L'explosion avait été terrible, tellement violente qu'il avait été projeté à l'autre bout de la pièce, se fracassant contre le mur avant de retomber. Sa tête avait frappé le sol avec force, si fort qu'il en était complètement sonné. Il n'avait plus aucune notion de ce qu'il se passait autour de lui, un bruit strident traversait ses oreilles, son corps ne répondait pas.
"KARL !"
Un cri au loin, une silhouette auprès de lui, une main sur son corps tremblant. Il avait du mal à respirer. La silhouette vint lui caresser la joue, l'appela encore une fois, la voix enrouée proche de pleurer :
"Karl… On a réussi… Tu as réussi… !"
Le blessé essayait de rester éveillé, mais c'était difficile. Il ne parvenait même pas à répondre, et son camarade s'inquiéta de le voir dans cet état, s'inquiéta de le perdre si proche du but.
"Ne me fais pas ça, reste avec moi… ! On va te soigner ! Je t'en supplie !
- ...Reg…" le seul mot qu'il fut capable de répondre.
La silhouette le serra contre lui, incapable de retenir ses sanglots plus longtemps :
"O-On a gagné… Terrence est mort… a-alors, reste avec moi… reste avec moi… !"
Mais il plongea dans l'obscurité froide, le silence pesant.
Il sentit qu'on le secouait, mais ce qui le tira vraiment de son sommeil, ce furent les appels inquiets d'une voix familière :
"Chef ! Chef, réveillez-vous ! Chef !"
La personne l'appelait depuis déjà quelques minutes, ayant commencé en chuchotant, mais à présent elle criait presque, la gorge nouée. RHM ouvrit les yeux, se heurtant un instant à l'obscurité avant que son œil cybernétique ne s'allume et analyse la pièce. Il était dans sa chambre, dans la station orbitale, en pleine nuit … en compagnie de Sven.
Son jeune amant se tût en voyant l'œil cybernétique émettre une légère lumière. Il sembla soulagé de le voir éveillé, chose que ne comprit pas son supérieur. Il y eut un court silence, pendant lequel RHM se redressa, se passant une main sur le visage en essayant de prendre complètement contact avec la réalité. Il regarda à nouveau Sven qui l'observait toujours, mais ce qui laissa le chef sans voix ce furent les larmes qu'il perçut dans le regard du blond.
"... Que se passe-t-il… ?" demanda-t-il d'une voix un peu rauque.
Sven sursauta légèrement, ne s'étant pas attendu à ce qu'il lui adresse la parole, et subitement il se sentit complètement déboussolé, hésitant, car jamais il n'avait eu l'occasion de discuter avec son chef alors qu'ils étaient encore au lit. Cependant il bredouilla, encore inquiet :
"...vous sembliez faire un cauchemar... "
RHM ne cacha pas sa stupeur. Un cauchemar, lui ? Cela faisait bien longtemps que ça ne lui était pas arrivé… Il ne se rappelait déjà plus ce qu'il avait pu rêver, mais il était vrai qu'il avait cette sensation étrange à l'estomac, cette peur étouffée dont il ne connaissait pas la cause.
Sven s'étonna de voir si bien son trouble. Habituellement son chef était maître de ses émotions, il était difficile de le voir en position de faiblesse, alors le voir avec une mine si fragile lui serra le cœur. Il se retourna, venant attraper la bouteille d'eau au pied du lit, puis revint auprès de son supérieur, se collant naturellement à son bras tout en lui tendant la bouteille.
Le plus âgé la prit, frissonnant lorsqu'il sentit la peau nue de Sven contre lui. Il avait déjà eu l'occasion, à de multiples reprises, de toucher cette peau pâle et terriblement douce. Sven était doux, peu importe le point de vue. Sa peau, sa voix, son regard… même lorsqu'il se montrait agacé ou en colère il restait doux. Il n'était pas le genre de personne imposante dont l'aura écrasait les autres.
Un peu comme Reginald.
RHM regarda la bouteille sans vraiment la voir. Reginald avait longtemps occupé la place de chef, mais malgré son attitude vaniteuse il restait un chef doux. Lorsqu'il s'énervait il ne faisait pas peur, sans doute car contrairement à Terrence il n'était pas un tyran qui tuait quelqu'un à la moindre contrariété. A dire vrai Reginald était l'opposé de Terrence : il préférait esquiver le conflit, régler les problèmes par la fuite. Beaucoup le traitait de lâche à cause de ça, mais RHM aimait cette attitude, c'était toujours mieux qu'un chef qui se jetait bêtement dans la bataille sans réfléchir aux risques.
