Salut à tous !
Un peu d'avance dans l'update parce qu'on me l'a si gentiment réclamé que je n'ai pas pu dire non ^^ (la demoiselle en question se reconnaitra ! et si tu veux toujours faire un dessin pour illustrer cette fic, n'hésite pas!)
Profitez-en bien, car je m'envole dans deux jours dans un pays où c'est l'hiver en été (parce que vraiment je n'en peux plus). Et comme je suis trop une ouf, je ne reviens que dans deux mois. Ah oui, et je n'aurai pas Internet, parce qu'Internet en vacances, c'est pour les faibles.
Je vais quand même essayer de publier un chapitre toutes les 2-3 semaines histoire de ne pas trop vous faire languir (et quand j'aurais besoin d'être en intérieur, pour des trucs ultra indispensables, genre lessive), parce que je vous aime bien.
J'espère que vous avez survécu après la fin du chapitre dernier. Que va-t-il se passer maintenant qu'Anna a jeté son putain de pavé dans la mare sans demander l'avis de son cerveau ?
Chapitre 15
Anna courut à toute vitesse dans les couloirs, son lacet presque défait manquant de la faire chuter à chaque pas dans l'escalier qui menait au hangar. Elle avait déjà sa clé à la main elle se rua jusqu'à son scooter, enfila son casque sans même prendre la peine d'attacher la sangle jugulaire, et partit en trombe sur le boulevard en laissant derrière elle un nuage de poussière.
Elle n'était pas repassée par son casier, elle ne portait qu'un petit pull et n'avait pas d'écharpe sous son blouson, mais elle avait bien autre chose à faire que de penser au froid.
Une entité supérieure devait sûrement suivre son aventure avec intérêt, car tous les feux passèrent au vert à son approche, et elle ne ralentit pas un instant. Si elle avait eu le permis, elle aurait sans doute perdu des points ce jour-là.
Elle souhaita presque avoir un accident, s'écraser sur le sol, perdre la mémoire et oublier l'énormité qu'elle venait de dire. Elle avait la bouche sèche, le cœur qui battait à cent à l'heure, et la petite voix dans sa tête qui ne cessait de hurler qu'elle était la pire crétine que le monde n'ait jamais porté. Elle se sentait si mal ! Elle se sentait si coupable ! C'était pire, presque, que de l'avoir insultée ou frappée, etmerde, qu'est-ce qui m'a pris ?
Elle arriva devant chez elle et freina brusquement devant l'allée, manquant presque de laisser tomber son scooter en s'arrêtant sur le gravier. Elle expira profondément et se rendit compte qu'elle avait retenu son souffle pendant presque tout le trajet. Le froid la mordit soudainement lorsqu'elle ôta son casque, et ses mains nues étaient maintenant glacées et douloureuses.
Elle s'assit sur la terre gelée et s'adossa à sa roue avant, tentant de reprendre le contrôle de sa respiration. Elle avait l'impression d'avoir sprinté tant ses poumons, ses muscles, ses bras lui faisaient mal.
Elle fouilla dans son sac avec des gestes rendus saccadés par ses mains engourdies, mais où étaient passées ces maudites clés ?
Un cri résonna dans le silence de la petite rue et Anna sentit son cœur se figer. On l'appelait. Elle se releva en vacillant. Elsa était là, dans sa voiture, et la regardait fixement, penchée vers la fenêtre côté passager. Elle aussi avait dû outrepasser le code de la route pour se trouver ici en même temps qu'Anna.
- Anna, Anna ! Monte. S'il te plaît.
L'ordre était direct et n'appelait pas à la négociation. La jeune fille hésita un instant et recula d'un pas. Son coeur battait à toute allure. Devait-elle entrer et se barricader chez elle, ou bien affronter la colère de l'enseignante ? Qu'allait-elle lui dire ? Putain, quelles allaient être les conséquences d'une telle connerie ?
