Chapitre 10 - Lyra


Il était sûrement deux heures du matin environ. Les rues de Canterlot étaient désertes. Lyra savait qu'elle ne pourrait pas attraper un train de retour vers Ponyville cette nuit comme elle l'avait prévu, mais même si c'eût été possible, elle devait toujours se rendre chez ses parents. Il fallait qu'elle discute de certaines choses avec eux.

Il lui était encore difficile de ne pas les considérer comme ses vrais parents.

Ils lui avaient envoyé cette lettre pour l'inviter. Cela ne lui avait pas paru bizarre à l'époque. Mais ils savaient. Depuis tout ce temps...

« Cela fait trop longtemps, maintenant. Pas de magie, pas de cutie mark. Et si cela venait du fait qu'elle est… »

Honnêtement, Lyra n'avait pas été surprise d'entendre que les humains n'étaient plus. C'était surtout la façon dont s'étaient passés les événements qu'elle n'avait pas prévu. Cependant, l'idée même de l'existence d'un autre monde quelque part, et qu'elle se trouvait être en fait...

« Une licorne tout à fait normale, marmonna Lyra à elle-même. Depuis tout ce temps, ils me répétaient de me comporter comme 'une licorne tout à fait normale'. »

Elle était arrivée devant sa maison. Elle avança jusqu'à la porte, leva un sabot hésitant, et toqua. Nerveuse, elle attendait et fit circuler son regard vers les autres maisons aux fenêtres ténébreuses. Elle entendit des sabots s'approcher et la porte s'ouvrit enfin.

« Heartstrings ? s'étonna Cirrus. Je me demandais si tu passerais après le Gala. Comment ta soirée s'est-elle passée ? »

Le Gala ? Lyra l'avait quasiment oublié dans son intégralité. « Heu… Maman, si ça ne te dérange pas… J'aimerais juste qu'on dise Lyra maintenant. Je veux dire… Heartstrings est un nom pour poney… »

La réalisation qui se reflétait dans les yeux de Cirrus montrait qu'elle savait exactement ce qu'insinuait Lyra. « Tu as parlé à la Princesse.

— Ouais. »

Cirrus soupira. « Entre alors. »

Lyra la suivit dans le salon et déposa son étui et ses cahiers. Un certain temps s'était écoulé depuis sa dernière visite, mais pas grand-chose n'avait changé. Cirrus monta en haut chercher Dewey. Lyra observait sa maison d'enfance pendant qu'elle attendait. Quelques photos de ses parents, prises peu de temps après leur rencontre, étaient accrochés aux murs. Et il y avait également plusieurs photos de Lyra, quand elle était pouliche. Elle réalisa à ce moment qu'elle n'avait jamais vu une image d'elle-même bébé.

Ses parents revinrent et s'assirent. Ils la fixèrent du regard de l'autre côté de la table basse, ne sachant par où commencer. Le seul son perceptible provenait du tic-tac de l'horloge dans le couloir.

Cirrus interrompit enfin ce silence pesant par un soupir. « La Princesse nous avait dit qu'elle s'entretiendrait avec toi. Elle seule pouvait expliquer ses actions mieux que quiconque.

— Cela semblait de plus en plus inévitable. Nous savions que nous ne pourrions pas te le cacher éternellement, ajouta Dewey.

— Qu'importe ce que tu es, nous te considérons toujours comme notre fille.

— La seule raison pour laquelle nous essayions de t'écarter de toutes ces histoires d'humains, c'était pour te protéger. Si jamais tu avais découvert la vérité - »

Lyra les interrompit. « Écoutez… Je ne vous en veux pas, rassura-t-elle. Je comprends parfaitement pourquoi les poneys auraient peur de nous. Les humains, je veux dire. Et j'apprécie vraiment que vous ayez pris soin de moi. Je sais quels risques vous avez dû entreprendre.

— Nous n'avons pas peur de toi, Heartstrings, assura Cirrus d'un air triste.

— Je suis juste Lyra dorénavant, rappela-t-elle. Princesse Celestia m'a quasiment tout révélé, mais… d'où je viens en fait ? »

Son père - elle ne pouvait toujours pas s'empêcher de le nommer ainsi - échangea un regard avec son épouse. « Nous faisions juste une ballade ensemble dans les jardins du château. La première chose que nous avions remarqué était… eh bien, des meubles, dispersés un peu partout dans le jardin. Naturellement, nous ne savions pas ce qui se passait. Nous t'avons trouvée dans un berceau, mais… tu n'étais pas un poney. Nous ne savions pas vraiment ce que tu étais.

