Lily cligna plusieurs fois des yeux ce matin là, peu sûre de lire correctement l'heure sur l'horloge de son dortoir. Il ne pouvait décemment pas être déjà 9h05, elle avait l'impression d'avoir à peine dormi. Elle se redressa légèrement pour balayer le dortoir du regard. Il était vide. Merlin, il était vide !
Elle bondit de son lit, prit une douche en vitesse, et s'attacha négligemment les cheveux avant de se hâter hors du dortoir. Il n'y avait personne dans la Salle Commune, mais ce n'était pas étonnant. Les cours avaient déjà commencé et elle était en retard.
Elle traversa le château à une allure folle, frappa trois coups à la porte de la salle de Métamorphose, et pénétra à l'intérieur plus essoufflée qu'elle ne l'avait jamais été. Tous les regards se braquèrent sur elle, et alors qu'elle s'excusait platement auprès du professeur McGonagall qui lui fit signe de s'asseoir rapidement d'un air agacé, les souvenirs de la veille la rattrapèrent.
Elle déglutit en s'asseyant à côté de Mary. Les murmures allaient bon train. Elle essaya tant bien que mal de ne pas y prêter attention, mais alors qu'elle se penchait pour sortir ses affaires de son sac, son regard tomba sur James, quelques mètres devant elle. Elle ne voyait que son dos. Il semblait concentré sur le cours.
« Donc, ce n'était pas un cauchemar... murmura t-elle. »
Elle pivota légèrement. Marlène McKinnon, quelques rangées plus loin, avait la tête baissé sur son parchemin. Lily pouvait voir ses yeux rougis de là où elle se tenait, et cela lui retourna l'estomac.
« Je suis désolée pour ce matin. Avant d'aller prendre mon petit déjeuner je t'ai demandé si tu te levais et tu m'as répondu quelque chose qui ressemblait à un oui... J'aurais dû te secouer, s'excusa Mary à voix basse.
- Non, c'est de ma faute, j'ai oublié de programmer mon réveil hier soir.
- … Ça, je peux le comprendre. »
Lily inspira profondément et tenta d'écouter le professeur McGonagall. En vain. Elle n'entendait que la voix de James qui lui disait qu'il la détestait, qu'il lui disait qu'il lui en voulait, qu'il lui disait qu'il l'aimait, et elle l'avait entendue toute la nuit déjà, et elle avait la migraine.
« Tout le monde ne parle que de ça, murmura Mary comme si elle avait lu dans son esprit.
- De quoi ?
- De toi, James, et Marlène. »
Lily soupira. Elle s'en doutait un peu. James était le capitaine de l'équipe de quidditch et le préfet en chef, ce qui faisait de lui une figure notable du château, et son couple avec Marlène était légendaire. Qu'en restait-il maintenant ?
« Marlène a dit à Dorcas que vous étiez en train de vous embrasser quand elle est entrée dans le dortoir. C'est vrai ? chuchota Mary.
- Ce n'était pas tout à fait prévu... Nous étions en train de nous disputer, et c'est juste... C'est arrivé comme ça.
- Ah, ça, c'est le danger quand on refoule ses sentiments.
- Depuis quand est-ce que tu es une experte là dedans ?
- J'ai un sacré cas d'étude dans le même dortoir que moi, lui renvoya Mary avec un sourire taquin. »
Le professeur de Métamorphose leur jeta un regard sévère et les deux jeunes filles se redressèrent légèrement, ne reportant que brièvement leur attention sur le cours.
« Est-ce que tu as discuté avec Marlène ? murmura Lily.
- Oui, hier soir. Tu étais déjà couchée. Je n'ai pas beaucoup d'information à t'apporter, elle n'arrêtait pas de pleurer... Tout ce que je peux te dire, c'est qu'elle insultait James de tous les noms.
- Ce n'était pas de sa faute.
- Tu ne sais pas tout. Ils se sont salement disputés dans la Salle Commune. Un vrai spectacle. Personne ne l'a raté, à part toi et Sirius Black, bien sûr, et James n'a pas été... Disons qu'il a été dur avec Marlène. »
Minerva McGonagall les invita tous à se lever afin d'essayer de transformer leur table en un objet mouvant de leur choix, coupant court à la discussion. Marlène McKinnon ne parvint qu'à faire disparaître un pied et elle fondit en larmes.