Non sans une trouille bleue, les lèvres martyrisées par ses dents qui claquaient, elle se dirigea lentement vers la voiture, ouvrit la portière et s'assis sur le siège passager en essayant de cacher le tremblement de ses mains. Winter redémarra sans un mot, puis s'arrêta sur une place de parking trois rues plus loin. Cette fois, elle coupa carrément le contact, puis se tourna vers Anna.
- Ecoute, commença-t-elle avec un ton de prof moralisateur.
Les mots explosèrent de la bouche d'Anna sans laisser le temps à Elsa de finir sa phrase.
- Je suis désolée, je suis vraiment désolée, je n'aurais pas dû. C'était complètement inapproprié. Je n'ai pas réfléchi. Je n'avais… je n'avais pas du tout l'intention de dire ça. On fait comme si il ne s'était rien passé ? dit-elle d'une traite sans reprendre son souffle.
Ses mains tremblant de peur serraient si fort ses genoux que ces derniers lui faisaient mal et ses phalanges étaient devenues toute blanches.
- Anna, reprit l'enseignante d'une voix tremblante. Pourquoi m'as-tu dit ça ? Le pensais-tu vraiment ?
L'étrangeté de la question – elle qui s'attendait à un sermon, voire à une grosse engueulade – surprit l'adolescente. Devait-elle dire la vérité ? Nier ? Prétendre à une blague ? Dire que c'était un pari ? Non, impossible, Winter ne la croirait pas. Elle était définitivement fichue.
- Laissez tomber, je n'aurais jamais dû dire ça…
- Anna, réponds-moi.
La voix était ferme, exigeante, et Anna n'avait pas d'autre choix que de répondre à sa question.
- Oui, répondit-elle d'un ton à peine audible.
- Tu es sûre ? insista-t-elle. Est-tu sure que tu ne confonds pas avec une… une amitié, que… que tu ne me prends pas pour… pour une grande soeur, ou quelque chose dans le genre ?
- Je suis sure que non… murmura Anna de cette même petite voix.
Oui je suis sure que non ! En elle son coeur pulsait à toute vitesse, le simple fait de la voir, si près d'elle, la rendait folle ! Elle n'inventait rien, c'était certain, elle en était sure depuis des semaines maintenant ! Putain, oui, je suis amoureuse de vous ! Et pas qu'un peu !
Anna voulut la regarder à nouveau, mais elle n'avait pas la force de soutenir son regard. Elle détourna si brusquement les yeux que Winter posa sa main sur la joue de la jeune fille pour la forcer doucement à lui faire face. Anna frissonna sous le contact.
- Regarde-moi Anna. Est-tu certaine de me dire la vérité ? Vraiment ?
- Oui ! répondit-elle en criant, et malgré elle il y eut un sanglot qui perça dans sa voix.
Cette fois ce fut à l'enseignante de baisser les yeux, et Anna réalisa qu'elle aussi tremblait. En fait, son corps tremblait si fort qu'il résonnait dans toute la carrosserie de la voiture.
- Ca… ça va ? osa-t-elle demander en voyant l'état inhabituel dans lequel se trouvait Winter. Elsa.
- Je… j'ai… Je n'aurais jamais cru que…
Winter bégayait et mordait sa lèvre inférieure et elle ne finit aucune de ses phrases, mais Anna n'avait pas besoin de les entendre pour comprendre ce qu'elle essayait de dire. Son cœur se mit à battre encore plus vite, elle n'aurait pas cru ça possible, et elle avait l'impression que son estomac essayait de ressortir par sa gorge tellement elle était serrée. Etait-il possible que…?
- Anna, je suis une femme ! s'exclama-t-elle finalement en regardant l'adolescente droit dans les yeux l'air, cette fois, presque en colère, comme si c'était sa faute.
- Comme si je n'avais pas remarqué ! répliqua la jeune fille.
- Anna… gronda Elsa.
- Elsa, murmura Anna.
