Ici, le mot était "Plus".
À peine exagéré
« Avez-vous déjà dû accomplir des métamorphoses d'animaux morts, Minerva ? interrogea le professeur Flitwick, qui venait de finir dans la salle des professeurs la décourageante lecture de La Gazette du sorcier. La rubrique la plus instructive était généralement celle des crapauds écrasés, c'était dire… Mais cette histoire de transfiguration de tableau de chasse ayant dégénéré (trois membres de la famille admis à Ste Mangouste pour brames incontrôlables, un quatrième cousin en fuite dans la forêt voisine et se prenant toujours pour une licorne) l'avait intrigué.
« Quelquefois, hélas, pendant la guerre », répondit le professeur McGonagall d'une voix neutre. Elle posa la plume avec laquelle elle était en train d'annoter une copie de sixième année – Flitwick crut reconnaître l'écriture de Percy Weasley. À l'autre bout de la table, le professeur Rogue cessa de farfouiller dans sa propre pile de devoirs à corriger pour écouter. Derrière lui, le professeur Lockhart, qui cherchait on ne savait quoi dans une armoire, s'interrompit également.
« Pour distraire des assaillants ou créer des cibles faciles et détourner leur attention, surtout la nuit. J'ai transformé des charognes en pantins, ou des squelettes en…grandes ombres. C'est délicat et déplaisant, mais le produit de la métamorphose lui-même n'est pas malfaisant – pas plus qu'un animal, justement.
‒ Et pourtant, intervint Lockhart, j'ai moi-même été attaqué par un sanglier furieux à deux têtes qu'un mage noir de Macédoine avait métamorphosé à partir de deux cadavres de porcs sauvages ! Pour l'affronter, j'ai dû à mon tour transformer les restes d'une pie en aigle gigantesque, qui a enlevé le sanglier dans les airs et l'a laissé tomber dans un précipice, avant qu'il ne ravage le village qui m'avait appelé à l'aide. »
Le professeur Flitwick et le professeur McGonagall échangèrent un regard qui se passait de légilimancie. Le professeur Rogue se remit à fourrager dans ses parchemins, plus bruyamment que jamais.
« Vous savez, Minerva, disait le professeur Chourave à sa collègue de Métamorphose, je pense que ce Neville Londubat possède un vrai talent pour la botanique. »
Toutes les deux avançaient d'un pas vif sur le chemin menant à Pré-au-Lard, où les élèves étaient de sortie. La raison de cet entrain gymnastique leur collait aux talons : le professeur Lockhart s'efforçait de les rattraper.
« Quand il pense bien – à ajuster ses cache-oreilles, continua le professeur Chourave en haletant un peu à cause de l'effort, il est très doué – avec les Mandragores. À son âge – je n'obtenais pas si facilement – leur coopération ! »
« Quand j'étais en Chine, Pomona, déclara le professeur Lockhart qui venait de les doubler par la gauche et marchait désormais en crabe pour participer à la conversation, il m'a fallu déraciner des mandragores grosses comme des farfadets ! Heureusement, une sorcière du coin m'avait appris une chanson qui les apaise et couvre leurs cris. Les pauvres plantes ne pouvaient pas résister à son charme, ni la pauvre sorcière au mien, si vous voyez ce que je veux dire… »
Le professeur Chourave voyait tellement bien qu'elle trébucha sur un caillou dissimulé par la neige. Le professeur McGonagall la rattrapa par le bras et l'entraîna dès que possible vers l'intérieur bondé des Trois Balais, où elles profitèrent de la foule pour se séparer de l'indésirable.
« Auriez-vous un peu de temps à me consacrer pour que nous discutions de l'orientation de certains de mes élèves de cinquième année, Severus ? demanda le professeur Flitwick en se levant de table à la fin du dîner.
La figure du professeur Rogue exécuta une distorsion compliquée, mi-grimace de refus, mi-acquiescement du menton.
« J'ai des dissertations de septième année à lire, ce soir. Il me serait difficile de les remettre à demain : j'ai prévu de rencontrer Alma Demeter à sa boutique pour négocier un tarif de gros sur les racines de valériane.
‒ Peut-être ce week-end, alors ?
‒ Il se trouve, interjecta le professeur Lockhart qui avait lui aussi terminé son repas, que j'ai pour ma part terminé la correction de toutes mes copies. Et j'ai aussi préparé le sujet du prochain devoir à la maison : il s'agira d'un commentaire croisé entre deux de mes meilleurs ouvrages, Flâneries avec le Spectre de la mort et Vacances avec les harpies. Ne vous inquiétez-pas, ajouta-t-il précipitamment en repérant la mine consterné de ses interlocuteurs, le nombre de mots exigé variera en fonction du niveau de la classe ! »
Il rit, et adressa un clin d'œil au professeur Flitwick pour faire bonne mesure.
« J'ai donc tout le temps de vous aider sur ces soucis d'orientation, Filius. Je crois que mon expérience du monde vous sera utile, indépendamment de mes petites réussites… Je pourrais d'ailleurs en parler directement avec vos élèves, s'ils veulent venir me voir dans mon bureau ? En tout cas, je leur ai fait passer à tous un test très complet en début d'année, je serai donc tout à fait capable d'évaluer leur niveau en potions, ainsi que dans les autres matières. »
Le professeur Flitwick se retourna vers le professeur de Potions en titre à la recherche d'un soutien, fût-ce exprimé sous la forme d'un violent rappel à l'ordre. Mais le lâche, plus malin que lui, s'était déjà éclipsé.