— La seule chose dont nous étions sûrs, c'était que tu te trouvais seule. T'amener auprès de la Princesse semblait être la meilleure idée. La situation était pour le moins étrange, évoqua Cirrus. Les gardes royaux avaient inspecté tous les jardins et n'étaient pas non plus capables d'expliquer quoi que ce soit. Ils nous ont donc laissés nous entretenir avec la Princesse et, ben… Elle nous a expliqué les mêmes choses qu'à toi.

— Sur… ce que sont les humains, devina Lyra. Et ce que nous avons fait.

— Mais la Princesse a déclaré que tu ne venais pas d'Equestria. Elle ne savait pas exactement d'où, en fait, précisa Dewey. En se basant sur le désordre qui avait été retrouvé, il semblait y avoir eu un accident, quoi qu'il ait pu se passer. Et de plus, tu n'étais encore qu'un bébé. Il aurait été cruel de t'abandonner juste à cause des exactions commises par ton espèce plusieurs milliers d'années avant ta naissance. Cependant, certains poneys ne l'auraient peut-être pas entendu de cette oreille, alors...

— Te transformer en poney s'avérait être la meilleure option pour nous tous. Surtout pour toi, souligna Cirrus. Princesse Celestia nous expliqua que les humains étaient supposés ne plus exister. Elle ne savait pas d'où tu venais, donc elle ne pouvait pas te renvoyer chez toi. De plus… il n'avait jamais été possible pour nous d'avoir notre propre fille, et comme tu avais besoin que quelqu'un puisse prendre soin de toi... »

Lyra fixa le sol de ses yeux. « Qui d'autre est au courant ?

— Seulement nous. Et les Princesses. Personne d'autre », répondit Dewey.

Lyra hocha la tête. « Donc Twilight n'a jamais été dans le coup. » Ses propres parents étaient les dernières personnes qu'elle aurait suspectées de participer à une quelconque conspiration.

« Princesse Celestia nous avait dit qu'elle n'avait aucune intention de parler des humains à Twilight. Nous étions inquiets depuis la fois où elle était venue chez toi, mais il n'y avait pas de quoi s'en faire finalement, expliqua Cirrus.

— Alors vous étiez en contact avec la Princesse depuis tout ce temps ? questionna Lyra.

— Il le fallait. Aucun humain n'a jamais été transformé en poney jusqu'à maintenant. Il était important qu'elle sache ce que tu devenais — la fois où tu as finalement réussi à utiliser la magie, que tu semblais grandir comme n'importe quel autre poney, jusqu'à ce que tu… trouves ces livres sur ton espèce… » La voix de Dewey s'amenuisa.

« Je pense toujours qu'il aurait été bien mieux de ne pas lui en parler, avisa Cirrus. Ça ne sera que plus difficile après.

— Ça ne devrait pas changer grand-chose », répondit Dewey. Il se tourna vers Lyra. « Mais maintenant que tu sais, tu ne devras en aucun cas en parler lorsque tu retourneras à Ponyville. Si quelqu'un venait à apprendre que tu es humaine, nous ne savons pas ce qui pourrait se passer, avertit Dewey. Tu dois sûrement comprendre. »

Princesse Celestia lui avait dit la même chose en la quittant. Si elle retournait chez elle, il lui serait interdit d'en parler à qui que ce soit. Il valait bien mieux que les humains demeurent dans l'oubli. Cependant… il avait déjà été difficile d'entendre Bon-Bon ou Twilight renier l'existence des humains comme si c'était n'importe quoi. Mais maintenant qu'elle connaissait sa véritable identité... Lyra ne pourrait pas le supporter. Toutefois, il existait une seconde option.

« C'est ça, justement… expliqua Lyra. Je ne vais pas retourner à Ponyville. »

Dewey cligna des yeux. « Que veux-tu dire ? Qu'en est-il de ta colocataire ? »

Elle hésitait, sachant qu'ils n'allaient pas trop aimer ce qui allait suivre. « La Princesse a longtemps cherché d'où je venais, et elle a évoqué, si je le souhaitais… qu'elle pourrait me renvoyer dans mon monde. » Elle s'efforça de sourire, bien qu'anticipant déjà leur réaction.

Une fois encore, il y eut un long et douloureux silence.