« Allons, allons, ce n'est pas si grave Miss McKinnon, vous y arriverez la prochaine fois, lui confia McGonagall, surprise par tant d'émotivité pour une simple transformation. »
James se tourna vers elle et la fixa pendant un instant. Au même moment, Sirius Black était déjà parvenu à métamorphoser leur table une bonne dizaine de fois. Quant à Lily, distraite, elle manqua de faire exploser son encrier et décida qu'il était plus sage de laisser la main à Mary pour ce jour là.
La journée fut longue, trop longue, et James l'ignora superbement à chaque minute de chaque heure qui passait. Elle ne chercha pas non plus à aller vers lui, au contraire, elle pensait qu'il était peut-être plus sage qu'ils gardent leur distance pour l'instant. Elle ne savait plus ce qu'elle voulait, et elle le suspectait d'en être au même point, mais il n'y avait pas que cela.
Il y avait aussi Marlène. Lily savait qu'il faudrait qu'elle lui parle, mais elle n'avait aucune idée de la façon dont elle devait s'y prendre. Mary lui avait conseillé au déjeuner d'attendre. Selon elle, McKinnon était une fille gentille, mais la peine qu'elle ressentait lui faisait dire des choses qu'elle ne pensait pas.
Alors, Lily avait attendu, sagement, pendant plusieurs jours. Elle avait observé, simplement, jusqu'à capter quelque chose qui sortait de l'ordinaire. Il avait fallu une bonne semaine avant que la tension ne s'estompe un petit peu.
Elle était avec Mary au bord du lac lors d'un bel après-midi ensoleillé lorsqu'elle se retourna un peu par hasard vers l'autre extrémité du parc. Près du terrain de quidditch, Marlène et James étaient en pleine discussion. Lily se redressa légèrement. Quelque chose de désagréable lui chatouillait l'estomac.
Le capitaine de l'équipe de Gryffondor était appuyé contre un grand arbre qui jetait de l'ombre sur Marlène. Elle était en train de lui parler mais Lily ne pouvait pas entendre un mot de ce qu'ils se disaient. Au bout d'une quinzaine de minutes, James ouvrit ses bras et enlaça Marlène.
Lily ne savait plus quoi ressentir. Bizarrement, elle était soulagée qu'ils se soient réconciliés. Pourtant, elle avait aussi cette énorme boule dans la gorge qui l'empêchait de respirer comme elle l'aurait voulu. Quand elle n'était pas avec lui, quand elle n'était pas celle qu'il regardait, quand elle n'était pas tout pour lui, elle n'arrivait pas à vivre correctement.
« Pourquoi est-ce que tu te fais du mal ? lui demanda Mary en l'obligeant à se retourner. »
Lily soupira. Elle n'avait pas tort. Parfois, elle se demandait si elle ne devrait tout simplement pas attendre que l'année se termine pour partir de son côté et oublier tout ce qui était arrivé ces derniers jours, mais à chaque fois elle réalisait que c'était exactement le chemin qu'elle avait pris après l'anniversaire de Mary, et que cela ne lui avait pas vraiment réussi.
« Tu as quelqu'un en vue, toi ?
- Moi ? s'étonna Mary. Tu ne crois pas que je te l'aurais dit si c'était le cas ?
- Je n'en sais rien. J'ai été distraite avec toute cette histoire et...
- Franchement, tu as de la chance, la coupa t-elle. Toi, tu sais ce que tu veux. Moi... Je n'en sais rien. Merlin, je ne suis même pas sûre de préférer les garçons aux filles.
- Oh. Oh... »
Mary était plongée dans son parchemin de Divination, et Lily réalisa à ce moment là que leur amitié était probablement la chose la plus précieuse qu'elle ait ici, si précieuse que Mary ne retenait même plus ses pensées les plus intimes.
