Le chapitre 13 était bel et bien un chapitre maudit.
Anna embrasse Hans, Mérida pète un câble, Elsa déprime, et moi j'ai reçu diverses menaces et deux fois moins de messages que les chapitres précédents :D
J'espère que le chapitre 14 va être à la hauteur de vos attentes. Moi en tout cas, je l'aime beaucoup. Il n'a pas été facile à écrire. J'espère qu'il vous plaira.
Bonne lecture !
Chapitre 14
Il faisait un temps très froid annonceur de neige, en ce premier lundi de l'année. Anna était fatiguée, même si elle n'avait presque fait que dormir ces deux derniers jours. Etait-ce des sensations persistantes ou juste des souvenirs, mais sa bouche lui paraissait toujours pâteuse, ses yeux lourds, son estomac remué comme s'il lui restait encore dans son organisme des choses que son corps aurait préféré expulser.
Elle accrocha avec des gestes las son antivol autour de la roue de son scooter, puis se dirigea, toujours d'un pas lent, vers les escaliers.
- Anna, attends !
En entendant la voix qui l'appelait, l'adolescente se retourna avec une boule d'appréhension lui obstruant la poitrine. Elle savait qu'elle aurait droit à cette confrontation à son retour au lycée, mais elle avait beau y avoir songé en détail, elle n'était toujours pas prête à affronter cette conversation. Elle se sentait lâche, mais elle avait au moins espéré bénéficier d'un jour ou deux avant de devoir lui faire face, pas se faire interpeller avant même le début des cours le jour de la reprise.
- Bonjour, Hans, dit-elle d'une voix hésitante.
Hans avait encore son casque à la main. Autour de lui, sa respiration un peu haletante faisait naître un nuage de vapeur dans le froid de ce matin de janvier.
- Anna, tu veux bien rester une minute à discuter avec moi ?
La jeune fille regarda machinalement autour d'elle. Le hangar à deux-roues, au sous-sol, était désert, ce qui leur assurait une conversation tranquille, mais qui n'était pas pour la mettre vraiment à l'aise.
- OK, répondit-elle en réprimant sa réticence.
- Anna…
Hans prit les mains de la jeune fille dans les siennes et Anna se laissa faire, bien que tout son corps lui hurlait de s'enfuir. Elle n'arrivait pas à résister, pas plus qu'elle n'arrivait à soutenir son regard. Ses yeux bleus à lui n'avaient rien à voir avec l'océan profond d'Elsa.
- Si je me suis mal comporté avec toi, je m'en excuse, et je veux bien qu'on essaie de repartir à zéro, si c'est ce que toi aussi tu as envie.
WAIT WHAT ?!
Anna eut l'impression que la surprise lui ôtait toute capacité d'action. Elle resta une ou deux secondes, bouche bée, avant que sa bouche trouve enfin l'énergie pour former des mots cohérents.
- Hans, je n'ai pas envie de…
Elle n'eut pas besoin de finir sa phrase pour faire naître sur son visage un air profondément blessé. Elle prit une grande inspiration et se reprit.
- Ce n'est pas juste que ce soit à toi de t'excuser. C'est moi qui me suis mal comportée, je suis désolée d'avoir fait… tout ça, au Nouvel An, je n'aurais jamais dû t'utiliser, et… Je... j'avais beaucoup trop bu, bredouilla-t-elle, et j'espère que tu voudras bien me pardonner.
Hans leva vers elle à l'issue de sa tirade un regard plein d'espoir.
- Je te pardonne Anna. Parce que je sais que tu as des sentiments pour moi.
- Quoi ? Non ! s'exclama-t-elle avec surprise. J'étais complètement bourrée, Hans !
- La vérité est toujours dans l'alcool, affirma-t-il, absolument sûr de lui. Est-ce que tu as embrassé n'importe quel mec ? Non : moi. Ca veut dire quelque chose, Anna, que tu le veuilles ou non.
