Les chapitres ne sont pas totalement dépendants les uns des autres.
Celui-ci peut se passer quelques mois après le précédent.
L'obscurité s'attaque à Emma.
Bonne lecture,
L.
Barre-toi, casse-toi je t'ai dit
Qu'est-ce qui te faut de plus ? T'en n'as pas vu assez ?
Et arrête de me regarder comme ça
T'as rien écouté, t'as rien compris
Comment je dois te le dire pour que ça imprime ?
Elles sont au restaurant. C'est assez courant. Elles aiment partager ces moments, profiter de l'autre, sortir pour ne regarder que l'autre. Mais ce soir, ce soir humide et froid, Emma explose. Elle retient depuis trop de temps son mal-être. Elle se déteste. Elle se hait. Regarder Regina, admirer sa splendeur, adorer sa perfection la fait s'abhorrer.
Elle ne peut plus. Elle ne peut plus continuer. Elle doit arrêter.
Elle est détruite. Plus qu'elle ne le pensait. L'obscurité a gagné. Elle a tout détruit. Elle a tout gâché. L'annihilation est totale.
Alors, elle explose. Elle ne retient pas ses mots, ne mâche pas ses idées. Elle vomit sa haine et ses peurs. Elle expectore ses défauts.
Regina reçoit sans rien dire. Elle la regarde. Elle sait. Elle sait ce que fait Emma.
Il est temps. Elle l'a vue se renfermer. Elle a vu son passé venir lui murmurer à l'oreille et raviver ses frayeurs, ses peurs paniques.
Elle écoute et comprend. Elle comprend qu'Emma se protège. Elle fait la même chose. Elles sont identiques sur ce point. Elles font fuir ou fuient plutôt que de demander de l'aide. Mais elle a appris. Elle a appris de son passé, de ses erreurs, de sa rédemption que l'aide est nécessaire, que l'aide est offerte et que l'aide n'est pas une faille. Elle ne se rabaisse pas à accepter l'aide.
Elle laisse faire Emma. Elle sait qu'elle n'a pas fini. Elle sait que sa colère est profonde. Elle sait que sa peur est abyssale. Elle sait qu'elle doit toucher le fond pour remonter. Parce qu'il est temps qu'Emma revienne. Il est temps qu'Emma se voit comme elle la voit.
Écoute pauvre conne
Je suis pas quelqu'un de bien, je suis pas une belle personne
Je suis une sale bête, une bouteille de gaz dans une cheminée
Et je vais finir par te sauter au visage si tu t'approches trop
Comme ça a fait avec les autres
Elle la laisse dire. Elle la laisse faire. Emma s'en voudra. Emma se haïra pour n'avoir qu'osé élever la voix ainsi.
Mais elle sait qu'Emma en a besoin.
Emma, la pâle Emma, la malheureuse Emma. Emma qui n'est plus que l'ombre d'elle-même. Emma qui ne remarque plus la lueur radieuse qui ne demande qu'à sortir à nouveau. Emma qui a peur de s'être perdue pour toujours.
Emma la met en garde. Elle est toujours la même. Elle protège les autres plutôt qu'elle-même. Elle protègera toujours Regina. Elle lui a promis. Et même ce soir, ce soir froid, humide et calme, Emma, qui se dénigre comme elle l'a toujours fait, la protège encore.
Et ça la fait rester. Parce qu'elle aime Emma. Parce qu'elle aime se sentir en sécurité avec Emma. Parce qu'elle aime savoir qu'Emma l'aime assez pour continuer à la protéger même quand elle veut brûler le monde entier.
Alors elle lui dit. Elle lui dit qu'elle est une femme forte. Elle lui dit qu'elle ira mieux. Elle lui dit que ce qu'elle a fait ne change rien à qui elle est. Elle lui dit qu'elle redeviendra celle d'avant. Ou mieux, elle changera pour devenir une meilleure version : celle qui fait la paix avec son obscurité.
Parce que même dans le noir, Emma est belle. Emma est lumineuse. Emma est flamboyante.
