Chapitre III
L'assassin de la Confrérie Noire
« Rappelez-moi pourquoi nous nous rendons dans votre village encore plus perdu au milieu de nulle part que Fortdhiver ? Ces Nordiques et leur amour du froid, je vous jure…
— Est-ce le froid qui vous rend de si mauvais humeur ou cela est naturel chez vous, Haut-Elfe ? Je crois pourtant vous l'avoir déjà dit : la nouvelle jarl de Morthal est réputée pour ses dons de voyances – ainsi que crainte et parfois détestée pour ceux-ci. Je pense qu'elle est à même de nous aider et si cela n'est pas le cas, Morthal pourra nous permettre de nous rendre à Aubétoile. Nous finirons bien par trouver une solution à ce lien de sang.
— Étrangement, je commence à en douter… »
Tharsten fronça les sourcils et s'arrêta, faisant volte-face pour dévisager Aldaril.
« Tiens, où donc est passé votre optimisme, elfe ?
— Il s'est envolé dans la tempête de neige de hier, répondit l'Altmer avec aigreur. Ces blizzards ne cessent-ils donc jamais ? »
Le Nordique se moqua et se remit en marche.
Tharsten et Aldaril avaient quitté Blancherive après avoir annoncé à Fralia Grisetoison que ses deux fils s'étaient rendus à Vendeaume. Ils s'étaient mis en marche pour Morthal, en passant par Rorikbourg parce que leur voiturier avait refusé de les conduire plus loin, n'acceptant que de les déposer qu'au village à l'est de Blancherive. Ils devaient donc faire le trajet de Rorikbourg à Morthal à pied. Cela leur rallongeait certes le trajet – Rorikbourg étant plus loin que Blancherive – mais permettait d'éviter de passer sur des chemins assez escarpés et montagneux, réputés pour leurs dangers.
Après une journée entière de marche, ils pénétraient enfin dans ce qu'on pouvait appeler la partie orientale de Bordeciel, caractérisée par ses températures glaciales et ses fréquentes chutes de neige. Aldaril s'était dépêché de remettre sa capuche, des gants et même de se revêtir d'un manteau de fourrure par dessus sa robe de spécialiste – cela lui donnait un air quelque peu ridicule mais tant pis, au moins il supportait un peu mieux l'air glacial de la châtellerie de Hjaalmarche.
Cela lui faisait également détesté le Nordique devant lui, qui se pavanait dans sa tenue de Sombrage du Sundas, n'ayant même pas besoin de la moindre paire de gants ou de la moindre capuche. En même temps, de par son sang de Nordique mais également du fait qu'il vivait à Morthal depuis toujours, la tolérance de Tharsten vers le froid était assez logique.
« Il n'y en a pas tant que ça, déclara Tharsten. En fait, ils sont en général assez rare par ici. Seuls Fortdhiver et Vendeaume sont réputés pour sans cesse être ensevelis sous la neige. Peut-être est-ce votre faute ?
— Merveilleux. Vous êtes en train de me dire que Bordeciel tente de me tuer de froid ?
— Pourquoi pas ? Bordeciel est une terre de Nordiques donc peut-être est-ce sa tentative de se débarrasser des elfes ? En vous engloutissant sous des tonnes de neige. En fait, c'est d'une logique implacable.
— Vous êtes de plus en plus désespérant, vous savez ? »
Loin de mal le prendre, Tharsten éclata de rire. Aujourd'hui, il se sentait d'humeur joyeuse et passait donc outre les remarques toujours désobligeantes du Haut-Elfe. Sans doute était-ce dû au fait qu'il rentrait chez lui. Il pouvait se plaindre beaucoup de Morthal mais savait qu'il ne détestait pas vraiment le village où il avait grandi – celui-ci était juste parfois très ennuyeux, voilà tout.
. . .
Tharsten était intrigué. Aldaril et lui s'étaient arrêtés pour passer la nuit, la dernière avant leur arrivée à Morthal. Le blizzard s'était finalement interrompu mais dans le doute, ils s'étaient installés dans le creux d'une paroi escarpée, non loin de la route. Un petit feu de camp les éclairait et réchauffait.
