Que cette ville était bruyante.

La nuit était tombée depuis déjà plusieurs heures, pourtant le rythme de vie des habitants ne mollissait pas. Depuis la fenêtre de son bureau – qu'il gardait ouverte pour apporter un peu de fraîcheur à cette vieille bâtisse envahie par les moisissures – il entendait les passants converser et se battre, ivres morts, dans la rue adjacente.

Si ça ne tenait qu'à lui, il serait déjà descendu depuis longtemps pour leur mettre une trempe bien méritée. Seulement, il voulait se faire discret. Et anéantir toute une foule sur un coup de tête n'allait sûrement pas maintenir la Marine éloignée comme il le souhaitait. L'effervescence de ces derniers mois et la préparation de la Rêverie les avait occupés et, n'étant pas une priorité, ils l'avaient laissé tranquille. Il tenait à ce que les choses restent comme ça. Car il était certain que ça n'allait pas durer, tôt ou tard : il allait les avoir aux miches.

Malheureusement, à l'heure actuelle, il n'était pas en mesure de résister convenablement à un potentiel assaut. Il avait l'impression d'être revenu à la case départ, planqué dans ce trou perdu comme une araignée dans son terrier. Sans le sou ou presque, autant d'effectif et un boulot avilissant de chasseur de primes. Il n'était pas mauvais pour l'exercice, loin de là, mais il avait énormément de mal à se mettre au service d'un autre. Ce qui le faisait tenir était de savoir que tout cela n'était qu'une couverture temporaire, le temps de reprendre du poil de la bête. Il n'avait pas renoncé à être un pirate, loin de là. Or, il avait besoin d'argent et d'un minimum d'influence et de ressources pour atteindre son but, c'est pourquoi il avait repris les bonnes vieilles habitudes : récolter l'argent des primes et réunir quelques bons éléments sous sa coupe. Daz Boness le premier. Il l'avait suivi fidèlement, sans poser de questions, et il faisait un excellent partenaire : discret et efficace.

En dépit de leurs talents, les fonds étaient encore insuffisants pour lui permettre de poursuivre son but initial. Le Nouveau Monde n'était pas le meilleur endroit pour repartir sur de bonnes bases, encore moins maintenant que tout ces petits cons de la génération terrible et le sournois Barbe Noire prenaient toute la place et s'accaparaient les meilleurs bases : à savoir, les anciens fiefs de Barbe Blanche. C'est pourquoi il avait besoin d'une solution et vite, pour ne pas se faire doubler.

Un coup frappé à la porte l'interrompit dans sa réflexion et le petit bananacroco qui dormait à ses pieds se mit à grogner. Il le siffla pour l'apaiser mais le jeune animal était encore impétueux, il fonça sur le visiteur qui s'était risqué à poser un pied dans le bureau.

Malheureusement pour lui, il fut déçu de ne pouvoir planter ses crocs dans la jambe aiguisée de Daz Boness.

– Mr. 0, dit-il poliment. Vous avez un visiteur.

– Pas maintenant.

Les habitants de cette îles n'avaient donc aucun savoir vivre ? Il avait beau avoir l'habitude de traiter avec des gens rustres et peu recommandables, il était hors de question qu'il se mette à recevoir des clients ou à prendre des rendez-vous après l'heure du dîner. Il ne fallait pas exagérer. Son temps était plus précieux que le leur et ses recherches infiniment plus importantes.

L'ex Mr.1 acquiesça sans broncher et tourna les talons, sans doute pour congédier leur visiteur nocturne. Crocodile replongea dans sa paperasse. Il finirait sûrement par déchiffrer ses foutues notes un jour où l'autre. Au moins maintenant, il avait le temps de les étudier. Il avait eu le nez fin en conservant les notes de Nico Robin. Grâce à cela, il pouvait étudier certaines reliques anciennes avec une avance considérable. C'était son point fort par rapport à ses rivaux, son avantage sur la route de Laugh Tale. Bien sûr, il avait encore du mal à comprendre ces notes n'étaient que partielles et pour la plupart cryptées. Néanmoins, certaines choses lui paraissaient beaucoup plus claires maintenant qu'ils les avaient sous la main.

Toc. Toc. Toc.

Il fronça les sourcils, agacé. Il voulut grogner contre Mr. 1, lui dire qu'il était inutile d'insister, jusqu'à ce qu'il réalise que ce n'était pas à la porte qu'on avait toqué. Tout de suite après, la fenêtre grinça et laissa apparaître un visiteur qu'il ne s'attendait pas à voir.

– Salut Croco, roucoula-t-il, très fier de son effet.