Anna se mordilla la lèvre inférieure. Ses tourments intérieurs l'empêchaient de formuler une pensée cohérente, comme si les brumes de l'alcool étaient revenues l'envahir. Qu'avait-elle fait ? Quel monstre, quelle salope était-elle, d'avoir embrassé un garçon qui l'aimait toujours pour lui dire qu'il n'était rien pour elle ? Il était à nouveau plein d'espoir, il pensait qu'elle l'aimait elle aussi, mais que pouvait-elle lui dire pour sa défense ? « Je ne voulais pas t'embrasser, Hans, je rêvais que tu étais ma prof de maths ». Elle se sentait si mal ! Et Hans qui était toujours amoureux d'elle, après tout ce temps !
- Hans, je ne voulais pas t'embrasser… commença-t-elle, mais il ne la laissa pas finir sa phrase. Ses sourcils étaient froncés, ses lèvres pincées, ses poings serrés.
- Si, tu le voulais, n'essaie pas de mentir. Tu m'as embrassée dès l'instant où tu m'as vu arriver à la soirée. Ne prétends pas maintenant qu'il ne s'est rien passé.
- Je suis désolée de te faire du mal, dit-elle d'une petite voix. Si je t'ai embrassé, c'est… probablement… une habitude qui m'est revenue.
Génial, de mieux en mieux Anna...
- Je ne pensais pas ce que je disais, je ne contrôlais pas ce que je faisais… ajouta-t-elle comme pour essayer de se rattraper. Je… je voudrais qu'on puisse devenir amis, Hans.
Le garçon fronça encore davantage les sourcils, formant un V sombre au-dessus de ses yeux. Sa peine était en train de se muer en colère à vue d'œil, et Anna s'en voulait d'être responsable de cette situation. Et tout ce qu'elle pourrait lui dire ne ferait qu'empirer les choses. Elle était pour lui ce qu'Elsa était pour elle : son inaccessible. Elle le rendait malheureux comme Elsa la rendait malheureuse, et il ne l'aurait jamais… comme elle n'aurait jamais Elsa. Elle baissa la tête, honteuse et contrite.
- Non ! s'écria Hans. Tu… tu n'as pas le droit de réagir comme ça, tu n'as pas à me demander de vouloir être mon amie et à prendre ensuite un air blessé ! Tu te jettes à mon cou, tu m'embrasses, tu m'entraînes dans une chambre, et je vais encore passer pour le salaud ? Mais c'est fini, Anna, je ne veux plus rien avoir à faire avec toi. Tu sais ce que tu es ? Une sale pute, sous tes airs coincés et innocents, et avec tes potes géniaux et parfaits. UNE PUTE ! hurla-t-il.
Le mot résonna dans le hangar, et Anna recula d'un pas, se retrouvant contre le mur, et le poids de sa colère la poussa contre le sol et les larmes commencèrent à couler le long de ses joues.
Elsa n'était pas impatiente de reprendre le boulot. Déjà, elle serait volontiers restée dans la chaleur douillette de son appartement plutôt que de devoir retrouver le froid de sa voiture et de sa salle de cours, elle aurait encore bien passé plusieurs jours à manger des chocolats avec ses amis et puis il y avait cette satané promesse. Elle pouvait comprendre qu'Olaf, Belle et Aurore s'inquiétaient, mais comment avaient-ils pu lui faire promettre de ne plus rien espérer de la part d'Anna ? Et elle, comment avait-elle pu accepter de promettre une chose pareille ? Comme si elle pouvait contrôler ses sentiments !
La carte de Noël l'avait tellement remontée qu'elle avait passé des nuits à regarder ces quelques mots qui lui étaient destinés, à se demander ce qu'elle voulait dire par là. Sous-entendait-elle quelque chose ? Qu'avait-elle en tête ? Etait-elle en droit d'espérer, de toute façon ?
Mais comment se détacher de tout cela, alors que l'adolescente faisait partie intégrante de son existence ? La preuve, sa journée de travail n'avait pas encore commencé lorsqu'elle croisa Anna, à un feu rouge, avant même d'arriver au lycée.
Sur son scooter, l'adolescente avait tourné machinalement la tête vers la voiture d'Elsa à-côté d'elle, et l'avait reconnue. Elle avait lâché son guidon pour lui faire un geste de la main. Son casque et une épaisse écharpe lui cachaient le visage lui avait-elle souri ?
