Chapitre 9 - La conspiration de Canterlot


La calèche ralentit et s'arrêta devant les portes du château. Regardant à travers la fenêtre, Lyra prit une grande inspiration.

C'est ici qu'on l'attendait. L'invitation lui était parvenue bien des mois avant que Twilight ne vienne lui rendre visite, bien avant qu'elle n'interroge la Princesse Luna sur les humains, bien avant qu'aucun soupçon ne pèse sur elle.

Mais le danger demeurait.

Lyra ouvrit la portière et descendit de la calèche. Ses chaussures dorées faisaient du bruit sur les pavés de la route. Elle porta son regard sur son étui à lyre et ses cahiers, tous sortis de la calèche par un sort de lévitation, et les rassembla auprès d'elle.

« Bonne chance, m'dame, lui souhaita l'étalon qui tractait la calèche.

— Merci », remercia-t-elle d'un air absent.

Le son des roues ricochant contre le pavé se fit entendre alors que la calèche s'éloignait. Lyra hésita devant les portes du château. L'atmosphère se faisait plus pesante maintenant qu'elle se retrouvait seule ici.

Les lumières n'avaient pas encore été allumées. L'arrivée des musiciens avait été prévue assez tôt. Rien de bien différent comparé à une autre performance. Lyra essayait de s'en convaincre, mais elle avait tout de même le pressentiment que quelque chose allait se passer ce soir. La Princesse Celestia était sûrement au courant de ses activités… Mais essayerait-elle de s'en préoccuper pendant cet événement officiel ?

Le passage qui menait au château était bien long mais toujours désert pour l'instant. Pas de gardes. C'est ce qu'il fallait.

Elle entra dans le hall d'entrée. Un long tapis rouge avait été déroulé au centre. Lyra fit circuler son regard et trouva la salle de bal – son poste pour la nuit. Les autres membres de l'orchestre étaient déjà en train de se préparer à l'intérieur. L'estrade se trouvait juste en face d'un des vitraux abstrait du château. Une très belle salle.

S'approchant de l'estrade, Lyra prit place à côté d'une élégante ponette terrestre à la robe grise, occupée à accorder son violoncelle. Il y avait aussi une autre jument munie d'un imposant instrument à vent - un soubassophone selon Lyra - et un étalon au piano.

Donnez-moi juste dix doigts et je suis sûre que je peux y jouer encore mieux que lui, pensa Lyra.

Un pupitre solitaire l'attendait, elle y disposa ses partitions. Puis elle posa par terre son étui, l'ouvrit, et en sortit son instrument.

« Hé, tu es prête ? demanda Lyra à sa voisine. Au fait, je m'appelle Lyra.

— Octavia. » Elle avait à peine tourné son regard vers la nouvelle arrivante et continuait à accorder son instrument. L'air satisfaite, elle se dressa sur ses pattes arrières et joua une longue note interminable pour en écouter la sonorité.

Lyra la fixa des yeux, bouche bée. « Donc… tu te mets toujours dans cette position quand tu joues ? Comment tu fais ?

— Des années de pratique, répondit Octavia.

— Ça doit être dur de garder l'équilibre », estima Lyra. Prendre le temps d'apprendre cette posture lui paraissait être une bonne idée.

« Petit à petit, on arrive à maintenir cette pose, même pour de longues périodes. »

Lyra se reporta sur son propre instrument. Elle avait toujours pris grand soin de sa lyre depuis que ses parents la lui avaient achetée quand elle était pouliche. La bordure dorée scintillait toujours sous la lumière du soleil couchant qui traversait le vitrail, et les cordes… Elle pinça l'une d'entre elles avec sa magie, fronça les sourcils, réajusta la corde et réessaya. C'était mieux.

La salle de bal était toute décorée pour l'événement. Des tables avaient été préparées, et des serveurs en costume disposaient le repas sur le buffet principal. Le Gala continuerait jusqu'à minuit. Lyra y resterait pendant des heures… Il valait peut-être mieux qu'elle se serve en denrées tant qu'elle en avait encore l'occasion.

Les mets étaient typiques d'une cérémonie officielle pompeuse : des mini-sandwichs inefficaces pour remplir un ventre et des petits cubes de fromage onéreux. Quelques fleurs avaient été disposées au centre pour décorer. Lyra se servit un verre de punch. Peut-être en aurait-elle besoin si elle souhaitait tenir toute la nuit.