« Je ne sais pas pour toi, mais moi j'ai toujours trouvé qu'Emmeline Vance avait un joli petit derrière, commenta finalement Lily. »
Mary se tourna vers elle, et elles s'observèrent un instant avant de se mettre à rire. Lily se fichait bien de l'orientation sexuelle de sa meilleure amie, mais elle voulait s'assurer que Mary ne se sente pas rejetée quoi qu'il arrive. Beaucoup d'adolescents se posaient des questions à un moment, et la jeune préfète en chef s'en était posée aussi. Elle était tombée amoureuse de James, mais ses parents l'avaient éduquée de façon à ce qu'elle garde toujours en tête que les garçons n'étaient pas sa seule option, et elle leur en serait toujours reconnaissante.
« Tu es la meilleure personne sur cette terre, et si James Potter ne te passe pas la bague au doigt dans les cinq prochaines années je lui ferai manger son balai, conclut Mary en se levant et en s'époussetant. »
Lily afficha un sourire triste avant de se redresser à son tour et de suivre sa meilleure amie à l'intérieur du château. Elles venaient juste de franchir la porte d'entrée lorsque le parfum de Marlène voleta jusqu'à leurs narines et qu'une main posée sur l'épaule de Lily ne la stoppe net dans son élan.
« Lily, est-ce que je peux te parler ? »
La jeune préfète déglutit et hocha la tête avant de jeter un regard à Mary lui signifiant qu'elle la rejoindrait plus tard. C'était comme si la main de Marlène sur son épaule pesait des tonnes. Ses grands yeux marrons étaient toujours un peu rouges depuis qu'elle était entrée dans le dortoir de James et les avait surpris, mais les traits de son visage s'étaient adoucis.
« Je voulais venir te voir, Marlène, je...
- Je sais, la coupa t-elle. Mary me l'a dit. J'avais besoin de temps avant de pouvoir te parler. »
Elles avaient rebroussé chemin vers le parc mais s'étaient naturellement dirigées à l'endroit où James et Marlène s'étaient tenus une demie-heure auparavant. L'équipe de quidditch de gryffondor était maintenant dans les airs et de temps en temps, elles pouvaient les apercevoir filer à toute allure au dessus d'elles.
« Je suis désolée, lâchèrent t-elles en même temps.
- Tu es désolée ? reprit Lily, décontenancée. »
Le regard de Marlène dévia vers le ciel et il suivit le capitaine pendant une petite minute avant qu'elle ne replace une mèche de cheveux blond derrière son oreille et que ses yeux ne retombent sur Lily.
« Je ne croyais pas te dire ça il y a une semaine, crois-moi. Mes pensées étaient beaucoup moins nobles, mais j'ai eu le temps de réfléchir et... »
L'air n'avait jamais paru aussi lourd à Lily. Elle ne savait pas pourquoi, mais plus elle restait là, en face de Marlène, plus elle se sentait liée à elle d'une étrange façon.
« Je suis la première à avoir commis une erreur, termina t-elle en se balançant d'un pied sur l'autre. »
Lily aurait pu répondre, mais elle avait la sensation que sa camarade avait juste besoin qu'elle l'écoute sans l'interrompre et elle lui devait au moins cela.
« Je savais qu'il y avait quelque chose entre toi et James quand j'ai commencé à sortir avec lui. Je ne suis pas bête. J'ai eu beau essayer de me convaincre que tu ne le considérais que comme un ami, au fond, je savais. Dès le début, j'en ai parlé avec Sirius. Il a été très franc avec moi, pour lui, c'était sûr James était amoureux de toi, mais tu vois... »
Elle s'interrompit, tourna la tête vers le lac et se mordit légèrement la lèvre. Elle essayait de retenir ses larmes et Lily sentit son cœur se retourner au fond de sa poitrine.
« Tu vois, je croyais que je pourrais être la fille qui l'aiderait à t'oublier. C'était vraiment très bête de ma part, mais c'était excitant d'essayer d'être cette personne là. Ça m'aurait rendue spéciale. J'ai fait passer ça avant l'amitié. J'aurais dû faire preuve de solidarité envers toi, mais crois-moi, à ce moment là, je me fichais bien de ce que tu pouvais ressentir, et maintenant je me sens monstrueuse.
- Marlène, arrêtes, tu es...