Winter ouvrit de grands yeux en entendant son prénom prononcé par l'adolescente, puis fondit en larmes et enfouit son visage dans ses mains.
- Non ! s'écria-t-elle en sanglotant bruyamment. Non, non, non ! Ca n'est pas possible, ça ne marchera jamais. Je suis prof, tu es mon élève ! On ne peut pas, on n'a pas le droit de faire ça !
Anna eut soudain l'impression d'avoir oublié comment faire pour respirer. Ce fut comme si on avait planté un couteau en plein dans son coeur. Jamais, malgré tout ce qui s'était passé, elle n'avait ressenti avec Hans pareille sensation, pareille émotion. Elle ouvrit la portière, sortit de la voiture sans se retourner, puis partit en courant.
Son lacet toujours défait claquait violemment sur le bitume du trottoir.
Et tu t'attendais à quoi, Anna ?
La neige s'était remise à tomber, comme en écho aux pensées, aux sentiments et aux tourments d'Elsa. Elle s'était remise à tomber dès l'instant où elle était descendue de sa voiture, en bas de son immeuble, après avoir vu Anna partir en courant.
Elsa était assise sur le canapé en bois de la terrasse. Le sol devant elle était recouvert d'un tapis blanc et glacé, mais elle ne semblait pas ressentir le froid. Seule sous la neige, elle ne cessait de penser à Anna, de repenser à ce qu'elles s'étaient dit dans la voiture, de se demander ce qu'elle aurait dû dire, dû faire, pour empêcher Anna de partir… Mais quel intérêt ? Jamais, jamais rien ne se passerait, trop d'interdits et de barrières se dressaient entre elles. Elle n'avait pas le choix.
Elle ne se rendit pas compte du temps qui passait, de la neige qui recouvrait petit à petit ses vêtements et ses cheveux, glissait dans son cou, mouillait son visage et se mélangeait à ses larmes.
Olaf la trouva prostrée et immobile lorsqu'il rentra à la maison. Elsa était faible comme un pantin de chiffon. Il la traîna en la portant à demi jusque dans le salon, recouvrit ses épaules de plusieurs couches de couvertures polaires, et lui mit un chocolat chaud dans les mains. Inquiet, il la bombarda de questions. Les lèvres tremblantes, Elsa lui raconta ce qu'il s'était passé depuis la fin de sa dernière heure de cours.
- Elle a fait QUOI ? s'écria Olaf d'une voix inhabituellement aiguë.
Il secoua la tête, les yeux écarquillés, comme s'il n'y croyait pas un mot.
- Non, tu me fais marcher ! s'exclama-t-il d'un ton à la fois scandalisé et surexcité. Elle t'a fait une déclaration d'amour, comme ça, en pleine classe, sans te prévenir ?
Elsa hocha la tête.
- Mais personne ne fait ça !
Elsa ne répondit pas. Son rythme cardiaque n'était toujours pas revenu à la normale, et sa main la picotait, sa main qui avait touché la joue d'Anna. Elle revoyait son visage la réalisation, la surprise, la douleur qui transparaissaient dans son regard. Combien de fois avait-elle rêvé d'être à nouveau avec Anna dans sa voiture, et plaisanter comme ça leur était déjà arrivé ? Combien de fois avait-elle imaginé l'adolescente lui avouer ses sentiments ? Et tout ça pour quoi ? Pour que le jour où ça arrive, elle lui ferme la porte au nez ?
Non, personne ne faisait ça. Mais aujourd'hui, Anna s'était retrouvée dans sa voiture après lui avoir dit qu'elle l'aimait, et elle l'avait rejetée. Comme elle avait rejeté chacune de ses rêveries.
Il pleuvait comme c'était pas permis.
