Ha ! Là nous rentrons enfin vraiment dans le coeur du sujet de cette histoire ! Vous comprendrez en lisant ce chapitre mais en tout cas sachez que j'étais impatiente d'en arriver là.


Chapitre VI

Le condamné de Solitude

Comment en était-il arrivé là ? Il se le demandait encore. Se rendre à Solitude ? Quelle idée stupide. Il détestait cette cité, cette soi-disant capitale de Bordeciel qui léchait les bottes de l'Empire des Mede et trahissait son vrai peuple, le massacrait pour faire plaisir au Domaine Aldmeri parce que l'Empereur Titus Mede II avait été trop couard pour porter le coup final à leur ennemi lors de la Grande Guerre et avait préféré ce fichu Traité de l'Or Blanc où il vendait pratiquement son âme et celle de tous les habitants de l'Empire aux Mers.

Solitude était le cauchemar de Tharsten. La simple idée de s'y rendre lui donnait la nausée : cette cité et tous ses habitants hypocrites et égoïstes qui se complaisaient dans leur asservissement et se moquaient ouvertement de tourner le dos à leur culture, à la terre qui les avait vu naître et à l'Histoire qu'ils portaient. Ysgramor et Talos eux-même devaient avoir extrêmement honte de ces lâches Nordiques qui ne rendaient pas honneur à cette fière race qui foulait la terre de Bordeciel depuis des millénaires.

« Pourquoi faites-vous une telle tête ? lui demanda sans détour Aldaril dans le chariot qui les menait à Solitude. Est-ce le fait de ne pas porter votre tenue fétiche qui vous met dans cet état ? »

Tharsten ne daigna même pas lui répondre. Certes, le fait d'avoir dû échanger sa tenue de Sombrages avec une simple tunique verte sans le moindre attrait le dérangeait mais ce n'était pas la raison de son air lugubre et qu'il le veuille ou non, les tentatives d'Aldaril d'engager la conversation ne changeraient rien à cela.

Le Haut-Elfe n'insista d'ailleurs pas. Il se contenta de hausser les épaules et leur voyage se fit dans le silence le plus total.

. . .

Le temps qui régnait à Solitude reflétait l'atmosphère entre Aldaril et Tharsten lorsqu'ils pénétrèrent dans la capitale : gris, maussade et tendu. Cela n'empêchait pas la cité d'être en pleine activité : même aux portes pourtant éloignées des commerces, le brouhaha du marché se faisant entendre.

Aldaril observa sa carte avec le plan de la ville, ne sachant pas s'ils devaient d'abord se rendre chez l'alchimiste ou plutôt se tourner vers le Temple des Neufs – Huit – Divins ou peut-être même à la Nécropole. Solitude avait un lourd passé avec les Daedras, la nécromancie et tout ce qui pouvait concerner l'Oblivion – que cela soit par le règne de Pélagius le Fou dont les rumeurs prétendaient que Shéogorath l'avait ''élu'' ou, juste avant son règne, celui de sa tante Potéma Septim, la sinistre Mère-Louve. Oui, Solitude devait être le lieu propice aux renseignements sur les Daedras.

« Je propose que nous commencions par l'alchimiste. Sa boutique n'est pas loin. Puis nous irons au Temple des Divins qui se situe près de Mornefort – le siège des commandements de la Légion impériale en Bordeciel – et nous pourrons redescendre vers l'allée menant au Palais Bleu, sur laquelle se trouve la Nécropole de la ville. Qu'en dites-vous, Nordique ? »

Il ne reçut aucune réponse et leva donc les yeux de sa carte. Il remarqua que Tharsten ne l'écoutait nullement : le Nordique blond observait l'esplanade en pierre près des murailles et d'une tour, juste avant des bâtiments en pierre. Dessus il y avait un bloc rectangulaire fait également en pierre. Aldaril avait entendu dire que c'était ici que les criminels hautement recherchés se faisaient exécuter, devant la place publique et tous ceux voulant venir admirer le spectacle.