Mais tu sais pas de quoi tu parles, j'ai essayé ça sert à rien
On change pas, on change jamais et quand bien même
De toutes façons ici y a pas de deuxième chance on n'efface pas les ardoises
Me dis pas que t'es pas au courant
Elle sait ce qu'elle veut dire. Bien sûr, que l'ardoise n'est jamais effacée. L'ardoise est toujours présente. Mais pas chez les autres : dans son propre coeur. Cette ardoise, c'est à soi-même de l'effacer. C'est à soi-même qu'il faut pardonner. Les autres, ils pardonnent. Les autres, ils pardonnent toujours. Parce qu'ils sont naïfs. Parce qu'ils sont généreux. Parce qu'ils sont optimistes. Parce que même les héros sont tombés.
Elle est au courant. Bien sûr qu'elle est au courant. Elle était la Méchante Reine. Elle a brûlé des villages, tué des hommes et des femmes, arraché des coeurs. Parce qu'elle le pouvait. Parce qu'elle souffrait tellement qu'elle n'a plus cru être digne de rien.
Elle n'a pas explosé dans un restaurant. Elle ne s'est pas contentée d'insulter sa compagnie. Elle a fait tellement pire.
Elle admire d'autant plus la jeune femme face à elle qui a assez de force pour contenir sa rage dans des mots, qui a assez de force pour dire ce qu'elle ressent.
T'as pas vu ? C'est imprimé partout dans les journaux
Sur les écrans dans le regard des gens
C'est même écrit en grand sur les immeubles la nuit
Quand les gens biens comme toi sont endormis
Elle est toujours étonnée par la capacité d'Emma à voir le bien en elle, à la considérer comme l'un des héros de leur royaume, à la considérer comme une personne respectable.
Mais elle comprend. Elle comprend aussi qu'Emma ne va pas revenir. Pas tout de suite.
Elle ne va pas revenir avec elle. Elle comprend que ce soir est le dernier soir.
Emma n'a pas besoin d'elle. Emma a besoin d'elle-même. Elle a besoin de se retrouver.
Elle n'a pas besoin que quelqu'un la sauve. Elle a besoin de se sauver elle-même.
Elle a besoin de se sauver pour comprendre qu'elle a le droit à ses failles, à ses erreurs et qu'elle a le droit de s'améliorer.
Leur histoire ne pouvait pas avancer. Pas avec quelqu'un qui met l'autre sur un tel piédestal qu'il se sent infériorisé. Pas avec quelqu'un placé de force sur un piédestal et qui sent le sol trembler à chaque instant et qui sait que s'il tombe, c'est l'autre qu'il a fixé sans ciller qui chutera alors même qu'il est déjà à terre.
C'est marqué en rouge : « Tu nais comme ça, tu vis comme ça, tu canes comme ça
Seul, à poil, face à ton reflet, avec ton dégoût de toi-même, ta culpabilité et ton désespoir
Comme seuls témoins »
Si elle savait. Si elle savait à quel point elle a raison. Si elle savait le nombre de fois où Regina a refusé de se regarder dans un miroir pour ne pas voir le poids des âmes torturées s'accrocher à ses épaules, son cou, son dos.
Emma sait-elle que Regina a brisé des miroirs pour ne plus se voir ? Emma sait-elle qu'elle a voulu cette nouvelle vie pour tenter de mettre une distance avec ses péchés ?
Mais Emma est trop profondément meurtrie pour se rendre compte qu'elle parle à l'ancienne Méchante Reine. Emma est trop bonne pour se rendre compte qu'elle parle à une femme qui a maudit un royaume à cause d'un coeur brisé. Emma est trop généreuse pour n'avoir jamais considéré cette femme, cette femme qu'elle aime sans condition, comme l'une des méchantes.
C'est quelque chose qui a plu à Regina. Etre elle-même. Enfin ! Celle qu'elle voulait devenir, celle qu'elle aurait pu devenir plus rapidement sans sa mère.
Et c'est quelque chose qui lui a fait peur. Elle avait peur de décevoir Emma. Elle avait peur qu'Emma prenne réellement conscience de qui elle était, ce qu'elle avait fait et que son innocence lui soit arrachée sans préparation de ses yeux aveugles et de son coeur charitable.
Crois-moi, tu veux vraiment pas que j'aille plus loin
Parce qu'au mieux ça t'empêchera de dormir, au pire ça te donnera envie de me cracher à la gueule
Alors avant que je me transforme encore une fois
Pars en courant, fuis-moi comme le choléra
Si, continue. Elle veut qu'elle continue de parler. Elle veut qu'elle continue à lui crier dessus, à l'invectiver si cela signifie qu'Emma va assez loin dans sa colère pour l'épuiser et se rendre compte qu'elle n'est plus sombre, qu'elle ne l'a jamais été, qu'elle a toujours cette lumière salvatrice en elle.