- Attends, la coupa t-elle. Quand je vous ai vu dans le dortoir, mon premier réflexe a été de croire que vous étiez ensemble depuis un moment. James m'a assuré que ce n'était pas le cas. Il m'a expliqué ce qu'il s'était passé et... »
Lily eut un mal fou à avaler sa salive. Est-ce que cela signifiait que James avait parlé à Marlène de la soirée d'anniversaire de Mary ? Est-ce qu'elle était en train de lui expliquer qu'elle leur avait pardonné ?
« Lily, inutile de tourner en rond, il m'a tout dit, termina t-elle. Je sais ce qu'il s'est passé l'année dernière. Il a été très franc avec moi, et je lui en ai voulu, mais bizarrement, il ne s'est pas rendu compte que ce qu'il m'a dit, il aurait dû te le confier à toi. »
La jeune femme rousse avait commencé à se frotter nerveusement les doigts sans s'en rendre compte. Elle murmura une excuse mais Marlène l'arrêta immédiatement.
« Je ne t'en veux pas pour ce qu'il s'est passé. Je... La seule chose, Lily... C'est que j'aurais aimé que tu viennes me parler. J'aurais voulu que tu me dises que ce n'était plus possible pour toi. Encore une fois, je savais ce que tu ressentais, alors j'aurais peut-être pu prendre les devants aussi, essayer de te parler de temps en temps, mais je ne l'ai pas fait, et je suppose que nous avons toutes les deux nos torts là dessus. Tu sais, James est... Il tient beaucoup à toi. Je pense que certains mots doivent venir de lui, alors je ne t'en dirai pas plus, mais tu devrais vraiment lui parler.
- Il m'évite comme la peste, et franchement, je... Je ne sais pas comment l'aborder et...
- … Et je suis là, compléta Marlène en grimaçant. Je sais. C'est bizarre. Pour être parfaitement honnête avec toi, je ne suis pas prête à vous voir ensemble, mais... J'ai vécu dans ton ombre pendant un an, alors je m'en remettrai. »
Lily s'apprêtait à lui répondre lorsque l'équipe de quidditch quitta le terrain, balai à la main, en passant à une quinzaine de mètres d'elles, Sirius et James en queue de peloton.
« Wow, wow, wow, est-ce qu'une bagarre se prépare ? les questionna Sirius en trottinant pour arriver à leur hauteur.
- Au risque de te décevoir, non, lui répondit Marlène avec un sourire amical.
- Vraiment ? Vous êtes sûres ? Et si je fais apparaître de la boue là, vous...
- Tu seras le seul à risquer quelque chose, le coupa Lily en haussant un sourcil. »
James s'était arrêté de marcher mais il était resté à une distance raisonnable. Il attendait simplement son meilleur ami qui semblait prendre un malin plaisir à le faire patienter. Lily jeta un regard vers lui, mais ses yeux restaient obstinément vissés sur son balai qu'il tenait fermement comme s'il était à présent la seule chose qui comptait.
« Alors tout va bien ? les questionna t-il à nouveau.
- Oui, répondirent-elles en choeur.
- Vraiment ? Si je m'en vais, je ne vais pas apprendre dans une heure que l'une de vous a noyé l'autre dans le lac ?
- Tout le monde ne règle pas ses différents de la même façon que toi.
- Très bien analysé, McKinnon. Criez si ça dégénère, conclut-il en rejoignant l'autre maraudeur. »
Lily aurait voulu qu'il reste un peu. Elle avait quelques questions à lui poser par rapport à James, mais elle ne voulait pas le faire devant Marlène, alors elle se contenta de le regarder partir sans rien dire.
« On devrait rentrer aussi. Je n'ai pas envie de rater le dîner. Il paraît qu'il y a de la tarte au chocolat en dessert, c'est une maigre consolation, mais je prends tout ce que je peux, reprit Marlène avec humour. »
Lily se contenta de suivre le mouvement. Elle n'avait absolument rien envie de manger. Toute cette situation la rendait malade. La discussion qu'elle venait d'avoir avec Marlène avait beau l'avoir grandement rassurée, elle ne s'en sentait pas moins coupable, et l'attitude de James la tuait. Elle ne pouvait pas le forcer à lui parler s'il ne le voulait pas, mais elle avait besoin qu'il la voit et qu'il arrête de regarder le monde entier sauf elle.