Le Nordique bougon devait songer aux partisans d'Ulfric Sombrage ayant été menés ici pour se faire couper la tête. Même si Aldaril n'avait aucune sympathie pour eux, il trouvait tout ça très sinistre.

« Arrêtez donc de regarder cette place d'exécution comme si étiez le condamné à mort, Nordique. Nous avons bien mieux à faire qu'à admirer cet endroit. »

Le Nordique grommela quelque chose qu'il ne comprit pas mais tourna les talons et se mit à le suivre.

Leur premier arrêt fut dans une boutique – proposant apparemment essentiellement des parfums mais également depuis peu des ingrédients d'alchimie – du nom des Breuvages d'Angeline. Ils croisèrent à l'extérieur, appuyée contre un poteau, une Bréton aux cheveux châtains à l'air ennuyé qui leur déconseilla d'entrer en se moment mais lorsqu'ils lui demandèrent pourquoi, elle se contenta de soupirer. Ils n'insistèrent pas et entrèrent dans le magasin, où ils furent accueillis par une dispute entre une vieille dame derrière un comptoir et une plus jeune devant, qui revêtait l'armure impériale légère – la même que celle que portait Idolaf Guerriers-Né.

« Que faut-il que je vous dise pour vous faire comprendre, mère ? Ceci n'est pas votre choix mais le mien ! Que cela vous plaise ou non, je ne peux plus rester les bras croisés. Je ne suis peut-être pas une Nordique mais cela n'empêche pas Bordeciel d'être ma patrie et je compte bien la protéger de ceux qui veulent lui nuire. »

La vieille dame parut sur le point de protester tout aussi virulemment que sa fille mais se retenu en voyant des clients entrer. Elle secoua la tête et murmura sèchement :

« Cela suffit, Fura ! Nous reprendrons cette conversation plus tard. »

La Bréton à l'armure impériale fronça les sourcils et souffla avant de tourner les talons et de quitter la boutique.

« Bienvenue messieurs, accueillit la vieille Bréton sans parvenir à dissimuler complètement son désarroi. Entrez, entrez ! Que puis-je pour vous ?

— Euh… Je ne sais plus, admit Aldaril, troublé. Il… Il s'est passé quelque chose ? »

La vendeuse soupira avec lassitude et s'appuya sur son comptoir.

« Rien qui ne change de hier et d'avant-hier, à ma grande tristesse. Ma fille Fura veut s'engager dans la Légion impériale qui recrute pour faire face aux Sombrages. J'essaye tant bien que mal de lui faire comprendre combien cela est dangereux et qu'il risque de lui arriver malheur mais elle refuse d'écouter ce que j'ai à lui dire et prétend que mes inquiétudes sont exagérées. Je crains que tôt ou tard elle se fera vraiment légionnaire, s'en ira et je ne reverrai jamais ma fille. »

Aldaril lui offrit un sourire sympathique.

« Ne vous en faites pas, peut-être cela lui passera. J'étais pareil qu'elle, à son âge. Je refusais d'écouter mon père mais j'ai fini par le comprendre lorsque nous nous sommes battus côte à côte lors de la Bataille de l'Anneau Rouge. Depuis, je renoncé à la guerre, au grand soulagement de ma mère.

— Vous avez participé à la Grande Guerre ? Mon époux aussi. Il n'est jamais revenu et pourtant sa disparition n'a pas suffi à refouler les envies d'exploits héroïques de ma Fura.

— Ne perdez pas espoir. Il ne faut pas oublier que même si le conflit qui fait trembler Bordeciel paraît terrible, il n'est rien en comparaison de celui qu'était la Grande Guerre. Si vous voulez, je tenterai de la résonner si nos chemins se croisent.

