
« Moi, elle va me manquer. » continua-t-il, « Je donnerai tout pour déplacer le manoir von Wittelsbach ici. »
« Je suis certaine que je peux aimer l'Allemagne. »
Il lui jeta un regard appuyé, « C'est la misère, là-bas. Nous ne serons pas à plaindre. Mais tous les gens qui tu croiseras, en dehors du manoir, eux, seront à plaindre. Et c'est une situation bien différente de celle que tu as connu durant ces quatre ans d'occupation, crois-moi… Il nous faudra du temps pour relever le pays. J'ai si peur que la France te manque. Tu t'es battue pour elle pendant quatre ans. Je ne veux pas que tu sois malheureuse. »
Elle vint à lui en une seconde, « La guerre est finie. Mais il reste du chemin pour aboutir à une paix durable et à une réconciliation définitive. »
« Toi et moi, nous sommes un si beau symbole, tu ne trouves pas ?»
« Et quel symbole ! »
« Nos enfants connaîtront l'histoire de nos deux pays, nos hontes, nos crimes, mais aussi nos fiertés. Ils parleront français et allemand. Et leurs enfants, après eux, seront bilingues aussi. »
« Et que dirons-nous aux enfants, quand ils nous questionneront sur notre rencontre ? » demanda-t-elle.
Il l'encercla par la taille pour la rapprocher de lui, « Nous leur dirons que c'est le destin qui a réuni la petite bibliothécaire française et le poète allemand raté. »
Elle éclata d'un rire spontané, « Raté ? Oh, s'il te plaît, à d'autres ! »
Aro ne put se retenir plus longtemps de sourire.
« Isabella, j'ai une proposition de la plus haute importance à te soumettre. » dit-il d'un ton grave, et faussement sérieux.
« Une proposition ? » répéta-t-elle en haussant un sourcil interrogateur.
« Une demande. » rectifia-t-il, « En fait, il s'agirait plutôt de deux offres étroitement liées. »
« Ah oui ? »
« Oui. La première est très agréable, n'en doute pas une seconde. D'ailleurs, c'est la plus agréable des deux. Elle fait intervenir trois éléments indissociables : toi, moi... »
Il la renversa brusquement sur le matelas.
« … Et cette solide antiquité de lit. »
Quand elle se redressa sur ses coudes pour le contempler, le lit grinça d'une manière très inquiétante.
« Solide ? Tu es sûr ?»
« Il vaudrait mieux. »
« Je l'espère. J'aimerais éviter d'expliquer à Jacob pourquoi le lit est cassé. Et la seconde offre ?»
« Elle est également agréable, crois-moi. »
« Hum ? »
Sans prévenir, il roula sur elle.
« Hiberner pendant la prochaine semaine. »
« Oh mon Dieu, j'en rêve déjà ! »
Il l'embrassa avec une certaine dévotion, tout en la maintenant fermement contre lui, comme s'il craignait qu'elle ne disparaisse à nouveau.
Mais elle ne partirait plus jamais.
« Je t'aime. » murmura-t-il en laissant courir fiévreusement ses doigts sur les boutons de sa robe.
« Je sais. »
Elle prit son visage entre ses mains pour l'obliger à la regarder.
« Moi aussi, je t'aime. » répondit-elle doucement, avant d'ajouter d'un ton plus ironique, « Même si tu es un sacré emmerdeur. »
Aro eut un sourire éblouissant, « C'est comme ça que je t'ai attrapé dans mes filets, ma jolie. Avec mon caractère de feu et mon corps d'athlète de haut niveau. »
Bella chercha vainement une réplique pleine d'esprit pour louer sa grande modestie. Mais elle ne trouva rien à redire et préféra l'embrasser avec une candeur qui acheva de le conquérir.
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Les crânes tondus de ces pauvres filles. Les insultes de la foule. La pancarte autour de son cou : Fille de rien. Fille de personne. Et sans personne. Le sang dans sa bouche, dans ses yeux. Leurs crachats. Sa chemise, qu'ils ont arraché pour exposer son ventre. Elle qui tente désespérément de protéger sa pudeur. Leurs rires. Leurs mots.
Putes. Traînées. Collabos. Nazies.
« Isabella ? »
Putes. Traînées. Collabos. Nazies.
« Isabella ? Isabella ? »
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Aro ne dormait plus correctement depuis Dunkerque. Cinq heures de sommeil lui suffisaient amplement. Et ces cinq heures n'étaient généralement pas effectuées d'une traite. Il restait éveillé la plupart du temps, contemplant le plafond, se retournant, et se retournant encore. Soupirant.
Mais à présent, il n'était plus seul dans le lit. Et le plafond n'était plus aussi intéressant à contempler.
Elle avait eu un sommeil paisible, jusqu'à présent. Depuis une heure, il regardait son profil détendu. Il devait être six heures passées du matin, car le jour se levait progressivement, et il pouvait l'admirer à sa guise.
Puis brusquement, tout changea.
Le souffle d'Isabella s'emballa, devint court et rapide. Elle tressaillit, et se mit à gémir doucement.
S'il y avait une chose que ces huit dernières années avaient apprise à Aro, c'était que la plupart de traumatismes ne disparaissaient jamais complètement. Qu'on s'habituaient à eux, qu'il fallait bien cohabiter, après tout. Mais qu'ils refaisaient toujours surface quand on pensait que tout allait bien. Qu'on pensait aller mieux. Et, généralement, les traumatismes étaient revécus la nuit.
Aro se redressa brusquement, « Isabella ? »
Il n'osait pas la toucher.
Elle tressaillit d'une manière si douloureuse, qu'Aro l'éprouva dans son propre corps.
Elle s'agitait de plus en plus dans son sommeil, tournant la tête de droite à gauche en marmonnant des paroles incohérentes. Des supplications.
« Isabella ? Isabella ? »
Ses yeux bruns s'ouvrirent brusquement et elle se redressa vivement dans le lit. Elle apporta sa main à ses cheveux, tira dessus de manière compulsive, arrachant quelques mèches au passage. Elle tremblait violemment à présent.
« Oh...Isabella... » chuchota-t-il, le cœur serré de la voir dans cet état.
Aro n'aurait pas su dire si elle l'entendait vraiment. Elle semblait s'être réfugiée en elle-même, pour échapper désespérément à ses propres démons.
Lentement, il tendit la main vers elle. Il n'était pas sûr qu'elle se rappelle de sa présence.
Sa main se posa sur sa petite épaule délicate.
Bella sursauta à son contact. Mais elle cessa de tirer sur ses cheveux pour les arracher et tourna la tête dans sa direction.
« Tu as fait un cauchemar. » dit-il doucement.
Elle trembla violemment, resserrant les draps, autour de son corps dénudé.
« Tu as froid ? »
Bella acquiesça d'un imperceptible hochement de tête. Il comprit, cependant, que ce n'était que par pudeur, qu'elle resserrait ce drap contre elle.
Quelles humiliations lui avait-on fait subir ?
« Viens là. »
Il passa son bras autour de ses épaules tremblantes. Elle se laissa étreindre, mais pour la première fois, elle était crispée dans ses bras. Tout en lui chuchotant des paroles réconfortantes, il lui caressait doucement les cheveux, l'épaule, le dos. Peu à peu, elle sembla se détendre. Il sentit ses muscles se relâcher progressivement, et sa respiration, quoique encore saccadée, parut s'apaiser un peu.