Sa journée de cours était terminée, et elle avait hâte de rentrer à la maison. Olaf lui avait promis une soirée plateau-télé reposante où il s'occuperait de tout, et elle se serait volontiers dépêchée de partir si le déluge à l'extérieur ne la poussait pas à rester dans sa salle à faire tout un tas de chose qui n'étaient absolument pas pressées.
Elle commençait à prendre ses marques au sein du lycée, une grande partie de ses vacances d'automne avaient été consacrées à son travail, et elle avait réussi à préparer presque tous ses cours jusqu'aux vacances de Noël. La pression et le stress retombaient petit à petit. Ses élèves l'aimaient bien, elle n'avait pas de classes pénibles, et elle finissait souvent avec ses terminales, ce qui la mettait en général de bonne humeur pour la soirée.
Après avoir terminé de remplir le cahier de textes en ligne, elle classa et rangea les différentes piles de papier dans son énorme classeur. Elle sépara les planches d'exercices pour les élèves en difficulté de celles pour ceux qui avaient bien compris, et mit dans une pochette à part les exercices avancés. Elle en imprimait toujours quelques uns en plusieurs exemplaires au cas où, mais jusqu'à présent, ils étaient toujours destinés à Anna. L'adolescente n'avait visiblement aucun problème pour comprendre le cours, ses exercices étaient toujours terminés avant la moitié de la séance, et ce qui intéressait désormais Elsa, c'était de lui trouver des problèmes et des énigmes qui seraient pour elle un véritable challenge, sans pour autant être totalement hors de sa portée.
L'éclat dans ses yeux n'était pas le même lorsqu'elle appliquait simplement le cours et lorsqu'elle se creusait la tête pour trouver une solution. Il y avait quelque chose dans son regard, dans sa façon de mordiller son stylo, de jouer avec ses cheveux. Quelque chose d'attirant, de sensuel.
Elle réalisa qu'elle rêvait toute éveillée quand des éclats de voix dans le couloir la ramenèrent à la réalité. Elle sortit et découvrit Hans et Anna qui se disputaient. De retour dans sa classe, elle ne pouvait s'empêcher de penser à eux, à ce qu'Anna lui avait dit le soir où elle l'avait ramassée, dans sa voiture. Elle n'était pas amoureuse du garçon, visiblement, et étrangement, Elsa en était soulagée.
Des bruits de pas retentirent dans le couloir devant sa porte, lourds et rapides. Ce n'était probablement pas Anna, sans doute Hans qui s'en allait. Elle eut envie de sortir, pour vérifier que l'adolescente allait bien. Une boule apparut quelque part dans son ventre lorsqu'elle vit la petite rousse assise par terre, le visage dans ses mains. Elle ne comprenait pas comment on pouvait rejeter une gamine aussi intelligente et intéressante. Et belle.
Le bruit des gouttes puissantes qui s'écrasaient sur le toit résonnait dans les couloirs, et Elsa imagina soudain Anna sous la pluie, les cheveux trempés et les vêtements dégoulinants, comme un petit chaton roux pris par l'orage. Sans réfléchir, elle lui proposa de la conduire. Et les mots n'étaient encore pas totalement sortis de sa bouche qu'elle réalisait déjà que c'était une proposition qu'elle n'aurait jamais dû faire, puisqu'elle était sa prof. Mais c'était trop tard, elle ne pouvait pas changer d'avis sous prétexte que ce n'était pas professionnel. Et puis, sans se l'avouer, elle avait envie de passer un peu plus de temps avec elle. Juste pour vérifier que Hans ne l'avait pas trop cabossée.
Hans n'avait pas rendue Anna malheureuse, réalisa l'enseignante quelques instants plus tard, en voyant la jeune fille rire et plaisanter et s'adresser à elle avec une familiarité qu'elle n'aurait pas dû accepter.
C'est quand Anna descendit de sa voiture et se retourna, sous la pluie, pour lui sourire, faisant s'envoler une nuée d'insectes dans un coin de son ventre, qu'elle prit conscience de ce qui était en train de lui tomber dessus.