Retournant sur l'estrade, elle termina d'arranger sa lyre et attendit la venue des invités.

Le soleil se couchait, et les lueurs colorées qui descendaient sur l'estrade s'estompaient peu à peu. Lyra essayait de trouver une position assise plus commode pour un poney et qu'elle puisse maintenir toute la nuit. Cela ne s'avérait pas simple.

La ponette terrestre qui jouait du soubassophone s'adressa à Lyra. « C'est une très belle robe.

— Merci ! » Elle se rappela qu'on lui avait demandé de faire passer le message. « C'est une création exclusive de Rarity.

— Rarity ? s'interloqua la ponette, penchant la tête.

— Il ne s'agit sûrement pas de la… désastreuse… compagne du Prince Blueblood de l'année dernière, je me trompe ? présuma Octavia, l'air dubitative.

— Nope. Une autre Rarity », répondit Lyra, le regard ailleurs. Elle reporta sa vision vers la porte de l'autre côté.

— Ah, oui. Je n'étais pas sûr de bien vouloir revenir après ça, confia l'étalon au piano qui rejoignit la conversation. Nadermane en a eu assez de son côté. Je reste cependant certain que notre amie Lyra ici présente saura le remplacer comme il se doit. » Il lui adressa un hochement de la tête, confiant.

Une cloche sonna l'heure du haut de la tour.

« Il semble bien que la soirée commence, déclara Octavia. À mon signal. »

Alors que les tout premiers invités se manifestaient, le groupe débuta le premier morceau, une sonate assez lente qui dura un bon quart d'heure. Lyra s'ennuyait déjà.

Lyra s'était toujours sentie complètement différente des autres poneys à Canterlot. Personne ici ne se préoccupait de choses intéressantes ou importantes. Tout leur intérêt se concentrait sur la mode, la haute société et les plus ennuyeuses de toutes les musiques classiques les plus ennuyeuses jamais écrites. Pourquoi s'était-elle donc portée volontaire pour ce concert ?

Ah oui. Pour pouvoir faire progresser sa carrière. Et enchaîner des cérémonies et des concerts encore plus ennuyeux.

Et alors que le morceau s'achevait, ils commencèrent à en jouer un autre, puis encore un autre, durant les deux heures interminables qui suivirent.

Lyra piquait du nez. Elle luttait pour rester attentive, son esprit enchaînant l'exécution de chaque morceau sans vraiment y penser. Après autant de répétitions, cela devenait inconscient. De toutes façons, il ne lui avait jamais fallu bien longtemps pour maîtriser une pièce. Elle avait toujours été rapide pour apprendre. Un prodige. Qu'importe.

La nuit était un amalgame de poneys dansant, discutant, entrant et sortant de la salle de bal par les jardins au dehors. Il était difficile d'imaginer qu'elle avait été réellement anxieuse à son arrivée. Absolument rien n'allait arriver cette nuit, si seulement celle-ci s'achèverait.

Elle entama la coda d'un morceau, et les autres musiciens semblaient se préparer à conclure pour l'entracte. Le seul entracte de toute la soirée. Cependant ils commencèrent une nouvelle valse, et Lyra se ressaisit de son instrument pour jouer.

Enfin, la valse arriva à sa fin. Une brève pause était prévue – environ dix minutes, mais c'était déjà ça – avant qu'ils ne continuent avec le reste de la musique. Elle posa sa lyre et descendit de l'estrade de bon coeur pour étirer ses pattes un moment.

« Excusez-moi. Lequel de vous se nomme Heartstrings ? » L'un des serveurs, une licorne blanche vêtue d'une veste de smoking, s'était approché de l'estrade et s'adressait au groupe.

Lyra se retourna. « Ça doit être moi. » Elle était surprise que ce nom ait été employé.

« Ah, oui. La Princesse souhaite s'entretenir avec vous après la fin des festivités de cette nuit », informa-t-il.

Les yeux grands de stupeur, Lyra balbutia : « Comment ? Princesse… Celestia ? »

Le serveur approuva de la tête. « Elle vous attendra juste après minuit. » Sans ajouter un mot, il s'éloigna.

Cela sonnait sûrement comme un avertissement. L'esprit de Lyra croulait sous les interrogations à cet instant. Il n'y avait aucune raison que cela ait à voir avec le Gala. Elle n'était qu'une musicienne, rien de spécial. D'autres manigances se jouaient en ce moment même. Elle avait vu juste. La Princesse Celestia était sans aucun doute au sommet de toute la conspiration.

