Après les dires de Laura qui annonçaient le réveil de Sydney, Sodjo quittait sa chambre en trombe. À chacun des pas que faisait l'avocate, Marconi en faisait trois. Elle essayait de raisonner la brune, en vain.
Will Mitchell, lui, marchait en traînant presque des pieds. Il avait plusieurs fois vu sa cousine entrer dans une telle colère noire et cela n'avait jamais été beau à voir. Aussi, il savait que discuter avec elle ne servait à rien alors il n'allait pas perdre son temps à tenter quoi que ce soit pour la tempérer.
Larson et Turner étaient tous les deux assis sur le divan. Le détective lisait tranquillement un magazine alors que l'ex-secrétaire reprenait un peu plus ses esprits. Il s'était réveillé quelques minutes plus tôt mais sa tête lui faisait encore un mal de chien.
Sydney Turner entendait la voix de la rouquine se rapprocher de lui et il sentait chacun de ses poils se hérisser tandis qu'un frisson désagréable parcourrait le long de sa colonne vertébrale. Étrangement, le fait de ne pas entendre Sodjo parler lui faisait légèrement peur. Elle gardait le silence face à une rousse complètement paniquée et cela ne pouvait pas être bon. Pour lui.
Quand, madame Allen arrivait dans le salon, Sydney se levait avec maladresse.
« Sodjo, je…, tentait-il.
— Ah l'amour, sifflait l'avocate avec un sourire crispé sur les lèvres. Ça fait vraiment faire des folies… Oh je vous en prie, Sydney Turner, ne me regardez pas ainsi. Vous pensiez que je n'allais pas deviner ? Je ne suis pas stupide.
— Je… je voulais simplement la voir. Lui dire de vive voix que j'allais bien et… qu'elle ne devait pas s'inquiéter.
— Oui, évidemment, grinçait-elle des dents. Vous étiez même prêt à risquer notre sécurité, simplement pour pouvoir voir Luna Morel. Pas Luna Bokuto. Pas Luna Turner. Luna Mo~rel ! Mon Dieu Sydney, vous êtes d'une bêtise inquantifiable.
— Je sais que j'aurais dû vous en parler. Encore. Mais vous auriez-
— Dit non, évidemment !, interrompait Sodjo avec férocité. J'hallucine ou excusez-moi ? Votre cerveau marche-t-il correctement ? À moins que je doive le changer pour vous et dans ce cas-là, faites le moi savoir. Immédiatement !
— Essayez de comprendre !, s'écriait Sydney, frustré.
— Elle est mariée !, rétorquait l'avocate dans une même violence et en donnant un énorme coup sur la table. C'est tout ce qu'il y a comprendre. C'est tout ce que je retiens et c'est tout ce que vous allez retenir aussi ! Je vous l'ai déjà dit l'autre jour. Je vous l'ai demandé avec le plus grand respect qui soit. Mais puisque vous vous entêtez à ne pas comprendre, je vais le redire bien que cela m'agace au plus haut point. Quand à vous, vous allez ouvrir grands vos oreilles car je n'ai pas pour habitude de me répéter trois fois. Ne revoyez plus Luna Morel. Jamais. Ce n'est pas une demande cordiale, c'est un ordre. Vous m'entendez ?
— Comment voulez-vous ? Elle est… l'amour de ma vie.
— Mais qui suis-je, moi ?, reprenait Allen plus calmement en mettant sa main sur sa poitrine. Là est la bonne question. Celle que vous devriez vous poser. Car, je ne suis pas n'importe qui. Je suis intelligente et talentueuse. Non, je ne me jette pas de fleur. Oui, c'est un fait, je suis la meilleure. Dans mon domaine, vous ne trouverez pas mieux. Je domine cette jungle : c'est moi qui suis tout en haut de la chaîne alimentaire. Je suis une reine, une impératrice sur son trône. Je donne des ordres et d'autres les exécutent. Mais aujourd'hui, vous êtes mon client et je suis votre avocate. Vous m'avez demandé de l'aide et me voilà. J'ai accouru pour vous. Je suis là. Parce qu'à mes heures perdues je suis un gladiateur en costard. »
L'homme au visage tacheté restait silencieux et laissait la femme le sermonner. Il se sentait coupable et prenait conscience de son erreur. Il était vrai, il n'avait pas pensé à la possibilité de les mettre en danger avec son caprice. Seulement, il était arrivé à un point où voir Luna était devenu presque vital pour lui…
« Je vous avais dit que j'allais vous garder en vie, poursuivait la brunette sans pause. Peu importait ce que cela allait me coûter. J'ai tenu parole car je ne fais jamais de promesse en l'air. J'ai fait mon job, j'adore mon job, je suis doué dans ce job. Je règle les problèmes. Et vous, monsieur, avez un énorme problème et vous continuer à me cacher des choses. Mais je ne comprends pas pourquoi. Alors, laissez-moi vous poser une question. Qu'est-ce que vous voulez que je fasse ? Parce que j'en ai assez de devoir risquer ma vie et celle de mes proches pour un idiot tel que vous qui visiblement n'en a rien à faire de la sienne. »
Personne n'avait osé interférer dans le débat féroce qui opposait la talentueuse avocate à Sydney. Laura jouait avec les doigts de ses mains, elle pouvait sentir un halo colérique s'échapper du corps de l'avocate ce qui la rendait un tantinet nerveuse.
