Pour ce one-shot, le thème était "Contrainte" - et la contrainte était d'ajouter au texte les thèmes "Chaos", "Gorgonzola", "Peluche", "Vison" et "Allée".


Lectures personnelles

La férocité de la guerre de Trente ans et le chaos dans lequel elle plongea l'Europe incita ainsi de nombreuses familles sorcières à s'insoler au sein de communautés de taille restreinte et dépourvues de Moldus, dont beaucoup se fixèrent dans les hautes montagnes d'Autriche, où les géants se faisaient déjà rares. Cette situation explique l'appui précoces autrichien au Code International du secret magique, qui sera finalement adopté en 1689, au terme de laborieuses négociations (v. infra, chap. XLVI et s.). Mais elle eut aussi pour conséquence le repli de l'élite universitaire des sorciers autrichiens sur les objets d'études les plus ésotériques et leur désintéressement de toute forme de savoir appliqué à cette époque.

Cette tendance ne fit qu'accentuer la différence de culture entre ces chercheurs autrichiens et les érudits de Bohème. Ces derniers, protégés en partie par la plus grande diversité des croyances auxquelles adhérait de la population moldue pragoise, continuaient à maintenir de fortes relations avec les docteurs et autres spécialistes de disciplines non magiques. Le long de la ruelle d'Or, alchimistes sorciers et voyants inspirés côtoyaient encore prestidigitateurs moldus et prophètes enthousiastes. La plus grande réussite de cette ère d'échange et de réciprocité fut le façonnement – oserait-on dire la naissance ? – du golem, certainement à ce jour le plus impressionnant (quoique sûrement le plus regrettable) accomplissement magique dans le domaine de la conscience artificielle.

Ce décalage culturel explique la précocité des lois magico-éthiques qui assimilèrent dans l'empire d'Autriche la création de subjectivité indépendante à de la magie noire. Nul ne défendit plus ardemment ces lois que Fürcht Zauberschuld, conseiller personnel du Kaiser (auquel il cachait bien entendu ses pouvoirs magiques) de 1668 à 1673 et arithméticien de quelque valeur.

Une tragédie personnelle explique l'engagement politique de Zauberschuld : sa plus jeune sœur, de trois ans son aînée, avait épousé un marchand de visons pragois dont nous ignorons le nom, mais dont les fréquentations et les inclinaisons suffirent à mettre la jeune femme en travers du chemin du golem. Elle n'y survécut pas et son frère en contracta une phobie presque furieuse de toutes les effigies humanoïdes ou animales, telles que statues, poupées, peluches et figurines.

Persuadé que la sécurité des pratiques magiques ne pouvait s'acquérir qu'au prix de nombreux renoncements, Zauberschuld rédigea de nombreux pamphlets pour détourner ses contemporains de ce qu'il en était venu à considérer comme des manipulations contre nature. Le seul de ces textes à nous être parvenu dans son intégralité s'intitule Les Perversions de la métamorphose.

Chiffres à l'appuie, il y constate d'abord une nette corrélation entre l'affinité de certains sorciers pour la métamorphose et leur goût pour la fréquentation des Moldus. Cela s'explique, selon lui, par le rapport au monde des « amateurs de Moldus ». Ceux-ci souffrent, considère-t-il, d'une incapacité à accepter le monde tel qu'il est. Ils veulent, pense-t-il, accorder toujours plus à ceux qui n'ont pas et de ne pas hésiter à transgresser dans ce but la nature même des hommes, en créant, pour apporter la magie à ceux qui ne l'ont pas, des démons hybrides et destructeurs.

La légende prétend que c'est l'une de ces créatures démoniaques qui causa la mort de Fürcht Zauberschuld, dont le corps brûlé fût découvert par deux diplomates ottomans dans une allée tout juste plantée du château de Schönbrunn, à l'inauguration duquel ils venaient d'être conviés. Il est surtout probable que Zauberschuld, dont le grand âge avait affecté la vue, se fut assis par mégarde pour fumer sur l'une des nombreuses caisses de feux d'artifices que l'on avait acheminée pour la cérémonie.

Le traumatisme n'excusait pas tout, songea Minerva en glissant une plume de chouette en guise de marque-page dans le lourd tome relié. Ce Fürcht Zauberschuld avait tout d'un bigot de la pire espèce. Elle s'imaginait déjà résumant à Arthur, pour le faire rire tandis qu'ils déjeuneraient, les gros traits de l'histoire et du bonhomme et elle pressa le pas : ses amies de Poufsouffle lui avaient parlé de gorgonzola dans les cuisines et elle, qui n'avait encore jamais traversé la Manche, avait hâte d'y goûter.

Mais pendant qu'elle cavalait en descente le long du grand escalier, les absurdes théories de Zauberschuld lui tournaient dans la tête. Parce qu'au milieu de toute cette bêtise, flottait quelque chose de pas complètement faux. Un quelque chose qu'elle pressentait ses derniers temps et qu'elle s'efforçait de saisir, maintenant que sa sixième année touchait à sa fin, qu'elle réfléchissait sérieusement à son avenir professionnel et que le talent pédagogique de Dumbledore ne pouvait plus suffire à justifier son intérêt soutenu pour la métamorphose.

Pourquoi la métamorphose ? Pourquoi pas les sortilèges, tellement puissants, tellement plus… libérés ?

La difficulté même, le défi intellectuel avaient leurs charmes, naturellement, mais c'était plus que cela. La métamorphose, Fürcht Zauberschuld l'avait bien compris, qui enfonçait des portes ouvertes pour mieux chasser des songes creux par les fenêtres, c'était confronter le réel. C'était vouloir améliorer. C'était reconnaître la contrainte, pour proposer du nouveau.

Oui, ramassis de sornettes intolérantes ou pas, il fallait qu'elle mettre la main sur une version intégrale de ce pamphlet. L'auteur passait sa plume bien aiguisée trop près du point qui la grattait…