« Quoi qu'il arrive, je suis contente d'avoir pu mettre les choses à plat avec toi, Lily, trancha Marlène avant de lui adresser un signe de la main et d'aller s'asseoir avec Dorcas Meadowes. »
Il aurait fallu être aveugle et sourd pour ne pas remarquer les yeux braqués sur elles ou entendre les murmures indiscrets. Lily Evans et Marlène McKinnon qui débarquaient ensemble dans la Grande Salle après ce qu'il s'était passé la semaine précédente, c'était un vrai délice pour les charognards.
« Mary, l'autre jour en Métamorphose, tu m'as dit que James avait été dur avec Marlène, mais tu ne m'as pas dit exactement ce qu'il s'est passé à ce moment là, glissa Lily à sa meilleure amie en se laissant tomber à côté d'elle.
- Elle ne t'a rien dit ? s'étonna Mary.
- Pas vraiment. Elle m'a juste expliqué qu'il avait été très franc et qu'il lui avait parlé de ton anniversaire.
- Ça, pour être franc... commenta Mary. Quand ils sont descendus du dortoir, Marlène lui hurlait dessus. Ils se sont salement disputés. Et James lui a dit que la seule raison pour laquelle il était sorti avec elle au départ, c'était pour te rendre jalouse. »
Lily manqua de faire éclater le verre qu'elle tenait dans la main. Elle demeura immobile pendant une seconde. Elle avait eu des doutes pendant tellement longtemps qu'elle avait du mal à accepter la vérité maintenant qu'elle l'avait devant elle. Elle l'avait pourtant énoncée à James, lorsqu'ils étaient dans son dortoir. Il avait failli nier. Il s'était tu. Maintenant, elle en avait le cœur net. Il avait essayé de la blesser, et elle en était malade.
« Excuse-moi. »
Elle quitta la table qu'elle venait pourtant de rejoindre et monta quatre à quatre les escaliers vers la Salle Commune. Elle tournait rapidement au coin d'un couloir lorsqu'elle percuta Peter Pettigrow et qu'ils manquèrent de tomber à la renverse tous les deux. Rémus l'attrapa adroitement par le col de sa chemise et l'aida à se redresser.
« Hé, Evans, attention où tu marches, Peter est fragile ! l'interpella Sirius, quelques pas derrière avec son meilleur ami.
- Toi ! s'exclama t-elle en pointant James du doigt. »
Il n'eut pas d'autre choix que de la regarder cette fois-ci. Il venait de prendre sa douche et ses cheveux étaient encore humides, des gouttes d'eau tombaient sur ses épaules et c'était l'heure à laquelle, en temps normal, Lily l'observait discrètement, assise à quelques mètres de lui dans la Grande Salle. Il la dévisageait aussi. Elle le sentait quand elle se tournait vers Mary pour discuter de la pluie et du beau temps.
« Tu me rends malade ! lâcha t-elle en se rapprochant dangereusement de lui. »
Comme s'il savait exactement ce qu'il se passait, il resta silencieux. Pas une once d'étonnement ne se lut sur son visage. Sirius, Rémus, et Peter s'étaient tous les trois écartés d'un pas comme si Lily était une bombe à retardement. Ils n'avaient pas tort, elle n'en était pas loin. De grosses larmes brillaient dans ses yeux verts sans pour autant en dégringoler.
« Tu as dit à Marlène que tu étais sorti avec elle pour me rendre jalouse.
- Ce n'est pas tout à fait ce...
- Quel genre d'horrible personne fait ça ?! le coupa t-elle en grimaçant.
- Quel genre d'horrible personne fait ça ? répéta t-il en écarquillant les yeux. »
S'il était resté parfaitement calme dans les premiers temps, cette fois, elle pouvait le voir bouillonner. Elle entendit Rémus déglutir bruyamment à côté d'eux. Il savait lui aussi que tout allait dégénérer, c'était inévitable. Il y avait trop de non-dits, trop d'amertume, trop de peine, trop de douleur, et quelque part, toute cette année passée n'avait été qu'un long supplice pendant lequel ils avaient intériorisé ce qui était destiné à leur éclater au visage.
« Tu veux vraiment savoir quel genre d'horrible personne je suis ? la questionna t-il sur un ton froid. »
Elle fronça les sourcils et croisa ses bras sur sa poitrine sans le lâcher du regard. Elle avait envie de lui arracher la tête. Elle avait envie de s'arracher le cœur.