« Princesse Celestia nous avait dit qu'elle avait perfectionné son sortilège, relata Dewey. Elle a étudié les artéfacts issus de ton monde. Toutes ces choses qui sont apparues dans les jardins à ton arrivée. »

Lyra avait été mise au courant. Toutes les explications sur la magie que Celestia avait utilisée pour retrouver la trace du monde des humains avaient été bien trop complexes. De plus, toute chamboulée qu'elle était par les dernières nouvelles, Lyra ne s'en souvenait plus du tout. Le plus important pour elle, c'était qu'il existait une chance de retourner chez elle et d'y vivre en tant qu'humaine.

« Heartstr - ou, Lyra, si tu préfères... entama Cirrus, toujours peu habituée à cette façon de l'appeler. Tu ne peux pas faire ça. Les humains sont dangereux. La Princesse ne t'a-t-elle rien dit sur la guerre ?

— Mais tous les humains ne sont pas comme ça ! insista Lyra. Je veux dire, je ne suis pas comme ça… Et nous sommes bien plus que ça. Les poneys utilisent toujours toutes nos inventions qui facilitent bien leurs vies. Nous ne sommes pas que destruction, quoi qu'en dise Celestia. J'en suis persuadée. » Sa voix commençait à vaciller.

« Tu n'as jamais rencontré ne serait-ce qu'un seul autre être humain, attesta Cirrus. Nous t'avons élevée comme si tu avais toujours été un poney. Je ne sais même pas ce qui te serait arrivé si tu étais restée là-bas.

— C'est l'une des raisons pour lesquelles je veux partir. Je devrais être là-bas. » Lyra abaissa son regard vers le sol - vers ses sabots. Elle n'était pas née avec. « De plus, c'est Discord qui a causé la guerre, et c'était à Equestria. Les humains dont je suis issue pourraient être… différents. » Elle releva ses yeux doucement.

Cirrus était sur le point de protester de nouveau, mais Dewey leva son sabot et l'en empêcha. « C'est à Lyra de décider. » On aurait dit qu'il essayait de s'en convaincre également.

« Princesse Celestia m'a avertie des risques, mais j'ai besoin de connaître la vérité sur les humains, affirma Lyra. Je sais que nous ne pouvons pas être aussi mauvais que ce que pensent les poneys.

— Tu n'es pas rationnelle, jugea Cirrus. Tu es fatiguée. Tu auras un autre avis demain matin. »

Dewey acquiesça : « La nuit te portera sûrement conseil. »

Lyra fit non de la tête. « Depuis l'instant même de leur découverte, je voulais en savoir plus sur les humains… Ou, en fait, je suppose que je souhaitais en être un. C'est ce que je veux.

— Tu n'aurais jamais dû la laisser garder ces livres, grommela Cirrus.

— Au moment où je l'ai retrouvée avec, c'était déjà trop tard, se défendit Dewey. Je ne pensais pas qu'elle les prendrait autant au sérieux. »

Lyra regarda son père, puis de nouveau sa mère. « Je dois au moins essayer. » Elle fit une pause. « Je suis désolée.

— Il vaudrait sûrement mieux en reparler demain matin, suggéra Dewey. Quelle que soit ta décision, Lyra… Assure-toi que ce soit exactement ce que tu veux. »


Lyra était allongée sur le lit de sa chambre d'enfance. Elle avait enlevé sa robe et essayait de se détendre, mais il lui serait impossible de s'endormir cette nuit. Le matin allait bientôt se lever de toute façon.

Après toutes ces révélations, elle aurait dû se sentir bien plus heureuse. Elle avait toujours aimé les humains.

De leur côté, ses parents avaient toujours pensé les humains dangereux. Pas seulement eux, mais Princesse Celestia aussi. En temps normal, Lyra n'aurait eu aucun scrupule à leur dire qu'ils avaient tort, mais la guerre occupait toujours ses pensées. Et si elle n'avait pas été causée par Discord ?

Non… C'était ridicule. Celestia avait reconnu qu'elle et Luna avaient mis du temps à le vaincre. Il avait juste eu plus de temps pour gagner en puissance, et il avait commencé à s'en prendre aux humains. Il aurait pu manipuler les poneys de la même façon, s'il avait voulu. C'est ce qu'il avait entrepris de faire l'année dernière.

Le monde des humains était sûrement sans danger.