— Vraiment ? Ce serait très gentil de votre part, je vous remercie. »

Aldaril jeta un coup d'œil à Tharsten pour voir si celui-ci avait quelque chose à ajouter mais le Nordique resta silencieux et en retrait, apparemment peu intéressé par ce qui se passait autour de lui. Son comportement était intriguant mais tant mieux : pour une fois qu'ils ne se disputaient pas pour un rien, il ne s'en plaindrait pas.

Ils laissèrent la vieille dame dans sa boutique et s'aventurèrent vers Mornefort, qui par sa position plus en hauteur que le reste de Solitude, laissait supposer que la capitale fut construite autour de cette citadelle, qui devait autrefois servir aux guerres. Bien qu'ils ne traversèrent que brièvement la cour pour rejoindre le Temple des Divins, Aldaril sentit Tharsten grincer des dents en voyant non loin des soldats impériaux. Heureusement qu'il n'y avait pas de membres du Thalmor dans les parages, sinon le Nordique aurait dégainé son épée pour leur trancher la gorge et ils auraient tous été arrêtés ou tués en une fraction de secondes par au moins une dizaine de soldats impériaux.

Il régnait un silence religieux dans le Temple des Divins, uniquement rompu par les bruits de pas des prêtres et prêtresses qui marchaient dans le lieu sacré. Le seul croyant venu était un Bréton à moitié soûl endormi sur un banc et marmonnant à propos de dettes qu'il devait régler.

« Soyez la bienvenue dans la maison des Divins, les salua Rorlund, le haut prêtre du Temple. Cherchez-vous quelque chose de précis en ce lieu ou préférez-vous prier jusqu'à ce que les voix des dieux éclairent vos chemins ?

— Hé bien… »

Aldaril jeta un coup d'œil à Tharsten qu'il voyait s'éloigner, le Nordique s'approchant de la stèle où devait se trouver le symbole de Talos mais désormais vide.

« Ce que nous recherchons est assez particulier, expliqua l'Altmer. Nous… »

Il fut interrompu par un ronflement particulièrement fort de l'ivrogne endormi. Il se tourna vers l'homme, fronçant les sourcils partagé entre l'indignation et un semblant de compassion envers ce pauvre Bréton.

« Vous le laissez dormir? demanda-t-il au prêtre, qui hocha la tête en souriant tristement.

— S'il n'y a beaucoup de monde ici, oui. Octieve trouve du réconfort ici et tant qu'il ne crée pas de désordre, nous n'avons aucun raison de le renvoyer. Nous espérons juste que tôt ou tard, il sera assez sobre pour écouter les voix des dieux et se remettre dans le droit chemin en cessant les jeux d'argents et l'ivrognerie. »

Le prêtre croisa les bras.

« Je vous sens… troublé, fils de Mara. Qu'êtes-vous venu chercher ici ?

— Comment savez-vous que je suis un disciple de Mara ?

— Le nœud de votre ceinture. Seuls ceux apportant leur vénération spécialement à la Déesse-Mère le font de la sorte. »

Ce Nordique n'était pas le haut prêtre du Temple des Divins de Bordeciel pour rien. Il fallait espérer qu'il en sache autant sur les Daedras que sur les coutumes des fidèles des Neuf Divins.

. . .

« Une bouteille d'hydromel, je vous prie. »

Aldaril déposa les septims sur le comptoir et pris la bouteille donnée par le tavernier avant de rejoindre Tharsten a leur table, déposant l'alcool devant lui.

« Tenez, cela vous déliera peut-être la langue. »

Le Nordique regarda la boisson d'un air absent avant de prendre l'hydromel et de le boire distraitement.

Aldaril l'observa avec inquiétude.

Il pensait d'abord que le comportement distant et apathique de Tharsten était lié à leur venue dans la capitale impériale de Bordeciel et qu'il s'en remettrait. Sauf qu'il n'avait pas prononcé un mot de la journée. Pas aux Breuvages d'Angéline, ni au Temple des Divins quand le haut prêtre leur annonça qu'il ne pouvait rien pour eux avant de les diriger vers la Nécropole, expliquant qu'un certain Styrr s'y connaissait mieux en pratique Daedras que lui.

