Cet OS a été rédigé à l'occasion d'une autre Nuit du Fof, à partir du mot "Physique".


Une attirance sans gravité

Une odeur suave et presque capiteuse de citrouille et de courge flottait dans les couloirs, promesse de tourtes, de soupes et de purées. Les chauves-souris qui nichaient d'ordinaire dans le faux plafond de la tour d'astronomie avaient été attirées dans la Grande salle. Ce soir on savourerait le délicieux festin d'Halloween et le professeur Flitwick se sentait tout aussi excité que ses élèves – même si pas pour les mêmes raisons.

Cette transition entre le mois d'octobre et celui de novembre était, dans l'année scolaire, le moment préféré de Filius. La plupart de ses collègues ne partageaient pourtant pas cette prédilection. Beaucoup d'entre eux, y compris celles et ceux pour lesquels il nourrissait une haute estime pédagogique, Minerva ou Pomona notamment, appréciaient plutôt le début du printemps : l'adoucissement de la météo égayait les élèves, tandis que la chaleur ne perturbait pas encore leur concentration avec des désirs de sortie. La perspective des examens les y avait mis au travail (en général, du moins) sans que leur imminence ne les paralysât, comme cela se produisait plus avant dans la saison.

Seuls de tristes cœurs endurcis, comme Rogue, voire carrément morts, comme Binns, affectionnaient par-dessus tout la période des examens elle-même, pour sa tranquillité (d'ailleurs très relative, car il fallait empêcher les tricheries et apaiser un nombre considérable de rivalités hystériques et d'angoisses aux sources familiales).

Quant à ceux qui prétendaient adorer la rentrée, il s'agissait soit d'hypocrites, soit d'inconscients – deux catégories dont Filius se serait passé mais dont le poste de Défense contre les forces du mal, sans surprise, se faisait fort de garnir le contingent année après année.

Bien sûr que Filius se réjouissait de retrouver ses élèves après la pause estivale, plus bronzés, plus grands et rarement plus malins (mais il ne perdait pas espoir) ; bien sûr qu'il aimait rencontrer les nouveaux, avec leurs yeux brillants, leurs mouvements de baguette maladroits et leur taille… commode pour quelqu'un de la sienne.

Mais la rentrée, c'était aussi – surtout ! – devoir rappeler à des adolescents déjà trop fatigués pour prendre des notes ce que vous aviez mis de longs mois à leur inculquer l'année précédente, et se battre pour obtenir le silence dans une classe où tous vos élèves sont occupés à raconter leurs vacances, comme si le trajet en Poudlard Express, le banquet inaugural et les multiples pauses ne leur laissaient pas assez de temps. C'était réhabituer votre corps de moins en moins coopératif aux longues rondes nocturnes et aux réveils en urgence au milieu de la nuit, parce qu'alors les enfants craquent, mais qu'ils ne se résoudront jamais, jamais à vous parler de leurs ennuis tant qu'ils pensent pouvoir tenir autrement… C'était, plus prosaïquement, vous arranger pour noter les devoirs de vacances sans prendre de retard dans le reste de vos corrections, afin d'imposer dès le départ une cadence efficace. Filius Flitwick ne le répèterait jamais assez : « Professeur, méfie-toi de celui qui ne craint pas la rentrée ! »

Il considérait évidemment Dumbledore comme l'exception confirmant sa règle. L'enthousiasme du directeur pour l'accueil des élèves – et des jeunes professeurs, en vérité – témoignait à toute son équipe de sa passion pour sa charge. Filius ne sous-estimait pas la valeur de ce soutien hiérarchique. Il ne pouvait pas cependant s'empêcher de penser parfois ce que Rogue rappelait régulièrement, par des insinuations à l'indélicatesse variable : à savoir qu'un directeur, même très impliqué dans son travail, ne mettait jamais vraiment les pieds dans l'arène. Et Filius savait aussi que, quelquefois, Dumbledore se montrait parfaitement irresponsable – un de ses moins charmants défauts.

Il rejoignait néanmoins facilement Albus sur un point : l'amplitude des possibles était grisante à chaque automne. D'où son goût égal pour celui-ci, mais avec quelques semaines de décalage dans le calendrier, histoire que les esprits fussent un peu apaisés et les premiers plâtres essuyés. Une fois ces bases installés, on pouvait recommencer à ensorceler proprement. Et, en ce qui concernait les première année, cela signifiait apprendre à faire léviter un objet.