« La Princesse souhaite discuter avec vous ? s'interloqua Octavia, bouche bée.

Lyra eut un rictus nerveux. « Que voulez-vous ? Je dois être un poney très important. »

Elle trotta rapidement vers la foule, la tête basse. Toutes les voix de la salle de bal se conjuguèrent. Quelque part, un étalon haussait le ton pour la chute de sa blague, déclenchant des éclats de rire polis dans un coin. Lyra tourna son regard sur le côté et reconnut Spitfire, l'une des Wonderbolts, discutant avec un fan. Tout semblait si ordinaire. Aucun de ces poneys ne savait ce qui se passait vraiment.

Le buffet se trouvait juste devant. Elle se servit un nouveau verre de punch et le descendit.

« Vous faites partie de l'orchestre là-bas ? » demanda un pégase dont la crinière avait été coiffée de manière très sinueuse et soignée.

Prise au dépourvu devant son interlocutrice, Lyra répondit : « Ou-ouaip, c'est bien ça… » Elle devait se calmer, se ressaisir. Il n'y avait aucune raison de suspecter tout le monde.

« Votre prestation a été tout simplement formidable. J'aime écouter un bon concert comme le vôtre.

— Merci. » Lyra approuva de la tête, terminant un second verre de punch sans même s'en rendre compte et la quitta précipitamment, trébuchant presque sur un bout de sa robe dans l'action.

Il était facile de se perdre dans la foule. Peut-être qu'elle pouvait s'éclipser sans qu'on ne la remarque. Mais pas avant la fin du Gala, cependant. On se rendrait compte si leur quatuor devenait soudainement un trio. Mais que pouvait-elle envisager après cette nuit ? Comment pouvait-elle échapper à la Princesse d'Equestria en personne ?

Elle pouvait la voir derrière le porche voûté. La Princesse Celestia - juste à côté, accueillant personnellement chaque poney d'une file d'invités, leur adressant poliment la bienvenue d'un sourire. Si proche. Qu'allait-il se passer cette nuit ?

Lyra devait se préparer au pire. Luna avait réagi de façon virulente à la mention des humains. Celestia avait commandé ce rapport à Twilight, mais que cela signifiait-il ? Une chose était sûre - si Celestia souhaitait s'adresser à elle spécifiquement, c'est qu'elle savait.

La regardant de loin, Lyra examina ses manières distinguées. Elle adressait ses salutations à chaque poney qu'elle accueillait, juste quelques mots, bien que Lyra ne pût les entendre. Alors qu'un couple d'invités s'éloignaient après l'avoir rencontrée, Celestia se tourna vers elle, et elle croisa brièvement le regard de Lyra.

Elle se figea sur place. Ça n'avait duré qu'une seconde, mais il n'y avait aucun doute qu'elle la surveillait. Elle déguerpit de suite, se frayant un passage à travers la foule en direction de l'estrade pour rejoindre les autres musiciens.

Il ne restait plus que quelques heures. Octavia lui adressa un regard singulier, sans doute jalouse que Lyra eut été conviée à un si grand honneur.

Lyra passait ses partitions au crible, essayant de trouver le morceau suivant. Quelque chose tomba de la pile de cahiers. Ce n'était pourtant pas l'un des morceaux du Gala, c'était...

Non. Comment avait-elle pu emporter son journal avec elle ? Elle était retenue au Gala, la Princesse était au courant de sa présence, elle connaissait ses activités, et pour couronner le tout, elle avait amené toutes les recherches qui l'incriminaient.

Que pouvait-elle donc faire ? Lyra glissa son journal au milieu des cahiers de partition qu'elle avait déjà jouées. C'était tellement évident qu'elle ne pourrait sûrement pas le remarquer. Avec un peu de chance, elle pourrait partir avec son journal sans que personne ne le remarque.

L'étalon au piano commença une intro, et ils entamèrent un nouveau morceau.

Ici, à l'une des plus grandes soirées mondaines de Canterlot. De tout Equestria, même ! La Princesse Celestia avait vraiment choisi d'affronter Lyra en ce lieu ? Cela étant dit, elle demeurait l'ultime souveraine. Ne pouvait-elle donc pas se dérober de n'importe quel problème à volonté ? Et si Lyra se trouvait déjà ici en tant que musicienne, cela s'avérait être la couverture parfaite.