- Et tu lui a couru après ! s'exclama son ami avec un sifflement admiratif. Je n'aurais jamais cru ça de toi !
- Moi non plus j'aurais jamais cru ça de moi...
Olaf avait raison, et elle ne le réalisait que maintenant. Lui courir après, non mais quelle idiote... Comme si mon cerveau aurait pu être en état de trouver une autre idée sur le moment...
Elle avait l'impression de ne faire rien d'autre qu'enchaîner les mauvaises décisions.
- Qu'est-ce que tu vas faire après ça ? demanda Olaf.
Il était dans la cuisine, en train de préparer le dîner, et Elsa était assise sur la table à-côté de lui, les yeux dans le vague, son mug de chocolat chaud aussi vide et froid que l'était son cœur.
- Je ne sais pas, avoua Elsa. Mais je ne peux pas faire comme si rien ne s'était passé, il faut que je lui parle. Je ne peux pas la laisser comme ça. Tu te rends comptes, ça veut dire que c'était à cause de moi qu'elle n'allait pas bien au lycée ! Ca me rend malade d'imaginer que je suis responsable…
- Tu crois qu'avec son relevé de notes tu peux remonter jusqu'au jour où elle a réalisé qu'elle craquait pour toi ?
- Ce n'est pas drôle, Olaf ! s'exclama-t-elle en lui donnant un coup de poing faiblard dans l'épaule. Arrête de prendre ça comme une plaisanterie !
Le jeune homme eut une moue d'excuse, comme un enfant pris en faute.
- Parle lui, dit-il d'une voix douce. Dis-lui ce que tu penses. Explique lui la situation.
- Elle l'a très bien comprise, grommela Elsa.
- Parle lui quand même.
Elsa se leva brusquement, son corps tremblait toujours tandis qu'elle se dirigeait vers la table du salon où elle avait laissé son téléphone.
- Je vais appeler Belle.
- Mes conseils ne te suffisent pas, c'est ça ? dit son ami d'un ton faussement jaloux.
- J'ai besoin de conseils sérieux, Olaf.
Elle pianota sur son téléphone et sélectionna un numéro. Aucune réponse sur les portables. Elle essaya d'appeler directement chez elles. Le message enregistré résonna depuis le petit appareil. « Bonjour, vous êtes bien chez Aurore et Isabelle, merci de bien vouloir laisser un message ». Olaf la regarda avec un sourire compatissant, que trahissait l'éclat moqueur de ses yeux.
- On dirait que tu vas devoir te contenter de mes conseils, finalement.
Ni Olaf, ni Belle, ni Aurore n'avaient de solution viable à son problème. Il lui fallait ignorer Anna, ignorer ce qu'elle ressentait. C'était facile sur le papier, mais comment faire alors qu'elle ne pensait plus qu'à ça ? Alors qu'elle la voyait tous les jours ? Alors que ses sentiments ne cessaient de grandir jusqu'à menacer de l'étouffer ? Elle se sentait piégée, coincée, prisonnière de cette situation invivable. Comment, lorsqu'on est une prof, trouver le courage de parler à une élève des sentiments qu'on a pour elle ?
Il lui était désormais impossible de la regarder en face, de lui adresser la parole, de simplement lui sourire. C'en devenait physiquement douloureux.
Parfois, dans le sanctuaire qu'était sa chambre, elle finissait par exploser. Elle s'était toujours crue être quelqu'un de droit, de sérieux, qui respecte les règles établies, du moins la plupart. Alors était-ce un piège, une vengeance, une mauvaise farce que de la faire tomber amoureuse de la personne la moins à même d'être à sa portée, tout en étant omniprésente dans son existence ?
Quelle solution, quelle technique, quel tour de magie exécuter pour se tirer toutes les deux de là ?
Je suis foutue…
A moins d'un kilomètre de là, dans une chambre similaire mais beaucoup plus désordonnée, Anna se répétait ces trois mêmes mots en boucle dans sa tête.