En ce qui concernait Nicky, il avait tout de même posé son magazine sur la table basse, en face du divan et faisait désormais reposer sa tête dans la paume de sa main. Il ignorait le regard insistant de Will posé sur lui. En fait, il ne l'avait pas remarqué ce qui pouvait paraître étonnant quand on connaissait ne serait-ce qu'en surface le personnage.
Le fait était que le détective était lui aussi légèrement en colère contre monsieur Turner. Il ne comprenait pas vraiment pourquoi est-ce qu'il était énervé de la sorte… Il trouvait ça étrange c'était pourquoi il gardait jusqu'à maintenant le silence.
En vérité, Will trouvait que la ressemblance entre le détective et sa cousine était incroyable. Puisqu'il n'avait jamais vu Nicky Larson en chair et en os, il n'avait jamais pu le constater. En photo, la ressemblance était certes là, mais ce n'était pas non plus flagrant. C'était plutôt comme s'il y avait un air de famille, rien de plus.
Mais l'agent Mitchell avait grandi avec Sodjo et il pouvait affirmer que cela allait au-delà de leur physique. Larson avait des mimiques similaires à celles de l'avocate. Très similaires, pour ne pas dire identiques.
Après un court silence funéraire, Sydney qui avait le regard baissé finissait par répondre à la brune qui le fixait avec un pistolet dans le regard.
« Je veux qu'il y ait une justice, bredouillait Sydney. Pour mes amis, morts.
— Bien. Dans ce cas, vous allez faire ce que je vous dis de faire. L'homme blond que vous voyez derrière moi… il s'appelle Will et c'est mon cousin. J'ai une totale confiance en lui. Il travaille dans les services américains. Il saura vous mettre en sécurité.
— Vous… n'allez pas faire ça ?
— C'est pour votre sécurité. Ne discutez pas et allez-y.
— Oh, mais… c'est un peu radical comme solution, non ?, intervenait Laura en posant sa main sur le bras de Sodjo.
— Peu importe la raison, enchaînait l'avocate. Encore une erreur comme celle-là et on est tous morts. Je n'ai pas le temps de m'occuper de lui pour l'instant ni même de m'improviser Baby-sitter.
— Mais-
— Non, Sodjo a raison, coupait Nicky. On a beau être des professionnels, nous ne sommes pas intouchables ni même à l'abri. J'ai moi-même fait des recherches bien approfondies sur Yamaguchi et il se fait passer pour un entrepreneur mais tout le monde sait qu'il fait en réalité partie des mafieux les plus dangereux du Japon. Seulement, par manque de preuve évidente, il est toujours en liberté. Crois-moi, Laura. On ne peut pas se permettre de prendre de risques irréfléchis.
— Je sais mais tout de même, faisait la rouquine légèrement affligée.
— Non. Je comprends… C'était l'erreur de trop. Je vais donc partir avec l'agent… ?, poursuivait Sydney.
— Mitchell, finissait Will.
— Oui. L'agent Mitchell. Vous avez raison Sodjo, je n'ai pas agi correctement… je ne veux pas vous mettre en danger par égoïsme. Et aussi, Laura ? Je suis désolé de vous avoir assommé tout à l'heure… J'espère que vous allez bien maintenant.
— Ne vous inquiétez pas pour ça !, disait la rousse. Je vais bien. Disons que la fatigue n'a pas aidé.
— Bon…, reprenait Sydney. Si nous sommes d'accord alors je vais chercher mon manteau. »
Allen avait hoché la tête de satisfaction : c'était exactement ce qu'elle voulait entendre. Ensuite, elle s'était contenté d'embrasser la joue de son cousin en lui chuchotant de faire attention à lui et de prendre bien soin de Sydney. Puis, elle avait quitté la pièce.
Le bruit d'un cœur se brisant résonnait dans la tête de Sydney qui espérait recevoir au moins un regard de son amie. Seulement, elle était bien trop en colère contre lui et elle n'était pas du genre à camoufler ses émotions si cela n'était pas nécessaire.
Finalement, monsieur Mitchell était parti de l'appartement accompagné d'un Sydney au visage abattu.
Laura avait voulu partir voir Sodjo Allen dans sa chambre mais Nicky l'arrêtait d'une main sur son épaule. Il avait remué la tête commandant à la rouquine de lâcher l'affaire. D'après son observation, l'avocate était une femme qu'il ne fallait pas trop brusquer car elle était déjà de nature, une personne sur la défensive.
Alors, il était certain que lorsqu'elle était quelque peu irritée, elle en devenait presque agressive. La rouquine s'en allait donc dormir et Nicky en faisait de même.
Cela faisait maintenant deux jours que Sydney avait quitté l'appartement et Sodjo Allen ne semblait pas au mieux de sa forme. En vérité, elle avait broyé du noir pendant ces dernières quarante-huit heures. C'était une femme au grand cœur et elle culpabilisait. Elle était inquiète aussi. Frustrée et en colère, comme on pourrait l'être lorsque l'on se trouve confronté à une telle situation de crise.
Ce jeudi matin, l'avocate avait quitté son lit d'un pas blasé et lent. Elle avait descendu les marches de l'escalier difficilement. Chaque fois qu'elle posait son pied à terre, elle avait l'impression que son corps tout entier s'enfonçait dans du sable mouvent.