Doflamingo se tenait assis sur le rebord de la fenêtre, souriant mais un peu tassé par sa grande taille, un bouquet de fleurs à la main. Crocodile, affligé, ne bougea pas d'un poil.

– Dégage, lui lança-t-il, sans lever le nez de ses notes.

Sans y avoir été invité, l'importun s'engouffra par l'ouverture, perdant quelques plumes de son manteau au passage. Le petit bananacroco tenta de lui foncer dessus mais fut stoppé net par une force invisible. Doflamingo l'ignora et, légèrement voûté pour ne pas heurter le plafond, il s'approcha du bureau de Crocodile et lui déposa le bouquet devant le nez pour le forcer à lui prêter attention.

Crocodile le fusilla du regard puis saisit le bouquet dans sa main valide : les fleurs fanèrent aussitôt avant de tomber en poussière sur le sol.

– C'est pas très gentil ça, commenta Doflamingo, sans cesser de sourire.

La porte du bureau s'ouvrit de nouveau et Mr. 1 entra, le visage impassible.

– Je lui ai dit qu'il n'était pas le bienvenu mais il n'a pas écouté. Est-ce que je dois le forcer à sortir ?

Doflamingo se mit à glousser en désignant Mr. 1 du pouce.

– Fufufu, il est mignon lui, il croit qu'il peut me faire sortir.

– Ce ne sera pas la peine, répondit Crocodile. Je me charge de lui.

Mr. 1 n'insista pas plus et laissa son patron se débrouiller avec son ex-collègue corsaire.

De tous les pirates que Crocodile avait pu fréquenter dans sa vie, celui-ci était, et de loin, le plus imprévisible et le plus insupportablement pénible. Il l'aurait bien envoyé valser à travers la porte s'il n'avait pas eu une toute petite pointe de curiosité quant à sa présence ici, à une heure aussi tardive.

La dernière fois qu'ils s'étaient croisés, c'était à Marine Ford, lors de la guerre au Sommet, contre l'équipage de feu Barbe Blanche et on ne peut pas dire que les choses se soient très bien passées entre eux. Chacun a tenté de tuer l'autre, à coups de décapitation ratée et de tornade de sable en plein visage après que Doflamingo eut tenté de le rallier à sa cause et d'en faire son larbin. Proposition qu'il avait bien entendu déclinée plutôt mourir que de se mettre au service de qui que ce soit. Encore moins d'un homme avec qui il entretenait une relation aussi compliquée et dont les sautes d'humeur pouvaient lui être fatales s'il avait le malheur de baisser sa vigilance.

– Alors, claironna Doflamingo dès que Mr. 1 eut refermé la porte. Comment ça va depuis Marine Ford ?

– Qu'est-ce que tu fais ici ?

– Je suis venu prendre des nouvelles bien sûr, j'ai entendu dire que tes affaires ne marchaient pas très fort…

Crocodile serra le poing. Il était encore trop tôt pour lui coller une droite mais ce n'était pas l'envie qui lui manquait.

Évidement qu'il était au courant, il avait des yeux partout. En tant que roi, il était facile pour lui d'avoir de l'influence, de trouver des espions et des contacts à n'en plus finir. Il avait fait très attention et était resté discret mais sûrement pas assez pour échapper au radar surpuissant de cet encombrant pot de colle, qui l'avait certainement pris en filature tout de suite après la guerre afin de garder un œil sur lui. Cette idée l'horripilait.

Doflamingo s'assit sur la table et tenta de jeter un coup d'œil à des documents confidentiels qu'il s'empressa de cacher.

– Vire ton cul de mon bureau, cracha Crocodile, de plus en plus énervé.

– Oh ! Tout doux, je suis venu te faire une offre.

– Que j'ai déjà déclinée. Tu as la mémoire qui flanche ?

– Non, la dernière fois je t'ai proposé de faire affaire avec moi. De collaborer sur le long terme. Tu m'as jeté – me brisant le cœur au passage, dit-il en se tenant la poitrine, sans relever le regard consterné de Crocodile. Cette fois, je suis venu te demander ton aide.

Pour la première fois depuis le début de l'entretien, Crocodile daigna le prendre un peu au sérieux. Cette requête était trop inattendue pour qu'il n'y prête pas attention. Comme d'habitude, il ne trouva rien à déchiffrer derrière ses verres opaques mais il crut y déceler un soupçon d'embarras dans la façon qu'il avait de sourire.

– Tiens donc, dit-il, en l'attente d'une explication.

Doflamingo, satisfait d'avoir éveillé son intérêt, fouilla dans une des poches de son manteau, d'un goût toujours aussi douteux aux yeux de Crocodile. Il en retira un journal froissé et le lui tendit.