Elles firent le trajet presque côte à côte jusqu'au lycée, comme si c'était un jeu, et Elsa s'arrêta au niveau du parking tandis qu'Anna poursuivait sa course vers le hangar sous le bâtiment principal. L'enseignante coupa le moteur, rassembla ses affaires, et sortit de la voiture. Un autre scooter lui passa devant tandis qu'elle se dirigeait vers l'entrée la plus proche. Une fois dans la cage d'escalier, elle regarda les marches menant vers le sous-sol. Elle voulait croiser, fortuitement, l'adolescente, juste... juste pour lui dire bonjour, se persuada-t-elle.
Anna était-elle déjà montée ? Non, il lui fallait enlever tout son équipement, elle n'aurait pas pu aller si vite. Elsa attendit une minute, faisant semblant de pianoter sur son téléphone. Comme son attitude était proche des adolescents qui l'entouraient !
Mais Anna ne venait pas. A la place, elle entendit des mots. Puis des cris.
Elsa reconnaissait cette voix. C'était celle de Hans. C'était sûrement lui, le deuxième scooter.
- Tu sais ce que tu es ? Une sale pute ! UNE PUTE !
Anna !
Elle ne pouvait pas rester immobile, elle devait descendre, il fallait qu'elle aille l'aider. Mais… Et sa promesse ? Non, ce n'était pas le rôle d'un professeur que de s'immiscer dans les relations intimes des élèves… si ? Mais s'il lui arrivait quelque chose ? Et si Hans lui voulait du mal ?
Elle entra dans la cage d'escalier et descendit d'une marche. En bas, Hans criait toujours, mais Anna restait silencieuse. Elle n'entendait pas de bruit de lutte. Sa poitrine se serra, et ses mains devinrent moites et tremblantes. Elle devait agir, et vite !
Elsa regarda tout autour d'elle, à la recherche de la meilleure décision, et tandis qu'elle regardait la porte vitrée qui menait vers l'extérieur, elle vit passer la fille noire qui était toujours en classe avec Anna et Mérida. Elle bondit vers la porte et sortit.
- Tiana ! s'exclama-t-elle d'une voix un peu trop précipitée.
- Bonjour madame, dit poliment l'adolescente avec un léger mouvement de recul en réponse à l'assaut de l'enseignante.
- Tu devrais descendre en bas, Anna a des ennuis, et il vaudrait peut-être mieux que tu interviennes plutôt que moi.
- Quoi ? s'écria Tiana. Qu'est-ce qu'il y a ?
- Descend, insista l'enseignante.
La jeune fille laissa le garçon avec qui elle parlait seul avec Elsa sans un mot d'excuse, et elle fila dans les escaliers. Le lycéen qu'Elsa ne connaissait pas haussa les épaules et s'en alla.
Elsa regarda Tiana partir avec un pincement au cœur. Elle se sentait lâche. Elle avait abandonné Anna.
- Non, t'as pas le droit de pleurer ! cria Hans à Anna recroquevillée par terre. T'as pas gagné le droit de pleurer, putain !
- Hans !
Le jeune homme se retourna vers Tiana qui s'avançait vers eux à grandes enjambées.
- Espèce de connard, tu vas la laisser tranquille tout de suite !
Anna leva vers son amie un visage embué de larmes.
- Tiana… croassa-t-elle. Laisse-le… ne l'insulte pas.
- Elle peut me traiter de connard si elle veut, ta pote, et elle le fera sûrement quand je serai parti. Mais toi et moi, on sait qui a traité l'autre comme une merde, pas vrai ?
- Va te faire voir ! Viens Anna, on se tire d'ici.
Mais la petite rousse ne fit aucun mouvement pour se lever. Tiana avança d'un pas, hésitant quand même à s'approcher trop près de Hans, qui avait l'air définitivement en colère. Irait-il jusqu'à la frapper ?
- Anna !
C'était cette fois la voix inquiète de Mérida dans les escaliers. Hans secoua la tête avec un mélange de mépris et d'exaspération.
- T'as appelé toute ta cavalerie ou quoi ?
Mérida arriva à leur niveau, et à son souffle court, Anna devina qu'elle avait couru.
- Tu peux pas lui foutre la paix et arrêter de l'emmerder ?
- Fallait lui dire de ne pas venir me rouler des pelles comme une grosse désespérée, répliqua-t-il du tac au tac.
- Mais elle t'aime pas, putain, passe à autre chose !
- Mérida, arrête… murmura Anna de sa voix cassée.