Puis, Allen tandis qu'elle venait de descendre la dernière marche, elle laissait un gentil sourire illuminer les traits élégants de son visage alors qu'elle apercevait Nicky de dos et accroupi à quelques mètres d'elle.
« Vous êtes bien matinal aujourd'hui, faisait la brunette. »
Les oreilles du détective privé s'étaient soulevées comme celles d'un lapin interpellé. Il tournait immédiatement la tête et plongeait son regard déterminé dans celui de Sodjo qui semblait égayée bien que perdu. Elle ne comprenait décidément pas ce qu'il était en train de fabriquer mais elle savait que cela risquait de l'amuser et d'énerver Laura.
La brune avait fini par comprendre comment le duo de détectives fonctionnait. Un peu étrange comme relation mais elle n'allait pas leur jeter la pierre. Chaque relation était unique et précise. S'il fallait que Larson prenne des coups de massue au moins dix fois par jour pour qu'ils entretiennent leur harmonie alors qu'il en soit ainsi.
La femme continuait donc sa marche, voulant rejoindre son garde du corps et alors qu'elle commençait à lui demandé ce qu'il fabriquait les genoux à terre, il la stoppait net dans un hurlement fracassant.
« Ne bougez plus ! Ne faites plus un pas ! Ça m'a pris toute la nuit ! »
Sodjo Allen s'arrêtait après avoir sursauté.
Eh bien, qu'est-ce qui lui prend tout à coup ?, s'interrogeait-elle en fronçant les sourcils.
La brunette inclinait son visage lorsqu'elle voyait Nicky zieuter la pièce en long, en large et en travers. Alors, elle comprenait. Elle s'était senti si réconforter d'apercevoir le détective, qu'elle ne s'était même pas rendu compte de tout le bazar qu'il avait mis dans le salon.
Une quantité excessive de dominos alignés successivement d'une manière si délicate et si précise. Des dominos de couleurs différentes : des blancs, des noirs, des rouges, des beiges, des marrons… Des dominos de toutes les couleurs.
L'avocate plissait les yeux et reculait d'un pas. Puis de deux. Puis de trois. Elle reculait jusqu'à parvenir à avoir la globalité dudit chef-d'œuvre dans son champ de vision.
Alors qu'elle prenait conscience de ce que tout cela signifiait, ses sourcils se relevaient en même temps que ses yeux s'ouvraient grands. Elle se mettait à rire nerveusement, ses épaules montaient et descendaient de manière irrégulière. La brune savait que Larson était quelqu'un de talentueux et il était pour ainsi dire, très talentueux dans la bêtise.
Mais il est complètement suicidaire !, s'était-elle dit.
Tant dis que les rires de la femme s'intensifiaient, Nicky actionnait le mécanisme. Les dominos tombaient les uns sur les autres. Un véritable enchaînement en cascade. L'avocate ne pouvait qu'admettre qu'il avait fait un circuit très impressionnant.
Les yeux du brun suivaient chaque domino qui venait s'écraser sur son voisin. Le visage du détective s'illuminait et un sourire aussi idiot que pervers étirait ses lèvres de plus en plus. Les poings serrés contre sa bouche, Nicky tremblait d'impatience.
Et alors que la partie la plus importante de cette étonnante performance de dominos s'apprêtait à débuter et marquer le clou du spectacle, une voix stridente et glacée venait perturber le moment d'euphorie du brun.
« Alors Nicky, j'espère que je ne te dérange pas trop ? »
Les paroles de Laura Marconi étaient parues comme le glas venant sonner la mort d'un certain détective privé. Ce dernier était d'ailleurs resté figer sur place quelques millisecondes. Puis, il tournait doucement et prudemment son visage vers la rouquine. Il ouvrait la bouche mais aucun son n'avait eu le temps de sortir. Laura venait de bondir de derrière le Maître Allen en hurlant.
« Mais c'est que tu l'oublies souvent mon cent tonnes ! »
La rouquine projetait à vitesse éclaire sa gigantesque massue sur son partenaire qui n'avait eu, nul autre choix que de reculer brutalement de plusieurs pas réduisant à néant le travail qu'il s'était acharné à faire et qui l'avait conduit à ne pas fermer l'œil de la nuit.
La massue était passé à quelques centimètres de Sodjo Allen qui avait presque senti les battements de son cœur s'arrêter alors que les mèches de ses cheveux s'étaient soulevé rapidement pour revenir se poser finement sur ses épaules.
La mine affichée par l'avocate était une mine qu'elle n'avait jamais fait auparavant, stagnant entre la peur, la surprise et une teinte de compassion. Elle s'avançait un peu, une main levée et laissant échapper un léger « Laura » qui était lui-même camouflé par un petit rire nerveux.
Sodjo finissait par laisser sa main tomber contre sa cuisse. Elle remuait la tête et songeait au fait que parler à Laura Marconi lorsqu'elle était en colère n'avait pas grand intérêt d'autant plus que Larson l'avait un peu cherché.
À bien des égards, Sodjo trouvait que Laura avait un caractère un peu commun au sien. L'énervement inapaisable, la détermination, la flexibilité… C'était des traits qu'on pouvait pour certain qualifier de défauts mais c'était ce qui avait fait d'elle, cette grande avocate, crainte et respectée. Alors, l'avocate était impatiente de voir ce que la partenaire du grand Nicky Larson deviendrait dans quelques années.