Pourtant, malgré la tranquillité apparente de cette soirée où les étoiles brillaient de mille feux dans le ciel nocturne, il ne pouvait pas ignorer combien l'Altmer à côté de lui paraissait inquiet et sur le qui-vive. Il agissait comme s'il possédait un sixième sens le prévenant d'un danger qui rôdait non loin d'eux.
« Que vous arrive-t-il, Haut-Elfe ? finit-il par lui demander. Vous ressemblez à un voleur s'attendant à chaque instant voir débarquer des soldats impériaux pour le conduire au billot. »
Aldaril cligna des yeux et détourna son regard de l'obscurité qui leur faisait face.
« Mmh ? Qu'avez-vous dit, Nordique ? »
Tharsten soupira.
« Rien. Je n'ai rien dit. »
Ainsi donc, l'elfe était aussi paranoïaque ? De mieux en mieux. Non pas que cela était forcément un inconvénient : Tharsten pourrait dormir en paix pendant qu'Aldaril veillait toute la nuit. Cela n'avait pas besoin de beaucoup se reposer, un elfe, n'est-ce pas ?
Il ne s'attarda pas et partit au fond du creux, y ayant installé de vieux vêtements sortis de son sac en guise de sac de couchage et s'y allongea, croisant les bras derrière la tête.
« Bonne nuit, elfe. »
Aldaril fredonna mais ne lui répondit pas, son attention toujours rivée sur les alentours. Tharsten n'insista pas et s'endormit aussitôt.
. . .
À son grand dam, l'inquiétude d'Aldaril avait gagné Tharsten, qui eut du mal à dormir. Il s'assoupissait mais se réveillait constamment quelques minutes plus tard avec une étrange sensation qui le mettait mal à l'aise, comme si une légion impériale passait non loin et les verrait. Pourtant il n'y avait absolument rien, à l'exception peut-être de quelques créatures nocturnes qui hurlaient à des kilomètres de là.
Ironiquement, il vit vaguement qu'Aldaril était assis à sa place près du feu mais ce dernier était éteint et par les épaules affaissées de l'elfe qui bougeaient avec lenteur, il était clair qu'il dormait au lieu de surveiller les alentours de leur camp de fortune.
Tharsten aurait bien aimé avoir sa même capacité à s'assoupir aussi facilement mais le sommeil ne venait pas. Il contempla le plafond, ses pensées floues et décousues.
Ce n'était vraiment pas le meilleur jour pour être pris d'une insomnie et pourtant ce fut ce qui lui sauva d'une mort certaine.
Ce ne fut qu'un bref mouvement qu'il perçut du coin de l'œil à sa droite, une ombre se déplaçant si lentement et avec tant de prudence que s'il dormait, il n'aurait rien vu venir.
Il esquiva de justesse la lame qui se destinait à transpercer sa poitrine en roulant sur le côté, attrapant à toute allure son épée que, dans la précipitation, il se contenta d'agiter horizontalement devant lui pour écarter le danger. L'ombre était difficile à discerner dans l'obscurité : elle se fondait dans le noir de la nuit pour ne faire qu'un avec la pénombre et contrairement à ses mouvements précédents, se déplaçait à une vitesse fulgurante. Tharsten peina à esquiver ses coups d'escrocs qui démontraient du talent de bretteur de son assaillant : il visait toujours le coeur ou sa gorge, apparemment déterminé à lui ôter la vie le plus rapidement possible.
La situation s'améliora quelque peu lorsqu'une vive lumière bleue éclaira la grotte de fortune. Aldaril, finalement réveillé par le bruit, venait de faire apparaître pour une boule de lumière magique qui flotta au dessus du sol.
Leur adversaire put ainsi être clairement distingué : vêtu d'un vêtement essentiellement noir avec quelques touches de rouges, une capuche et un masque qui dissimulaient partiellement son visage, Tharsten ne put voir que ses yeux. Le regard de son assaillit n'exprimait aucune férocité ou animosité, juste un air concentré et attentif. Cette attitude indifférente l'inquiéta bien plus que la lame qui tentait de le tuer d'un coup net.
L'assassin se recula vivement à l'approche d'Aldaril et s'écarta des deux voyageurs, sortant une deuxième dague qu'il serra dans sa main libre. Sauf que cette fois-ci, Tharsten ne comptait pas le laisser prendre l'avantage. Il se releva d'un bon et se précipita vers son adversaire, son épée levée et prête à frapper.
