Ce texte a été rédigé à l'occasion d'une Nuit organisée par le Forum francophone. Le terme donné pour inspirer l'écriture était "naïf".
Naïve
« Dumbledore affirme n'avoir aucun doute sur le fait que son revirement soit plein et entier », répliqua Minerva, d'un ton sans appel.
Elle avait laissé Silvanus s'échauffer et n'avait pas bronché quand il avait employé le vocabulaire le plus fleuri pour exprimer ses doutes sur l'humanité, la moralité, la compétence pédagogique et la santé mentale du futur maître des potions. Mais c'était seulement, Filius en était sûr à présent, pour leur fermer plus définitivement la porte.
« Ça ne veut pas dire qu'il est sincère ! protesta le vieux professeur d'une voix puissante. Depuis la mort de Vous-Savez-Qui, tous les Mangemorts se mettent à changer d'avis !
– Dumbledore a juré devant le Magenmagot que Rogue était passé dans notre camp bien avant sa chute.
– Dumbledore n'est pas infaillible ! » tempêta Silvanus.
Voyant Minerva pincer les lèvres si fort que ses commissures disparurent, il posa une main halée sur l'épaule osseuse de sa collègue en signe d'apaisement.
« Le directeur est un immense sorcier, nous le reconnaissons tous. »
Il secoua la tête, comme pour chasser une idée désagréable.
« Mais ce n'est pas sa clairvoyance qui a battu Vous-Savez-Qui ! C'est un bébé ! Alors une petite remise en question ne ferait pas de mal ! »
Tandis que la professeure de métamorphose avait l'air de déglutir une dragée de Bertie Crochue particulièrement dégoûtante, Filius se décida à profiter du silence pour intervenir :
« Dumbledore n'est pas infaillible, mais c'est lui qui connaît le plus d'éléments sur cette histoire.
– Il est le seul à savoir quoi que ce soit, oui… grommela Silvanus.
– Le seul avec Rogue, sans doute. Rien ne nous interdira d'exiger des explications du principal intéressé. »
Cette suggestion ne manquait pas d'une dose de perfidie, qui lui valut un haussement de sourcil de la part de Minerva : Silvanus, incarnant en cela une longue tradition de professeurs de soins aux créatures magiques qui se trouvaient plus à l'aise avec les bêtes qu'avec les hommes, évitait les entrevues délicates et les conversations difficiles autant qu'il le pouvait. (Même les quelques élèves de septième année à Gryffondor qui s'étaient rêvés en soigneurs de dragons et en dompteuses d'acromentules n'avaient jamais décroché d'entretien d'orientation avec lui.) Seules leur collaboration de longue date et la sincérité de son indignation pouvaient d'ailleurs expliquer qu'il s'ouvrît présentement à Minerva et à Filius d'inquiétudes si vives.
« Pour l'heure, je crois qu'il nous faut l'accepter », poursuivit Filius.
Il hésita une seconde, avant d'ajouter, en levant haut la tête pour chercher le regard de Silvanus :
« Je crois qu'il faudra nous habituer à passer outre les divisions de la guerre, dans les mois à venir. »
Le flot des procès se tarissait peu à peu et l'on envoyait de moins en moins de condamnés à Azkaban. La société se pacifiait, en fermant parfois les yeux sur des actes odieux, mais dont il ne subsistait pas de preuve. Les sympathisants d'hier seraient les anonymes de demain.
Silvanus le comprit, car il hocha gravement la tête, et il n'y avait pas d'amertume dans le salut placide qu'il leur adressa de la main avant de quitter la salle des professeurs. Son « bonne nuit » résonna longuement dans la pièce.
« Toi non plus, tu ne crois pas à sa rédemption, Filius ? » demanda enfin Minerva.
Bien sûr que non, faillit-il répondre. Mais à quoi bon ? Il savait qu'il ne pourrait pas transmettre à sa collègue les causes profondes de ses réticences, qui n'étaient pas relatives à une quelconque morale. Si indéniablement brillante que fût Minerva McGonagall, si versée en théorie magique et si habile à diriger les ressources dont elle disposait, elle avait conservé une forme de naïveté à l'égard des pratiques magiques les plus occultes et du versant le plus cruel de l'âme humaine. Filius l'admirait souvent d'avoir gardé ses distances avec une telle fermeté il tenait néanmoins toute connaissance en trop haute estime pour l'envier véritablement. Comment expliquer à Minerva l'attrait indéfectible de ces expériences où la magie fait plier les lois immuables de la nature ? À quoi servirait-il de souligner que les bornes qui circonscrivent nos actions, une fois élargies, ne reprennent jamais leur ancienne place ? Que l'on peut renoncer à l'exercice d'un pouvoir, mais jamais au vertige de pouvoir ?
La décence est un goût qui s'oublie. Il était persuadé que le directeur de Poudlard lui-même n'en ignorait rien et ce soupçon, en vérité, le tranquillisait plus que tous les gages que Dumbledore disait posséder au sujet de Severus Rogue.
Alors Filius préféra une réponse qui n'en était pas une, mais qui rassurerait Minerva plus que toute autre. Il prononça la formule magique :
« J'ai confiance en Dumbledore. »