En ce cas, elle allait simplement vers la cuisine, remplissait une tasse de café qu'elle devinait avoir été fait récemment car il était encore bien chaud.
Puis, la femme regardait une dernière fois le duo bagarreur, avant de s'éclipser dans sa chambre. Quand elle y arrivait, elle posait le dos de son crâne sur la porte qu'elle venait de refermer. Et, comme à son habitude, Sodjo Allen laissait son cerveau tourner à plein régime, ses pensées vaguer et divaguer encore et encore.
Seulement, elle n'avait pas le temps de rêvasser davantage car elle entendait la sonnerie d'un téléphone retentir. Son téléphone. Elle s'approchait du bureau et avec sa main libre, prenait l'appareil qui était posé dessus avant de décrocher.
« Vous l'avez retrouvé ? … Toujours pas ? … Bordel mais où est-ce qu'il se cache ?! … Je sais que vous faites de votre mieux, là n'est pas le problème. Il faut absolument le retrouver… Si justement ! Chuck, il y a quelque chose qui cloche dans tout ça… »
L'avocate laissait Curtis parler quelques instants, en réalité elle n'écoutait pas vraiment ce qu'il lui disait. Sans le moindre bruit et toujours pensive, elle ramenait sa tasse à ses lèvres. Elle n'avait pas spécialement soif, mais elle sentait ses paupières lourdes, très lourde et pourtant…
Sodjo Allen levait les yeux vers l'horloge accrochée au mur, il n'était même pas 16h00 et elle fatiguait déjà. Elle frôlait le burn out et s'en rendait très bien compte. Mais, elle ne pouvait pas prendre de repos. Elle ne le voulait pas. Plus vite elle aurait réglé cette affaire, plus vite elle rentrerait chez elle.
« Pourquoi Dojo n'a pas tout simplement donné la liste à Akira Yamaguchi ? Pourquoi l'avoir donné à Hizahomo Bokuto ? Il aurait sans doute pu en tirer un meilleur prix… Cela n'a vraiment aucun sens… Heureusement, pour l'instant, on sait de sources sûres que Yamaguchi n'a pas mis la main sur cette liste mais combien de temps nous reste-t-il avant que ça ne soit le cas ? … Tu vois, on ne peut pas laisser Kenzo Dojo en liberté plus longtemps… Bref. Continuez de le chercher, il peut être n'importe où. Élargissez le champ de recherches… Je sais que vous l'avez déjà fait mais élargissez le plus… Bien, fais donc cela… Non, je me suis déjà occupée de Sydney, il va bien, il est en sécurité… Bon, je te laisse, j'ai à faire et inutile de te faire du mouron pour moi, tout va bien. Bye. »
Ainsi, la brune raccrochait sans aucune autre forme de politesse. Elle avait été assez froide durant cet appel court. Elle en avait conscience et l'avocate se maudissait déjà pour cela. Mais, elle était fatiguée et elle en avait assez de constater que chacune des personnes autour d'elle s'inquiétait de sa survie.
« Quelle foutaise…, murmurait-elle avec agacement. »
Sodjo sentait ses pensées divaguer.
Après-demain se déroulerait la vente aux enchères et elle se disait naturellement qu'elle n'avait pas le temps de se reposer, qu'elle devait peaufiner chaque détail afin d'arriver à son but. La femme savait ce qu'il fallait faire pour mettre Akira Yamaguchi à genoux et elle aurait grandement besoin d'Hizahomo Bokuto.
Sodjo Allen était prête à tout pour parvenir à ses fins. Cela faisait des années qu'elle faisait son métier. Elle avait même démissionné de son poste de procureur pour lancer son propre projet et devenir cette sorte de ''justicière'' que chacun admirait, aimait et détestait.
Quel paradoxe.
La femme tentaitde reprendre une gorgée de café, mais elle ne parvenait pas à porter son verre à sa bouche. Sa main semblait vraiment lourde et lorsqu'elle s'en rendait compte, elle plissait les yeux. En effet, quelque chose n'allait pas et elle avait rarement été dans ce type de position.
Sodjoavait l'impression de tanguer soudainement. Elle essayait de poser son bol sur le bureau mais ce dernier lui glissaitdes doigts. Il se brisait sur le sol, les éclats des verres s'éparpillaient jusqu'à ses pieds.
La brune balayait du regard sa chambre, sa vue était flou, très flou. Elle ne percevait que des tâches plus ou moins colorées.
Tant dis que madame Allen se laissait tomber par terre, elle posait l'une de ses mains sur la table de travail. Ses genoux baignaient dans un café chaud, presque brûlant mais pour chance, les vêtements que portait la femme faisaient rempart.
Sa respiration était si lente et si irrégulière. Son audition, limitée. Elle n'entendait que des bruits sourds, graves et aigus en même temps. C'était comme si elle était et à l'intérieur de son corps et à l'extérieur.
Un léger courant d'air parvenait au visage de Sodjo Allen et elle comprenait que quelqu'un venait de passer le pas de la porte. Ses yeux rivés sur ses genoux trempés, elle n'avait pas besoin de relever la tête pour comprendre que c'était Nicky Larson qui venait de s'avancer vers elle, se positionnant par la suite à sa hauteur.