Anna ne la revit pas jusqu'au cours suivant, où elle s'était résolue de ne pas lui offrir la moindre miette d'attention. Il fallait qu'elle se sorte tout ça de la tête, il le fallait ! Elle ne pouvait pas continuer comme ça. Elle avait passé ses dernières nuits à tremper son oreiller de larmes, à camoufler ses réactions bizarres à ses parents tout le week-end, et à tout faire pour ne pas la croiser dans un couloir. Ca au moins, c'était facile, car à force de traîner dans les couloirs pour espérer la croiser « par hasard », elle avait fini par connaître son emploi du temps quasiment par cœur.
Elle écouta à peine ses premiers mots, et elle ne la regarda même pas lorsqu'elle rendit les copies corrigées du DS du jeudi précédent. Anna jeta un bref coup d'oeil à la marge de sa propre copie. La note était très satisfaisante et ferait le plus grand bien à sa moyenne vacillante, mais elle n'avait certainement pas le coeur à s'en réjouir. Elle voulut la chiffonner ou la ranger immédiatement dans son sac, réaction à la fois boudeuse et insolente et indigne de la fille qu'elle était, mais un petit mot au crayon de papier, tracé en appuyant si doucement sur la mine qu'il était à peine visible dans la marge, attira son attention.
« Rejoins moi dans le couloir d'info à 17h. »
Anna hésita. C'était bien la même écriture que pour l'appréciation. Elle gomma discrètement la note avant que Mérida ne s'en aperçoive, tout en se masturbant le cerveau. Pourquoi ce rendez-vous ? Pourquoi prendre le risque de lui parler au lycée, alors qu'elle avait justement dit que c'était une relation impossible ? D'un autre côté, le couloir d'informatique était situé au sous-sol d'un des bâtiments secondaires, et il n'y avait en général presque personne dedans, c'était peut-être plus judicieux que dans une voiture hyper voyante à 200 mètres de sa maison.
Qu'allait-elle lui dire ? Que voulait-elle lui dire ?
- T'as eu combien, Anna ? demanda Mérida en attrapant sa copie.
Gommer ce mot a sûrement été la chose la plus intelligente que j'ai faite depuis bien longtemps.
Le couloir d'informatique était désert. Anna avait réussi à semer les filles en prétextant des livres à rendre au CDI, et elle était maintenant là, dans une des parties les moins fréquentées du lycée, avec son cœur qui battait si fort qu'on devait l'entendre depuis au moins deux étages. Elle essaya d'égayer son esprit en imaginant que c'était un rencard avec un beau mec du style le Quaterback de l'équipe de foot du lycée, ou un truc du genre. Sauf qu'elle n'était pas la capitaine des Cheerleaders, et que son rencard, c'était avec une femme. Et cette femme, c'était sa prof de maths. Mauvaise idée de scénario.
Son esprit essaya de la faire flipper en lui parlant de risques, de parents, d'élèves qui les prendraient en flagrant délit (de quoi ?), mais la seule pensée qu'elle arrivait à exprimer correctement, c'était de se demander si elle était suffisamment bien habillée et si ses cheveux étaient toujours correctement coiffés après une journée de travail.
T'es irrécupérable, Anna.
Elle attendit encore un temps qui lui parut incroyablement long, cinq minutes qui étaient les plus étirées et les plus intenses de toutes les minutes qu'elle avait vécues, puis elle vit la porte située juste à-côté d'elle s'ouvrir et elle sursauta si violemment qu'elle faillit en tomber par terre. Ou plutôt qu'elle en tomba directement dans les bras de Winter, qui l'avait rattrapée au vol.
La peau d'Elsa au contact de la sienne envoya des étincelles à travers tout son organisme.
T'es VRAIMENT irrécupérable, Anna.