Il s'avéra que Styrr, un adepte d'Arkay, s'était beaucoup intéressé à l'histoire de la Reine-Louve dans sa jeunesse, ce qui l'avait fait venir à Solitude pour se renseigner sur les rituels effectués par Potéma Septim. Par inadvertance, il était entré en contact avec une secte désirant invoquer la Reine-Louve mais avait réussi à faire interrompre le rituel et arrêter les pratiquants qui furent tous mis à mort pour hérésie et nécromancie. Suite à cet incident, il ne fit plus la moindre recherche sur les pratiques Daedras et ne put donc pas leur venir en aide.

« Cela fait bien trop longtemps pour que je puisse me rappeler quoi que ce soit à leur sujet mais si vous voulez mon avis, parfois les Princes Daedras sont juste… capricieux. Puis ils finissent par se lasser et laissent les Mortels tranquille. Vous devriez laisser tomber cette histoire de remède et vous contenter de reprendre vos vies comme avant. »

Ils se retrouvaient donc là, à la taverne du Ragnar Pervers, de retour à la case départ. Aldaril s'attendait à ce que le Nordique commence enfin à se plaindre – mêlé à un semblant de réjouissance d'enfin quitter Solitude – mais non. L'homme du nord n'eut aucune réaction quand il apprit qu'ils partiraient à l'aube. Il s'était contenté de fixer la table, au point qu'Aldaril s'était empressé de commander de quoi boire pour sortir le Nordique de l'étrange langueur dans laquelle il était prise.

À l'instant où il ouvrit la bouche pour l'interroger sur la raison de son état, quelqu'un posa une chaise en face d'eux et s'installa à leur table. C'était la Bréton aux cheveux ébènes croisée dans la boutique d'alchimiste, la fille d'Angeline Morrard. Elle paraissait à la fois remontée et intriguée.

« C'est vous qui étiez chez ma mère tout à l'heure, n'est-ce pas ? »

Aldaril hocha lentement la tête, attentif à si la Bréton esquissait le moindre geste malveillant. Il ne tenait pas particulièrement à se faire assommer par cette femme, ni à voir Tharsten démarrer une dispute si la Bréton le provoquait.

« Vous devez déjà le savoir mais je suis Fura, sa fille. Elle m'a parlé de vous quand je suis revenue, expliqua la Bréton en croisant les bras, dévisageant Aldaril. J'ai du mal à comprendre comment quelqu'un qui a participé à la Grande Guerre lui prétendrait qu'il vaut effectivement mieux que son enfant ne s'engage pas dans l'armée.

— Ce n'est pas exactement ce que je lui ai dit, se défendit Aldaril. J'ai simplement...

— Dans quel camp étiez-vous ?

— Pardonnez-moi ?

— Dans quel camp étiez-vous ? répéta Fura. Ma mère ne me l'a pas dit quand elle a parlé de vous. Vous vous battiez du côté du Domaine Aldmeri, c'est pour ça que vous ne le mentionnez pas ? Il faut du culot pour oser venir en Bordeciel, non seulement territoire de l'Empire mais surtout patrie des Nordiques. »

Aldaril l'interrompit avant qu'elle ne puisse continuer, comprenant où la Bréton voulait en venir avec cette conversation. Cela ne l'étonnait pas trop non plus : c'était le même genre d'accusation qu'il avait subi régulièrement à Skingrad.

« Vous avez faux sur toute la ligne, lui dit-il en secouant la tête. Je me suis battu sous la bannière impériale.