Étrangement, quand elle levait son regard épuisé vers le détective, elle croyait presque percevoir son défunt père. Cette mine inquiète était pour elle, si semblable à celle que son paternel affichait alors que le cancer qui l'habitait à l'époque ne donnait aucun signe de rétractation.
Elle souriait avant d'articuler assez faiblement
« Je vais me reposer un peu… c'est d'accord.
— Je savais que vous n'alliez pas bien, disait Nicky avec une teinte de regret dans la voix.
— Évidemment, riait-elle. »
Sodjo finissait par perdre connaissance, alors qu'à travers ses lèvres glissaient encore et encore des paroles incompréhensibles semblant être dépourvues de tout sens. Par chance, Nicky était là et il réceptionnait, avec tendresse et fermeté, le corps de la brunette. Il la positionnait ensuite de telle sorte à pouvoir poser sa main sur le front de la femme.
Larson grinçait des dents. Allen était brûlante de fièvre. Avec toute l'expérience qu'il avait, il savait que Sodjo n'avait rien de foncièrement grave. Elle venait de tomber de fatigue et il fallait à tout prix qu'elle se repose.
À bien des égards, le détective se sentait responsable d'elle. Elle était, pour lui, bien plus qu'une avocate talentueuse, bien plus qu'une simple cliente… Que représentait-elle à ses yeux ? La réponse à cette question était sans doute trop difficile à trouver ou simplement trop dure à accepter.
L'homme la soulevait sans la moindre difficulté. Il l'allongeait méticuleusement sur le lit et la recouvrait avec la légère couverture qu'il y avait sur le lit. Il se faisait la réflexion que cela n'était pas assez et ouvrir l'armoire de la chambre où il savait trouver une seconde couette en peu plus épaisse. Le détective privé déposait donc le duvet par-dessus la première couverture et on pouvait lire sur son visage une mine de satisfaction.
Cela devrait suffire, se disait-il.
Larson effleurait de ses doigts le visage de la jeune femme attrapant dans sa main quelques-unes de ses mèches. Après qu'il se soit rendu compte de ce qu'il était en train de faire, Nicky se redressait brusquement. Il reculait de plusieurs pas en arrière et se retournait.
Mais, le brun cognait brutalement sa cuisse contre la pointe de la table du bureau et il se retenait de jurer car il craignait de réveiller madame Allen qui, pour une fois, dormait à point fermé.
Le détective jetait un bref coup d'œil à la table et ricanait avec légèreté. Il y avait un nombre incalculable de papiers dispatchés dessus. Sodjo Allen était incontestablement douée pour son travail. En revanche, le rangement n'était sans doute pas son fort. Il supposait tout de même que c'était un bazar organisé. Après tout, avec une mémoire comme la sienne, elle devait parfaitement savoir où était rangé ce qu'elle souhaiterait trouver.
Nicky fronçait les sourcils au moment où son regard était attiré par une feuille aux airs vieux mais à l'allure toujours un peu brillante. Le brun la saisissait avant de la mettre sous ses yeux. Il comprenait que c'était en réalité une photo. Une photo en noir et blanc. Deux adultes ainsi que deux enfants apparaissaient : un portait de famille de toute évidence.
L'attention de l'homme s'était immédiatement tournée vers la femme adulte, souriant et à la peau claire, très claire, trop claire aux cheveux aussi blancs que la neige. Après cette constatation, il laissait s'échapper de ses doigts tremblants la photo.
Il posait à plat ses mains sur la table. Des flashs, encore des flashs… Des brides de souvenirs le traversaient et s'entrechoquaient un à un. C'était comme la dernière fois, avec une violence identique et pourtant cette fois-ci, cela était moins douloureux. Car cette fois-ci, il ne luttait pas. Cette fois-ci, il avait cette envie de savoir… de voir ce que son subconscient voulait lui montrer.
La femme de la photo semblait être la même femme qu'il avait perçue dans ses premiers flashs quand il était Utsunomiya avec Sodjo. Le détective pouvait clairement percevoir les traits de cette femme aux cheveux lumineux. Des traits qui, sous certains angles ressemblaient aux siens et qui sous d'autres angles ressemblaient à ceux de…
Il remuait difficilement sa tête devenue trop douloureuse, se massant les tempes tout en regardant furtivement le Maître Allen qui dormait paisiblement sur le lit.
Larson se répétait en boucle que cela n'avait aucun sens car c'était réellement le cas. Pour lui c'était le cas et n'importe qui d'autre qui aurait été face à ce même problème aurait eu la même réflexion.
Il était impensable, pour Nicky Larson, qu'il ait pu d'une quelconque manière avoir déjà côtoyé le cercle de Sodjo Allen. Il s'en serait souvenu, personne n'oublie quelqu'un d'aussi important. Et pourtant, il n'en avait pas le moindre souvenir… C'était ça sans doute cela. Il ne s'en souvenait pas ou du moins il avait oublié. Était-ce vraiment le cas ? Avait-il sérieusement oublié ?
Au moment où il sentait une main se poser sur la sienne, il sursautait et tournait vivement son visage pour finalement poser son regard sur une Laura Marconi assez inquiète.
« Nicky, ça va ?, questionnait-elle. Tu ne m'as pas entendu entrer ?
— Si… Non… ? Je… Non.