Elle prit son journal qui se trouvait sur la table de nuit et le feuilleta de nouveau. Ses rêves étaient sûrement issus de réminiscences de son propre monde, et non d'Equestria. Ça expliquait pourquoi tout semblait si différent comparé à ce qui était marqué dans les livres.

À quel point ce monde serait-il semblable ? Selon elle, les rêves se ressemblaient tellement qu'ils ne pouvaient décrire qu'un seul et même endroit… C'était la seule chose qui avait du sens. Elle avait toujours du mal avec ce concept de « monde humain » distinct.

Quelqu'un toqua à la porte, et elle leva la tête. Dewey entrouvrit la porte et passa sa tête depuis le couloir.

« Ça… ne te dérange pas si on discute un peu ? demanda-t-il.

— Non. Bien sûr », répondit Lyra. Elle reposa son journal.

Il y avait quelque chose en lévitation à ses côtés, elle était entourée d'une aura bleutée. Lyra ne percevait pas de quoi il s'agissait. Un objet semblable à un rectangle aplati.

« Tu souhaites toujours rentrer et vivre avec d'autres humains », devina-t-il.

Lyra hocha la tête.

« Peut-être que c'est la meilleure des choses à faire. Je ne sais plus vraiment… » Il reporta son attention sur ce qu'il avait amené. L'objet lévita vers Lyra, et elle le saisit avec sa magie. « Celestia t'a parlé de ce qu'ils avaient trouvé. Des choses qui avaient traversé la faille en même temps que toi. Elle souhaitait les étudier. Mais j'ai gardé ceci. »

Lyra n'en croyait pas ses yeux. Ce n'était qu'une vieille photographie, mais...

« Ce sont… de vrais humains ? » s'interloqua-t-elle. Deux personnes de cette espèce - un homme et une femme - posaient devant une grande maison et l'une de ces calèches qui roulaient toutes seules comme dans ses rêves. L'homme avait les cheveux noirs et une barbe, et son bras entourait l'une des épaules de la femme. Elle releva son regard vers Dewey. « Comment ça se fait que tu possèdes ça ?

— Je n'ai jamais vraiment su, mais il se pourrait qu'ils soient tes parents. »

Elle était sans voix. Elle posa la photo sur sa table de nuit, mais elle avait grand-peine à s'en détacher les yeux. Toute photo prouvant l'existence des humains l'aurait déjà remplie de joie, mais ça… Eh bien, évidemment que ses parents devaient être humains, mais les voir ainsi aussi soudainement rendait le tout bien plus réel.

« Vous la conserviez depuis toutes ces années ? » demanda Lyra.

Dewey opina. « Ta mère ne sait pas que je l'ai gardée. C'est pourtant notre seul indice sur ton identité. Je mentirais si je disais que je n'étais pas curieux d'en savoir plus sur ton espèce. Je me suis posé des questions sur les humains depuis le moment même où on t'a trouvée. »

Lyra jeta une dernière fois son regard vers la photo avant de le rediriger vers lui. « Je n'arrive pas à croire que tu la possédais…

— Je n'essaie pas d'influencer ton choix en quoi que ce soit. Mais avant que tu ne décides quelle route à suivre… il faut que tu en sois absolument certaine. Si tu quittes Equestria, il se peut que tu ne reviennes jamais.

— Je le sais… attesta Lyra.

— Je comprendrais si tu souhaites partir, concéda-t-il. Ce choix ne regarde que toi, au final. » Se retournant et se dirigeant vers la porte, Dewey était sur le point de sortir de la chambre.

« Attends. »

Il tourna la tête en la regardant. Il semblait épuisé.

« Papa, tu ne penses pas que… tous les humains soient mauvais, n'est-ce pas ? » questionna Lyra.

Il lui sourit. « Je n'en ai connu qu'un seul. »

Elle reporta son regard vers la photo sur sa table de nuit, l'image lui paraissait toujours totalement incroyable. Ses yeux se redirigèrent vers lui. « Bonne nuit.

— Bonne nuit, Lyra. » Il partit, et la porte se referma derrière lui.

Lyra était restée allongée sur son lit toute la nuit mais elle n'arriva pas à trouver le sommeil. Elle continuait de fixer du regard les visages de ces humains. Toutes les images représentant des humains n'avaient été que des dessins jusqu'à maintenant. Ou alors, elles étaient issues de ses rêves. Mais ces humains… ses parents, peut-être… Ils existaient. Ils étaient toujours là quelque part.