La lyre commençait à ne plus jouer en rythme avec le reste du groupe. Elle était arrivée au moins à trois mesures d'avance par rapport aux autres, et Octavia la fusillait du regard. Lyra se reprit rapidement. Elle devait se concentrer. La situation l'exigeait de par sa gravité. Elle ne pouvait laisser ses émotions influencer sa magie.

Lyra faisait de son mieux pour rester concentrée sur la partition qui lui faisait face. Elle avait répété ces musiques des centaines de fois. Les jouer ne lui posait aucun problème. Une note à la fois, tout en restant synchronisée avec les autres membres du groupe. C'était une professionnelle.

Comment était-elle supposée rester concentrée sur cette musique classique assommante quand on venait tout juste de lui apprendre que le gouvernement l'avait réellement espionnée ?

Sa perception du temps était devenue floue. Était-elle en train de jouer depuis cinq minutes ou bien cinq heures ? Honnêtement, Lyra n'en savait rien. Sa corne brillait, la musique suivante commençait, et la lyre continuait de faire vibrer ses cordes.

Une autre heure passa… ou ce qui semblait être une heure, Lyra n'aurait su dire. Elle leva son regard de la partition un moment pour observer le public. Quelle heure était-il ? Était-ce elle, ou bien la salle de bal commençait à se vider ?

Non, les festivités se terminaient bel et bien. Une fois le morceau suivant achevé, presque tout le monde était parti. Ses chances d'évasion étaient descendues à zéro.

Elle tourna une autre page dans ses partitions. Il n'y avait plus rien d'autre que le pupitre en cuivre brillant derrière la feuille qui se présentait. C'était le dernier morceau de la soirée.

Une fois qu'il fut fini, il y avait encore quelques cercles de poneys ici et là qui discutaient entre eux. Le silence était brusque et perturbant. Octavia avait commencé à ranger son violoncelle, l'étalon s'était levé de son piano.

Une voix féminine s'adressa à elle depuis le côté de l'estrade. « Heartstrings ?

— Je préfère Lyra », répondit-elle automatiquement à la Princesse Celestia qui l'avait appelée. Ses yeux s'écarquillèrent.

« Oh, bien sûr. Au temps pour moi. » La Princesse lui accorda un sourire.

Lyra ne se sentait pas dans son assiette. Qu'était-elle supposée faire maintenant ? N'avait-elle même pas d'autre choix que d'obtempérer ?

« Peut-être voudras-tu me rejoindre en privé, convia Celestia. J'ai quelques affaires importantes à aborder avec toi.

— O-oui… accepta Lyra en hochant la tête. Bien sûr. »

Elle jeta un regard vers son étui, ses partitions (avec son journal caché au milieu, réalisa-t-elle).

« Tu peux laisser tes affaires ici pour l'instant, informa la Princesse. Nous devrions y aller, d'accord ? »

Lyra acquiesça silencieusement de la tête. Elle sentait son estomac se nouer dans tous les sens. Heureusement qu'elle n'avait rien mangé.

Elle suivit Celestia à l'extérieur de la salle de bal. Ses pattes tremblaient pendant sa marche, et sûrement pas à cause du punch. Elles montèrent les escaliers, et continuèrent dans les couloirs du château. Le silence, après tout le tumulte du Gala, était extrêmement perturbant.

Lyra et Celestia traversèrent tout le château jusqu'à la salle du trône. Des vitraux parsemaient chaque mur de la grande salle. La dernière fois que Lyra s'y était rendue remontait au spectacle de la Veillée Chaleureuse quand elle avait été ouverte au public. L'immense pièce était maintenant complètement vide.

Celestia s'adressa à un garde posté près de la porte. « Vous pouvez nous laisser. Attendez dehors.

— Oui, Votre Majesté. » Il partit promptement, et les portes se fermèrent.

Elles étaient seules dorénavant. Lyra sentait son coeur battre la chamade. Dans le silence de la salle, elle pouvait presque l'entendre.

Celestia prit enfin la parole. « C'était ton premier Gala, n'est-ce pas ? Même après un millier d'années, ils donnent toujours l'impression de s'éterniser, avisa-t-elle en souriant.

— O-oui… bredouilla Lyra.

— C'est dommage que Twilight et ses amies n'aient pas pu venir, mais nous ne pouvions pas vraiment assister à une nouvelle performance de ce type, plaisanta la Princesse d'un rire léger. Alors, comment s'est passée ta nuit ?