— Vous étiez pour l'Empire ? s'étonna Fura. Comment est-ce possible ? Tous les elfes que j'ai croisé et ayant participé à la Grande Guerre font exprès de passer sous silence dans quel camp ils étaient, ou alors ce sont des imbéciles arrogants du Thalmor qui se vantent d'avoir été dans le camp des ''vainqueurs''. En général, on leur rappelle la Bataille de l'Anneau rouge et ils n'ouvrent plus leurs grandes gueules. Pourquoi souriez-vous ?

— Parce que j'imagine parfaitement la scène. »

Cela amusait toujours – et l'attristait également –, cet amalgame qui faisait que la majorité des races de l'Empire étaient persuadés que tous les Haut-Elfes soutenaient le Domaine Aldmeri et le Thalmor. Un Altmer fidèle à l'Empire leur paraissait inconcevable – une conséquence de la Grande Guerre, malheureusement…

Le seul bon côté de tout ça était l'air abasourdi des gens qui apprenaient que le Haut-Elfe en face d'eux était un citoyen de l'Empire. Leur réaction était toujours la même mais il ne s'en lassait jamais tellement il la trouvait drôle.

Du coin de l'œil, il vit Tharsten faire un signe au tavernier pour avoir une nouvelle bouteille d'hydromel.

« Mon grand-père était un champion de la Légion impériale sous les Septims, reprit-il. Il résidait à Vvardenfell, dans la province de Morrowind. Mon père y a aussi vécu une partie de sa vie, en étant soldat impérial. Avec l'explosion du Mont Écarlate, il est parti vivre en Cyrodiil. J'ai passé mon enfance là-bas, bercé par les récits de l'héroïque Martin Septim qui, avec l'aide du Héros de Kvatch, mis fin à la Crise d'Oblivion. Alors même si l'Empire des Septims s'est fini, l'Empire reste l'Empire et comme mon père et son père avant lui, je l'ai servi en m'enrôlant lors de la Grande Guerre.

— C'était comment, la Grande Guerre ? interrogea Fura, prise par le récit qu'elle entendait. Ma mère n'en parle jamais, parce que c'est à cette époque que mon père est décédé. »

Aldaril croisa les bras, cherchant les mots appropriés.

« C'était… terrible. Surtout pour l'Empire, mais ça vous le savez déjà. C'est pour cela que votre mère ne veut pas que vous vous enrôliez dans la Légion impériale, pour éviter d'avoir à pleurer votre mort.

— Et ainsi laisser les Sombrages faire comme il leur plaît ? rétorqua sèchement Fura. D'après vous, pourquoi l'affrontement de l'Empire des Mede contre le Domaine Aldmeri fut-il si catastrophique pour nous ? Parce que les gens ne faisaient pas confiance à cet Empire et refusaient de le rejoindre dans sa guerre et quand ils l'ont fait, il était déjà trop tard. Il ne faut laisser cela arriver avec Bordeciel. Si Ulfric Sombrage et ses partisans l'emportaient… que deviendraient toutes ces personnes qui considèrent Bordeciel comme leur patrie mais pas les Sombrages ? Selon eux, un vrai fils de Bordeciel est un Nordique. Je suis une Bréton mais je suis également et surtout une fille de Bordeciel. Cette province est ma terre et je compte me battre pour elle, que cela plaise ou non à ma mère – et à vous aussi, d'ailleurs. »

Tharsten laissa échapper un soupir las en posant bruyamment ses coudes sur la table et en se prenant la tête entre les mains, sa deuxième bouteille d'hydromel vide posée à côté de la première. Fura et Aldaril le dévisagèrent.

« Quel est son problème ? » demanda Fura.

Aldaril haussa les épaules.

« Ne faites pas attention à lui, il est bougon aujourd'hui. Quoi qu'il en soit, sachez que je ne veux pas vous faire la morale ou quoi que ce soit. Simplement… j'ai été à votre place et lorsque j'ai failli perdre tout ce qui comptait pour moi, j'ai remis en question mon choix de me battre.

— Pourquoi ? Vous alliez mourir ?