RHM sortit de ses pensées quand la main de Sven se posa sur la sienne et que sa douce voix hésitante s'éleva :
"Vous devriez boire un peu… ça vous ferait du bien…"
Le cyborg hocha la tête et ouvrit la bouteille, prenant quelques gorgées avant de soupirer, fermant les yeux en se sentant un peu plus calme. Il inspira, puis regarda à nouveau le plus jeune. Son bras gauche étant serré contre Sven, RHM se servit de son bras droit - le bras métallique - pour venir caresser les cheveux blonds de son partenaire.
Il vit Sven frissonner et fermer les yeux avant de venir se frotter de lui-même contre la main, à la recherche de caresses. Le cyborg eut un sourire, amusé de le voir agir comme un petit animal en demande d'affection.
Ce n'était pas la première fois qu'il se faisait la remarque. Depuis qu'il connaissait Sven, soit depuis plusieurs années, il avait déjà remarqué comment celui-ci pouvait être réceptif aux moindres attentions. La manière dont son regard pétillait quand on le complimentait, ses sursauts quand on le touchait, sa fâcheuse manie de faire durer les contacts, sa gêne qui venait si vite alors qu'il ne savait jamais comment réagir quand on se montrait gentil à son égard.
Il ne savait pas quelle éducation avait pu avoir le blond, mais il semblait juste beaucoup aimer qu'on lui porte de l'attention. Mais ce n'était pas une envie d'attirer l'attention comme pouvait l'être les gens trop imbus d'eux-mêmes, ce n'était pas cette envie de faire sa star, d'être célèbre. C'était davantage une envie timide, une envie de recevoir de l'amour, et pas de recevoir de simples regards curieux et admirateurs.
RHM continua de caresser les mèches blondes pendant qu'il réfléchissait. Si sa relation avec Sven avait ainsi évolué, c'était bien parce que le blond était très réceptif. Right n'était pas quelqu'un de très sociable et loquace, il n'était pas à l'aise avec l'idée de draguer des inconnus ou même de simples collègues. La seule personne avec qui il se permettait d'être un peu joueur était Reginald, car ils se connaissaient bien, car ils avaient une relation très développée.
Quand Reginald avait disparu du jour au lendemain, kidnappé par le gouvernement, RHM n'avait su quoi faire. Depuis ce jour, il n'y avait qu'un immense vide en lui, un vide qui grandissait, comme un trou noir qui cherchait à l'engloutir. Il avait perdu cette chaleur rassurante, cette source de soutien qu'il avait auprès de lui durant ces dernières années. Et au-delà du manque, il y avait la douleur, la culpabilité, cette pensée terrible qu'il avait été faible, qu'il avait été incapable de protéger son chef, son ami, son amant.
"...Chef… ?"
La voix de Sven le ramena une nouvelle fois à la réalité. RHM croisa à nouveau ce regard bleuté si inquiet, et c'est ce qui lui fit réaliser qu'il s'était crispé et avait cessé de caresser les cheveux blonds.
Sven était sa bouée de sauvetage. Il ne parlait pas inutilement, allait toujours droit au but, faisait un travail impeccable. Et surtout, comme l'avait dit RHM… Sven était doux et réceptif. Il avait, petit à petit, sut se rapprocher de lui, par des contacts toujours plus poussés. Des contacts qui avaient évolué jusqu'à la chambre à coucher. Et Sven ne s'en vantait pas, non il ne se vantait pas d'avoir eu "le chef des Toppats" dans son lit. Il n'avait pas considéré RHM comme un trophée mais comme un véritable amant. Il était compréhensif, n'était pas une personne toxique qui le forçait à faire l'amour quand il le voulait.
Et soudain le cyborg se figea. Non, Sven ne réclamait jamais de faire l'amour. Au contraire, c'était toujours RHM celui qui faisait le premier pas, qui venait l'embrasser, le caresser, pour finalement l'entraîner dans son bureau ou dans la chambre.
Le plus jeune ne se sentait pas forcé, n'est-ce pas ? Il avait toujours l'air d'aimer ce qu'ils se passaient entre eux… S'il était contre, il lui aurait dit, l'aurait repoussé bien sûr.
Mais maintenant ce doute s'était insinué dans l'esprit du plus vieux.
"...Sven ?"