- T'en tiens une bonne couche, Hans ! dit Tiana. Faut être deux pour s'embrasser !
- Et puis merde Anna, s'exclama Mérida en se tournant vers son amie, c'est vrai que tu ne l'aimes pas !
- Qu'est-ce que t'en sais, toi ? grogna Hans avec mépris.
- Parce qu'elle aime quelqu'un d'autre, et plus fort qu'elle ne t'a jamais aimée !
- Mérida ! s'écria Anna d'une voix scandalisée.
Hans ouvrit de grands yeux. Tiana ouvrit de grands yeux. Et tapie en haut des marches, qui n'avait pas manqué une miette de leur échange, Elsa ouvrit de grands yeux.
- Dans ce cas j'espère qu'il n'en a rien à foutre de toi et qu'il n'hésitera pas à te traiter comme la merde que tu es, répondit froidement Hans une fois qu'il fut remis de sa surprise. C'est tout ce que tu mérites.
Mérida serra les poings et s'apprêta à répliquer férocement, mais ses mots furent noyés par la sonnerie qui annonçait le début des cours.
Encore secoués par cette confrontation, les trois adolescentes, Hans et leur prof se rendirent en courant vers leurs salles de classe. Anna tremblait toujours, et seule la présence réconfortante de Mérida la dissuada de remonter sur son scooter pour achever cette horrible journée sous sa couette.
Elsa n'avait pas entendu tout ce qui était reproché à Anna, mais elle en avait compris l'essentiel. Il s'était apparemment passé quelque chose à une soirée, probablement le nouvel An, entre elle et Hans. Anna aurait embrassé le garçon, ce qui visiblement mettait Hans, mais aussi Mérida, dans tous leurs états.
Et Anna était amoureuse de quelqu'un. De quelqu'un d'autre. Et Mérida, évidemment, était au courant.
Une boule se formait dans son ventre tandis qu'elle imaginait la scène qui avait dû se produire lors de cette soirée. Un mélange d'envie, de jalousie et de désespoir l'envahissait. Elle serra les dents tandis qu'elle se déplaçait, silencieusement, en direction de sa salle de classe. Elle se retint en revanche de serrer les poings lorsqu'elle croisa Hans. Hans qui avait menacé, insulté, fait pleurer Anna. Hans qu'Anna avait embrassé.
C'était évident, Anna était une adolescente, avec des envies, des problématiques, des relations d'adolescentes. Elle était au centre de tout un univers, dans lequel Elsa n'avait clairement pas sa place, hormis celle d'une prof parmi tant d'autres.
Pour la première fois, Elsa réalisa qu'elle n'avait vraiment aucune chance. Elle avait été naïve et stupide, et même la partie bornée de son cerveau qui imaginait qu'elle pouvait être la personne sur qui Anna avait jeté son dévolu s'avoua finalement vaincue.
Elle allait peut-être pouvoir tenir cette promesse, après tout.
- Merci, murmura Anna à ses deux amies, une fois qu'elles furent réunies dans le couloir de langues, avant d'attaquer deux heures de cours de spécialité. Heureusement que vous êtes descendues.
- C'est Winter qu'il faut remercier, dit Tiana. C'est elle qui m'a dit que tu avais des ennuis en bas.
- C'est elle qui m'a dit de descendre aussi, ajouta Mérida, un peu surprise. Elle m'a couru après sous le préau pour me le dire. J'étais paniquée.
Anna garda le silence tandis qu'elle suivait ceux de ses camarades qui avaient cours de maths en spécialité. Une fois assise à sa table, elle posa son sac sur ses genoux et enfouit sa tête à l'intérieur, prétendait chercher quelque chose au fond. Les larmes perlèrent au coin de ses yeux tandis qu'elle repensait à ce qu'il s'était passé ce matin, et elle ne fit aucun effort pour les retenir. Pourquoi Winter n'était-elle pas descendue ? Pourquoi avait-elle envoyé ses amies à la rescousse plutôt que de l'aider elle-même ? Elle se fiche complètement de moi, pensa Anna, mais presque immédiatement, une deuxième pensée vint recouvrir la première. Tu es injuste. Si elle n'en avait rien à faire, elle n'aurait pas envoyé Tiana et Mérida.