— Tu vas bien ?, s'inquiétait-elle en ramenant sa main à la joue de son équipier. Tu transpires.
— Je vais bien, ne te fais pas de soucis pour moi. Occupe-toi plutôt de Sodjo, c'est elle qui n'est pas en grande forme.
— D'accord, mais tu devrais-
— Ça va, coupait Nicky en souriant. »
Laura affichait un sourire amer en remuant la tête tout en levant discrètement les yeux au ciel. Nicky ne lui disait pas la vérité mais elle ne pouvait pas non plus affirmer qu'il lui mentait. En vérité, il ne lui disait juste rien. Il la mettait à l'écart de ses problèmes et elle se sentait frustrée à cause de ça.
Le brun remarquait l'agacement de sa partenaire face à sa réponse. Inconsciemment, il soulevait sa main et venait relever la frange maladroitement coiffée de Laura qui plongeait finalement ses yeux dans le regard du brun.
« Excuse-moi de t'inquiéter autant, disait-il en souriant. »
Larson se raclait ensuite la gorge avant de mettre ses mains dans ses poches. La jeune Marconi semblait faiblement perturbée par le geste de son ''ami''. Ses joues prenaient une teinte légèrement rosée et même le détective privé semblait un tantinet troublé. Il n'y avait aucun autre échange entre les deux coéquipiers et Nicky sortait de la chambre en se demandant vraiment ce qui lui était passé par la tête.
Laura restait silencieuse quelque temps puis, après avoir repris ses esprits, elle se courbait et commençait à nettoyer le café qui s'était renversé par terre. Néanmoins, elle s'arrêtait un instant pour regarder Sodjo. La rouquine était inquiète et espérait sincèrement qu'Allen se porterait mieux à son réveil.
Au beau milieu de la nuit, des bruits de pas légers et discrets se faisaient entendre.
Sodjo Allen venait de quitter sa chambre, vêtu d'un pyjama rose pale et d'un peignoir blanc avec une paire de chaussons aux pieds.
La femme savait qu'elle avait dormi plusieurs heures, car lorsqu'elle avait ouvert les yeux, elle avait constaté que la nuit était tombée. La brune avait d'ailleurs senti un poids sur son matelas alors qu'elle avait tenté de bouger sa couverture.
Il semblait que Laura Marconi avait veillé sur elle du mieux qu'elle avait pu et avait fini par s'endormir sur le bord du lit. Sodjo ne voulait pas réveiller la rouquine, alors elle était discrètement sorti après avoir recouvert Laura d'une épaisse couverture.
Allen avait ensuite longé les murs de l'appartement et marché jusqu'à l'entrée. Elle abaissait la poignée de la porte d'entrée sans provoquer un seul son. Elle refermait avec autant de discrétion qu'à l'ouverture et grimpait les marches de l'immeuble jusqu'à parvenir au sommet.
Quand la porte qui menait au toit s'ouvrait, une bourrasque de vent venait s'écraser sur son visage. Elle fermait les yeux et passait ses doigts dans sa chevelure en mettant quelques mèches derrière son oreille.
La brune se dirigeait jusqu'à la barrière du toit et posait ses deux mains sur cette dernière. Elle inspirait et expirait du mieux qu'elle pouvait. Sa respiration était de plus en plus saccadée. Elle était épuisée.
Il faut que ça s'arrête, se répétait-elle en boucle.
L'avocate avait sorti une photo de la poche de son peignoir. Photo qu'elle avait positionné face à ses yeux et comme à chaque fois, ses lèvres s'étiraient en un doux sourire. Son visage tout entier décrivait des sentiments mitigés partagé entre la tristesse et la joie, le manque et le regret.
Sodjo tournait son visage vers la porte du toit quand elle entendait cette dernière grincer. Elle repliait la photo et souriait de plus belle.
« Je me demandais combien de temps est-ce que vous alliez mettre pour finalement me rejoindre, déclarait-elle.
— Vu la discrétion dont vous aviez fait preuve, j'ai pensé que ma venue allait vous surprendre, disait Nicky en souriant.
— Oh non, chantonnait-elle. Je voulais simplement éviter de réveiller Laura et puis je commence à vous connaître… En tout cas, je n'ai pas pris mes lunettes cette fois alors-
— Je me doutais bien que vous n'alliez pas aller bien loin, coupait le détective. Habillé de la sorte.
— Il est vrai, rigolait Sodjo. J'avais juste besoin de prendre un peu l'air.
— Je vois… Vous vous sentez mieux ?
— Hum… je pense que oui. Si c'est de ma santé qu'il s'agit… alors oui, je vais mieux. »
Nicky Larson s'était approché de Sodjo. Ils restaient tous deux sans rien dire, fixant la ville illuminée qui se présentait à eux. Finalement, Nicky brisait le silence en posant une question qui le démangeait depuis quelque temps.
« Dites-moi, Sodjo. Qu'est-ce qui vous a donné envie de devenir avocate ?
— Oh… bonne question, disait-elle dans un léger rire. La popularité ? La gloire ? L'envie d'être connu ? Ou plutôt reconnu ? Pour tout vous dire, je ne sais pas vraiment… La justice peut-être ? L'espoir d'apporter ma contribution à ce monde ? De laisser mon empreinte quelque part ? »
C'était une suite de questions. Une suite de questions qui traversaient les lèvres de Sodjo Allen. Et chacune d'elles possédait cette teinte amère et lourde. Un air vide sur son visage, l'avocate observait la splendide face à elle.