Finalement, quand il jugea qu'elle était plus calme, il mit deux doigts sous son menton, et, avec mille précautions, tourna son visage vers lui. Ses paupières étaient closes.
« Regarde. », ordonna-t-il d'une voix douce et ferme, « Regarde autour de toi. Tu verras que ce n'était qu'un mauvais rêve, et que tu n'as plus rien à craindre. »
Quand elle ouvrit les yeux, Aro fut bouleversé.
Quelque chose était brisée en elle. Elle paraissait complètement hantée. Complètement perdue.
« Merci. » dit-elle simplement en se détachant de lui.
Elle se recoucha sur le dos, et regarda fixement le plafond.
Aro se réinstalla à ses côtés, sans la toucher. Il savait que ce n'était surtout pas le moment de la toucher. Il se contenta alors d'observer son profil tendu, laissant le silence s'installer.
« Raconte-moi septembre 44. » demanda-t-il doucement.
Bella ferma les yeux un instant, comme épuisée par l'effort de les garder ouverts.
« Je… Je ne peux pas... »
« Très bien. »
Un nouveau silence.
« Parle-moi. »
« De quoi ? »
Elle prit une inspiration tremblante, « Parle-moi...de nous. De notre avenir ensemble. »
« D'accord. » dit-il doucement, en se rapprochant d'elle. Il ne la touchait toujours pas. « Hum...alors...que dire…. Nous allons nous installer dans la demeure von Wittelsbach. C'est une maison très grande, que j'ai toujours trouvé austère. Tu vas la détester. Mais je pense que tu aimeras le parc et les paysages, autour de la propriété. »
« Parle-moi du parc. »
« Il est très grand. Avec beaucoup de fleurs de toutes les couleurs et des arbres centenaires. C'est vallonné, un peu comme ici. Il y a un sous-bois, où tu pourras aller te promener avec Hamlet et Balder. Et une petite rivière, où tu te baigneras, toute nue. »
« Viendras-tu avec moi ? »
« Bien sûr. Je ne peux pas manquer une occasion de te voir toute nue. »
Il vit le coin de sa bouche se relever, brièvement.
« Je voulais dire, viendras-tu avec moi en promenade ? »
« Oh. Oui, ça aussi. Ce sera notre petit moment à nous. Notre court moment de répit. »
« Ah? »
« Oui. Parce que nous aurons onze enfants, vraiment très bruyants. Et très collants. »
« Parle-moi d'eux. »
Il fit mine de réfléchir.
« Voyons...Nous aurons cinq garçons et six filles. Tous plus beaux et plus intelligents les uns que les autres. Charles sera le petit génie de la famille. Il fera médecine...ou du droit... Claire sera la plus drôle. Elle fera d'interminables parties de cache-cache avec ses petits frères et ses petites sœurs, je lui apprendrai à tricher aux cartes. Rose, elle, sera ton portrait craché. Heidi sera la plus belle, et aura tous les garçons du village à ses pieds. Mais aucun ne trouvera grâce à mes yeux, parce qu'elle sera ma fille et que toutes les filles sont des princesses, aux yeux de leurs pères. Quant à Greta... »
« Moi vivante, aucune de mes filles ne s'appellera Greta ! »
« Greta, » reprit-il comme si elle n'avait rien dit, « adorera la nature et les animaux. Je lui achèterai un poney pour ses douze ans. »
« Mais les autres seront jaloux. »
« Hum...tu as raison…Ce n'est pas une si bonne idée. Je n'ai pas envie d'acheter un poney pour chaque enfant. »
« Et les garçons, alors? »
L'ambiance étant plus légère, Aro s'autorisa à passer un bras autour d'elle, pour la rapprocher. Elle se laissa faire.
« Eh bien… Il y aura Jean... »
« Ce sera l'artiste de la famille. » murmura-t-elle en se blottissant contre lui, « Il intégrera les Beaux-Arts de Berlin, et deviendra peintre . »
« Peintre, j'aime bien. Je lui parlerai de la théorie des couleurs. Parfois, nous partirons, lui et moi, dans les montagnes, avec nos chevalets et nous nous rentrerons qu'à la nuit tombée.»
Sa respiration était redevenue tranquille. Elle soupira brusquement, plus détendue, entourée d'amour. Quel bon courant d'air, pour nettoyer les pensées malsaines. Pourtant, Bella savait que ces pensées-là reviendraient toujours. Elle savait qu'elle serait hantée toute sa vie. Elle frissonna de nouveau. Elle était à peu près certaine de ne pas pouvoir guérir toute seule. Mais la question ne se posait plus à présent, car elle n'était plus toute seule.
Elle le regarda timidement « Je vais te parler de septembre 44... » commença-t-elle d'une petite voix, « Si tu me parles de Dunkerque en retour. »
« D'accord. »
« D'accord... » répéta-t-elle en détournant le regard.
Elle ne pouvait pas le regarder. Voir la pitié dans ses yeux lui donnerait envie de vomir. Elle avait tellement honte. Elle ne voulait pas non plus qu'il la touche. Alors elle s'extirpa doucement de ses bras, et se retourna sur le dos.
« Je...Je ne me rappelle pas de tout. J'ai les grandes lignes de ce qu'il s'est passé, mais il y a des trous… » commença-t-elle en fixant le plafond, « Ils sont venus me chercher un après-midi. Des hommes. Ils ont dit que je m'étais rendue coupable de collaboration horizontale. Ils m'ont embarqué sans trop de hargne, mais toutes n'ont pas eu cette chance. »
S'apercevant qu'elle était en train de se tordre nerveusement les mains, elle s'obligea à les immobiliser en les plaquant sur son ventre.
« Nous étions...je ne sais plus...dix filles, peut-être. Je n'étais pas la plus jeune, ni la seule enceinte. Ils nous ont installé sur cette estrade, devant tout le monde. Ils ont arraché nos chemisiers ou ont déchiré nos robes et ont commencé à nous couper les cheveux. Le public nous insultait. Nous crachait dessus. Nous demandait de crier Heil Hitler. On m'a passé une pancarte autour du cou, et on m'a posé une casquette d'officier allemand sur la tête. Je crois qu'ils ont voulu me faire défiler ensuite mais... », elle fronça les sourcils, « J'avoue que je ne me rappelle pas de ce qu'il s'est passé après. Je sais que Jacob est arrivé et m'a arraché à mes bourreaux. Mais c'était trop tard, j'étais souillée. »
« C'est pour ça que tu veux quitter la France, n'est-ce pas ? A cause de ce qu'ils t'ont fait. »
C'était là une question évidente, que tout le monde se serait posée, après avoir pris connaissance de toutes les pièces du puzzle. C'était la question évidente qu'il ne fallait pas poser. Bella, coupée dans son récit, se crispa brusquement. Son visage pâlit, puis rosit. Il avait toujours eu le don de mettre le doigt exactement là où il ne fallait pas. Bien évidemment, il avait été dans le renseignement. Déduire et comprendre une situation, avait été son métier. Bella comprit alors qu'elle ne pourrait jamais rien lui cacher. Il lisait si facilement en elle.
Elle lui lança un regard vaguement teinté de reproche et se mit à suffoquer. Une vanne venait de s'ouvrir, quelque part, bien qu'elle eût tout fait pour en gripper le système depuis quelque temps déjà.
Elle fondit en larmes.