Il n'eut pas l'occasion de faire couler le sang. En une fraction de secondes, il sentit une vive douleur à l'abdomen à l'instant même où l'assassin effectua une roulade pour esquiver sa lame. Le Nordique grimaça et se recula maladroitement, sa main gauche sur sa nouvelle blessure et ne put que lever fébrilement son épée pour parer un coup de l'assassin. Par réflexe et n'ayant pas vraiment d'autre solution, il lui donna un coup de pied dans l'estomac. L'ennemi encapuchonné ne s'y attendait clairement pas et tituba en arrière.
Tharsten en profita pour se reculer à son tour, prenant de la distance. Le combat rapproché ne paraissait pas être la meilleur solution face à cet assassin apparemment bien entraîné et très réactif.
« Elfe ! cria-t-il à l'attention d'Aldaril. Utilisez votre magie de destruction ! »
Aldaril ne fit pas cela. Tharsten se dit que le Haut-Elfe était devenu fou lorsqu'il le vit se placer devant lui, en plein sur la trajectoire de l'assassin qui fonça sur lui, ses dagues prêtes à frapper. Puis il lui vint à l'esprit que peut-être Aldaril possédait-il un sortilège extraordinaire qui lui permettrait de geler leur adversaire dans sa course mais ce ne fut pas le cas.
Le Nordique eut du mal à en croire ses yeux lorsqu'il vit l'elfe presque deviner à l'avance les agissements de l'assassin, qui fit mine d'aller le frapper à droite pour mieux se précipiter vers son côté gauche. Tharsten aurait à peine compris la feinte qu'en essayant de l'esquive une des lames se serait enfoncée dans son torse mais Aldaril, lui, ne se laissa pas avoir une seule seconde.
En un éclair, il saisit le poignet gauche de l'assassin et esquiva l'autre coup de lame destiné à lui transpercer l'épaule en effectuant un pas de côté tout en gardant son emprise sur l'avant bras de l'assassin. Il plaça à toute allure sa paume gauche sur le torse de son opposant, à l'emplacement exact de son coeur. Une fine couche de glace apparue sur la tenue sombre de l'assassin tandis qu'un bruit écœurant se fit entendre et que la pointe du stalactite ressortit de son dos, baignée de sang.
Malgré cette blessure mortelle, l'assassin ne rendit pas tout de suite son dernier souffle de vie. En laissant échapper un son rauque semblable à un râle de douleur, il fit pivoter la lame de sa dague qui n'était pas bloquée par l'elfe et la précipita à toute allure vers les côtes de son adversaire. Aldaril ne put l'esquiver mais n'émit aucun son lorsque la lame s'enfonça dans ses côtes. Il répliqua aussitôt par un geste que Tharsten ne pensait pas possible d'un mage : le Haut-Elfe arracha brusquement l'avant-bras gauche de l'assassin qu'il tenait en usant de magie de glace et tourna sur lui-même pour que la lame fermement tenue par la main ensanglantée s'enfonce dans le crâne de son ancien propriétaire avec force.
Avec un pieux de glace le transperçant de part en part et une lame plantée entre les deux yeux, l'assassin ne put cette fois-ci résister à la mort et s'écroula au sol.
Aldaril souffla fortement, jeta la main gelée par terre et ôta la lame enfoncée dans ses côtes en grimaçant, appliquant aussitôt un sort de guérison sur la plaie. Il s'appuya ensuite contre une paroi et se laissa glisser au sol, éreinté.
Tharsten n'en croyait toujours pas ses yeux. Avait-il rêvé ce qu'il venait de voir ? Il ne s'y connaissait pas vraiment en magie mais il n'avait pas besoin d'en être un expert pour savoir que ce que venait de faire Aldaril n'était certainement pas une compétente que l'on apprenait à l'Académie de Fortdhiver – ou alors l'Académie cachait qu'elle entraînait un type d'assassins-mages aux techniques meurtrières.
Il ne se doutait pas que ce n'était pas exactement le meilleur moment pour questionner le Haut-Elfe à ce sujet et se tourna plutôt vers le cadavre de leur assaillant, le fouillant à la recherche du moindre indique qui pourrait expliquer la raison de cette agression nocturne.