— Non. C'était mon père, à la Bataille de l'Anneau Rouge. Il s'en est fallu de peu pour qu'il ne trépasse pas. Un soldat du Domaine Aldmeri nous a aperçu et est venu le sauver. S'il n'était pas intervenu… mon père serait mort. J'étais en froid avec lui jusque là et il aurait pu mourir en croyant que son fils le détestait. Quant à moi, jamais je n'aurais pu me faire pardonner de l'avoir méprisé à tort. »

Ses paroles parurent faire effet chez la Bréton, qui plissa les yeux avec émotion. Son regard se fit lointain et une pointe de tristesse y apparue – probablement à la pensée de son père décédé au combat.

« Mon père aurait été fier que je m'engage, argumenta-t-elle faiblement.

— Mais il aurait encore plus aimé que vous restiez en vie. Rien ne vous empêche de rejoindre la Légion impériale si telle est votre souhait mais sachez dans quoi vous vous embarquer. »

Fura secoua la tête.

« Je sais ce que je fais. Contrairement à ce que pense ma mère, ce n'est pas une décision prise sur un coup de tête. Pour tout ce que l'Empire a apporté au fil des siècles… il mérite qu'on se batte pour lui et qu'on le protège de l'âge de l'agression qu'apportent les Sombrages avec leurs idéaux utopiques et barbares. Ils… »

Avant que Fura ne puisse ajouter quoi que ce soit, Tharsten se leva brusquement en tapant brusquement des poings sur la table pendant que sa chaise tomba à la reverse dans un fracas que toute la taverne entendue.

« Vous me donnez envie de vomir, avec votre sacro-saint Empire ! cracha-t-il sans les regarder. Ils sont fiers d'êtres des chiens au service de l'Empire ! Par Talos, qu'est devenu Bordeciel ? Est-ce pour ça que Harstrad est mort ? Je ne peux y croire ! »

Il sortit de la taverne et claqua la porte derrière lui sous les regarda ahuris de tous ceux présents.

Qu'est-ce qui venait de se passer ?

Aldaril se leva précipitamment et posa quelques septims sur le comptoir du tavernier – pour la deuxième bouteille d'hydromel – avant de quitter l'établissement à son tour et de poursuivre Tharsten.

La nuit était tombée, les rues devenues désertes et un silence pesant régnait dans Solitude pendant qu'il tentait de rejoindre Tharsten. Le Nordique ne courait pas mais marchait rapidement en direction des portes de la cité, comme s'il essayer de fuir Solitude dignement tout en contenant sa rage.

Aldaril le rattrapa près de la cour où se trouvait l'esplanade en pierre. Il ne comprenait pas la brusque explosion de colère du Nordique. Que s'était-il passé pour que l'homme jusqu'alors silencieux fasse toute une scène et parte précipitamment ?

« Pour l'amour des Divins, arrêtez-vous ! »

Tharsten l'entendit et s'arrêta. Il inspira profondément et se tourna pour lui faire face, lui jetant un regard noir. Aldaril ne se laissa pas décontenancé par si peu et prit la parole :

« Peut-on savoir ce qui vous prend ? Vous avez perdu l'esprit, ou quoi ?

— Perdu l'esprit ? répéta moqueusement Tharsten. Oh non, loin de là. J'ai juste réalisé que si je restais encore une minute de plus à vous écouter, j'allais finir par commettre un meurtre. Je fiche le camp d'ici et si mon comportement vous emmerde, rien ne vous oblige à me suivre, chien d'impérial ! »

Il ne releva même pas l'insulte, trop pris par ce qu'il venait d'entendre pour s'en offusquer. Il savait pertinemment que Tharsten détestait l'Empire de tout son coeur mais jamais le Nordique n'en avait parlé ainsi, pas avec tant de rage.

Ainsi, c'était ça la véritable raison à son étonnant mutisme depuis leur arrivée ?