– Page 10, précisa-t-il avant de commencer son récit.

Crocodile ouvrit la gazette à la page concernée, dont l'article phare titrait : « Un paradis pour le Nouveau Monde ? » Une grande et belle photo, qui prenait presque un quart de la page, l'accompagnait. Elle montrait les côtes joliment accueillantes d'une petite île aux montagnes pointues que Crocodile ne reconnaissait pas. Même si la photo était en noir et blanc, il pouvait tout de même deviner l'éclat des couleurs et la nature singulière du paysage. Sans oublier la forme plus qu'étrange des rochers polis où étaient amarré les bateaux.

Il parcourut rapidement l'article, qui décrivait l'endroit comme un nouveau lieu de vacances pour la famille, ouvert à tous, avec moult promesses de travail et de bien-être. Il interrompit sa lecture pour ne pas avoir à subir plus de poncifs faussement motivants destiné à attirer les malheureux en quête d'une vie meilleure.

– Et ? Qu'est-ce que tu veux que ça me fasse ?

– Cet endroit, commença Doflamingo, m'agace au plus haut point et je voudrais le faire péter.

– Et qu'est-ce que j'ai à voir là-dedans ?

– Tu n'as pas été très attentif à la lecture, se moqua-t-il.

Crocodile le dévisagea pour le presser d'en venir au fait. Il avait autre chose à faire que de jouer aux devinettes. Doflamingo soupira, à deux doigt de bouder, et reprit son journal. Résolu à se montrer plus clair.

– C'est une île artificielle. Elle n'existe que depuis quelques semaines et le gars qui la dirige – qui l'a créée – se fait appeler « Le souffleur de verre », ça te dit quelque chose ?

Crocodile prit une seconde pour réfléchir et se remémora immédiatement où il avait entendu ce surnom.

– Oui, il était avec moi au niveau 6 d'Impel Down.

– Un ami peut-être ?

– Absolument pas.

– Tant mieux. Parce que j'ai l'intention de le tuer.

Il fit une pause et se dirigea vers les bouteilles que Crocodile gardait précieusement dans une petite étagère. Sans aucune gêne, il se servit et fouilla, en quête d'une boisson rare dont Crocodile le savait friand. Il ne proposa pas à son hôte de l'accompagner dans sa beuverie – de toute façon il était décidément trop affligé par la conduite désinvolte qu'il se permettait d'afficher. Toutefois, il ne fit aucun commentaire. C'aurait été en pure perte.

Doflamingo revint avec une bouteille hors d'âge et se précipita pour la boire, directement au goulot. Crocodile grimaça. Il ne savait pas s'il se préparait à faire un laïus particulièrement long où s'il faisait cela juste pour l'énerver. Probablement les deux.

– Le boss de cette île n'en est pas seulement le créateur, il en est aussi le gourou. Toute cette histoire de paradis là, ce n'est rien de plus qu'une jolie façade pour attirer de nouveaux adeptes. Et ça marche bien, les quelques pirates qui se sont arrêtés sur son île sont aussi devenus des braves petits moutons qui bêlent devant leur seigneur et maître, dit-il en prenant une voix faussement révérencieuse. Et, autant j'en ai rien à foutre des sectes, autant je n'aime pas qu'on essaye de me doubler.

– C'est-à-dire ?

– Forcément, en tant que secte, ça brasse du fric. Beaucoup en très peu de temps d'ailleurs, ça force l'admiration. Et comme la Marine préfère ne pas éventer le fiasco d'Impel Down et de ses évadés pour le moment, le gars peut faire marcher son petit commerce peinard sans qu'on vienne l'emmerder, ils n'en ont rien à foutre. Et de ce que je sais, son petit manège lui sert à couvrir un genre de trafic de fruits du démon dont je ne connais pas le détail.

– Ca n'a rien d'extraordinaire, conclut Crocodile, de moins en moins intéressé.

– Non, mais en ce moment ça m'emmerde, répondit-il avec un sourire criminel. J'ai déjà essayé de lui faire comprendre subtilement qu'il ferait mieux de jouer dans une autre cour mais il n'a pas tenu compte de mes remarques. Je veux qu'il crève et que son business coule avec lui.

– Tu ne m'as toujours pas dit ce que tu attendais de moi. Magne-toi, avant que je te sorte.

Doflamingo sourit encore.

– Je voudrais que tu prennes sa place.

Un silence plana au-dessus d'eux pendant quelques secondes. Crocodile cligna bêtement des yeux, surpris par cette demande.