— C'était assez ennuyeux, à vrai dire. » Lyra la fixait des yeux, confuse. Ce n'était pas du tout ce qu'elle avait prévu.

« Ha, oui. Je dois bien l'admettre, approuva Celestia. Ça ne s'améliore jamais, qu'importe le nombre de Galas auxquels on assiste.

— Donc, heu… de quoi s'agit-il ? demanda Lyra en fronçant les sourcils. Pourquoi m'avez-vous appelée ici ?

— Je suppose que je devrais directement aborder le sujet, n'est-ce pas ? concéda Celestia. Twilight m'a raconté que tu l'avais aidée pour son projet de recherche. Je dois dire que j'ai été surprise de retrouver ton nom dans son rapport.

— Ha… oui », dit Lyra. Cela avait bien un rapport avec les humains. Ses craintes s'étaient confirmées. Il était sûrement inutile de nier quoi que ce soit à ce stade, mais que pouvait-elle bien faire d'autre ? « Oh, mais, heu… Nous avons épluché tout ce que nous avons pu trouver, et il semble que les humains n'existent vraiment pas. Pas du tout. » Elle força un sourire, même si les mots avaient du mal à sortir de sa bouche.

« Vraiment ? » Celestia haussa un sourcil.

Lyra hésita. « Bien sûr.

— Juste un imbroglio de mythes et de légendes, inventés par des poneys il y a fort longtemps, reposant en fait sur absolument aucune base », stipula la Princesse. Lyra pouvait presque entendre ses parents énoncer la même chose.

— Absolument. » Lyra grinça des dents.

L'expression de Celestia se fit plus sérieuse. « Oui, d'après ce que j'ai entendu, tu as trouvé une bonne quantité d'informations, déclara-t-elle. Ces dernières années, il est devenu de plus en plus flagrant que les humains ne pourraient pas demeurer dans l'oubli. »

Elle ne pouvait plus se retenir. « Arrêtez de me mentir ! Je sais que les humains existent ! » Les cris de Lyra résonnèrent au sein de la grande pièce vide. Ce n'est qu'à ce moment-là qu'elle réalisa… « Att-attendez… Vous voulez dire… Oh. »

Celestia marqua une pause. Le dos tourné à Lyra, elle restait immobile et silencieuse pour ce qui paraissait une éternité. Lyra fit un pas en arrière nerveusement, bien que ne se sentant plus tout à fait menacée.

« J'ai… hésité à ne serait-ce que parler des humains, reprit enfin Celestia. Ces dernières années, ils ont commencé à ressurgir dans mon esprit. Et juste quelques mois plus tôt, ma soeur revenait de sa visite à Ponyville en affirmant qu'un poney se souvenait encore d'eux. »

Lyra regrettait vraiment d'avoir ouvert sa bouche à cet instant.

« Malheureusement, ma soeur était incapable de décrire qui l'avait questionnée à leur sujet. Apparemment, cette personne était totalement méconnaissable sous son costume », précisa Celestia. Elle se retourna, montrant un léger rictus. « C'était Nightmare Night après tout. »

« O-ouais… » opina Lyra.

Celestia continua. « J'ai réalisé par la suite que j'avais omis de lui parler des récents événements, vu qu'ils s'étaient déroulés juste avant son retour à Equestria… Nos relations avec les humains sont devenues bien plus compliquées que ce à quoi elle s'attendait. Mais la vérité, Lyra, c'est que les humains ont bel et bien existé dans le monde que nous appelons aujourd'hui Equestria. »

Lyra en restait bouche bée. « Vous… vous allez sérieusement tout me dire ? » Elle s'était vraiment honnêtement attendue à rencontrer plus de difficultés. La Princesse se montrait incroyablement ouverte sur le sujet, et bien plus calme que ne l'avait été Luna. « Je les ai étudiés toute ma vie. Pourtant tout le monde ne cesse de m'assurer qu'ils n'existent pas. Pourquoi personne ne se rappelle d'eux ? » C'est à ce moment-là qu'elle saisit l'ensemble des choses que Celestia venait d'énoncer. « Des événements récents ? »

Elles se mirent à marcher le long de la salle du trône. « Enfin, plus ou moins récents… Mais il vaut mieux commencer par le début. Il y a bien de cela un millier d'années, il n'y avait plus aucun humain à Equestria. J'étais moi-même très jeune lorsque les humains étaient encore présents. Mais après ce qui leur est arrivé… nous nous sommes efforcées ma soeur et moi d'effacer toute trace de leur existence. Progressivement, les poneys oublièrent jusqu'à leur apparence. Ceux qui s'en souvenaient encore pensaient qu'ils avaient été inventés.