Le matin suivant, Lyra partit faire un tour.

Elle avait l'habitude de Canterlot. Elle avait vécu la plus grande partie de sa vie ici, et même après avoir emménagé avec Bon-Bon à Ponyville, elle y revenait quelques fois. Alors pourquoi avait-elle soudainement la sensation de ne plus y avoir sa place ?

Princesse Celestia lui avait expliqué, alors qu'elle était restée figée dans le silence le plus complet, qu'elle demeurait toujours une citoyenne d'Equestria malgré ses origines. Elle pouvait rester ici. C'était même ce que Celestia lui avait recommandé. Et bien sûr ses parents ne souhaitaient pas qu'elle parte.

Passant à côté de la gare, elle observait une locomotive s'y arrêter. Lyra pouvait facilement retourner à Ponyville plus tard dans la soirée si elle le voulait. Rentrer chez elle, ranger tous ses livres, et expliquer à Bon-Bon qu'elle en avait fini avec les humains pour de bon. Oublier d'avoir vu la véritable apparence de ses parents et qu'elle n'avait jamais été un poney à la base...

Non, c'était complètement impossible.

Elle trottait à présent à côté du stade où les spectacles des Wonderbolts avaient lieu. Des affiches annonçaient l'événement à venir, une course étant prévue dans les prochains jours. Lyra aimait bien aller les voir...

La part de pégase qu'il y avait en elle n'était que mensonge. Elle avait pensé que cela expliquait sa difficulté à apprendre la magie. Et maintenant elle s'était rendue compte que la première fois où elle avait joué de la lyre avec la magie, elle s'était en fait imaginé des doigts slalomant entre les cordes. Et lorsqu'elle avait finalement joué avec de véritables mains, cela lui avait semblé bien plus simple.

Des poneys, habillés des costumes les plus élégants de Canterlot et de leurs chapeaux haut de gamme, vaquaient à leurs occupations tout autour d'elle sans lui adresser un second regard. Ils ne pouvaient pas savoir qu'elle appartenait à une espèce n'existant normalement que dans les mythes.

Rien n'avait changé. Elle n'avait pas changé. Elle avait toujours été humaine. Le fait de le savoir à présent demeurait la seule différence. Elle se remémorait toutes ces fois où Bon-Bon l'avait regardée droit dans les yeux en lui demandant d'arrêter son obsession avec ces « rêves idiots »...

Quand elle était pouliche, elle avait toujours cru que les humains seraient restés quelque part à Equestria. Ce n'est qu'une fois plus grande qu'elle se résigna au fait qu'ils avaient probablement disparu. L'offre de la Princesse était presque trop belle pour être vraie.

Et c'était une bonne chose, car toute cette phobie envers les humains était complètement infondée, n'est-ce pas ?

Les humains n'avaient pas véritablement disparu. Ils avaient connu un triste sort à Equestria, mais cela ne devait pas pousser Lyra à s'inquiéter du retour chez elle.

Lyra s'arrêta et fit une pause. Elle laissa s'échapper un soupir. Cela ne pouvait pas aller en s'arrangeant. Elle devait maintenant prendre sa décision pour de bon.

Tournant les sabots, elle retourna à la maison faire les derniers préparatifs.


Le château de Canterlot dégageait une toute autre atmosphère dans la journée comparée à celle du Gala deux jours plus tôt. Il était plus lumineux, mais aussi très silencieux. Ils passèrent devant les gardes postés à côté de la porte menant à la salle du trône. En tant que directeur de la bibliothèque, Dewey n'avait eu aucun problème pour entrer.

L'entretien fut bref lorsqu'ils arrivèrent. Princesse Celestia avait tout de suite su la raison de leur visite. Cirrus semblait nerveuse, et Dewey n'arrivait pas à maintenir une voix audible à chacune de ses prises de parole.

Un tout autre monde en dehors d'Equestria, pensa Lyra. Peuplé par de véritables humains.

Lyra n'avait pas emporté grand-chose avec elle. Elle avait sa lyre, bien sûr, rangée dans une grande sacoche sur son flanc. Son journal aussi - c'est à l'intérieur qu'elle avait répertorié ses rêves, et ces derniers étaient les seuls retranscriptions de son monde, là où les livres ne traitaient que du passé d'Equestria. Et enfin, la photographie de ses parents humains. Elle allait partir à leur recherche et les retrouver… même si elle ne savait pas comment.