Pour être tout à fait honnête, cela faisait bien longtemps qu'elle n'avait pas réfléchi à cette question. C'était vrai. Pour quelle raison avait-elle eu envie de devenir avocate ? La jeune femme avait déjà été interviewer plusieurs fois au cours de sa carrière et bien sûr, cette interrogation revenait parfois mais elle s'était toujours débrouillé et faisait de nombreuses pirouettes afin d'y apporter une ''réponse'' floue mais logique.
« Je me suis très vite démarquée dans le domaine vous savez…, reprenait la brune. J'étais vraiment jeune… un ''beau bébé'', comme j'aime le dire. Je faisais mon entrée dans le monde et déjà, je sortais du lot. Je gagnais chacune de mes affaires et ce, peu importe le prix. Je ne faisais pas vraiment attention aux personnes qui m'employaient. Si elle avait un bon fond ou non. Si elle était coupable ou non. Tout ce que je voulais c'était gagner, gagner et encore gagner. Mais… un jour… tout ne s'est pas passé comme prévu.
— Vous avez défendu un criminel, vous avez gagné et vous vous en êtes mordus les doigts.
— C'est ça, disait Sodjo qui souriait tristement. Vous avez sans doute dû entendre parler de Luciano Gaspard et du crime dont-il avait été accusé ?
— Oui, acquiesçait Nicky. J'avais suivi brièvement cette affaire. À l'époque, il était l'un des boxeurs les plus appréciés des États-Unis et c'était même sans doute le meilleur. Il avait été accusé d'avoir assassiné sauvagement son ex-femme… Vous l'aviez représenté, auprès de Bill Gibson, un vieillard aigri mais qui était également, un excellent procureur, de ce que j'avais pu entendre. Ainsi, grâce à vous deux, il avait été acquitté. Vous aviez fait un travail remarquable.
— Un travail remarquable…, répétait-elle d'un ton grave. Il était coupable en réalité. Il était coupable et je le savais, c'était évident. Il avait développé un profond mépris pour son ex-femme. La voir avec un autre homme que lui à peine un mois après leur divorce… C'était un sacré coup à son égo. Il la regardait de haut et comme si elle n'était rien, il l'a tué. Un crime passionnel comme on n'en voit souvent, malheureusement. Mais Gibson disait toujours ''on n'est pas là pour juger nos clients. S'ils nous paient, nous on a le devoir de faire notre job. Alors, on fait notre job et surtout, on le fait extrêmement bien''. Alors, je me suis convaincu et forcé à croire que Luciano Gaspard était innocent. Je l'ai défendu, j'y ai mis corps et âme. J'ai manipulé le juge, les jurés. J'ai mené en bateau le camp adverse… et nous avons gagné. Luciano a été acquitté et aujourd'hui, il coule des jours heureux avec sa nouvelle épouse et ses deux enfants…
— Vous étiez jeune…, soufflait Larson. Tout le monde fait des erreurs. Moi le premier.
— Cela excuse-t-il mon agissement ?, demandait-elle d'une voix à fendre des cœurs en deux. Je ne le crois pas.
— Si vous vivez dans le passé alors-
— J'ai vu… des frères et sœurs crier au désarroi, l'interrompait l'avocate. Une mère pleurer son enfant et un père quémander une justice pour sa fille. Une justice qu'il n'aura malheureusement jamais… à cause de moi. De mon arrogance et de mon envie de… gagner ? Était-ce cela ? Était-ce mon envie de gagner ? »
L'avocate se plissait tristement les sourcils et d'une voix saccadée et désarmée, elle reprenait.
« Si le monde entier vous haïssait et vous croyait coupable mais que votre conscience vous approuvât et que votre cœur vous parût pur de toute faute, alors, vous ne seriez pas seule… »
Sodjo Allen adorait Jane Eyre. Ce livre contenant des pages bercées par la triste histoire d'une orpheline… comme elle. C'était pour cela que plus jeune, elle avait ardemment voulu lire ce livre car il était un temps où elle se cherchait bien qu'elle ne se retrouvait nulle part. Alors quoi de mieux qu'un livre où l'héroïne serait une orpheline, comme elle.
Cela paraissait, désormais, ridicule aux yeux de la brune mais son affection pour le livre n'avait pas failli pour autant et elle appréciait particulièrement certains passages, c'est pourquoi elle s'attardait souvent à les ressortir en pleine discussion.
« Je ne m'étais jamais senti aussi seule de ma vie, continuait-elle dans la même lancée. Seule et si coupable. Après cette histoire, j'ai continué de faire mon travail. J'ai trimballé ce cœur lourd dans ma poitrine des années durant et je suis devenu procureur fédéral, le plus jeune que les États-Unis n'ont jamais portés. Je pensais que cela me ferait me sentir mieux mais ce ne fut par le cas.
— Alors vous êtes partie.