« Je suis désolé, je ne voulais pas... »
Il l'enlaça pour se faire pardonner, mais elle tenta de le repousser. Elle s'étranglait, dans ses larmes.
Aro la berçait, l'embrassait tout en même temps. Ses baisers étaient légers comme des papillons. Frôlaient les ailes de son nez, les commissures de ses lèvres, les petits cheveux de ses tempes. Elle se calma presque instantanément.
« Écoute, j'ai gardé mon arme de service. J'ai peut-être une épaule et une jambe un peu rouillées, mais je suis encore capable de leur trouer la peau. Il suffit juste que tu me donnes leurs noms. »
« Ne dis pas de bêtises. »
« Pour le meilleur et pour le pire. » lui rappela-t-il avec une certaine espièglerie.
Elle ferma les yeux et nicha sa tête dans son cou, à la recherche de son parfum. Elle le trouva, juste là, masqué par une légère odeur de savon. C'était adorable. Délicat. Un souffle de vent. Elle sentit sa main tiède chercher la peau de son ventre.
« La France va me manquer, tu as raison. » reprit-elle, plus doucement, sur le ton de la confidence, « Mais j'ai assez donné pour elle. Si je me suis engagée dans la Résistance, c'était pour les valeurs de liberté et d'égalité que je chérissais tant. Mais pas uniquement. J'étais en colère. Je voulais me venger. Et c'est ces derniers sentiments qui l'emportent, quand je repense à cette période. Pas les valeurs que je défendais, mais ma haine. J'ai l'impression de retenir ma respiration depuis sept ans. C'était la guerre, des choses terribles arrivaient. J'étais terrible aussi. Puis, à la Libération, il y a eu l'épuration. Je n'ai pas cessé de faire des cauchemars, depuis. Je n'en peux plus. »
Elle le regarda pour la première fois.
« J'aimerai toujours la France mais j'ai besoin de m'en éloigner. Elle va me manquer, je le sais. Mais je ne peux pas rester plus longtemps. L'Allemagne est en pleine reconstruction. Moi aussi, je dois me reconstruire. Et tant que tu seras avec moi, je serai heureuse n'importe où. »
« J'espère bien ! » répondit-il avec légèreté.
Elle se blottit de nouveau contre lui.
« A ton tour maintenant. Parle-moi de Dunkerque. »
Bella loupa l'expression déchirée de son époux.
« Pas aujourd'hui. » répondit-il doucement, en la serrant fermement contre lui.
Il ne trouverait jamais les mots pour décrire l'horreur qu'il avait vécu. Et jamais, il ne lui en parlerait.
oOo
Le jour suivant fut magnifique. Comme le précédent. Mais Aro avait décidé de ne pas profiter du soleil et s'était installé à la table de la cuisine, pour gribouiller dans son petit carnet. Bella se glissa derrière lui, posa ses mains sur ses épaules, et se pencha pour l'embrasser sur la joue.
« Que fais-tu ? »
Aro avait brusquement refermé son carnet. Il releva la tête pour pouvoir l'embrasser.
« Rien. »
« Si, tu écris. Laisse-moi voir. »
Elle tendit la main, mais il la retint par le poignet.
« Ce n'est pas terminé. Alors, tu n'as pas le droit de regarder. »
« Tu es un homme têtu. » ria-t-elle.
« Perfectionniste. »
Elle l'embrassa tendrement sur le front, avant de s'éloigner, « Je vais lire un peu dehors. Il fait un temps splendide. Tu devrais venir avec moi. »
« Je te rejoins dans une minute. »
Bella se retourna une dernière fois vers lui pour lui envoyer un baiser de la main. Il la regarda partir en souriant, avant de rouvrir son carnet, et de poser le point final à son poème.
Charles, mon fils au nom français et latin
Mon petit garçonnet allemand et parisien
Sur les bords de l'Ahr
Tu porteras ta part
.
De nos espoirs
Tu vas pouvoir
Chanter nos deux langues
Unir nos deux cultures
Ô, Charles, quelle belle aventure !
.
Mon enfant, tu tangues
Naturellement
Simplement
Sans effort, entre le Rhin et la Meuse
Avec toi, l'Europe est heureuse.
.
Charles, mon fils au nom français et latin
Mon petit allemand, mon petit parisien
La Paix sera ton destin.
Ils bénéficièrent d'un séjour calme, dans un lieu enchanteur et d'un temps idyllique en dépit de la triste réputation climatique de la région.
Ils ne le savaient pas encore, mais ils ne reviendraient jamais en France.
oOo
Juin 1948, Sarre Allemande
Aro était avec Afton sur les coteaux qui dominaient la vallée. Ils achevaient d'aérer la vigne en supprimant les branches superflues. Ils riaient et parlaient beaucoup, tout en travaillant.
« Voilà les chiens, Herr Hauptmann, votre femme doit certainement suivre avec le petit. »
Aro se redressa en essuyant la sueur de son front d'un revers de poignet. Il aperçut Isabella et son fils en contrebas. Il était quatre heures. Elle amenait leur goûter.
« Bonjour les travailleurs ! » lança-t-elle avec enthousiasme en leur tendant des sachets de nourriture.
« Papa ! Papa ! Monté ! »
Aro ébouriffa les cheveux de son fils.
Bella secoua la tête en souriant, « Il est tout fier d'être grimpé jusqu'ici, le garnement. Charles, dis bonjour à Afton. »
Le petit bambin leva les yeux vers l'homme en question, « Tak, Afton ! »
« Guten Tag, Charles. »
Les trois garçons s'installèrent, les deux adultes sur l'herbe chaude et le petit Charles sur les genoux de son père.
Bella avait les mêmes réflexions que d'habitude. En voyant Aro travailler dans les vignes sur les coteaux échauffés par le soleil, elle se disait qu'il s'abrutissait. Il devait souffrir le martyr à un point qu'elle n'imaginait pas. Trente-cinq ans, à l'apogée de son âge, il était toujours aussi mince et viril. Mais il traînait toujours la jambe et son épaule le lançait de plus en plus, à force de travailler.
D'une manière ou d'une autre, Aro s'aperçut de son trouble et tapota la place à côté de lui.
« Approche. »
Elle s'installa en silence. Afton termina précipitamment son festin et prit Charles dans ses bras pour les laisser seuls.
« Viens, Charles, faisons le tour des vignes tous les deux. »
« Un acheteur anglais m'a commandé une centaine de bouteilles cette année. » informa doucement Aro, « Avec cet argent, nous pourrons prendre quelques jours en France, qu'en dis-tu ? »
Bella observait la vallée d'un air rêveur.
« J'aimerais... rester ici.»
Aro pensait que son pays lui manquait. Il avait espéré lui redonner le sourire avec cette proposition. Il ne put cacher sa surprise de la voir décliner sa proposition, mais ne la questionna pas davantage.
« Tu es très belle en pantalon. » taquina-t-il doucement avec un clin d'œil.
« C'est le tien. Je l'ai retroussé aux extrémités parce qu'il est beaucoup trop grand pour moi. »
« Bon sang ! J'aurais dû m'en douter. Depuis que tu es ici, des livres disparaissent mystérieusement de la bibliothèque de mon bureau. Puis mes chemises... Et maintenant mes pantalons ! Où vas-tu t'arrêter, vilaine femme ? » plaisanta-t-il.
« Je vais te dépouiller de tout ce que tu as, sale Boche. » reprit-elle sur le même ton que lui.