Lyra et Celestia s'étaient isolées à présent dans une des chambres dédiées aux invités.

« Tu es sûre et certaine de ta décision », commença la Princesse. Il s'agissait plus d'une confirmation que d'une question.

« Je le suis, assura Lyra. J'ai besoin de savoir qui je suis vraiment.

— Mon offre tient toujours. Il serait plus que bienvenu que tu restes à Equestria, suggéra Celestia. Je n'ai pu entrapercevoir que peu de choses de ton monde d'origine. Sa société est très différente de celle des humains que nous connaissions. Ton espèce a survécu sur le plus long terme… Sa technologie est bien plus avancée.

— Je l'ai vu dans mes rêves. C'est à ça que mon monde ressemblait, n'est-ce pas ?

— Peut-être… estima Celestia. Je pensais que tu aurais été trop jeune pour te souvenir de quoi que ce soit. »

Lyra pouvait sentir son coeur battre la chamade. Elle ne serait plus un poney bien assez tôt. Elle n'aurait jamais plus de sabots. Princesse Celestia était la seule personne suffisamment puissante pour réaliser ce genre de transformation… Non, c'était plutôt le contraire. Elle allait rompre le sort qui la maintenait sous cette forme, tout simplement.

« Bien, allons-y sans plus tarder. » Celestia baissa la tête, pointant le bout de sa corne vers Lyra. « Détends-toi. Cela ne sera pas long. »

Sa corne s'illumina doucement d'un blanc immaculé. Lyra serrait les dents, s'attendant à avoir mal, comme la fois où elle s'était créée des mains, mais à la puissance mille. Toutefois… alors qu'elle était déjà en train de se transformer, elle ne ressentait quasiment rien.


Lyra n'était pas encore revenue du Gala. Elle lui avait assurée qu'elle reviendrait. Et cela faisait deux jours maintenant.

Bon-Bon avait commencé à s'inquiéter. Mais à vrai dire, qu'aurait-il pu lui arriver ? Malgré tous les délires de Lyra à propos de supposées conspirations gouvernementales, d'humains, de Celestia voulant « lui mettre le sabot dessus », ou de n'importe quoi d'autre, il n'y avait rien de bien menaçant à Canterlot. Bon-Bon avait un peu honte d'être aussi inquiète.

On frappa à la porte. Bon-Bon leva instinctivement la tête et alla ouvrir. Derrière la porte se tenait un pégase gris. Ses yeux divergeaient vers deux directions différentes.

« J'ai une lettre pour vous, Mme Bon-Bon ! » s'exclama-t-elle gaiement.

Bon-Bon prit l'enveloppe et aperçut le nom « Rainbow Dash » dessus. Elle fronça les sourcils.

« Euh, merci… » exprima-t-elle. Elle avait sûrement assez de temps pour s'en occuper avant de se rendre au travail.

Cela ne fut pas nécessaire au final, car Rainbow Dash se manifesta juste derrière la factrice, serrant une autre lettre entre ses dents.

« Salut Bon-Bon, dit-elle d'une voix monotone. J'ai ton courrier.

— Merci Rainbow Dash. J'ai le tien. » Elles échangèrent leurs enveloppes. La mention « Bon-Bon » avait été griffonnée sur sa lettre avec l'écriture reconnaissable de Lyra. Elle était bien lourde aussi. Quelque chose d'autre y avait sûrement été glissé.

Rainbow Dash se tourna vers l'autre pégase qui était resté là, d'un air abattu. « Heu… tu te rapproches, au moins. Je n'ai dû me rendre qu'à une seule maison cette fois. » La factrice lui adressa un sourire coupable avant de prendre ses ailes à son cou.

Bon-Bon rentra chez elle avec la lettre, s'interrogeant sur son contenu. Peut-être était-ce une explication sur la raison de son retard. Au moins Lyra prenait la peine de lui écrire en cas de retenue.

Alors qu'elle ouvrait l'enveloppe, quelques pièces d'or se dérobèrent et ricochèrent contre la table. À mieux y regarder, après quelques secousses, une grande quantité d'argent y avait été incluse. L'air perplexe, Bon-Bon extraya la lettre et commença sa lecture.