— Alors, je suis partie, confirmait-elle en hochant la tête. Du jour au lendemain, j'ai tout claqué. J'ai décidé de travailler à mon compte et de ne sélectionner que les affaires perdues ou ignorées. Je voulais défendre des personnes innocentes. Je voulais faire quelque chose de bien. Je voulais me racheter. »
La photo dans ses mains se chiffonnait entre ses doigts. Sodjo ne le remarquait pas mais elle partageait inconsciemment ses fortes émotions à l'homme, non loin d'elle, qui sentait lui aussi que sa vue baissait. Quant aux yeux de Sodjo Allen, ils étaient remplis de larmes et ses pleurs, bien que silencieux, parvenaient à atteindre les oreilles de Nicky Larson.
Sodjo tournait son visage. Son regard humide et triste rencontraient celui du brun qui portait un éclat similaire au sien. Ensuite, à travers des lèvres tremblantes, la voix déchirée, entrechoquée par des sanglots stridents et malheureux, elle disait
« Je… suis… remplie de rancœur et… de regret. Et… je n'arrive pas… plus… à respirer. C'est… »
La femme s'était, mais cela arrivait rarement, perdu dans cet océan de pensées et de souvenirs qui la submergeait. Elle ne voyait plus clairement, elle ne réfléchissait plus décemment. Trop de souvenirs se superposaient, les uns au-dessus des autres. C'était un cercle vicieux. Vivre était un cercle vicieux.
Depuis aussi loin qu'elle s'en souvenait, tout le monde autour d'elle l'avait toujours enviée. Sa beauté, son charme, son intelligence hors du commun. Apparemment c'était une chance pour elle d'avoir cette mémoire irréaliste.
Mais personne ne savait. Personne ne s'en rendait compte. Ou plutôt, tout le monde faisait exprès de l'ignorer.
Tout le monde ignorait ce fait qui était pourtant si flagrant et si logique : se souvenir des moindres détails de son existence était une malédiction et elle ne le souhaitait à personne. C'était une chose bien trop lourde à porter et bien qu'elle ait un mari aimant et merveilleux, elle n'avait jamais réussi à partager son fardeau avec lui.
La femme se souvenait des moindres détails de son existence depuis l'âge de ses trois ans. Elle se souvenait de sa maladie et de toutes les douleurs qu'avait entraînés la chimiothérapie. Elle se souvenait de ce jour funeste où un crash d'avion l'avait privé de sa famille… elle se souvenait de cette douleur au fond de sa poitrine et elle détestait ça. Parce que chaque jour que Dieu faisait, elle se souvenait… de tout. Et c'était bien trop douloureux.
L'on faisait passer les souvenirs comme des trésors, mais l'avocate connaissait la vérité. Elle se disait que cela était aussi limpide et claire qu'une nuit d'été. Les souvenirs étaient tout bonnement des tourments et personne, mis à part Sodjo Allen n'en avait pris conscience.
Tout le monde l'ignorait… Personne ne savait. Personne ne voulait faire l'effort de savoir ni même de comprendre.
C'était ainsi qu'elle voyait les choses. Mais ce soir-ci, elle ne remarquait pas qu'elle avait prononcé ses pensées à hautes voix. Et lorsque Larson entendait ses paroles, il croyait entendre les paroles d'un être mort car la voix de l'avocate était totalement éteinte.
Nicky prenait, sans avoir formulé la moindre demande, Sodjo dans ses bras. Cette dernière ne remarquait pas immédiatement le geste que le détective avait eu envers elle mais lorsqu'elle constatait qu'une main reposait sur le dos de son crâne et que sa joue était sur le torse de Nicky, elle souriait bien que toujours affligée.
La brune ne savait pas combien de temps est-ce qu'ils étaient resté ainsi, mais quand elle parvenait à stopper ses larmes, elle défaisait l'étreinte qui la liait au détective. Elle passait avec maladresse la manche de son peignoir sur son visage, essayant de nettoyer ce dernier qui était humidifié par son excès de tristesse.
En temps normal, l'avocate aurait été gênée d'être vu dans un état qui lui semblait si pitoyable et indigne de sa réputation. Mais pas cette fois et pas devant Nicky Larson. Au contraire, elle avait été heureuse qu'il soit là, près d'elle. Et, elle trouvait cela même amusant de se faire consoler par cet homme qui lui semblait si familier et qu'elle ne savait, pourtant, pas connaître.
La femme levait son visage vers ce détective aux traits pareils aux siens. Elle inclinait la tête, laissant échapper un rire doux de ses lèvres desséchées.
« Merci de m'avoir consolé, disait-elle d'une voix toujours cassée. Bien que cette tâche ne vous incombait pas. »
Après avoir prononcé ses quelques mots, elle s'éloignait de Nicky. Elle lui indiquait qu'elle devait encore se reposer puisqu'il valait mieux pour chacun d'eux, qu'elle soit en pleine possession de ses capacités. En effet, samedi se tenait la vente aux enchères et elle ne devrait montrer aucun signe de faiblesse, pas même une seule trace de fatigue ne devrait figurer sur son visage. Pas une seule.
L'homme n'avait pas répondu, il l'avait regardé se diriger vers la porte du toit et disparaître dans les escaliers. Il posait ses mains sur la rambarde et avait, tout comme Sodjo à son arrivée en ce lieu, fermé les yeux et laissé ses cheveux se faire bercer par ce vent paradoxalement violent et apaisant à la fois.
Il ouvrait ses paupières et laissait ses yeux se faire agresser par les lumières illuminant toujours la ville de Tokyo.
« Comment aurais-je pu vous laisser ainsi ? »
