Bonne lecture...


Chapitre 22

Anna arriva devant l'endroit indiqué un quart d'heure après avoir quitté le lycée. Elle avait suivi le trajet le plus cours indiqué par le GPS de son smartphone, et avait traversé une place en guise de raccourci, slalomant au ralenti entre les piétons qui sortaient du travail pour aller déjeuner. Elle ne savait pas si Elsa était déjà arrivée, mais elle n'avait vu aucune Mini bleue sur son chemin, et aucune trace de cheveux platines à l'horizon.

Anna poussa un soupir. Elle ouvrit la porte du bar, et entra. C'était une sorte de pub à l'anglo-saxonne, avec des publicités Guinness un peu partout, et des murs aux boiseries apparentes décorées de photos d'Irlande - ou d'Ecosse, elle n'aurait su dire la différence. Ca pourrait même être la Nouvelle-Zélande, pour ce qu'elle en savait. Un jeune homme d'une vingtaine d'années, brun avec un polo de rugby, l'accueillit avec un fort accent britannique. C'était sûrement un étudiant en Erasmus, ou quelque chose de ce genre, car il n'avait pas l'air beaucoup plus âgé qu'elle.

Immobile sur le seuil, Anna regarda tout autour d'elle, mais il n'y avait pas plus d'Elsa à l'intérieur qu'à l'extérieur.

- Hello ! Une personne, miss ? demanda le serveur.

- Hein ? Heu, non, non on sera trois. Ils vont bientôt arriver.

- Okay.

Anna se balança d'un pied sur l'autre. Elle ne s'était pas vraiment attendue à se retrouver dans un restaurant. Elle aurait préféré être dans un café, ou un vrai bar, pour rencontrer Olaf et être avec Elsa pour la deuxième fois, mais ici et à cette heure, il y avait vraiment peu de chances pour qu'elle croise quelqu'un du lycée, et elle supposa que c'était la raison pour laquelle Elsa avait proposé ce rendez-vous.

- C'est ton vrai color ?

Anna sursauta en entendant le serveur s'adresser à elle. Il avait fait le tour du comptoir, et se tenait maintenant à quelques mètres d'elle, pointant ses cheveux du doigt.

- Heu, oui, bien sûr, pourquoi ?

Les yeux du jeune homme s'illuminèrent en réponse, et Anna ne fit rien d'autre qu'entortiller ses tresses entre ses doigts.

- I love redhead, you know !

- Ah, heu, merci… se contenta-t-elle de répondre.

Le serveur, les lèvres étirées en un grand sourire un peu charmeur, tenta d'engager la conversation, mais Anna n'était pas du tout à l'aise à l'idée de laisser un garçon essayer de la séduire alors qu'elle attendait l'arrivée de sa petite a… d'Elsa.

- Est-ce que la table là-bas est libre ? demanda-t-elle pour couper court sa tentative.

Elle montrait une table dans un angle de la pièce, avec une banquette d'un côté, et deux chaises rembourrées de cuir vert de l'autre. Comme le serveur acquiesçait, elle se dirigea vers la table sans lui accorder davantage d'attention. Personne ne nous remarquera ici, pensa Anna. Elle était loin des fenêtres, loin de l'entrée, loin des toilettes. A moins d'une catastrophe, elles seraient parfaitement tranquilles.

Elle s'assit en attendant, un œil fixé vers la porte d'entrée. Le serveur lui apporta un petit bol de cacahuètes, une carafe d'eau, et essaya à nouveau de discuter. Elle l'aurait trouvé beau, avant. Non, ce n'était pas ce qu'elle voulait dire. Il était beau, mais elle n'était pas intéressée. Grand, mignon, bien fait de sa personne, il n'avait simplement pas le quart du charme d'Elsa qui – oh mon dieu – entrait à cet instant dans le restaurant.

Anna se leva immédiatement de la banquette et le serveur lui lança un sourire résigné avant de retourner vers le comptoir.

Elsa avait les cheveux entièrement cachés sous un chapeau à mi-chemin entre le bonnet et la casquette gavroche, et une fois encore, Anna maudit les circonstances qui les obligeaient à avoir une relation cachée. Le jeune homme qui l'accompagnait l'aida galamment à ôter son manteau, mais elle garda sa casquette. De plus près, Anna vit une fine mèche blonde s'échapper du couvre-chef et lui retomber sur le visage, et elle sourit.

La jeune fille resta immobile, elle ne savait pas si elle pouvait embrasser Elsa (probablement pas), et un silence gêné les engloba tous les trois, jusqu'à ce qu'Olaf, qui venait de finir d'enlever son propre manteau, ne brise la glace en s'avançant pour embrasser Anna sur chacune des deux joues. Il sentait bon, et sa barbe blonde, plus fournie qu'elle n'en avait l'air, était toute douce.

- Je suis vraiment ravi de te rencontrer, Anna, dit-il en souriant, ses mains posées sur chacune des épaules de l'adolescente.

- Heu, moi aussi, bredouilla-t-elle.

Elle se retrouva ensuite face à Elsa et à son dilemme, et tandis qu'elle réfléchissait, Elsa s'avança vers elle et la prit dans ses bras. Elle la serra contre elle tout juste une seconde, peut-être deux, rien d'intime, mais le cœur d'Anna avait répondu au contact en se mettant à tambouriner comme une batterie à un concert de rock. Elsa se pencha vers son visage et Anna retint son souffle. Allait-elle l'embrasser ?

Ses lèvres douces caressèrent ses joues et s'y posèrent à peine plus longuement qu'une bise, et le rouge se répandit sur les joues d'Anna à partir du baiser comme les ondes à la surface de l'eau. Olaf poussa un soupir transi, le genre de soupir exagéré qu'aurait fait le Génie en voyant Aladdin et Jasmine s'embrasser pour la première fois face au soleil couchant, et Elsa lui mit un coup de coude dans les côtes.