Chère Bon-Bon,

Désolé de t'avertir à l'improviste. Quelque chose s'est passée à Canterlot et je dois m'installer ailleurs. Ceci devrait couvrir mon loyer pour les mois à venir. Peut-être que tu pourras trouver un autre colocataire. J'ai vraiment apprécié ta compagnie. Merci d'avoir été si patiente avec moi.

- Lyra

Incrédule, son regard restait figé sur le mot écrit à la va-vite. Lyra la quittait pour de bon, juste comme ça ? Bon-Bon ne pouvait pas s'empêcher de se sentir un peu responsable dans l'histoire. Avait-elle été trop dure avec elle après cet accident de calèche ?

Bon-Bon se renfrogna. Ça lui ressemblait bien de faire quelque chose d'aussi impulsif. Cela n'aurait vraiment pas dû l'étonner. Pourtant, c'était assez radical de sa part. Que voulait-elle dire exactement par « quelque chose s'est passée » ? Et tout cet argent… Bon-Bon écarquilla les yeux.

Le Gala… bien sûr !

Lyra avait dû être repérée au Gala puis embauchée dans un orchestre. Le gratin de tout Equestria s'était sûrement trouvé dans l'assistance donc il était vraiment impossible de deviner où elle avait pu atterrir. Elle se serait ensuite installée dans une grande ville, probablement là où se trouvait l'orchestre. Le surplus d'argent devait sans doute n'être qu'une portion de ce qu'ils lui avaient proposée.

Mais elle n'avait emporté que peu de choses avant de partir. Sans trop se soucier de lui dire au revoir, autrement qu'avec cette lettre en tout cas. Elle avait laissé derrière elle toutes ses affaires - ses vêtements, meubles, livres...

Toutes ses théories ridicules sur les humains...

Malgré tout cela, un sourire se dessina sur le visage de Bon-Bon.

Était-ce possible ? Lyra avait finalement trouvé qui elle était vraiment. Elle allait devenir une très grande, disons même célèbre, musicienne. Ses jours passés à traquer des humains étaient définitivement révolus.


Lyra se trouvait debout dans une chambre isolée, en train de s'examiner dans un miroir. Elle venait tout juste de finir de s'habiller avec les vêtements que la Princesse lui avait fournis. Amenant sa main contre son front, sa peau n'avait jamais été aussi lisse derrière sa frange. Pas de corne. Si elle essayait d'utiliser la magie de toutes ses forces pour bouger quelque chose, plus rien ne se produisait.

Mais cela lui convenait.

Levant ses mains, elle observa ses doigts. Ils la fascinaient toujours, même si elle s'en était créées sous sa forme de poney. Toutefois, comparés à ceux-là, ses dernières tentatives avaient été grossières - les doigts y étaient trop gros, pas aussi flexibles. Là, c'étaient de véritables mains humaines. Effilées, gracieuses, et totalement extraordinaires. Les échanger contre sa magie semblait parfaitement équitable.

Ses iris avaient gardé la même couleur dorée, et sa crinière - non, ses cheveux - restaient de couleur vert menthe avec une mèche blanche, tout comme lorsqu'elle était poney. Ces couleurs n'étaient pas normales pour les humains d'après ses connaissances. Mais elle avait bien la même peau claire que la plupart des humains dans ses rêves. Cela lui faisait bizarre de ne quasiment plus avoir de poils, mais Lyra n'était pas totalement contre l'idée. En fait, elle aimait un peu ça.

Elle était vêtue d'un simple t-shirt vert, d'un pantalon couleur marron, et de chaussures - elle n'était pas très habituée à ces dernières d'ailleurs. Les seules qu'elle avait été amenée à chausser étaient les clinquantes que Rarity lui avait confectionnées avec sa robe de Gala, mais ces nouvelles chaussures étaient sobres et faites pour la marche. Dorénavant, la plante de ses pieds était si délicate comparée aux sabots que les chaussures s'avéreraient nécessaires.

Avec les vêtements, elle avait trouvé un petit pendentif doré reprenant le motif de sa cutie mark. Cette dernière avait disparu, tout comme sa corne. Elle avait vérifié sur l'ensemble de son corps. Le pendentif lui servirait de souvenir d'Equestria, supposa-t-elle.

Pour Lyra, devenir humaine était une expérience surréaliste même si quelque peu familière. Peut-être était-ce son instinct, ou alors plutôt tous ces rêves où elle avait exactement la même apparence que dorénavant. Lyra fit parcourir ses mains sur la douce peau glabre de ses bras. C'était la réalité et non un rêve cette fois. Elle était bel et bien humaine.