« Quel est le cadeau le plus extravagant que des parents d'élèves vous aient offert, Filius ? » s'enquit le professeur Chourave.
Elle venait de replier un foulard en carré de soie brodé de filets du diable, dont les tiges froufroutaient en s'agitant mollement sur le tissu. Cette pièce de luxe lui avait été adressée par la famille Macmillan, « en dédommagement du réconfort qu'elle avait apporté à [leur] fils à la suite du malheureux accident subi par son ami Justin Finch-Fletchley ».
« Oh, moi, je suis comme vous, Pomona. Je ne fais peur à personne et je n'ai pas la réputation de noter sévèrement, alors les parents ne ressentent en général pas le besoin de m'amadouer. Si vous voulez des histoires de cadeaux vraiment délirants, il faudrait vous adresser à Minerva ! Certainement que Severus aurait aussi des choses à raconter, même s'il ne s'en vante guère… »
Ils échangèrent un sourire complice. Ils étaient seuls dans la salle des professeurs ce soir-là, à l'exception du professeur Lockhart, installé dans un fauteuil près du feu et apparemment très occupé à calligraphier diverses observations en marge d'un de ses propres livres. Préparait-il une édition augmentée ? Une intégrale ? Ou bien sélectionnait-il les meilleurs passages pour son prochain cours ?
« Mais je peux tout de même me rengorger d'avoir reçu un jour un lot des tablettes originales de Circé, qui m'avaient été adressées par Xenophilius Lovegood, "en souvenir de nos recherches communes".
‒ Je croyais que Circé n'avait laissé aucune trace écrite de ses enchantements ?
‒ Vous croyez bien ! Les dernières fouilles des archéomages sur son île confirment d'ailleurs l'hypothèse selon laquelle elle n'a même jamais su écrire. Si ces tablettes avaient été authentiques, elles auraient constitué la plus importante découverte en histoire de la magie depuis la réouverture des pyramides. Mais leur grec, Bathsheda me l'a confirmé, trahit clairement leur origine byzantine.
‒ Les Byzantins étaient de grands collectionneurs d'artefacts magiques, remarqua tout à coup le professeur Lockhart. Quand j'ai combattu les trolls dans les Alpes, le baron qui habitait dans la vallée avait des ancêtres turcs et il m'a octroyé en récompense un papyrus signé de la griffe de la grande sphinge de Thèbes elle-même. Hélas, je n'ai pas eu le temps d'en résoudre les énigmes, car j'ai dû le revendre pour m'acheter à manger… Quel dommage que la vie d'aventure soit si rigoureuse, quelquefois ! »
Le professeur Chourave estima qu'il était temps d'aller ranger dans ses appartements son cadeau de mauvais goût. Elle devait aussi rédiger une lettre de remerciements, car pour déplacée, l'attention n'en demeurait pas moins très gentille. Le professeur Flitwick, pour sa part, jugea que le temps était venu de trouver une autre occupation, et dans un autre endroit si possible. (N'importe quel autre endroit.)
« Ces toasts au pain de seigle sont une merveille, s'extasia le professeur Sinistra à la table du petit déjeuner. Je ne sais pas quelle modification les elfes ont apportée à leur recette habituelle, mais le résultat est fameux !
‒ Je partage votre enthousiasme, ma chère, approuva le professeur Dumbledore. Rappelez-moi de descendre aux cuisines pour les féliciter. Je crois n'avoir pas mangé du pain aussi bien grillé depuis l'époque de mes expériences sur le sang de dragon. J'avais dormi dans une réserve en Roumanie où les gardiens avaient coutume de toaster leur pain en le fourrant sous les narines des dragonneaux qu'ils soignaient. Une technique audacieuse, mais terriblement délectable…
‒ Cela me rappelle, déclara le professeur Lockhart, qui se trouvait à la droite du professeur Sinistra et n'avait rien perdu de l'échange, ce que faisaient les Norvégiens que j'ai rencontrés en enquêtant sur les goules. Ils avaient domestiqué les dragons qui se baignaient dans leurs fjords et quand ils souffraient d'un lumbago, ils s'étendaient par terre et hypnotisaient l'un de ces dragons pour qu'il vienne leur marcher sur le dos. Ces bestioles procurent un massage très plaisant. J'ai moi-même essayé et n'ai plus jamais souffert d'aucun mal de dos depuis !
‒ Ça n'est pas étonnant ! tonna Hagrid. Les dragons sont souvent très doux avec les gens qu'ils connaissent bien. J'ai discuté un jour au Chaudron Baveur avec un Péruvien qui m'a raconté que chez lui, quand ils avaient froids, les gens de sa famille dormaient parfois dans la gueule du dragon qui vivait au-dessus de leur village. »
Tous les professeurs attablés se remirent à savourer leurs tartines à la farine de seigle, de bon cœur et sans songer pour une fois à exprimer leurs doutes sur les opinions assurées d'Hagrid quant au tempérament secrètement amical des dragons. Seul le professeur Lockhart afficha grise mine pour quelques instants. Mais sur une anecdote pareille, comment pouvait-il surenchérir ?