« Dit-elle, alors qu'elle porte le nom ''von Wittelsbach'' maintenant. »
Elle ne répondit pas. La vallée était l'objet de toutes ses attentions de nouveau. Les beaux jours de juin. L'été n'était pas encore tout à fait là, mais il faisait doux. Elle adorait cette période de l'année, avec les longues et claires soirées proches du solstice. La rivière, en contre-bas, qui brillait, et les truites qui dansaient dans l'onde transparente. Le raisin, qui commençait à se former, promesse des vendanges à venir. Le soleil qui tardait de plus en plus à se coucher. Le vert tendre de la nature de cette toute fin de printemps, semblait exhaler l'espérance.
Elle aimait cet endroit. Elle aimait cet endroit plus que n'importe quel lieu où elle avait habité jusqu'à présent.
« Alors...vas-tu me dire ce qui ne va pas ou vais-je devoir te passer à la question ? » reprit-il doucement, « Je sais comment te faire parler, de toute façon. »
Elle arqua un sourcil interrogateur, « Ah oui ? »
« Oui. Je connais les endroits où tu es chatouilleuse. »
« Je suis foutue, alors... »
Après un moment de silence, elle osa enfin parler.
« Je suis inquiète, Aro. »
« A quel propos ? »
« Je trouve que tu travailles trop. »
Une bouffée de soulagement s'empara de lui, « Oh, ce n'est que ça. »
Bella fronça les sourcils, « Que ''ça'' ? »
« Tu sais bien que je déteste rester enfermer entre quatre murs. »
« Je ne te demande pas de rester dans ton bureau toute la journée, je te demande seulement de ralentir un peu. Tu es dans les champs de treize heures à vingt heures. »
« J'aide seulement Afton et les autres. »
« Tu es censé être leur employeur, pas leur collègue. Et dois-je te rappeler que…tu souffres beaucoup. »
Aro laissa tomber sa tête dans ses mains, « Oh, pour l'amour de Dieu ! Isabella ! Je ne suis pas un infirme. Je suis encore capable de... »
« C'est de ma faute. » le coupa-t-elle brusquement, d'un ton désespéré, « C'est de ma faute si tu souffres. Et tu…tu es là, à essayer de me rassurer, à la place de me le reprocher. »
Il laissa échapper un soupir qui semblait jaillir du plus profond de son âme, « Seigneur...est-ce que tu es vraiment en train de me reprocher de ne pas te le reprocher ? »
« Tu devrais. »
« J'ai pris une balle à Dunkerque, Isabella. Ça aussi, c'était de ta faute ? »
« Là n'est pas la question. »
« C'est au contraire toute la question. Cette blessure me fait autant souffrir que ma jambe. Et tu n'y es pour rien. C'était la guerre. Tu m'entends ? Une guerre terrible, qui a vu mourir des millions de personnes, des femmes, des enfants, des juifs, des catholiques, des tziganes, des soldats, des Français, des Américains, des Polonais. Hitler a mis des fusils dans les mains de jeunes garçons de dix ans. Dix ans. C'était la guerre. Les gens faisaient ce qu'ils pouvaient pour survivre. Tu as fait ce qu'il fallait pour survivre. Nous devrions être reconnaissants d'être en vie et d'avoir une seconde chance. »
« Je t'ai tiré dessus, Aro. Comment peux-tu... »
« Je t'en ai voulu. » l'interrompit-il en ancrant ses yeux dans les siens, « Beaucoup. Mais pas pour ça. »
« Tu… ne m'en as pas voulu...pour la balle ? »
Il soutint son regard, « Je n'ai pas apprécié prendre une balle de la part de la femme que j'aimais. Je t'en ai voulu de n'avoir jamais cru en notre amour, de ne t'être jamais projetée avec moi, d'être si froide et sarcastique mais surtout, je t'en ai voulu d'avoir choisi la France. J'ai toujours su que tu la choisirais, mais je ne pouvais pas m'empêcher d'espérer. Quand tu as tiré, ce matin-là, tu l'as choisie. Pendant toute ma convalescence, j'ai souffert. Mais la douleur physique n'était rien en comparaison à mon chagrin d'amour. »
Bella attendit un bref instant, avant de répondre.
« Je suis désolée. »
Aro inspira un grand coup pour dissiper l'inconfort, « Ne le sois pas. Tu es ma femme, à présent. C'est du passé, tout ça. »
Ils se turent brusquement.
Perdus dans leurs pensées respectives, ils admiraient tous deux la belle vallée, en contrebas.
« Je voudrais un autre enfant. » murmura-t-il, enfin.
Bella leva les yeux. Il la regardait pensivement en détaillant chacun de ses traits. Il n'y avait nulle trace de colère, nulle trace de rancune dans ses yeux bleus. Il avait presque l'air...serein.
Il lui avait pardonné.
« Très bien. » s'entendit-elle répondre.
oOo
1953, Sarre Allemande, demeure des von Wittelsbach
Les stuka lâchent leurs bombes sur la ville. Le bruit des explosions est effrayant, perce les tympans. Résonne sur une centaine de kilomètres. Partout, des hurlements d'hommes blessés, agonisants, qui supplient. L'enfer sur terre.
Dunkerque brûle sous ses yeux. En pleine nuit, il fait comme en plein jour. L'air est lourd, presque irrespirable, à cause la fumée. Quand le soleil se lève enfin, c'est le chaos, sur les plages. Les stuka ont ordre de tirer sur tout ce qui bouge. Il les entend foncer sur les soldats, au loin. Les Français et les Anglais sont encerclés. C'est terminé, pour eux. Il le sait et en a la nausée. Mais d'une certaine façon, il les admire. Il n'est pas là par conviction. Il manque volontairement ses cibles, tire en l'air pour leur faire peur. Il n'arrive pas à se résoudre à les tuer. Il préfère mourir. Aujourd'hui. Maintenant. Il n'a pas peur. Il a vu des camarades tomber sous les tirs anglais et français. Il attend la mort avec une certaine impatience. Il songe a son père, qui serait sans doute ravi d'apprendre que son fils est mort en héros.
Il avance avec ses hommes. Ils évitent les corps calcinés. Et ensemble, ils foncent sur les retranchements français qui protègent désespérément la retraite anglaise. Paradoxalement, l'Histoire ne retiendrait que la débâcle française, et la lâcheté de ce vieux pays conservateur, donneur de leçons, face à l'Allemagne nazie.
Là, juste derrière lui, il entend :
« Herr Hauptmann, attention ! »
Il a à peine le temps de le voir, ce soldat. Il n'est pas tout à faire sûr de sa nationalité. Français, peut-être. Peu importe. L'homme tire et Aro s'écroule au milieu de ses hommes. Il suffoque, à cause de la fumée et de la douleur. La balle a transpercé son épaule. Par chance, elle est ressortie. Deux de ses hommes viennent à lui, le secouent.
« Mein Hauptmann ! Mein Hauptmann ! »
De son bras valide, Aro a un geste d'exaspération alors qu'il tente de se redresser, « Allez-y ! » ordonne-t-il en tenant son épaule meurtrie, « Foncez ! Ne vous occupez pas de moi ! »
Ses genoux tremblent alors qu'il se relève. Il sent à peine la douleur, à présent. L'adrénaline agit comme un anesthésiant. C'est blessé qu'il défendra ses positions jusqu'au matin suivant. Jusqu'à ce que Dunkerque tombe.