« Ce n'est pas simplement notre conversation qui vous a mis dans cet état, constata-t-il. Qu'est-ce… Qu'est-ce que l'Empire a fait pour que vous le haïssiez tant ? »

Tharsten ne lui répondit pas. Il le dévisagea en silence, avant de tourner son regard vers l'esplanade.

« C'est ici qu'il a été tué. »

Sa voix n'était plus forte. La rancœur s'y faisait toujours sentir mais elle n'était plus qu'un murmure que seul Aldaril pouvait entendre. Cela le dérangeait bien plus que les cris du Nordique.

« Qui ça ? Qui est mort ?

— Mon frère ! »

Tharsten lui jeta un regard noir. Dans ses yeux verts, Aldaril parvenait à sentir toute la haine et la rancœur qui le rongeaient, mêlés à des regrets et des remords.

« Harstrad, mon frère que ces satanés impériaux ont exécuté ! clama froidement Tharsten. Parce qu'il a osé faire ce qu'aucun de ces fichus lâches n'avaient le cran de faire : suivre les conseils d'Ulfric Sombrage et agir lui-même pour la prospérité de sa province au lieu d'attendre que l'Empire le fasse. Il a tué l'ancien jarl Juste-Loi, un type pourri jusqu'à la molette, afin que Faillaise puise prospérer de nouveau. L'Empire a déclaré qu'il avait commis un crime méritant la mort alors que de l'autre côté de Bordeciel, à Vendeaume, on acclamait son courage et son audace ! »

Il pointa du doigt le bloc de pierre qui servait de billot pour les condamnés à la décapitation.

« C'est ici même qu'on lui a coupé la tête, le déclarant être un partisan de l'anarchie et un traître envers le Haut-Roi Torygg. J'étais là. J'ai assisté à son exécution, sans que mes parents le sachent. J'ai entendu ses dernières paroles, dignes d'un véritable fils de Bordeciel aimant sa province et prêt à tout pour assurer sa prospérité et l'empêcher d'être entraînée dans la décadence et chute de l'Empire. »

Tharsten s'interrompit pour prendre une grande inspiration et soupira avec lassitude.

« Harstrad était tout ce que devrait être un vrai Nordique et quoi que prétend l'Empire, ses actes ont été reconnus et honorés et désormais, son âme réside à Sovngarde. Un jour, je l'y rejoindrai mais avant cela, je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour rendre à Bordeciel sa gloire d'antan. Nous expulserons l'Empire et le Thalmor, vénérerons comme il se doit Talos et Bordeciel redeviendra la terre des fils d'Ysgramor. Mon frère sera vengé. »

Aldaril en resta incrédule. Tharsten le remarqua et se moqua :

« Tiens, c'est vous qui êtes muet maintenant ? Vous êtes comme les autres, vous m'avez pris pour un crétin belliqueux mais les Sombrages aussi ont des sentiments, n'en déplaise à l'Empire. »

Reprenant finalement ses esprits et se remettant de ce qu'il venait d'apprendre, Aldaril secoua la tête.

« Je… Je ne peux imaginer la peine que vous ressentez, dit-il avec difficulté, les mots se bousculant dans sa tête. Ce que vous avez traversé a dû être terrible. Cependant… Ce n'est pas si simple. »

Il déglutit. Le Nordique n'allait pas aimer ce qu'il allait dire.

« La mort de votre frère n'est pas un cas d'injustice de la part de l'Empire. Je reconnais que c'était une décision raciale et qu'il aurait peut-être mérité une seconde chance mais vous l'avez dit vous même : Votre frère a tué un jarl. Ce n'est pas le genre de crimes qui peut rester impuni. »

Tharsten écarquilla les yeux. Oh oui, il n'aimait pas ce qu'il entendait. Aldaril était persuadé que s'il n'était pas aussi émotif et sous le choc, le Nordique lui aurait déjà donné un coup de poing pour le faire taire.