Oui, mais ce n'était pas suffisamment réconfortant. Elle n'était pas venue l'aider, et c'était tout ce qui comptait.
Les adolescentes reprirent leur routine, les cours, les récrés, la cantine, le sport du lundi après-midi, le travail et les révisions au CDI. Anna ne cessait de penser à Winter, et pourquoi elle n'était pas intervenue. Elle était persuadée d'en être responsable : son comportement avant les vacances, chez Mme Bulda, la carte… Sa prof devait sûrement se douter qu'elle recherchait son attention, et certainement pas pour avoir de meilleures notes. Elle avait voulu trop vite abaisser la barrière qui les séparait, et en réponse, Winter venait d'ériger de nouvelles murailles.
Le cours de maths du lendemain confirma son impression. Elle n'eut droit qu'à un seul sourire, un seul, et un petit en plus ! Et pendant ce temps, Hans était devenu méchant, mesquin, désagréable, et elle ne pouvait même pas lui en vouloir. C'était sa faute, elle était totalement responsable de cette situation, et celle de Winter aussi, indirectement. Si elle n'était pas tombée amoureuse d'Elsa, elle n'aurait jamais quitté Hans. Elle eut envie de pleurer, mais une voix dans sa tête affirma avec force que pour rien au monde elle ne souhaitait revenir en arrière.
Anna avait vraiment espéré que tout irait mieux à la rentrée. Elle s'en était si vigoureusement persuadée que les choses n'auraient pas dû avoir d'autre choix que d'aller mieux. Mais maintenant, elle faisait face à un Hans vicieux, une Elsa distante, et des amis inquiets et exaspérants. Il ne se passait pas une journée sans que Mérida ne mentionne ce qu'elle avait fait au Nouvel An et comme elle ne se rappelait de rien, elle imaginait des scènes de plus en plus horribles, dans lesquelles Kristoff n'intervenait pas pour la sauver.
Kristoff avait tenté de savoir qui était la fille pour laquelle elle avait des sentiments ; mais sans plus de succès que Mérida. Quant à Tiana, elle ne savait même pas qu'elle craquait pour une fille. Elle ne lui avait rien dit de plus. Anna ne voulait rien leur révéler, pas le moindre indice. Elle avait peur qu'ensemble, ils ne parviennent à deviner la vérité.
Anna était de nouveau mal à l'aise en cours de maths. Winter était beaucoup plus froide qu'avant les vacances, comme si elle avait pris conscience de l'intérêt que lui portait l'adolescente, et qu'elle ne voulait surtout pas l'encourager. S'était-elle vraiment rendue compte de quelque chose ? Lui faisait-elle payer sa trop grande familiarité ? Avait-elle fait une bêtise en lui écrivant la carte de vœux ?
Une tempête infinie faisait rage dans son crâne, tous les jours, tous les soirs, l'empêchant de dormir, l'empêchant de réfléchir. Et comment travailler dans ces conditions ?
« Elle est devenue super renfermée, super froide. J'ai l'impression qu'elle me montre par son attitude qu'elle ne veut rien avoir à faire avec moi. »
« C'est possible. Je suis désolée si je t'ai donnée de faux espoirs, Ginger. »
Anna soupira. Ce n'était pas ce qu'elle voulait lire ! Elle voulait qu'on lui dise qu'elle avait tort, qu'elle avait une chance ! Elle voulait qu'on lui donne un plan de bataille, qu'on lui explique la recette du parfait miracle !
Elle avait envie d'oublier qu'Elsa était sa prof, qu'elle était plus vieille qu'elle, alors qu'elle-même n'était qu'une lycéenne insignifiante, stupide et rêveuse.
« Je n'arrive plus à travailler. Je suis obligée de me forcer, mais j'ai vraiment peur de foirer mon année à cause de ça.
«Concentre-toi sur tous ses défauts. Ca t'aidera peut-être à te détacher. Ou alors sors un peu pour rencontrer une autre fille -) »
Anna faillit répondre qu'elle n'en avait rien à faire des filles. Elle se corrigea mentalement. Elle n'en avait rien à faire des autres filles.