— Pourquoi avez-vous fait ça ? J'ai fait des recherches. Nous devons presque tout aux humains, déclara Lyra. L'ensemble de notre civilisation se base sur ce qu'ils ont créé.

— Cela est vrai… concéda Celestia. Les humains compensaient leur manque de magie par leur intelligence. Les poneys ont tous des facultés magiques en eux. Non seulement les licornes mais aussi les poneys terrestres qui ont leur connexion à la terre et les pégases qui peuvent réguler notre climat. Les humains, par contre, n'avaient que leurs têtes. Ils inventèrent leurs propres solutions pour remplacer ce qui leur manquait. Nous utilisons encore quelques-unes de leur créations ; ces outils sont si pratiques. Ponyville ressemble presque exactement à ce que pouvait être un village humain, bien des années auparavant. Mais par la suite… »

Lyra accéléra son allure pour se rapprocher davantage. « Que leur est-il arrivé ? »

Celestia s'avança devant l'un des vitraux. L'image d'un draconequus, s'étalant presque sur toute la hauteur de la fenêtre et de la salle elle-même, se trouvait gravée dessus. « Aussi ambitieux qu'ils étaient, les humains étaient aussi naturellement enclins au conflit et à la discorde. »

Discord… Il était réapparu juste l'année dernière. Tout le monde à Ponyville s'en souvenait. C'était l'esprit du chaos. La plupart des choses qui s'étaient déroulées pendant sa venue demeuraient floues et confuses, mais Lyra se rappelait la pluie de chocolat au lait, des bâtiments qui se retournaient, et des poneys qui s'en prenaient soudainement à leurs meilleurs amis.

« Même le plus petit différend entre les humains suffisait à ce qu'ils combattent entre eux », énonça Celestia. Elle leva son regard vers le visage immobile, les yeux jaunes, le corps distordu composé de nombreuses parties incohérentes. « Lorsque Discord arriva au pouvoir, il aggrava toute tension déjà existante. La discorde entre les humains lui octroyait un pouvoir encore plus grand.

— Je-je n'ai jamais rien lu sur des humains se combattant entre eux », remarqua Lyra. Elle dévia son regard du vitrail et l'éleva vers Celestia. « Ça n'a même jamais été évoqué dans les livres.

— C'est exactement ce que nous voulions cacher, Luna et moi. Les guerres entre humains devinrent de plus en plus brutales. Ils commencèrent à inventer de nouvelles armes, plutôt que des outils de création. À terme… » Celestia ferma les yeux. « Aucune civilisation ne peut survivre bien longtemps quand elle se consacre à la destruction. »

Les mots touchèrent Lyra en plein coeur. Elle ne pouvait même pas se l'imaginer. Les humains… Ils auraient provoqué leur propre extinction ? Quelle sorte de créature pouvait bien faire ça ?

« Mais tout est de la faute de Discord, n'est-ce pas ? » argua Lyra, interrompant le long silence. Celestia reporta son regard vers elle. « Les humains ne peuvent pas s'être infligés ça tout seuls. Ils ne l'auraient jamais fait.

— Ils étaient déjà vulnérables, répondit Celestia. Je sais que ça doit te faire un choc, mais tu dois comprendre. »

Un choc ? C'était quasiment un euphémisme. Lyra pouvait à peine se convaincre de l'accepter, même de la part de la Princesse d'Equestria elle-même. Ça n'avait pas de sens.

« Une fois les humains éteints, le pouvoir de Discord s'affaiblit. Il les avait menés vers un tel chaos qu'ils en étaient surchargés, et avec leur disparition, il se trouva dépossédé de cette source de pouvoir. » Celestia s'éloigna de la fenêtre et continua le long du couloir. « C'est à ce moment-là que ma soeur et moi utilisâmes les Éléments d'Équilibre pour la première fois. Il fut enfin vaincu et emprisonné… bien qu'il fût trop tard pour sauver les humains. »

Elles se trouvaient maintenant devant l'un des nouveaux vitraux. Twilight Sparkle et ses amies y étaient immortalisées, se servant des Éléments d'Équilibre pour défaire Nightmare Moon.