« L'Empire n'est pas responsable de tous les maux du monde, continua le Haut-Elfe. Vous rendez vous compte que dans votre vendetta, vous allez faire ce que vous reprochez à l'Empire ? Pour votre soi-disant justice, vous allez tuer des innocents ! Les Sombrages n'en n'ont rien à faire de si des citoyens des châtelleries d'Haafingar ou de Hjaalmarche veulent juste vivre en paix sans prendre part à la guerre civile, ou qu'ils sont de fidèles natifs de Bordeciel sans forcément être des Nordiques. Tous savent comment est Vendeaume et les mentalités de ses habitants. Si un tel mode de vie devait être étendu à tout Bordeciel… Nous reviendrons des siècles en arrière.

— Ne parlez pas de choses que vous ne savez pas, déclara Tharsten. Vous n'êtes même pas un enfant de Bordeciel. Vous n'êtes qu'un étranger qui vous mêlez d'affaires qui vous concernent pas sans comprendre quoi que ce soit. Retournez dans votre province impérial et fichez-nous la paix !

— Parce que vous voulez empêcher aux gens qui ne sont pas originaires de votre province à y venir ? s'exclama Aldaril, incrédule. De mieux en mieux !

— Absolument ! s'écria Tharsten. Sans l'Empire, nos vies seraient bien meilleures ! Qui en a besoin, de toute façon ?

— Et la Grande Guerre ? Vous oubliez qui s'est dressé contre l'invasion du Domaine Aldmeri ?

— Non, je n'ai pas oublié. En Bordeciel, on s'en rappelle encore comment l'Empereur nous a trahi en acceptant les accords du Traité du l'or blanc. Et ce traître de Haut-Roi Torygg n'a émis aucun protestation et comme son maître, s'est incliné devant les Hauts-Elfes. Ulfric Sombrage n'aurait jamais fait une telle chose. Il mériterait d'être à la place du Haut-Roi ! »

Aldaril vit rouge. C'était ainsi que ce Nordique parlait de la Grande Guerre, de tous les morts qu'elle avait causé et tous les sacrifices faits ? Il ne pouvait pas y croire.

« Hé bien allez-y ! Rejoignez votre usurpateur de Haut-Roi ! Quand l'Empire ne sera pas là pour vous sauver des assauts du Domaine Aldmeri, vous reviendrez en rampant pour le supplier de vous sauver de la suprématie des Mers !

— Supplier l'Empire ? Ha ! Je préférerai encore être bloqué pour toujours dans l'Oblivion ! »

Dans un éclat de rire forcé, Tharsten lui tourna le dos et se dirigea vers les portes pour quitter Solitude. Aldaril le regarda faire sans tenter de l'arrêter, bien trop énervé pour réfléchir raisonnablement et lui rappeler la raison de leur venue ici : se débarrasser du lien de sang à l'origine de tous leurs problèmes. Au lieu de cela, il inspira un grand coup dans une vaine tentative de se calmer et reprit la direction de la taverne.


Voilà, voilà… Je vous avoue que j'étais impatiente d'enfin pouvoir parler du passé de Tharsten et voici chose faite. Nous y viendrons d'ailleurs plus en détails dans le chapitre suivant.

Pour ceux que ça intéresseraient, Fura est vraiment un personnage de Skyrim – qu'on ne rencontre jamais en 4E 201 car elle est morte à ce moment du jeu, lors d'une bataille contre les Sombrages –, de même que le grand-père d'Aldaril III (donc le seul « vrai » Aldaril des jeux The Elder Scroll), qui est un PNJ à Vvardenfell et champion de l'Empire qu'on peut croiser dans Morrowind.

Tharsten, quant à lui, est une référence au chef du village Skaal dans l'extension Bloodmoon de Morrowind et Harstrad est le nom d'une rivière de Solstheim. Oui, beaucoup de référence à Morrowind, hein ? Pour ma défense, ce jeu c'est toute mon enfance donc j'aime bien en faire mention.