L'interpellé le regarda avec des grands yeux tout en rougissant, surpris d'entendre son nom si soudainement, surtout prononcé d'une telle manière de la part de son chef.
"...o-oui… ? bégaya-t-il.
- … Tu as le droit de me repousser. Même si je suis ton chef, je ne veux pas t'obliger à faire ce que tu ne veux pas."
Sven parut encore plus surpris, même confus, et répondit presque aussitôt :
"Vous ne m'obligez à rien !"
RHM le sentit serrer son bras plus fort, et c'est lui qui fut surpris cette fois en voyant l'expression du plus jeune devenir livide :
"Vraiment, vraiment vous ne m'obligez pas, je le fais parce que je le veux ! A-Alors…"
Sven baissa les yeux en réalisant qu'il avait haussé le ton, se retrouvant d'un coup tout gêné, sa voix devenant plus faible :
"...alors...ne dites plus ça… s'il vous plaît…"
Le chef le regarda encore quelques instants, puis revint caresser ses cheveux. Mais sa main glissa ensuite pour venir frôler sa joue, avant qu'il ne pose ses doigts sous son menton pour le pousser à relever le visage et lui sourire doucement :
"... D'accord, je ne le dirais plus."
Il vint l'embrasser tendrement, et fut ravie de sentir son jeune amant y répondre tout en se blottissant davantage contre lui.
RHM n'avait pas besoin de réveil. Il en programmait un tous les jours à la même heure, mais se réveillait chaque fois une bonne dizaine de minutes avant que la sonnerie ne retentisse. Il était quelqu'un de matinal et ses améliorations de cyborg l'y aidaient.
Ainsi, comme chaque matin, il ouvrit les yeux tranquillement, se redressa, tourna le regard vers Sven encore allongé à ses côtés. Le plus jeune était roulé en boule, profondément endormi, réagissant à peine au réveil de RHM.
Le chef eut un sourire, tendit la main pour venir caresser sa joue. Sven émit un faible bruissement, se recroquevilla en gigotant un peu, cherchant à faire partir la chose inconnue qui lui touchait le visage. Cette fois RHM rit franchement :
"Un chaton." murmura-t-il en retirant sa main, ne pouvant s'empêcher de faire la comparaison.
Il se leva, éteignant le réveil avant que l'alarme ne résonne. Son jeune amant avait le sommeil profond mais il ne voulait pas prendre le risque de le réveiller si tôt. Il travaillait beaucoup et méritait de se reposer.
Le cyborg parti s'habiller, soignant sa tenue, nouant sa cravate aisément, puis récupérant son chapeau. Il s'observa dans le miroir, retroussa ses manches, puis saisit un peigne et coiffa sa moustache. Satisfait, il vint vérifier que le second réveil était bien allumé -afin que Sven soit à l'heure - puis ramassa les vêtements qui avaient été abandonnés sur le sol la veille. Il les plia et les déposa sur la commode, posa le chapeau de son amant dessus, observa une dernière fois la pièce et quitta la chambre quand il fut sûr de n'avoir rien oublié.
Son premier travail fut de faire le tour de la station, vérifier que tout allait bien, qu'il n'y avait pas eu de problème dont il n'aurait pas été informé. Il en profita pour s'assurer que les tours de garde étaient respectés, qu'aucun Toppat ne manquait à son poste, tout en regardant parfois au travers des fenêtres pour observer l'immensité de la galaxie qui s'étendait autour de la station.
Il était fier d'avoir mené à bien cette opération, d'avoir mené le clan dans l'espace. Mais il aurait tellement aimé que Reginald soit à ses côtés pour s'extasier de leur réussite. Après tout, n'était-ce pas Reg qui avait conçu ce plan, qui avait travaillé dessus d'arrachepied ?
RHM serra les poings. C'était lui qui aurait dû se faire capturer. Il aurait dû protéger son chef, son ami, il aurait dû le sauver et se sacrifier comme il lui avait toujours promis. C'était Reg qui aurait dû se trouver sur cette station, à la tête du clan, pas lui, pas RHM.
Le cyborg détestait être chef. Il estimait qu'il ne valait pas ce titre. Il pouvait donner des directives bien sûr, il pouvait assumer des responsabilités. Mais s'occuper de tout un clan ? En était-il vraiment capable ? Il fallait penser à la prospérité du clan mais également à la protection de tous les membres. Les Toppats étaient une grande famille, être le chef c'était quelque part être le père, et cette idée donnait des vertiges à Right.