Le sortilège de lévitation, avec son incantation pompeuse, Wingardium Leviosa, s'était imposé comme le favori de Filius dès leur rencontre. Il était alors en deuxième année, car les programmes étaient organisés d'une autre manière à l'époque. Plusieurs de ses camarades de Serdaigle nourrissaient déjà le projet audacieux de créer ensemble leur propre société de production de balais de course et ils attendaient ce passage obligé de tout curriculum sorcier en trépignant d'impatience. L'une d'entre eux finirait, après des décennies d'essais infructueux, par perfectionner le célèbre Nimbus 1000, mais pendant leur scolarité, Filius avait finalement été le seul à profiter pleinement de cet enseignement.

Une tentative lui suffit pour maîtriser l'exercice – et lui ouvrir les portes du monde de la théorie. Car dans sa simplicité désarmante, ce sortilège lui proposait, enfin, un mécanisme conceptuellement pur. Il contrecarrait, en toute simplicité, une loi de la physique : l'attraction gravitationnelle, pour un objet donné. Et l'intention du sorcier se limitait au choix de cet objet, dont les propriétés n'étaient pas affectées : son poids variait, mais sa masse restait constante, ainsi qu'il a été vérifié par toute personne dont le front est entré en collision avec un objet volant mal intentionné. Quoi de plus passionnant ? Quoi de plus magique ?

Naturellement, cette synthèse ne lui été pas apparue dans ces termes quand il était enfant. Mais l'évidence d'une sensation de contrôle s'était imposée à lui, celle d'avoir accès à un savoir magique dont le pouvoir a l'efficacité d'une force de la nature. Point de conséquences émotionnelles, point de modulations nécessaires pour une variété d'effets, point de caractéristiques accidentelles de l'objet à prendre en compte comme dans une métamorphose. Et pour Filius, dont les émotions vibraient à fleur de peau en permanence et surgissaient trop manifestement à la moindre perturbation, ce fut une révélation. Enfin un terrain de jeu où son intellect pouvait se développer sans s'empêtrer dans les liens emmêlés de la psychologie. Enfin une preuve, au fur et à mesure que se construisait sa curiosité académique sur le sujet, qu'il appartenait bien à la maison Serdaigle – que le Choixpeau ne s'était pas décidé à l'envoyer là-bas juste parce qu'il avait du sang de gobelin, ou parce que certains quotas devaient être respectés.

Sous l'influence de cette passion scolastique, Filius Flitwick n'accepta pas avant fort longtemps de réintégrer à l'analyse des phénomènes magiques le prisme des ressentis personnels.

Dumbledore, au contraire, prouvant par là aussi qu'il était bien le plus grand sorcier de son temps, n'avait jamais flirté avec cette dichotomie : en vue de comprendre la magie, il avait opté dès ses années d'études pour remonter à ses causes intimes, au lieu de chercher à cerner son essence. Avec l'immense admiration qu'il avait pour lui, Filius n'en soutenait pas moins en privé que cette méthode pragmatique expliquait que le plus grand accomplissement intellectuel de Dumbledore – parmi ceux qu'il était permis au public de connaître – fût la découverte des douze propriétés du sang de dragon. La portée pratique en avait été révolutionnaire et les applications médicales avaient sauvé des vies, mais du point de vue théorique, ce n'était rien qui ne volât très haut. (Presque de la tambouille, en fait. Et probablement, de la part de l'un des esprits les plus capables d'abstraction que le professeur Flitwick eût jamais eu l'honneur de rencontrer, le résultat d'une autocensure de pleine conscience, quoique Filius ne le comprît qu'à la longue.)

Pour sa part, Filius Flitwick possédait bien le cerveau d'un Serdaigle avant tout : au fond, il privilégierait toujours la spéculation scientifique, si elle avait une chance de réussir, à l'innovation concrète, même si celle-ci risquait peu d'échouer. Et puisque certaines confrontations pouvaient se révéler incroyablement formatrices pour de jeunes esprits, il avait avancé l'enseignement du sortilège de lévitation, de sorte à l'aborder dès la première année. L'exploitation des moyens, il la laissait sans regret aux représentants de Serpentard et autres anciens de Gryffondor.

De fait, cette année, il y faudrait un troll, mais Ron Weasley ne le décevrait pas.