« Bonté, rire, générosité, honnêteté, et loyauté. C'est ce sur quoi Equestria a été fondée. » Elles observèrent toutes deux le vitrail. « Luna et moi avons créé une nouvelle société basée sur l'harmonie et l'amitié, afin que ce qui arriva aux humains ne se reproduise plus jamais. »

Lyra regardait le sol fixement. Cela semblait aller à l'encontre de tout ce qu'elle avait imaginé à propos des humains.

Ça devait être une erreur, se dit Lyra. Ce n'est pas ce qu'ils étaient réellement.

« Vous disiez que vous aviez essayé de détruire toutes les traces. J'ai trouvé des livres sur les humains à la bibliothèque de Canterlot quand j'étais une pouliche, évoqua-t-elle. Ils n'ont jamais mentionné quoi que ce soit sur la guerre, mais...

— Aucun manuscrit traitant de la guerre à Equestria ne pouvait continuer d'exister. C'était une certitude. Nous avons tenté de mettre le sabot sur toute trace qui demeurait sur les humains, mais… Elles étaient très dispersées. Tout n'a pas pu être retrouvé, expliqua Celestia. Je suis surprise que tu aies pu dénicher ne serait-ce qu'un seul livre à un aussi jeune âge… et ici même à Canterlot, qui plus est. Je suppose que les humains ont toujours été une espèce particulièrement tenace. »

Lyra ne savait même plus quoi dire. « Donc, tout notre mode de vie… La raison même pour laquelle nous détenons les Éléments d'Équilibre, c'est uniquement pour garder le secret sur… la guerre ?

— Bien évidemment, il est difficile de comprendre l'importance capitale de l'amitié à moins d'en avoir été privé, déclara Celestia. Nous ne pouvions laisser courir le moindre mot sur la vérité, mais les poneys devaient le savoir. C'est pour cela que nous avions créé la pièce de théâtre de la Veillée Chaleureuse. Ce n'est rien comparé à ce qui est vraiment arrivé aux humains, mais cela sert d'avertissement.

— Donc cette pièce a vraiment été inventée.

— C'est moi qui ai imaginé le chancelier Puddinghead. J'en suis particulièrement fière, se vanta Celestia. J'ai entendu dire que Pinkie Pie en a fait une excellente interprétation cette année. »

Peut-être était-ce juste dû au fait d'avoir passé la nuit entière à jouer de la musique au cours d'une cérémonie ennuyeuse, mais Lyra se sentait épuisée. « Vous vous êtes tellement efforcée de garder tout cela secret. Pourquoi me le dévoiler ? » Son regard traversa l'une des fenêtres transparentes, donnant vue sur les jardins du château plongés dans l'obscurité avec leurs statues de pierre, et le labyrinthe de haies qui s'étendait à l'horizon.

« Tes… parents… se sont entretenus avec moi il y a peu de temps. Ils étaient inquiets, expliqua Celestia. Ils m'ont dit que tu t'étais instruite sur les humains, que tu avais continué à les étudier toute ta vie.

— Mes parents ont discuté avec vous ? Pourquoi auraient-ils… Non, c'est impossible… » Lyra eut un rire nerveux et secoua la tête. « Mes parents détestent les humains. Ils ont toujours essayé de me détourner de ces études.

— Je ne dirais pas qu'ils 'détestent' les humains, tempéra Celestia. Comme la plupart des poneys, ils n'avaient jamais entendu parler des humains auparavant. C'était tout du moins… avant que ça n'arrive. Il y a environ quinze ans de cela si je me rappelle bien. » Elle marqua une pause. « Seulement quelques mois se sont passés depuis notre entretien, et nous en avions convenu que tu avais besoin de savoir. S'il te plaît, il faut que tu comprennes les raisons pour lesquelles nous, les poneys, avons pris tant de mesures pour prendre nos distances avec les humains…

— Hein ? » s'interloqua Lyra.

Celestia hésita.

« Lorsque Cirrus et Dewey Decimal t'ont trouvée alors que tu n'étais encore qu'un bébé, et qu'ils t'ont amenée à moi, ils n'avaient aucune idée de ce que tu pouvais être. Moi-même, je ne croyais pas ça possible. Tout ce que nous savions de manière sûre, c'était… que tu n'étais pas née à Equestria, Lyra. »