"Right !"
Le cyborg s'arrêta, tourna la tête pour apercevoir Hanz le rejoindre. Il le salua, peu surpris de le voir debout à une telle heure. Hanz et lui se connaissaient depuis des années, ils avaient rejoint le clan dans la même période et étaient très efficaces lorsqu'ils combattaient ensemble sous les ordres de Terrence.
Hanz était un Toppat téméraire, le genre à n'avoir peur de rien et foncer dans le tas, toujours partant pour les missions dangereuses. Il était reconnu pour ses talents de lancier - et d'ailleurs, on craignait de l'approcher à cause de la lance qu'il emmenait partout.
RHM, même s'il n'en disait rien, était inquiet pour son camarade qui souffrait d'insomnie depuis quelques années. Ces insomnies jouaient sur son caractère. Hanz n'était pas quelqu'un de doux, mais la fatigue le rendait plus froid et colérique.
Heureusement, il restait sympathique avec RHM, sûrement car il le considérait comme un ami.
"Tu as parlé avec l'équipe de surveillance terrestre ? interrogea Hanz.
- Non, pas encore. Pourquoi, il est arrivé quelque chose ?
- Ouai, des nouvelles de Reginald. On a enfin localisé où il était enfermé."
RHM se figea. Il fixa Hanz avec stupeur, ne parvenant pas à croire ce qu'il entendait.
"Sérieusement ? Enfermé… Il est en vie ?
- Vois ça avec l'équipe Terrestre."
Le cyborg n'attendit pas, se précipitant dans les couloirs sans parvenir à cacher tous les sentiments qui le bouleversaient. Si c'était vrai, ils allaient pouvoir le sauver… Ils allaient pour ramener Reginald sur la station, sain et sauf ! RHM avait la gorge nouée, essayant de ne pas se faire trop d'espoir par peur que le karma ne lui joue un tour. Lorsque Reginald avait été capturé, il avait complètement disparu, le clan n'avait pas réussi à obtenir la moindre nouvelle. Les plus optimistes le pensaient enfermer dans une prison haute sécurité, les plus pessimistes le pensaient mort.
RHM, lui, avait essayé de ne pas y penser, de faire comme si cela ne le touchait pas. Mais il avait espéré recevoir des nouvelles, il avait espéré, tout en craignant d'apprendre que son amant était bel et bien mort.
Mais Reginald était en vie ?
Il entra en trombe dans le secteur communication, fit claquer la porte, ce qui provoqua un sursaut de la part des Toppats présents. Il s'approcha directement de Burt qui avait commencé son service à peine une demi-heure plus tôt.
"Curtis, des nouvelles de l'équipe Terrestre ?" interrogea-t-il.
Burt se massa la nuque en observant le chef :
"Les nouvelles vont vite…" commenta-t-il en tournant son regard vers son écran, avant de pianoter sur son clavier. "Et bien… Ouai, ils nous ont fait leur rapport i peine une heure. En fait, on dirait qu'ils ont trouvé le chef… enfin Monsieur Reginald.
- Je veux un compte rendu complet. L'heure, le lieu, qui le surveille, comment accéder à cet endroit, quelles équipes on peut mobiliser … Il me faut ça dans l'heure pour établir une stratégie !"
Burt soupira. Même s'il était heureux d'avoir des nouvelles de Reginald, il n'avait pourtant pas l'entrain de RHM.
"Okay chef, mais hum… à part vous donner le rapport de l'équipe terrestre, je ne peux rien faire. C'est Sven qui gère le rapport de nos effectifs."
Sven …? RHM écarquilla les yeux. Mais oui, le rapport que Sven lui avait donné la veille !
"Transferts-moi ton rapport, je m'occupe de celui de Sven." déclara le cyborg en quittant la pièce.
Il rejoignit son bureau rapidement, tout en regrettant de ne pas avoir lu le rapport de son amant plus tôt. Pourtant, la veille, il avait promis à Sven de le lire et de lui faire un retour, mais il avait été noyé sous le travail et avait dû laisser sa lecture de côté.
Il prit le document et commença à le feuilleter, avec impatience mais également beaucoup de plaisir. Tout était bien détaillés et organisés, la lecture était claire et minutieuse, et en une seule lecture RHM avait déjà une idée des unités qu'il pourrait mobiliser et de la stratégie à aborder.
Il sourit, sentant la motivation et l'espoir lui revenir.
Il allait sauver Reginald.