– Combien de fois faudra-t-il que je te le dise ? Je ne travaillerai pas pour toi.

– Avec moi.

– Même réponse : c'est non. Si c'est tout ce que tu as à dire, tu seras gentil de dégager et de me laisser travailler, je suis occupé.

– Oh, je sais. Encore le nez dans tes histoires de cailloux cryptés ?

– Les ponéglyphes.

– Peu importe. Figure-toi que, selon mes sources, le Souffleur de Verre en posséderait quelques-uns…

Crocodile releva les yeux.

– Et qu'il les garde sur son île, ajouta-t-il d'un ton aguicheur.

– Je cherche des ponéglyphes bien précis et je ne pense pas qu'ils se trouvent sur une île artificielle créé en quelques semaines par un mégalomane.

Doflamingo se leva – visiblement contrarié – et demeura silencieux quelques minutes, en tournant en rond dans la pièce comme un tigre pris au piège. Crocodile connaissait cette attitude. Sous ses airs détachés, il cachait un tempérament extraordinairement capricieux, incapable de gérer la moindre frustration. Ce n'était pas bon signe de le voir exprimer les premiers signes de sa colère, il n'avait pas l'intention de repartir sans avoir obtenu ce qu'il voulait et Crocodile n'avait pas envie de se battre. Tout cela finirait encore par une bataille qui dévasterait tout le quartier et il serait obligé de recommencer un autre business ailleurs pour fuir les autorités. Il n'avait pas le temps pour ces âneries.

Peut-être devait-il reconsidérer la proposition ? Reprendre une affaire déjà bien huilée pourrait lui donner le coup de pouce dont il avait besoin pour redémarrer, en effet. Mais ce serait avoir une dette envers Doflamingo et il n'en était pas question.

Après avoir erré dans le bureau, il revint et se pencha face à Crocodile, laissant brièvement apparaître ses yeux par-dessus ses lunettes.

– Allez, insista-t-il. En souvenir du bon vieux temps.

– Tu dois vraiment être désespéré pour me sortir un argument pareil, grogna Crocodile."Le bon vieux temps", quelle farce.

– Imagine, à l'ancienne : toi, moi, une chambre d'hôtel et une récompense à la fin du voyage. Tout le monde serait content !

– Surtout toi.

Crocodile se leva. Doflamingo sembla prendre cela pour un signe de reddition et se redressa avec enthousiasme mais il le doubla et se dirigea vers la porte de son bureau, pour lui demander une dernière fois de sortir. Mais il ne fit que poser la main sur la poignée.

– Si je te dis que je vais y réfléchir, tu fous le camp ?

– Bien sûr, répondit-il avec son habituel sourire conquérant. Je te laisse trois jours.

Convaincu, Crocodile lui ouvrit la porte et Doflamingo accepta de sortir du bureau en paradant d'un air triomphant. Une fois la porte refermée, il fila à la fenêtre et surveilla son départ. Depuis la rue, le corsaire lui adressa un dernier signe de la main et s'envola parmi les nuages, sous les regards médusés des passants, choqués de croiser une telle célébrité.

Crocodile poussa un soupir. Il était débarrassé mais comme à chacune des visites de Doflamingo, il avait maintenant la tête pleine d'hésitations et il ne pouvait plus se concentrer sur son précédent travail. Il savait déjà ce qu'il risquait en acceptant sa proposition ; ne plus jamais pouvoir se dépêtrer de l'emprise de cet encombrant tas de plumes. Jusque-là, il avait toujours réussi à échapper à ses griffes mais il avait commis plusieurs fois l'erreur de partager des tranches de sa vie avec lui. Et malheureusement, si Doflamingo semblait irrationnel et stupide au premier abord, il ne l'était pas. C'était un redoutable marionnettiste, capable d'utiliser la moindre petite information pour parvenir à ses fins et il avait déjà essayé à maintes reprises de l'avoir. Ce qui faisait la force de Crocodile, c'était d'être encore plus rusé que lui. Jamais il ne lui avait cédé ou s'était retrouvé en position de faiblesse devant lui.

Seulement, depuis le temps qu'ils se connaissaient tous les deux, le bougre savaient sur quels boutons appuyer pour le faire fléchir. Il était tenté d'accepter. Ce n'était ni raisonnable, ni prudent, mais peut-être était-ce le tremplin dont il avait besoin. Tout ce qu'il devait faire, c'était s'assurer d'avoir une longueur d'avance sur lui.

Et il avait trois jours pour laisser l'idée germer dans sa tête, jusqu'à ce qu'il en sorte un plan suffisamment malin pour échapper à toute tentative de contrôle de la part de Doflamingo.