Sans la lâcher, Elsa la tira vivement mais sans violence dans la salle. La porte se referma derrière Anna et elle se retrouva dans une petite salle remplie d'ordinateurs. Le néon au-dessus du bureau était allumé, éclairant doucement la pièce.
La jeune fille prit une grande inspiration et sentit tous ses muscles se bander comme par anticipation.
Elle commença par se mettre en garde. S'il te plaît Anna, ne sois pas pathétique… Elsa était une adulte, il fallait qu'elle se comporte comme telle, et non pas comme une adolescente irréfléchie. Anna affirma sa détermination.
Pendant un instant, personne ne parla, et elle en fut toute décontenancée. Puis, la surprise laissa place à l'exaspération. Qu'est-ce qu'elle faisait là ? Pourquoi Elsa l'avait-elle fait venir ici ? Et, surtout, pourquoi ne disait-elle rien ?
Elle attendait que Winter brise le silence, mais la boule qui enflait petit à petit dans son estomac lui donnait la nausée et était en train de lui mettre les nerfs à fleur de peau.
- Anna… commença finalement l'enseignante, avant de s'interrompre à nouveau, en mordillant sa lèvre inférieure.
La lycéenne fronça les sourcils. Mimer un air d'adulte excédé devenait soudain facile comme elle sentait un véritable énervement la gagner.
- Ecoutez madame, dit-elle d'une voix ferme en insistant sur le titre et la distance qu'il impliquait, je crois que vous avez été très claire la dernière fois. Je ne vois pas de raison pour revenir sur le sujet.
Au fur et à mesure qu'elle parlait, Anna voyait la bouche de Winter s'ouvrir et se refermer, ses yeux grands ouverts. Anna avait conscience de son inconfort, il était clairement visible, sa main était serrée en un poing devenu presque blanc, et l'autre s'agrippait nerveusement à sa tresse. Sa magnifique tresse blonde qu'elle avait plus d'une fois rêvé de pouvoir toucher.
A cet instant, Anna se rendit compte que ce n'était plus Winter, sa prof de maths sympathique mais ferme et sérieuse, mais Elsa, une jeune femme d'à peine quelques années de plus qu'elle et à moitié sur le point de pleurer, et elle n'avait envie que d'une chose : la prendre dans ses bras et l'embrasser.
Evidemment, Anna resta immobile.
- Ce que je t'ai dit dans la voiture est la vérité, murmura Elsa d'une voix tremblante en tortillant ses doigts dans ses cheveux. Je ne peux pas…
- Je sais, répondit Anna de la même voix dure et mature dont elle ignorait jusqu'à présent l'existence. Je ne veux pas vous forcer à faire quoi que ce soit. Je sais que vous avez beaucoup à perdre.
Une partie d'elle ne comprenait pas ce qui se passait, restait en retrait, comme si elle se regardait au loin sans pouvoir agir. La partie qui était tombée amoureuse d'Elsa Winter, celle qui avait envie de l'embrasser, celle qui voulait que quelque chose de positif sorte de ce simulacre de rendez-vous. Et cette partie d'elle se mit à crier, à tirer, à tout faire pour se ruer au premier plan, tandis que le reste de son cerveau concentrait toutes ses forces pour la repousser et rester ferme.
- Si vous voulez… si vous me voulez, vous pouvez, dit Anna. Mais je ne vais pas vous pousser à le faire. Je vous laisse choisir.
Elle baissa les yeux, incapable de soutenir plus longtemps son regard effrayé. Si elle la regardait une seconde de plus, elle se mettrait à pleurer, et sa détermination, sa maturité, tout ce qu'elle essayait de faire volerait en éclat.
- Je vous fais confiance pour prendre la meilleure décision.
Pour la troisième fois en trois jours, Anna partit sans se retourner, et il lui était impossible de savoir si c'était la bonne chose à faire.
Elsa ne la suivit pas.
Je vous aime tous, voila c'est dit !
Je vous souhaite un joyeux été :)
Ankou