Aro se réveilla en sursaut et se redressa. Il était en sueur. Sa respiration était rapide et paniquée. Immédiatement, il baissa la tête pour vérifier qu'il ne l'avait pas réveillée. Isabella dormait profondément à ses côtés. Son joli petit visage avait cette expression paisible, qu'elle n'avait que quand elle dormait. Il eut un geste vers elle, comme pour la toucher, mais se ravisa au dernier moment. Il ne voulait pas troubler ses rêves.
Il écarta doucement les couvertures et se leva. Son ancienne blessure à l'épaule le lançait tandis qu'il gagnait leur salle de bain.
Il se passa un peu d'eau fraîche sur le visage. Rien à faire. Les fantômes de son passé étaient de retour, après toutes ces années. Il prit appui sur le lavabo en se penchant dessus, dépité. Jamais il n'oublierait Dunkerque. Son visage, blanc, n'affichait plus son assurance coutumière.
Il releva la tête. Le miroir lui renvoya le reflet d'un homme brisé qui avait voulu oublier son passée en buvant et en s'enivrant de filles. Il avait cru échapper à son destin, entre les bras de sa femme. Il avait même reconstruit sa vie en fondant une famille. Que diraient ses enfants quand ils apprendraient, plus tard, qu'il avait été du côté d'Hitler ?
Il eut une grimace de dégoût. Mais la résolution éclairait son regard clair.
Il se détourna, quitta la chambre et gagna le grenier à pas de loups, pour ne réveiller personne. D'un vieux coffre en bois, fermé à quatre tours, il extirpa ces vieilles guenilles immondes, qu'il ne voulait plus entre les murs de sa maison. Il redescendit tout aussi discrètement. Il ne croisa personne, hormis les chiens.
Hamlet, du haut de ses quatorze printemps, vint le saluer en faisant craquer ses rhumatismes. L'homme le flatta de quelques caresses et d'un clin d'œil complice. Il prit la direction de son bureau. Cette pièce lui était exclusivement réservée. C'était son jardin secret. Ici, il se sentait bien. Il était en sécurité. Du bar, il extirpa une bouteille quasiment pleine.
Une fois dehors, dans la fraîcheur de la nuit, il balança rageusement ses anciennes guenilles sur l'herbe verte, les aspergea d'alcool et y mit le feu. Il les regarda brûler pendant une éternité, tout en levant de temps en temps la bouteille à ses lèvres, pour tenter d'oublier une fois de plus.
Il ne sut jamais combien de temps il resta là, sous les étoiles, à regarder son passé se consumer sous yeux. A s'enivrer pour oublier. Mais à un moment, la porte d'entrée grinça dans son dos et son sang se glaça à l'idée que ce soit l'un de ses enfants. Il ne voulait pas qu'ils le voient ivre et faible. Il se retourna lentement et souffla de soulagement.
Dieu soit loué, ce n'était qu'elle.
Elle avait passé un petit châle autour de ses épaules.
« Je me suis réveillée toute seule dans le lit. » dit-elle doucement en arrivant à sa hauteur et en fixant sur lui son regard sombre.
Lorsqu'elle le regardait ainsi, il perdait le fil de ses idées.
« Tu as eu peur que je sois parti ? »
« Je ne peux plus dormir sans toi. » répondit-elle simplement, d'une voix blanche.
Le visage levé vers le ciel, elle l'offrait à la fraîcheur de la nuit. Il remarqua qu'elle souriait. Il adorait quand elle souriait.
« Qu'est-ce que c'est ? » demanda-t-elle finalement en désignant brièvement le feu.
Aro inspira à fond à plusieurs reprises, puis, quand il estima être suffisamment ressaisi, il répondit faiblement :
« Mon uniforme. »
Bella soupira lourdement et lui arracha la bouteille des mains. Il la regarda prendre une gorgée, puis une deuxième.
« Ils finiront par me détester. » murmura-t-il douloureusement, « Charles et Claire. Mes propres enfants. Ils me détesteront pour ce que j'ai fait. »
Bella aspergea un peu l'uniforme pour raviver les flammes, puis posa la bouteille par terre. Elle se retourna résolument vers lui.
« Tu n'as rien fait, Aro. »
« C'est bien ça le problème, Schatz. Je savais ce qu'il se passait et je n'ai rien fait. Alors que toi...», sa voix se brisa brusquement, « Tu as eu le courage de te battre pour la liberté. Ils seront fiers de toi.»
« Ce n'est pas vrai. C'est grâce à toi si Müller a été condamné. C'est grâce au dossier que tu as transmis aux Anglais. Ce n'est pas rien. »
Il eut un petit rire sec, « Ce n'était quelques bouts de papiers. »
« Ces quelques bouts de papiers étaient les preuves les plus solides lors du procès. Il ne manquait que des témoignages les appuyant et les validant. C'est grâce à toi s'il a été condamné. Que cette pourriture brûle en enfer à présent. » cracha-t-elle en réajustant le châle autour de ses épaules.
Aro s'était retourné vers elle, et observait son profil tendu par la concentration. Sa peau était nacrée à la lueur du feu et sa chevelure luxuriante avait des reflets acajous.
« Comment...sais-tu tout ça ? »
Elle parut hésiter, « Carlisle m'a dit que tu lui avais donné le dossier...Et Edward m'a fait un compte-rendu du procès de Müller. Je lui avais demandé de tout me dire. Je voulais tellement voir cette ordure se balancer au bout d'une corde ! Finalement, il a eu le droit au poteau d'exécution, ce qui n'est pas plus mal. »
« J'ignorais que le dossier que j'avais donné à ton oncle avait participé à la condamnation de Caius. Pour moi, ce n'étaient que des preuves parmi tant d'autres... »
Bella secoua la tête, « C'étaient les preuves majeures. Müller a eu l'intelligence de faire disparaître toutes les traces de sa culpabilité et de ses crimes avant de quitter Paris. »
« Tu aurais dû me le dire. » soupira-t-il, navré.
Bella lui prit la main.
« Je suis désolée. Je ne pensais pas que c'était si important à tes yeux. » murmura-t-elle, « Et...nous nous étions promis de ne plus reparler de cette période. De repartir à zéro. Pour les enfants. »
Le fait qu'il ait méprisé son propre père pratiquement toute sa vie, l'avait en quelque sorte traumatisé. Isabella avait eu, elle, un père merveilleux. Elle l'avait perdu très jeune, mais elle n'avait jamais douté de son amour. Lui, avait passé toute son enfance et une grande partie de sa vie d'adulte à se demander ce qu'il avait fait de mal et pourquoi il ne méritait pas l'amour de son père. Alors, il voulait, au contraire, que ses enfants l'admirent. Qu'ils l'aiment autant qu'il les aimait. Être un bon père. Il ne voulait pas être jugé et détesté à cause d'un uniforme qu'il avait porté contre sa volonté.
Aro regardait fixement le feu, « C'est pour cette raison que je l'ai brûlé. Je ne veux pas qu'ils sachent. Je ne supporterais pas d'être une source de honte, pour eux. »
Bella pivota pour nouer ses bras autour de son cou, « Nos enfants t'aiment, exactement comme je t'aime. Tant qu'ils seront encore petits, ils te tireront les oreilles et te tordront le nez, ils continueront de roucouler et de s'esclaffer à toutes tes blagues. Ils continueront de vouloir que tu les portes sur tes épaules, sans se soucier que l'une d'elles ait été blessée. Quand ils iront à l'école, ils ne pourront qu'être fiers. Un père héros de guerre ! Blessé au combat. Quoi de plus impressionnant pour se vanter dans la cour d'école ? »
« Être blessé sur un champ de bataille ne fait pas de moi un héros de guerre. »
Elle plongea son regard dans le sien.