« Je ne sais pas si je suis intéressée par les filles. Ca ne m'était jamais arrivé avant. »
« Tu crois ? Essaie d'y réfléchir, moi quand j'ai réalisé que j'étais gay, je me suis rappelée de plein de moments dans mon enfance où en fait j'avais été amoureuse de filles. »
Anna repoussa le clavier et se redressa dans sa chaise. Avait-elle déjà été amoureuse d'autres filles ? Non, elle n'avait jamais été amoureuse avant de rencontrer Elsa, elle n'avait jamais été secouée de cette manière avant, elle était absolument certaine de ça.
Un nouveau message apparut sur l'écran.
« Mais laisse pas tomber le boulot, Ginger. Faudrait pas que tu te retrouves coincée au lycée un an de plus. Te fais pas avoir, rate pas tout pour une fille. C'est juste une fille, hein, alors que ça c'est ta vie. Montre lui que t'es plus forte que ça, que ça ne t'atteint pas, que t'es presque une adulte. Peut-être que le seul moyen pour elle de t'accepter, c'est d'oublier que tu es une lycéenne. »
Ca au moins ça sonnait comme une bonne idée à suivre.
« T'as raison. J'vais me remettre au boulot. Bonne soirée, Trinity :) »
« Toi aussi, petite ! »
La semaine s'écoula, intense au niveau scolaire. Anna avait pris plus de retard qu'elle ne l'aurait cru. Le travail qu'elle avait fourni pendant les vacances lui permettait à peine de maintenir la tête hors de l'eau pendant certains cours. Elle ne supportait pas de lire la déception dans le visage de ses enseignants, c'était devenu une motivation supplémentaire pour redoubler d'efforts. Et surtout, elle ne voulait pas décevoir Winter.
Le jeudi, sa classe eut à travailler pendant deux heures sur un DS de maths, et pendant une heure et demie sur un DS de SVT. C'était une analyse de documents assez complexe, elle avait gratté presque une copie double, et elle espérait vraiment avoir fait quelque chose de potable et n'être pas passé à côté de la problématique. Le lendemain, rebelote, quatre heures de TP durant lesquelles elle n'avait pas eu le temps de souffler, puis l'après-midi, de nouveau deux heures de maths. Alors que pour certains, ce cours était la goutte d'eau qui faisait déborder le vase, c'était pour elle un moment beaucoup moins stressant, scolairement parlant. Ils étaient au milieu d'un chapitre, elle avait tout compris, comme d'habitude, et elle passa une bonne partie de sa séance à faire en cachette des exercices de physiques pour rattraper son retard.
La sonnerie arriva comme une libération. Même si elle avait l'intention de bosser presque tout son week-end, ce soir serait tranquille, et dans sa tête ça sonnait comme une promesse.
- Anna, est-ce que tu veux bien rester une minute ? demanda Winter tandis que les élèves se dépêchaient de remballer leurs affaires, comme à chaque fin de journée.
Anna hésita et se tourna vers Mérida, comme pour chercher de l'aide ou du réconfort dans le regard vert vif de son amie.
- Ou… oui, répondit-elle.
- Tu sais ce qu'elle te veut ? murmura Tiana.
La petite rousse hocha négativement la tête en prenant un air blasé, tentant de se donner un air et une contenance à peu près normale pour une lycéenne de son âge. La classe se vida, et beaucoup trop vite à son goût, elle se retrouva seule avec l'objet de ses rêveries.
L'enseignante se dirigea vers la porte pour la refermer, et retourna vers son bureau et posa ses deux mains à plat sur la surface carrelée. Oh, inutile de se faire des scénarios impensables. Winter l'avait sans doute vue bosser sa physique alors qu'elle aurait dû être en train de faire des maths, et elle voulait le lui faire remarquer. Elle aussi allait sûrement lui parler d'attention en classe, de devoirs bâclés et de résultats scolaires en baisse. C'était une prof, après tout, même s'il arrivait parfois à Anna de l'oublier.
- Comment vas-tu en ce moment, Anna ?
La question prit la jeune fille totalement au dépourvu. Elle s'était à peu près attendue à tout, sauf à ça.
- Je… heu… pourquoi vous me demandez ça ? voulut-elle savoir, sans prendre le temps de répondre à Winter.
L'enseignante soupira.
- Parce que tu agis différemment, ces derniers temps. Tu n'es plus concentrée en classe, tes résultats ont baissé, évidemment en maths tu t'en sors bien, mais même en maths j'ai l'impression que tu fais moins d'efforts que d'habitude.