« Ne perdez pas votre temps, lui conseilla Aldaril entre deux responsables profondes et douloureuses. Celui qui vient de vous attaquer est un membre de la Confrérie Noire. Vous ne saurez pas qui a voulu votre mort en fouillant ce cadavre, même si parierait que cela est l'œuvre des Guerriers-Nés.
— La Confrérie Noire ? répéta le Nordique d'un ton méfiant. Comment pouvez-vous savoir cela ? »
Il ne le croyait pas vraiment : il savait comme tous ce qu'était la Confrérie Noire mais ne voyait vraiment pas pourquoi celle-ci voudrait sa mort. Il croyait que la Confrérie ne s'attaquait qu'à des gens fortunés et importants, ou vraiment les pires des crapules qui abusaient de leur pouvoir et se voyaient haïr par bon nombre de personnes qui faisaient donc appel aux services de la Confrérie Noire pour s'en débarrasser une bonne fois pour toutes. En quoi insulter Olfrid Guerriers-Nés le ferait être une cible de la Confrérie Noire ?
« Seuls des membres de la Confrérie portent des telles tenues, ou bien des imitateurs qui devraient faire attention à ne pas se faire remarquer – la Confrérie Noire n'aiment pas ceux qui osent usurper son identité, déclara Aldaril. De plus, leur manière de procéder est assez reconnaissable. Les assassins de la Confrérie Noire sont réputés pour être parmi les meilleurs tueurs de tout Tamriel. Notre survie est en soi un exploit. »
Cela ne fit qu'accentuer le froncement de sourcil de Tharsten, dont l'esprit fourmillait de questions mais il se concentra sur la dépouille et finit par trouver ce qu'il chercher.
« Ha ! Regardez, elfe ! Un contrat. Que disiez-vous déjà ? Je ne saurai pas l'identité de celui qui a voulu qu'on me fasse la peau ? Hé bien, voyez ! Ce contrat est signé Astrid.
— Inutile, je vous répète. »
Tharsten ne l'écouta pas et s'empressa de lire la lettre.
Comme convenu, vous devez éliminer Tharsten, Nordique originaire de Morthal par tous les moyens. Le Sacrement noir a été effectué et quelqu'un souhaite la mort de cette personne.
Nous avons déjà reçu le paiement correspondant à ce contrat. Tout échec est proscrit.
- Astrid
Tharsten froissa la lettre et la jeta par terre.
« Rien ! s'écria-t-il rageusement. Pas le moindre nom, par Talos !
— Je vous avais prévenu. La Confrérie Noire veille à garder l'anonymat de ses clients, sinon pourquoi ceux-ci feraient-ils appel à ses services plutôt qu'à ceux de vulgaires bandits ou mercenaires ? »
Le Nordique finit par lever la tête pour dévisager Aldaril. L'elfe avait le visage pâle – encore plus que d'habitude – et fixait le sol avec des yeux vitreux. Comme l'autre fois, au Donjon de Nordguet. La vue du sang le dérangeait donc tant ? Ça ne pouvait pas être ça : le Haut-Elfe avait participé à la Grande Guerre et n'avait pas hésité une seconde avant de planter une lame dans le crâne de l'assassin.
Tharsten n'aimait pas l'idée qui lui venait à l'esprit mais en fidèle Nordique qu'il était, il ne put s'empêcher de l'évoquer :
« Comment savez-vous tout ça, elfe ? Vous… vous êtes déjà rentré en contact avec la Confrérie Noire ? »
Ce n'était vraiment cette question qu'il lui posait mais cela lui paraissait si absurde qu'il ne ne parvenait pas à le dire à haute voix. Aldaril leva les yeux du sol et leurs regards se croisèrent.
Cela suffit pour que Tharsten obtienne la réponse qu'il recherchait avant même de l'entendre être prononcée à haute voix.
« Oui, j'étais un de leurs membres. »
Un chapitre un peu plus court que les autres. À la base, je voulais faire en sorte que les évènements de ce chapitre et du suivant soient dans le même chapitre mais je me suis rendue compte qu'il serait alors beaucoup trop long et donc, voilà pourquoi il fait un peu plus court que les autres : parce que je l'ai séparé en deux parties.
