Cette fois-ci, le thème était "J'aime, j'aime tes yeux, j'aime ton odeur, tous tes gestes en douceur, lentement dirigés, sensualité." La contrainte était de ne pas verser dans l'explicite.
Home sweet home
Le 2 septembre, dès les premiers gris de l'aube, Dolores Ombrage avait entrepris de déballer les cageots tapissés de velours qui contenaient, soigneusement empaquetée, sa collection de porcelaines. Elle n'avait rien pu ranger la veille au soir, car elle se mettait toujours au lit tôt et le festin de début d'année avait déjà retardé l'heure de son couché. (L'accueil réservé à son discours, cependant, compensait tout à fait ce petit désagrément de son nouvel emploi.) Mais elle se levait tôt, aussi, car ses parents l'avaient éduquée à ne pas perdre son temps et elle avait donc tout loisir d'arranger maintenant ses quartiers.
Elle en prenait tranquillement possession en installant l'un après l'autre, sur ses étagères déjà drapées de rose, Darling, Candia, Softie, Jaffa et leurs congénères, qui miaulaient doucement et se réveillaient dans leur cadre, leur fond de tasse, leur support de cristal. Tous ses petits compagnons retrouvaient leur place à ses côtés, pour veiller sur elle comme elle veillait sur eux. En les sortant, elle les caressait un peu, elle s'enivrait de leur odeur froide, puis elle leur passait un coup de chiffon et rajoutait un sort pour parfaire leur éclat. Elle adorait les voir prendre au bout de sa baguette magique, tandis qu'elle les déposait au bon endroit.
À une place de choix, elle installa Roset, qui orienta aussitôt ses oreilles veloutées en direction de la fenêtre, où il venait de percevoir le passage d'une chouette en vol. Déplaisant volatile. Roset était le dernier arrivé dans la maisonnée un cadeau de Pompeius, comme presque tous les autres. Depuis la toute première année, il lui offrait une effigie de chaton à chacun de leurs anniversaires de mariage, et il les choisissait de mieux en mieux.
Il avait appris qu'elle préférait qu'ils aient de grands yeux, surtout s'ils étaient bleus, mais pas de petites oreilles. Qu'elle trouvait les rayures jolies mais abhorrait les taches. Qu'elle les appréciait animés, mais seulement s'ils bougeaient lentement. Qu'ils devaient rester calmes, leurs mouvements presque langoureux (à tout le moins tranquilles).
Quand elle était seule dans son bureau du ministère, elle aimait parfois les regarder se lécher, surtout s'il y avait plusieurs semaines que Pompeius était en déplacement. Ou aussi quand l'incompétence de ses subordonnées devenait intolérable.
Elle voulait croire qu'elle avait acquis pour sa part la même perceptivité vis-à-vis des goûts de son mari et que les chapeaux traditionnels qu'elle lui offrait en retour à chaque anniversaire lui procuraient tout autant de plaisir. Elle les sélectionnait avec grand soin et beaucoup d'exigence.
D'un autre côté, elle savait n'avoir pas trop à s'inquiéter, parce qu'elle au moins n'avait jamais commis d'impair aussi affligeant que le sien, lorsqu'il avait, à ce fameux Noël, pensé bien faire, l'imbécile, en lui offrant un chaton en chair et en poils. Une chatte, en plus ! Qu'aurait-elle fait de ce monstre sans maître ? Vicieuse créature, indépendante et fourbe !