« En effet. Il te suffira d'être leur père pour être leur héros. »
A ces mots, le cœur d'Aro se serra. Il l'attira à lui et l'étreignit de toutes ses forces.
Jamais il n'aurait imaginé que cette petite bibliothécaire, cette petite résistance gaulliste au caractère bien trempé, bouleverserait autant sa vie. Qu'elle triompherait de lui. Peut-être n'avait-il accompli aucun exploit durant cette guerre affreuse. Mais il était prêt à se battre pour elle, pour leurs enfants et pour tous les enfants que le Ciel jugerait bon de leur accorder.
Il s'éloigna légèrement pour la contempler, éperdu d'admiration.
« Je pense que je vais te faire l'amour jusqu'au petit matin, qu'en dis-tu ? »
Elle fit mine de réfléchir, « Je ne savais pas que tu étais toujours aussi performant, à ton âge... »
« Une telle impertinence mérite d'être sévèrement punie. » dit-il en lui prenant la main.
Ils regagnèrent d'un pas tranquille leur maison.
oOo
26 Juin 2012
La route jusqu'à Berus se fit en silence. La tête tournée vers la vitre, Maximilian von Wittelsbach regardait les paysages défiler. La Sarre, le berceau de la famille. La dernière fois qu'il était venu ici, il n'avait que six ans.
Rose von Wittelsbach conduisait en silence. C'était la petite dernière de cette fratrie de trois enfants. Elle l'avait élevé seule. C'était une femme indépendante, solitaire, qui enchaînait les hommes et qui ne s'attachait jamais. Maximilian n'avait jamais connu son père, et ne savait même pas son identité.
La voiture se gara dans un crissement sur le gravillon. Se dressait devant eux la grosse maison bourgeoise d'une trentaine de pièces que l'autodérision typiquement von Wittelsbach avait renommée « château ».
Ce fut Charles von Wittelsbach, qui descendit pour les accueillir. Il embrassa sa sœur sur la joue, puis son neveu. Il avait quinze ans de plus que Rose. Maximilian avait toujours trouvé son oncle d'une beauté époustouflante pour un homme. C'en était presque suspect. Un visage au modelé noble, des lèvres sensuelles, un regard de chat, d'un bleu arctique. Il était, disait-on, le portrait craché de son père, Aro von Wittelsbach, au même âge. Il était désormais à la retraite.
« Maman est là ? » murmura Rose, redevenue petite fille devant son grand frère par l'effet dévastateur de la loi d'aînesse.
« Oui. Il y a aussi Hermann et Angélique» répondit Charles. Hermann et Angélique, les enfants de Claire von Wittelsbach, « Alec et Jane devraient arrivés dans la soirée »
Tout cela sentait le regroupement familial arrangé. Tout ce que Rose détestait. Éprise de liberté et d'indépendance, elle avait fui le nid familial il y a bien longtemps. Maximilian jeta un regard nerveux à sa mère. Elle monta rapidement s'isoler dans sa chambre de jeune fille.
Chacun reprit son occupation en attendant le moment de se retrouver le soir.
Maximilian visita la maison, surtout le rez-de-chaussée. Toutes les pièces étaient de style rococo. Seule la teinte dominante variait. Le petit salon était rose, le grand salon jaune, la salle à manger vert pistache. C'était déprimant. En même temps, on n'allait pas cracher sur des meubles authentiques du XVIIIe siècle. Maximilian avait l'impression d'être dans un vrai musée.
Quand il se retrouva, seul, dans le bureau de son grand-père, il jugea que l'ambiance masculine après la débauche de couleurs pastel, était propice au repos. Un fauteuil club en cuir craquelé lui tendait les bras. Il s'y logea, prêt à s'assoupir, quand son attention fut portée sur une vieille photo de famille.
Elle avait été prise dans le parc, il y a bien longtemps. La grande maison était en arrière plan. Il y reconnaissait sa mère, bébé, d'à peine deux ans, sur une couverture, à son air de mule et à sa tignasse blonde. Au centre, entourée de sa sœur et de son frère. Elle était la seule de la fratrie à être blonde. Elle tenait ces cheveux de sa grand-mère paternelle, Anne von Wittelsbach. Sur cette photo, elle essayait déjà de filer à l'anglaise, à quatre pattes. A sa gauche, Charles, jeune homme, au visage à la fois avenant et suffisant. Puis, Claire von Wittelsbach, angélique, en robe blanche, sagement assise. Elle faisait un sourire éblouissant au photographe. A côté d'elle, deux jumeaux, Jane et Alec. Les enfants de Didyme von Wittelsbach.
Derrière les enfants, les parents.
Maximilian se serait souvenu d'une telle photo s'il l'avait déjà vue. Il eut le souffle littéralement coupé devant la prestance du couple. Lui, grand. Immense, à côté des deux femmes qui l'entouraient. Appuyé discrètement sur une canne, contre sa jambe droite. Vêtu d'un pantalon élégant, et d'un polo blanc. Mèche brune au vent. Son sourire était lumineux. Elle, serrée contre lui, tenant négligemment un lainage qui traînait à terre, tête légèrement penchée, ce qui avait eu pour effet de faire glisser sa longue chevelure brune contre son épaule. La coupe était aux antipodes des années 60. Elle était sublime, riait aux éclats. Son autre main était emprisonnée dans celle de son mari et reposait contre sa taille. Rien n'existait en dehors d'eux. Ni le ravissant décors. Ni les arbres centenaires. Ni la belle maison. Ni l'autre femme, à la gauche de l'homme, qui lui ressemblait beaucoup. Ni les cinq beaux enfants von Wittelsbach. Rien. Sur cette photo, on ne voyait qu'eux. Eux et leur étreinte, qui suggérait qu'ils ne pouvaient éloigner leurs épidermes respectifs l'un de l'autre plus de quelques secondes.
Maximilian se pencha un peu plus pour détailler le visage de son grand-père.
Il ne l'avait pas connu. Aro était mort en 1990. Cancer du poumon. A l'époque, Maximilian n'était même pas né. Il savait juste que, si on voulait s'en faire une idée, il suffisait de regarder Charles, mais l'analogie s'arrêtait là. Charles était un homme réservé et discret. Assommant même. Quand les récits qu'il avait pu entendre de son grand-père, le représentaient comme une personne fantaisiste, charmeuse, un peu loufoque, qui volait des tartines à son fils pour le faire crier, tirait les tresses des filles, embrassait amoureusement sa femme à tout bout de champ, et si possible devant tout le monde, et qui vivait chaque minute de sa vie comme si c'était la dernière. Sa grand-mère, Isabella von Wittelsbach, était plus jeune de treize ans et supportait son veuvage depuis plus de vingt ans. Chaque année, semblait plus lourde que la précédente.
La rêverie du jeune homme glissait déjà vers un sommeil réparateur, quand une main frêle et couverte de bagues se posa sur son bras avec la légèreté d'une plume.
« Maxim... » murmura sa grand-mère.