Pourquoi restes-tu ? Emma ne comprend pas. Regina la fixe, l'écoute et lui parle même. Elle devrait partir. Elle n'a rien à attendre d'elle. Elle n'a jamais été que toxique pour les autres. Ils sont tous partis ou morts. Ils l'ont tous laissée.
Elle n'est pas une sainte. Elle a fait des choses qu'on ne devrait pas faire. Elle n'est pas aussi lumineuse que se prête à le dire Regina.
Non, c'est vrai, elle n'a pas été aussi loin que Regina dans ses crimes. Mais ça ne change rien au fait qu'elle n'est pas digne d'elle, qu'elle n'est pas assez bien pour elle, pas assez bien pour les autres. Elle n'est pas l'une des gentils.
Non, j'ai braqué personne, planté personne, buté personne
Mais je suis un voyou, c'est comme ça qu'on dit tout simplement
J'ai fait des choses que je regrette suffisamment
Suffisamment pour y penser tout le temps
Je pourrais te donner un million de bonnes raisons pour qu'on m'attrape qu'on me casse les genoux et qu'on me cloue au pilori
Et si un jour on vient me chercher je résisterai pas je sortirai les mains sur la tête sans faire d'ennuis
Mais avant que ça arrive je voudrais que tu saches que j'ai compris que je passe mes nuits entre cachetons et insomnies
Et que je vais me battre pour reconstruire un apprenti repenti et tant pis si ça me prend toute une vie
Emma se rend compte qu'elle veut y croire. Elle sait qu'elle mérite la colère, la désapprobation, le mépris qu'elle inspire. Elle mérite le dédain qu'on lui offre.
Les souvenirs la harcèlent et l'oppressent depuis plusieurs mois. Elle ne dort pas. Pas sans aide. Elle ne vit pas. Elle n'a plus coeur à rien. Elle ressasse encore et encore. Elle pense chaque jour à ce qu'elle a fait et pas fait. A ce qu'elle aurait dû faire. Elle pense à ceux qui l'ont abandonnée et à ceux qu'elle a abandonnés.
Tous les souvenirs lui reviennent sans cesse en tête et tourbillonnent comme une tempête. Elle ne peut plus réfléchir. Elle n'entend plus rien. Sa tête résonne des cris, des pleurs, des souffrances subis et infligés.
Mais elle regarde Regina. Elle voit la confiance dans ses yeux. Elle ne supporte plus ce regard. Elle ne le mérite pas.
Pourtant, elle veut y croire. Elle va reconstruire sa vie. Elle va se relever. Elle voit sa force dans les yeux de Regina.
Pendant un court instant.
Pardon ? Que je parle un peu moins fort ? Ah on vous dérange... en fait merde
Et bah si on te dérange tu te casses ou sinon tu fermes ta gueule
Tu regardes ton assiette et tu nous fous la paix
Cinq minutes le temps que je termine
Tu peux faire ça ?
Leroy s'est retourné vers leur table. Il veut manger tranquille. Il est resté aussi bourru que pendant la malédiction.
Emma a de nouveau explosé. Elle n'a jamais parlé ainsi à l'un de ses amis.
Regina regarde sa compagne hurler. Elle voit la poitrine se soulever rapidement et par à-coups.
Elle sait. Elle sait qu'elle a perdu Emma. Elle espère que ce n'est que pour un moment.
Elles n'auraient pas dû venir ce soir. Elle avait le pressentiment qu'Emma ne tiendrait pas. Mais elle avait espéré. Espéré qu'Emma n'aurait pas à aller si loin, à descendre si loin.
Emma ne sait plus à qui elle parle. Elle rejette le monde entier.
Regina voit la haine déformée son visage blanc, la fureur emplir ses yeux ternes.
Emma devient le monstre qu'elle craignait.
Qu'est-ce qu'il y a ? Ça te gêne qu'on te coince comme ça devant tout le monde ?
Ouais c'est chiant je comprends mon gars
Mais dis-toi que t'as de la chance toi t'es né bien comme il faut
T'es solide t'es cohérent tu mets personne mal à l'aise dans les restaurants
Tu dors bien sur tes deux oreilles t'es un bon petit français t'es beau t'es bien
Comme un magazine de déco comme une maison témoin
Ça t'arrive pas ces choses-là ? Tu vois absolument pas de quoi je parle
Leroy ne dit plus rien. Il n'y a rien à dire de toute façon.