Elle baissa un regard inquiet vers la jeune fille debout devant elle, de l'autre côté du bureau. Anna ne le croisa pas. Elle n'en avait pas le courage.
- Tu participes moins en classe, ajouta Winter. Comme si tu étais éteinte. Comme si… comme si ça ne te faisait plus plaisir d'être là.
Anna avait les yeux rivés sur ses chaussures, des bottines en cuir brun acajou, avec une petite rayure en forme d'éclair comme la cicatrice de Harry Potter sur le dessus de celle de gauche, et des lacets presque défaits, remarqua l'adolescente, incapable d'en décrocher son regard. Son cœur battait comme un petit fou, et sa langue semblait être cimentée à son palais.
- Anna… est-ce qu'il y a quelque chose qui ne va pas ? Regarde-moi, s'il te plaît.
La jeune fille leva les yeux avec un air d'animal effrayé. La déception avait laissé la place à l'inquiétude dans le regard de l'enseignante. Ca, elle pouvait le supporter.
- Avant les vacances, tu m'as dit que tu étais fatiguée, je t'ai crue. Avec ta mère et ta prof principale, on a décidé de ne pas te mettre trop de pression, on ne voulait pas que tu culpabilises d'avoir un moment de… difficultés. Mais comment se fait-il que rien ou presque n'ait changé après les vacances ?
Parce que pensais que ces sentiments à la con allaient disparaître, sauf qu'ils sont encore plus forts, voilà pourquoi.
- Je vais bien, assura Anna, mais sa voix manquait de conviction.
- Anna, je commence à te connaître un peu… insista Winter. Tu n'as pas l'air dans ton assiette. Tu es plus reposée qu'en décembre, ça je le vois, mais pourquoi est-ce que tu ne participe plus ? Pourquoi restes-tu si abattue en cours alors que tu étais pleine d'énergie ?
- Parce que…
Son cœur se mit à tambouriner contre sa cage thoracique. Quelle excuse pouvait-elle donner, quelle histoire inventer ? Comment se sortir de là ?
- Est-ce qu'il y a quelque chose qui s'est passé avec Hans qui… commença l'enseignante, mais Anna la coupa immédiatement.
- Non, Hans n'a rien à voir avec ça… murmura Anna.
Elle hésita à mettre tout sur le dos du garçon. C'était peut-être son alibi rêvé. Mais elle ne pouvait se résoudre à l'impliquer de la sorte, ni à mentir à Elsa.
Les dragons dans son ventre battaient si fort de leurs ailes qu'elle avait l'impression d'avoir les entrailles réduites en lambeaux.
- Alors c'est quoi ? demanda sa prof d'une voix douce.
- C'est parce que…
Une voix dans sa tête se mit à crier, lui dire de se taire, de partir, et cette voix s'égosillait si fort qu'elle avait l'impression de devoir hurler pour la couvrir. Elle se sentait coincée. Il lui fallait trouver une idée, et vite, sinon elle allait courir à la catastrophe.
- Parce que… répéta-t-elle comme un disque rayé.
Elsa attendait, patiemment, l'inquiétude clairement lisible dans ses yeux bleus. Elle avait l'air si tourmentée, Anna s'en voulait d'en être responsable. Que pouvait-elle lui dire pour la rassurer ?
- Parce que je suis tombée amoureuse de vous, lâcha Anna en un souffle.
Le sol sous ses pieds sembla trembler, ébranlé par le fracas sourd des mots qui venaient de tomber de sa bouche, tels d'énormes rochers.
Comme émergeant d'un rêve, Anna prit soudainement conscience du tremblement de terre qu'elle venait de déclencher. Ses membres tressaillirent violemment, et elle eut l'impression que ses genoux allaient d'une seconde à l'autre céder sous son poids. Son estomac était désormais réduit à l'état de confettis. Elle avait l'impression d'avoir laissé ses tripes sur un autre continent.
Elle quitta la salle en courant, laissant Elsa plantée avec l'écho de sa déclaration.
On atteint ici le climax du premier acte...
A la semaine prochaine pour savoir ce qu'Elsa va faire après une telle déclaration.
Hâte de lire vos retours !
Ankou