« Je suis l'horrible garçon qui s'arrête quand il s'apprête à te prendre ta virginité parce qu'il veut que tu saches qu'il ne s'amuse pas avec toi, qu'il n'est pas juste impatient de te mettre dans son lit pour aller le répéter à tous ses copains, qu'il veut que tu comprennes qu'il a des sentiments et que c'est sérieux. Et toi... Toi, Lily, tu es le genre de personne qui ne veut pas l'entendre et qui, dès le lendemain, arrive à faire comme si rien ne s'était jamais produit. »
Elle déglutit. Il n'avait jamais été aussi glacial avec elle. Même les personnages dans les tableaux s'étaient arrêtés de discuter et se jetaient des coups d'oeil en biais. Elle avait cassé quelque chose en lui, elle le voyait maintenant. Elle n'arrivait pas à savoir si elle avait délibérément ignoré sa peine pendant un an ou s'il ne lui montrait que maintenant, et elle avait honte.
« Je ne savais pas comment gérer les choses ! protesta t-elle.
- Je m'en suis rendu compte.
- Je n'étais pas toute seule là dedans ! Tu aurais pu venir me parler, tu...
- Cette conversation a déjà eue lieu et tu sais ce que je pense. Tu as été très claire ! Tu ne voulais rien entendre ! riposta t-il en agitant les mains devant lui.
- Et ta solution a été d'accepter de sortir avec Marlène juste pour me faire payer ?! Tu voulais me faire mal, tu me visais, James, tu ne peux pas le nier. »
Il s'apprêta à répondre, mais il referma la bouche et détourna le regard. Sa main se crispa dans ses cheveux.
« Je t'ai laissé du temps, ajouta t-il finalement sur un ton plus posé.
- Une semaine, pointa t-elle. Tu m'as laissé une semaine.
- Je ne pensais pas que... Je croyais que ma relation avec Marlène se terminerait rapidement. J'avais prévu de tout arrêter après un mois, mais tu avais l'air de te ficher de tout et je... »
Il recommençait à soigneusement éviter ses yeux verts, et Lily détestait cela. Les poings serrés le long de son corps, la mâchoire crispée, elle attendait qu'il termine sa phrase tout en sachant qu'elle ne voulait pas entendre ce qu'il s'apprêtait à dire.
« Je me suis surpris à bien m'entendre avec Marlène, à avoir... Des sentiments pour elle. »
Elle se sentit trembler. Ses ongles s'enfoncèrent dans la paume de sa main et elle eut la sensation que son corps entier venait d'être plongé dans une baignoire d'eau gelée. Ce n'était même plus la peine d'essayer de retenir les larmes. Elles roulaient déjà sur ses joues sans qu'elle ne puisse avoir aucune autorité sur elles.
Tout était de sa faute. Elle le voyait maintenant. Si elle pleurait, ce n'était pas à cause de ce que James venait de lui avouer, c'était à cause d'elle. Elle l'avait poussé vers Marlène. Elle aurait dû avoir l'audace d'aller vers son amie et de lui dire qu'elle était amoureuse de James un an auparavant, elle aurait dû prendre son courage à deux mains, mais elle n'avait pas su le faire, et elle l'avait poussé dans ses bras.
Ses sanglots semblaient ne jamais vouloir s'arrêter, et pourtant, elle avait compris des mois et des mois plus tôt que James avait développé des sentiments pour Marlène. Personne ne pouvait faire semblant aussi longtemps. Pourtant, l'entendre le dire la secoua plus qu'elle ne l'aurait cru.
« C'est de ma faute, lâcha t-elle. »
Il ne répondit pas. Elle enfouit son visage dans ses mains, sentant les regards des quatre maraudeurs sur elle. Il lui semblait que Sirius faisait des grands gestes autour d'elle, mais avant que l'un d'entre eux ne fasse le moindre pas dans sa direction, elle se faufila dans la salle commune. Elle comprenait pourquoi James l'avait ignorée. Elle aurait également tout fait pour se fausser compagnie à cet instant précis. Tout se dérobait sous ses pieds. Son propre écho était la seule chose qui subsistait. Tout était de sa faute.