Le son de sa voix avait eu le temps de devenir un souvenir en quatorze ans. Il plongea dans une bouffée de nostalgie enfantine. L'odeur de l'herbe coupée. Les parties de cache-cache. Le délicieux gâteau au chocolat, qu'elle faisait, le dimanche. Les histoires de cape et d'épée. Son sourire éblouissant, quand elle le voyait. Et ses sourcils froncés, quand il faisait des bêtises.
Sa grand-mère se tenait devant lui. Quatre-vingt cinq ans, tout de même. Mais toujours mince et élégante. L'élégance à la française, pensa-t-il. Ses cheveux, désormais blancs, étaient soigneusement lissés et noués en chignon boule sur sa nuque. Dans le visage dont l'âge avait révélé l'ossature fine, les yeux avaient gardé la lumière de leur vingt ans.
« Je suis désolé, je me suis endormi... » répondit brusquement Maximilian en se levant d'un bon, se souvenant que cette pièce était chasse-gardée et qu'on n'y entrait pas sans autorisation.
Isabella le retint par le bras.
« Mais n'aie pas peur comme ça. Qu'est-ce que tu es émotif ! » répondit-elle avec un délicieux accent français qu'elle n'avait jamais pu perdre malgré toutes ces années passées en Allemagne, « Ne bouge pas. Tu dois être fatigué, après ce long voyage. Je suis contente de te voir. Ça fait longtemps. Ta mère a eu une bonne idée en t'emmenant ici. Je vais pouvoir m'occuper de toi. »
Rose entra précisément à cet instant. Les deux femmes se dressèrent aussitôt l'une en face de l'autre, sur la défensive. A part les cheveux, elles se ressemblaient beaucoup.
« On m'a dit que tu étais rentrée. Charles t'as expliqué ? Six semaines pour t'occuper de ton petit-fils. C'est possible, non ? Tu n'as pas eu le temps pour tes enfants, peut-être en auras-tu pour tes petits-enfants ? » s'exclama Rose avec son débit mitraillette façon Catherine Deneuve.
Isabella sourit. Sa fille avait la fâcheuse manie de vouloir placer un maximum de mots dans un minimum de temps. Et elle ne disait d'ailleurs jamais bonjour. Détestable éducation : son père lui avait tout passé.
« Bonjour, ma chérie. » répondit la vieille femme, en exagérant l'amabilité de ses paroles, avec l'effet attendu sur Rose dont les yeux jetèrent des éclairs, « Quatorze ans...c'est long...à l'avenir, tu seras priée de m'amener le petit plus souvent. »
« Le petit a vingt ans, il peut se débrouiller seul et peut même venir ici sans moi. S'il ne l'a pas fait jusque là, c'est qu'il n'en a pas eu envie. »
Et ce n'était que le début du week-end…Ce n'était d'ailleurs pas la première passe d'armes entre sa grand-mère et sa mère à laquelle Maximilian assistait. Ça s'engueulait souvent au téléphone. Bizarrement, c'est Rose qui céda la première, troublée par la fragilité nouvelle de sa mère. Elle la regarda en deux fois, comme si elle la découvrait, puis haussa les épaules et quitta la pièce en claquant la porte.
Bella se retourna vers son petit-fils, et posa les mains, à plat, sur le guéridon, à quelques centimètres de la photo. Son regard la balaya rapidement avec nostalgie.
« C'est quoi votre problème, à toutes les deux ? »
« Un Œdipe mal résolu, je suppose...Ta mère a toujours été la plus difficile de la nichée. C'était la petite dernière. Elle n'en n'a jamais fait qu'à sa tête. Ton grand-père serait toujours là, il te dirait : '' Quelle mule ! C'est sa mère tout craché !'' »
Maximilian n'insista pas. Il avait tiré cette conclusion depuis longtemps.
oOo
Les jours suivants, le jeune homme se mit à explorer cette grande bâtisse dans laquelle il n'avait jamais fait de séjours prolongés. Ses pérégrinations nocturnes le menaient un peu partout, mais finissaient toujours par aboutir dans le bureau de son grand-père. Il s'y sentait bien. Il avait l'impression de trouver un peu de sa personne dans les rayonnages de la bibliothèque, les objets de collections laissés dans le désordre. Il devinait un homme sûr de lui, un vrai mélomane (il y avait d'authentiques raretés dans ses collections), curieux et ouvert dans le choix de ses lectures. Il finissait toujours pas s'assoupir dans le gros fauteuil.
Une nuit, il remarqua une nouvelle photo sur le guéridon.
Elle représentait une vieille demeure, très différente du « château von Wittelsbach ». Très français, en fait. C'était la demeure familiale des Beaumarchais, à Boulogne-sur-mer.
Deux jours après cette nouvelle photo, deux autres la remplacèrent. Le cliché datait sans doute du début des années 60, au vu du chignon crêpé de l'une des dames. Maximilian y reconnut son grand-père, presque la cinquantaine et pourtant, toujours aussi beau. Il serrait dans ses bras sa femme enceinte, de Rose forcément, avec une main tendre et protectrice sur son ventre, comme s'il l'aidait à porter son fardeau. Une jolie blonde, plutôt bien en chair, revendiquait une partie du bel homme en inclinant affectueusement la tête sur son épaule. Elle avait de grands yeux en amende soulignés par un trait épais de crayon noir. Elle était bridée dans une de ces robes exagérément féminine de l'époque. Le visage de cette femme n'était pas inconnu au jeune homme. Il lui semblait, dans le lointain souvenir de ses jeunes années, avoir rencontré une vieille femme très en verve, la grande amie de sa grand-mère, qui ne parlait qu'en français d'une voix moqueuse, cigarette à la main. On l'appelait Rosie.
Ce petit jeu dura une semaine. Bella von Wittelsbach, car il s'agissait bien d'elle, exhumait ses souvenirs l'un après l'autre, et c'était ce petit guéridon, dans le bureau de son mari bien-aimé, qui en était le dépositaire. D'autres photos vinrent. Nombreuses.
Sa mère, petite fille, boudeuse, les bras croisés, la chevelure blonde en bataille, avec ses yeux d'orage fixés sur l'objectif. Claire, vers quatre ou cinq ans, sur les genoux de son père, au volant d'une Torpédo à l'arrêt. Son oncle, Charles, dans la grande jupe de sa mère, devant le manoir français, aux côtés d'un épagneul et d'un berger allemand.
Puis, une photo de mariage. La photo de mariage. Tout aurait du commencer par là. Mais Isabella von Wittelsbach en avait décidé autrement, et exhibait ses souvenirs des plus récents aux plus anciens. La mariée était en noir, sanglée dans un adorable petit tailleur style New Look avec, sur les cheveux, un tambourin à voilette qui lui donnait un petit air d'hôtesse de l'air. Le commandant de bord n'était pas mal non plus dans son genre, et la couvait jalousement du regard en mettant au défi quiconque d'empiéter sur son habitacle et de vouloir prendre les manettes. Rosie était accoudée à la balustrade. Ses épaules nues d'une blancheur incroyable, émergeaient d'une écharpe vaporeuse. A ses côtés, un grand gaillard, brun d'yeux et de cheveux, qui deviendrait son époux. Emmett Franck. Didyme von Wittelsbach, entourée de ses deux enfants. Esmée, qui tenait le petit Charles. Son époux, Carlisle, regardait amoureusement sa femme. Il tenait Alice par la main. Edward, les mains enfoncées dans les poches de son costume, un léger sourire aux lèvres. Et Jacob, plus en retrait.