Emma partage à tout le restaurant la haine de soi qu'elle porte en elle depuis trop longtemps.
Regina l'avait aperçue plusieurs fois depuis leur rencontre. Elle l'avait vue tenter d'éteindre cette lumière si merveilleuse qui ravivait l'espoir d'Emma à chaque heurt. Elle l'avait entendue chuchoter des monstruosités à l'esprit vacillant d'Emma.
A chaque fois, Emma se relevait. Mais à chaque fois, un peu plus difficilement.
Regina tentait de l'apaiser. Tentait de la rassurer. Mais comment combattre un ennemi invisible profondément ancré dans l'âme aimante et aimée d'une créature telle qu'Emma ?
Elle sait qu'Emma se sent indigne, se sent inférieure, ne se sent jamais à sa place. Toujours orpheline. Elle sait qu'Emma pense ne pas répondre aux attentes des autres. Mais c'est aux siennes qu'elle ne répond pas. Elle sait qu'Emma a placé la barre trop haute pour elle-même. Bien plus haute que ce que n'importe qui voudrait. Et jamais Regina n'attend quoi que ce soit de sa part si ce n'est être elle-même.
Elle pose sa main sur celle d'Emma et accepte la petite victoire : la main d'Emma a tressailli mais n'a pas fui.
Ouvre pas trop la porte de ton placard alors tu pourrais être surpris
Ça va te faire tout drôle le soir où les choses que tu pensais avoir enfouies
Te font savoir qu'en fait elles étaient là juste là planquées sous le tapis
Elles sortent une main puis te plantent une seringue dans le pied avant de disparaître
Et alors là ça te prend à la gorge comme des odeurs d'ammoniaque
Ça te colle des sueurs froides t'as les dents qui claquent
Emma ne peut plus s'arrêter. Elle continue encore et encore. Elle ne parle plus vraiment à Leroy. C'est comme si elle se parlait à elle-même. Elle a peur de ce qu'elle peut découvrir encore en elle. Elle a peur d'elle-même.
Il est plus simple de s'en prendre à quelqu'un d'autre. De se mettre à distance.
Quelque part, elle a conscience que tout le restaurant est silencieux. Elle a conscience que tout le monde l'écoute. Elle a conscience que Regina est là qui l'ancre comme toujours.
Elle a conscience que c'est la dernière fois.
C'est ce qu'elle cherche non ?
Parce qu'elle ne peut plus retenir ses peurs. Parce qu'elle ne veut pas que Regina vive ça. Elle ne veut pas que Regina voit ses angoissent qui prennent de plus en plus vie, qui l'étouffent, qui la pénètrent de toute part, qui l'étreignent et l'empêchent de marcher, d'avancer, de grandir.
Elle ne veut pas que Regina assiste, impuissante, à sa déchéance.
Mais n'est-ce pas ce qui est en train de se produire ?
Emma ne parvient plus à réfléchir. Elle suffoque. Elle crache encore et encore à la figure de Leroy des mots violents et agressifs qu'il ne mérite sûrement pas mais qu'elle ne peut pas retenir.
Elle sent la main de Regina serrer la sienne.
Elle entend la voix de Regina.
Elle comprend les mots de Regina.
Mais non je me calme pas je me calme pas il sait pas ce que c'est lui
Il sait pas ce que c'est d'être un crevard d'être mal foutu d'être une crasse un pantin
D'être le terrain où le bien et le mal s'affrontent il sait pas ce que c'est
Elle ne veut pas s'arrêter. Elle ne peut pas.
Regina le voit. Regina le comprend. Mais elle ne peut pas rester sans rien faire. Elle doit retenir Emma. C'est son rôle. Elles se sauvent mutuellement.
Elle voit Emma glisser de plus en plus. Ses efforts sont vain.
Elle sait. Elle sait qu'elle la perd. Elle sait qu'Emma est persuadée d'être l'abomination de ce monde.
Comment ne pas le croire ? Ses parents ont tout fait pour qu'elle ne soit pas sombre et dangereuse et c'est ce qu'elle est devenue par la force des choses. Avec son grand coeur magnanime et désintéressé, elle s'est pris le monde de plein fouet. Elle a accepté les ténèbres pour conserver l'équilibre et sauver la femme qu'elle aime.