Elle se retourna et se dirigea vers la porte. Tout dans la chambre avait été conçu pour des poneys, et son environnement lui semblait bien plus petit maintenant. Quand elle était poney, elle atteignait un mètre vingt environ, mais elle avait quasiment gagné cinquante centimètres de plus sous cette forme. Il y avait un autre sac par terre où elle avait transféré ses quelques bricoles. Elle mit sa longue sangle sur son épaule. Un peu comme les sacs à selle, mais pour marcher sur deux jambes. Elle serra la poignée de porte dans sa main - elle ne tournait pas, comme la plupart à Equestria - et la poussa pour sortir.

Lyra traversa les couloirs vides du Château de Canterlot. Le sol lui semblait bien plus éloigné lorsqu'elle regardait vers ses pieds. Ses bras restaient croisés contre sa poitrine. C'était assez bizarre de disposer de deux nouveaux membres qui ne lui servaient pas à marcher. Elle se sentait tout à fait capable de s'y habituer, cela dit.

Elle finit par rejoindre la salle du trône où ses parents adoptifs patientaient avec Princesse Celestia. Ils se tournèrent vers elle et l'observèrent.

Hésitant l'espace d'un instant, Lyra déclara finalement : « Je suis prête. »

Cirrus eut un mouvement de recul, choquée par l'apparence de Lyra. « Il-il n'est pas encore trop tard pour revenir sur ta décision, avisa Cirrus. Tu es… sûre et certaine ? »

Lyra tapotait nerveusement ses doigts contre ses bras. « Absolument. J'ai étudié les humains suffisamment longtemps. Je pense que je saurais me débrouiller.

— Une fois arrivée dans ton monde, il te sera sûrement impossible de retourner ici », avertit Celestia. Lyra atteignait quasiment la même hauteur que la Princesse dorénavant, bien que sa taille était toujours remarquable. « Tu seras seule sur ta route. »

Lyra pensa à la photo qui se trouvait dans le sac adossé contre sa taille. Seule ? Pas exactement… Elle devait juste les retrouver.

« J'imagine que c'est ta décision… » estima Dewey. Rehaussant son regard vers elle, il lui adressa un léger sourire. « Je n'aurais jamais pensé te voir si grande.

— C'est assez commun pour les humains, je pense », déclara Lyra. Elle ne put s'empêcher de sourire. « Je veux dire, ouah. Je n'arrive pas à croire que je sois réellement… » Elle apposa une main contre son front.

« Ce sort est similaire à une téléportation, bien que de nature plus complexe », instruit Celestia. Lyra tourna son regard vers elle. « Avertis-moi dès que tu seras prête. Je te laisse le temps. »

Lyra se retourna et s'agenouilla auprès de ses parents. « Vous allez vraiment me manquer tous les deux. Je pense juste que… c'est la meilleure chose à faire pour moi.

— On n'arrivera décidément pas à te faire changer d'avis, n'est-ce pas ? remarqua Cirrus. »

Secouant la tête, Lyra répondit : « Tout ira bien pour moi.

— Fais juste attention une fois là-bas, préconisa Dewey. Tout ce que nous souhaitons, c'est que tu sois en sécurité.

— Je le serais. Je… je sais très bien ce que je fais… »

Elle l'enlaça de ses bras et le serra fort contre elle, puis elle se tourna vers Cirrus. Celle-ci était quelque peu décontenancée par la véritable forme de Lyra, ce qui ne l'empêcha toutefois pas de retourner l'étreinte. Lyra sentit une larme couler sur sa joue.

Finalement, Lyra se redressa. Elle adressa son regard à la Princesse Celestia. « Je pense que je suis prête maintenant. »

Celestia observait l'humaine qui se tenait en face d'elle, espérant y voir autre chose qu'un de ces êtres corrompus des siècles passés. Lyra possédait encore quelques-unes de ses spécificités en tant que poney - la couleur de ses cheveux, de ses yeux. Mais malgré tout, Lyra restait aussi humaine qu'à son premier jour.

« Pour ton propre intérêt… j'espère que tu ne te trompes pas en affirmant que les humains de ton monde sont différents », déclara Celestia.

Elle abaissa sa corne de nouveau et celle-ci commença à s'illuminer.

Lyra resta immobile tandis que le château de Canterlot, Princesse Celestia, ses parents, et tout Equestria disparurent à l'unisson.