Il restait alors un tout petit peu de place sur le plateau du guéridon. Pour deux cadres, peut-être. Pas plus.
Une nuit quand Maximilian entra, sa grand-mère s'y trouvait. Elle avait le visage à la fois résolu et épuisé, d'une femme qui achève un boulot bien fait. Elle avait l'air vraiment très fatigué. Maximilian s'approcha timidement d'elle, lui tendit un bonbon. Elle le prit avec un petit danke. Puis elle releva la tête vers lui et caressa tendrement ses boucles brunes, comme s'il avait dix ans. Elle s'éloigna pour sortir deux photos qui prirent naturellement leur place sur le guéridon. Elle eut un regard tendre et ironique pour son petit fils.
« C'est bien pour ça que tu es là, mon chéri ? La moisson de la nuit. Si tu savais...J'aurais de quoi remplir tous les greniers à foin d'Allemagne avec mes souvenirs ! »
Elle tapota la petite table avec satisfaction.
Maximilian s'approcha, impatient. Le premier cliché était dans un grand cadre en argent biseauté à l'ancienne. On y voyait une Isabella toute jeune – la petite vingtaine, et résolument magnifique, dans une robe de soirée comme on n'en faisait plus. Un crépitement de tissu noir. Des étincelles de soie. Dans une chambre au lit défait. Ses cheveux étaient attachés sur sa nuque fine, mais glissaient déjà sur l'épaule. Elle regardait l'objectif, confuse, avec une certaine perplexité. Sa peau était du lait, ses cheveux de la soie et ses lèvres, du velours. Maximilian aurait pu tomber raide dingue d'une fille comme ça. Mais il n'était pas sûr qu'il existe encore, de telles perles rares.
Il se pencha sur la deuxième photo. Enfin, la dernière. Il n'y avait plus de place. Le jeune homme eut brusquement un coup au cœur et ressentit de l'inconfort. C'était son grand-père, en uniforme de la Wehrmacht. Un officier. Avec toutes ses pendeloques et breloques. La visière de la casquette plate ombrageait un regard qu'on devinait clair, le sourire était craquant, mais retenu. Maximilian en voulut presque à sa grand-mère d'avoir exhibé ce souvenir. Il fallait être honnête, ce n'était pas la période préférée des Allemands.
Bella, qui n'avait rien remarqué de la réticence de son petit-fils, se saisit de la photo. Elle admira longuement le beau visage de son mari.
« Cette photo-là, ton grand-père la détestait. Il l'aurait brûlée, si ça ne tenait qu'à lui. Il l'a bien fait avec son uniforme. » expliqua-t-elle lentement en regardant Maximilian, « Mais si on fait abstraction de l'uniforme, c'est quand même lui...C'est le plus important. Tu sais, à propos de ta mère, elle était la petite dernière et la préférée de son père...Je ne lui ai pas laissé beaucoup de place, parce que j'avais vu mon mari la première. C'était stupide, et je regrette beaucoup. Quand ton grand-père est tombé malade… », sa voix se brisa brusquement, et sa respiration devint plus forte, « Quand il est tombé malade...on était là, toutes les deux, à son chevet. Jusqu'à la fin. On se disputait souvent. Même malade, il tempérait toujours les choses entre nous. Il arrivait à nous rapprocher, un peu. En tout cas, c'est lui qui préservait la paix. Alors...quand il est mort…ça n'a pas été facile. Ta mère est partie définitivement. On est à fleur de peau, elle et moi. Quand je ne serai plus là, elle ira mieux, tu verras. Elle sera plus heureuse. »
Maxim regarda la photo de son grand-père avec une certaine nostalgie, « J'aurais aimé le connaître. »
« Vous vous seriez entendu à merveille. »
« Et j'aurais eu un semblant de père, au moins. » reprit le jeune homme d'un ton légèrement rancunier, en enfonçant ses mains dans ses poches.
Sa grand-mère le détailla de ses grands yeux sombres, « Aro voulait une dizaine d'enfants, tu sais. » dit-elle d'une petite voix, « Le Ciel ne m'en a accordé que quatre. Mais il a servi de figure paternelle à Jane et Alec, qui ont perdu leur père très jeunes.»
Maximilian fronça immédiatement les sourcils, « Quatre ? »
« J'ai donné naissance à une troisième fille » avoua-t-elle faiblement, « Morte-née. Ce drame a presque failli me détruire. Tu penses pouvoir survivre à tout après avoir vécu la guerre, mais il n'y a rien de pire que de perdre un enfant. »
« Je suis désolé… Je ne le savais pas...»
Elle sourit un peu, « Ta mère est née cinq ans plus tard.»
Bella le dévisagea avec minutie. Son regard était curieux, amical, mais petit à petit, son visage se décomposa. Et elle murmura :
« C'est étonnant...Avec cet éclairage...C'est toi qui as ses yeux...A lui, je veux dire… Leur expression. Tu lui ressembles de plus en plus. Approche-toi. Laisse-moi te voir. »
Elle prit la main du jeune homme, qui n'osait plus parler, remué par le ton de confidence qu'elle prenait. Elle posa sa main sur sa joue, et il sut. Il sut qu'elle le prenait pour son défunt mari. Ses yeux se fermèrent douloureusement. La gorge du jeune homme se serra. Il lui frotta doucement le bras, pour la réconforter, mais les larmes coulaient déjà. Quand elle rouvrit les yeux, elle se mit à parler en français. Sa voix était rauque, gonflée par les pleurs, mais l'expression était déterminée. Se délester du fardeau. Aujourd'hui. Maintenant. Et avec lui.
« Je suis fatiguée de devoir attendre. Toujours attendre, de pouvoir le rejoindre. Viens-là, Maxim. Assis-toi près de moi. Je vais te raconter une histoire que personne ne sait, dans cette famille. Personne, tu m'entends ? Pas même ta mère. Nous avons toujours estimé, ton grand-père et moi, qu'il était inutile de remuer cette affaire. Après la guerre, il fallait aller de l'avant. Je te laisse maître de la suite. Garde tout ça pour toi...ou parles-en à ta mère si tu veux… ça n'a plus d'importance aujourd'hui. »
Le jeune homme, intrigué par le regard résolu de sa grand-mère, s'installa sur le vieux Chesterfield et tapota la place à côté de lui. Ce soir, face à cette vieille femme désemparée, il se sentait l'adulte tandis qu'elle avait la fragilité de l'enfant. Lorsqu'elle s'installa à ses côtés, le canapé protesta à peine. Son poids était une plume, un souffle. Maximilian comprit que le fil qui la maintenait en vie allait bientôt se rompre. Il se sentait alors investi d'une responsabilité nouvelle. Une lourde responsabilité, pour ses vingt ans. Elle prit une profonde inspiration, ancra son regard marron dans les yeux bleus de son petit-fils et desserra les lèvres pour parler.
« Cette histoire commence en janvier 1944, dans la demeure familiale Beaumarchais, en France. J'avais dix-huit ans à l'époque... »
Une semaine plus tard, à la consternation générale, elle mourrait d'un arrêt cardiaque. On la pensait sans doute éternelle. Seul Maximilian von Wittelsbach savait qu'il ne fallait pas être peiné pour elle.
La mort n'est enveloppée de linceuls tristes que pour les vivants.
Allez savoir ce qui se passe pour les défunts. Ailleurs.
~ Fin ~