Le calme pour Emma n'existe plus.
Regina souffre pour elle. Elle souffre pour toutes les deux parce qu'elle ne peut plus rien pour Emma. Emma doit se sauver elle-même maintenant pour se rendre compte de l'incroyable personne qu'elle est.
Non j'ai braqué personne planté personne buté personne
Mais je suis un voyou c'est comme ça qu'on dit tout simplement
J'ai fait des choses que je regrette suffisamment
Suffisamment pour y penser tout le temps
Je pourrais te donner un million de bonnes raisons pour qu'on m'attrape qu'on me casse les genoux et qu'on me cloue au pilori
Et si un jour on vient me chercher je résisterai pas je sortirai les mains sur la tête sans faire d'ennuis
Mais avant que ça arrive je voudrais que tu saches que j'ai compris que je passe mes nuits entre cachetons et insomnies
Et que je vais me battre pour reconstruire un apprenti repenti et tant pis si ça me prend toute une vie
Emma se rend compte qu'elle veut y croire. Elle sait qu'elle mérite la colère, la désapprobation, le mépris qu'elle inspire. Elle mérite le dédain qu'on lui offre. Elle mérite le mépris qu'elle s'inflige.
Les horreurs qu'elle a connues l'agressent quotidiennement. Elle pensait le passé oublié. Elle pensait ses plaies pansées. Elle voit que les cicatrices sont toujours boursoufflées et rouges flamboyantes. Elle a peur d'avoir confondu sa lumière avec sa déchirure. La panique la surprend toujours la nuit et l'empêche de dormir. Elle est toujours confuse le matin. Elle perçoit de moins en moins la différence entre la réalité et ses pensées perverties.
Mais elle regarde Regina. Elle voit la confiance dans ses yeux. Elle ne supporte plus ce regard. Elle ne le mérite pas.
Pourtant, elle veut y croire. Elle va reconstruire sa vie. Elle va se relever. Elle voit sa force dans les yeux de Regina.
Pendant un court instant.
Comment est-ce que tu peux penser que tu tiens à moi
Si moi-même j'y tiens pas ?
Pourquoi tu dis que tu m'aimes alors que moi-même je me déteste ?
Pourquoi t'es là ? Pourquoi tu restes ?
Regina voit les épaules s'affaisser. Elle voit le dos se courber. Elle reconnaît la défaite chez Emma.
C'est ce qui lui fait le plus peur. Emma a perdu.
La voix est faible. Si faible que Regina la perçoit à peine. Mais le restaurant est toujours aussi silencieux et ça l'aide. Ça l'aide à entendre et à mieux ancrer Emma.
Je reste parce que je t'aime. Je reste parce que nous sommes ce qui nous rend meilleures, Emma.
Regina voudrait tant qu'Emma le comprenne. Mais elle ne le peut pas.
Pas ce soir. Pas avant un moment.
La haine et le dégoût de soi ont repris leur place dans les orbes émeraudes adorés.
Regina voudrait les prendre et les étrangler de ses propres mains. Elle voudrait serrer ses bras autour d'Emma et la bercer jusqu'à ce qu'elle s'endorme. Elle voudrait l'embrasser.
Mais elle sait. Malgré tout elle lui propose de rentrer. Elle se lève et tend sa main.
Emma ne bouge pas. Elle ne la regarde plus.
Non pas ce soir non pas ce soir laisse-moi s'il-te-plaît
Non je veux pas y aller je veux pas rentrer je veux pas dormir
Et surtout non je veux pas parler
Emma refuse le contact quel qu'il soit. Elle ne veut pas céder. Elle ne peut pas encore. Elle se bat autant que possible. Elle se retient de justesse aux parois rocheuses des abîmes de son âme.
Mais elle perd peu à peu.
Elle ne veut pas rentrer. Parce qu'elle sent qu'elle doit lâcher prise. Mais elle a peur. Elle a peur de ce qu'elle va trouver au fond. Elle a peur de ne pas être assez forte. De ne pas être digne.
Regina part et la laisse.
Elles savent toutes les deux que c'est ainsi que ça doit se passer.
Ce soir je veux juste hurler j'ai besoin d'ouvrir les vannes tu comprends
De tout lâcher comme un puceau qui ment
De hurler mes mots pesants avec ma voix d'adolescent qui a jamais mué
De hurler ma peur de l'abandon ma recherche frénétique d'attention
Mon besoin de reconnaissance en permanence comme un chien des caresses
Mes tentatives désespérées de me faire passer pour un mec que je suis pas
Et que je serai probablement jamais
De hurler mon absence de courage ma cruauté ma politesse maladive mon optimisme débile
Mon zèle dangereux mes réflexes à la con mes accès de colère ma culpabilité bidon
Ma sexualité en vrac et mes fantasmes tordus
De hurler ma peur panique des autres ma mesquinerie sournoise mes regrets mes erreurs
Mes névroses mes obsessions mes méta obsessions
Ma phobie de la douleur de la perte du suicide de la dépression
Emma sort à son tour. Elle veut se libérer enfin des dernières chaînes.
Sa tête bat sans répit. C'est horrible cette sensation de mal-être qui te prend aux tripes et te rend malade.
Elle veut hurler tout ce qui lui pèse. Elle veut que tout le monde l'entende. Elle veut que tout le monde comprenne le rôle qu'ils ont joué.
Elle veut qu'ils la découvrent réellement. Leur sauveuse en vrac qui n'a jamais eu personne pour la guider, qui s'est faite elle-même et qui se retrouve bancal dans tous les aspects de sa vie.
Elle sait ce qu'on lui reproche. Elle se fait les mêmes reproches. Elle a hérité de l'optimisme affolant de ses parents. Elle a hérité de leur mépris de la sécurité. Elle mourrait pour sauver quelqu'un. Elle doit gérer la colère avec laquelle elle a grandi et pour laquelle on ne l'a pas préparé. Elle doit répondre de ses choix de vie parce qu'elle n'est pas la princesse parfaite. Elle les sent, les regards étonnés emplis de questions et du vague dédain, qu'on leur envoie quand elle se promène avec Regina.
Elle doit se battre contre tant de démons.
Et elle est fatiguée.
Une tête de déporté
Dans ma bouche comme un goût de sang
Et des murs sales autour de moi
J'ai l'impression d'être en HP je me fais cogner par mes regrets
Ma santé mentale me fait des doigts
Il faut que je sorte de dégrisement
Que je récupère ma vie d'avant mais à quoi bon prendre un ticket ?
Si c'est pour me faire crosser par des connards sans âme et sans valeurs
À quoi bon se forcer à tricher ?
Elle sait. Elle sait qu'elle est fatiguée et que tout le monde le voit.
Elle est malade et personne ne peut la soigner.
Elle se sent piéger mais elle veut revenir. Elle veut retrouver sa vie d'avant. Elle veut devenir forte.
Elle veut se relever même si elle ne sait pas toujours pourquoi.
Elle n'est pas encore prête. A quoi bon faire semblant ?
J'appréhende le « Encore toi ? » de ma mère
Et le regard effrayé de mon frère
Y aura personne pour m'épauler à part le sourire de l'épicier
Lui acheter 2-3 bières
Avant de passer la nuit dehors avec haine rage et remords
Emma ne sait pas où aller. Elle ne se sent nulle part chez elle. Elle ne veut pas retourner chez ses parents. Elle ferait peur à son frère.
Elle ne peut pas aller chez Regina. Même si c'était chez elle pendant un petit moment.
Personne ne veut d'une sauveuse brisée.
Emma se dirige vers le parc. Elle sera seule ce soir. Seule avec sa haine et son dégoût de soi pour se réchauffer. Elle sera seule avec sa colère et ses angoisses pour lui tenir compagnie.
Il n'y a personne d'autre qu'elle.
Seule.
Elle a toujours été seule.
Les murmures recommencent.
Elle se laisse bercer par leur musique.
Et t'inquiètes pas je perds pas le Nord
Même si l'autre crie partout que je vaux pas mieux qu'un voyou
Elle a ressorti les vieux dossiers et rien à foutre
Que je lui répète qu'elle sait pas tout
Je te parle pas de ceux qui font pas mieux
Ceux pour qui ça fait longtemps que mon nom est devenu tabou
Et quand je suis là ils font semblant alors qu'en vrai ils rêveraient de me tordre le cou
Faut dire que les mensonges ont pas arrangé le coup
Les langues de pute en ont fait tout autant
C'est jamais tout le temps noir ni tout le temps blanc
Malgré ça même si je suis dépassé que je dors plus
J'essaie de tirer des nouveaux plans
De quoi me refaire reprendre de l'air de l'altitude
Trouver une fille bien et sortir de ma brume
Le froid transperce Emma mais elle reste sur le banc.
Regina est devant elle.
Emma lui parle. Lui dit de rentrer. Elle ne doit pas s'inquiéter. Elle s'est débrouillée adolescente. Elle y arrivera adulte.
Personne ne veut s'approcher d'une sauveuse devenue ténébreuse.
Elle sait. Elle les reconnaît les regards chargés d'inquiétude. Elle est responsable. Après tout, elle a manipulé Henri. Elle est descendue bien bas pour avoir fait ça. Elle a brisé le coeur de son fils pour sauver un homme. Elle aurait dû tout faire pour protéger Henri, l'éloigner de tout ça mais les ténèbres restreignait sa vision.
Du moins, elle cherche à s'en convaincre. Elle n'est pas sûre.
Elle s'en sortira. N'est-ce pas ? Comme d'habitude.
Elle trouvera quelqu'un qui l'aidera.
Pas Regina. Elle n'est pas digne de Regina. Elle ne la mérite pas.
Tout se mélange.
Elle ouvre les yeux. Elle est seule.
Peu importe ce que tu m'opposes
Je ferai mes armes tout seul
Je veux qu'on me parle bien et qu'on m'estime
Pour ce que je suis éviter à tout prix
Ce modèle de défaite qu'on m'a prescrit
Quoi de pire que ce putain de trio
Métro boulot dodo
Quand t'as déjà pensé à la fin ?
Mais t'acceptes pas de voir le monde tourner sans toi
Même si parfois tu sais très bien
Que t'en es pas très loin
Y a pas de saints ici-bas non
Juste des mecs comme toi et moi
Qui veulent tromper le Tout-Puissant
Sous des apparences de vauriens vraiment pas séduisants
On fait quoi ?
On crame chaque jour comme des condamnés
Parce qu'on a tous peur du jugement dernier
J'y arriverai !
Emma le jure. Emma se fait une promesse. Elle va prouver à tout le monde qu'elle peut s'en sortir. Qu'elle peut être à nouveau elle.
Elle ne pensera plus à en finir. Elle pensera juste à continuer.
Elle sait que le monde n'est pas blanc et noir. Une infinité de gris le compose. Peut-être qu'elle en fait partie.
Elle veut continuer. Elle le mérite. Parce que Leroy aussi a foiré. Parce que Ruby aussi a merdé. Parce que même la sainte Blanche-Neige a taché son blanc manteau. Parce que Regina en est la preuve. Parce qu'elle veut être digne.
Même si, encore au fond, la voix murmure séduisante.
Non j'ai braqué personne planté personne buté personne
Mais je suis un voyou c'est comme ça qu'on dit tout simplement
J'ai fait des choses que je regrette suffisamment
Suffisamment pour y penser tout le temps
Je pourrais te donner un million de bonnes raisons pour qu'on m'attrape qu'on me casse les genoux et qu'on me cloue au pilori
Et si un jour on vient me chercher je résisterai pas je sortirai les mains sur la tête sans faire d'ennuis
Mais avant que ça arrive je voudrais que tu saches que j'ai compris que je passe mes nuits entre cachetons et insomnies
Et que je vais me battre pour reconstruire un apprenti repenti et tant pis si ça me prend toute une vie
Emma se rend compte qu'elle veut y croire. Elle sait qu'elle mérite la colère, la désapprobation, le mépris qu'elle inspire. Elle mérite l'infamie dans laquelle elle s'est plongée.
Les murmures l'oppressent et l'attirent vers le vide. Elle se penche tous les soirs prête à tomber, prête à chuter sans y parvenir. Elle se retient et lutte toutes les nuits. Elle a peur de lutter contre elle-même. Elle a peur de faire face à ses propres faiblesses. Elle a peur de se faire face. Elle a peur de ne pas répondre à ses attentes.
Mais elle regarde Regina. Elle voit la confiance dans ses yeux. Elle ne supporte plus ce regard. Elle ne le mérite pas.
Pourtant, elle veut y croire. Elle va reconstruire sa vie. Elle va se relever. Elle voit sa force dans les yeux de Regina.
Pendant un court instant.