Il était le seul à être dans son élément, comme s'il n'avait pas conscience du malaise que vivaient les deux filles, ou bien comme s'il avait décidé de s'en moquer. Il les invita d'un geste de la main à s'installer sur la banquette tandis qu'il prenait place sur une des chaises rembourrées. Elsa s'assit en premier, et Anna resta debout, ne sachant pas vraiment quelle place serait la plus appropriée. Elsa coupa court à son hésitation en tapotant la place juste à-côté d'elle, et avec un sourire timide, un peu gêné, l'adolescente s'assit enfin.

Derrière le sweat-shirt turquoise qui recouvrait la poitrine d'Anna, son cœur manifestait par son rythme exagéré l'inconfort de l'adolescente. Allez Anna, ouvre la bouche, dis quelque chose d'intelligent, de spirituel. T'es une extravertie, pas une timide coincée ! Elle voulait seulement montrer à Olaf qu'elle était quelqu'un de cool et de mature. Faire en sorte qu'Elsa n'ait pas honte de sortir avec elle. Déjà que je suis encore au lycée, je ne voudrais pas en plus de ça passer pour une demeurée devant ses amis.

- Au fait je te remercie, Anna, d'avoir accepté de venir ici, dit Olaf avant qu'elle n'ait trouvé comment engager la conversation. C'est juste à-côté de mon boulot, expliqua-t-il, et je reprends à 14h, alors je voulais en profiter au max.

- C'était pas un problème, je suis en scooter alors je peux vraiment aller n'importe où.

- Ce n'est pas le meilleur resto du monde, ajouta-t-il, mais ils font des trucs sympas.

Ils prirent tous les trois les cartes et se mirent à commenter les différents plats. Comme Anna s'en était doutée, le menu était typique d'un pub. Elle était très tentée par un burger – les photos avaient l'air tellement appétissantes – mais elle était incapable de manger proprement ce genre de truc, et elle ne voulait certainement pas se retrouver avec du ketchup lui coulant sur le menton. Elle choisit finalement de prendre une tourte à la Guinness (vu les ingrédients, ça ne pouvait qu'être bon), tandis qu'Elsa prenait un plat qui s'appelait filled potatoe et qu'Olaf commandait un burger. Evidemment, lui n'avait personne à impressionner.

Le serveur demanda s'ils voulaient boire quelque chose, le lieu ayant une très bonne sélection de bières irlandaises et galloises apparemment, mais comme Elsa et Olaf refusaient poliment, elle en fit autant. Le jeune homme à l'accent britannique s'éloigna finalement de leur table avec leurs commandes, après avoir décroché à regret son regard d'Anna.

- Fais gaffe Elsa, il y a de la concurrence, on dirait ! dit Olaf avec un sourire amusé tout en montrant du pouce le comptoir où le serveur venait de retourner.

- Même pas en rêve, grommela Anna en repensant au regard que lui avait lancé le garçon.

- Je te parie que tu auras droit à son numéro de téléphone en partant.

- Trop triste pour lui, j'ai déjà une copine ! répliqua Anna d'un ton moqueur.

Elsa tourna si vite la tête vers elle qu'Anna eut peur qu'elle se soit coincée une demi-douzaine de vertèbres dans l'action. Son front devint aussi rouge que ses cheveux, et les mots s'écoulèrent de sa bouche comme l'eau d'un torrent.

- Je veux dire, je ne suis pas célibataire, quoi… Et puis même si je l'étais, célibataire je veux dire, il ne m'intéresse pas, balbutia-t-elle en essayant de se rattraper. Non pas que les garçons ne m'intéressent pas, mais… heu… je…

Elle se rendit compte que sa bouche était ouverte comme celle d'un poisson, et elle s'empressa de la refermer. Elle prit une grande inspiration.

- Ok, je m'enfonce, là ?

- Un peu, répondit Olaf en reposant son verre.

Anna résista à la tentation de prendre sa tête dans ses mains. Adulte, adulte adulte, bordel !

A côté d'elle, Elsa était redevenue normale, mais ses lèvres étaient désormais étirées en en un sourire radieux. C'était peut-être le bon moment pour tenter quelque chose. Le bon moment pour poser sa main sur sa jambe, juste au-dessus du genou…

Elsa frissonna, Anna également, et Olaf sourit, comme s'il devinait ce qui se passait sous la table.

Ses cheveux étaient blonds eux aussi, quoique plus dorés et moins brillants que ceux d'Elsa – mais Anna n'avait jamais vu des cheveux comme ceux d'Elsa – et l'adolescente se demanda s'ils étaient apparentés, ou si ce n'était qu'une vague coïncidence.

- Vous vous connaissez depuis combien de temps, tous les deux ? demanda finalement Anna en laissant libre court à sa curiosité, après quelques instants de conversation basique.

- Hé bien… commença Olaf.

- Depuis toujours en fait, répondit Elsa.

- Et pas métaphoriquement, ajouta le jeune homme.

Anna fronça les sourcils. Ca signifiait quoi, qu'ils étaient jumeaux ? Mais non, ils n'ont pas le même nom, se rappela-t-elle. Et puis s'il était son frère, Elsa l'aurait dit.

- Nous sommes nés le même jour, expliqua Elsa. Nos parents habitaient l'un en face de l'autre, dans la même rue, et nos mères étaient enceintes en même temps. A ce moment-là, nos parents ne se connaissaient pas, mais le jour de l'accouchement…

- Il neigeait, précisa Olaf. Je ne sais pas si ça a de l'importance, mais quand ma mère raconte cette histoire, elle commence toujours par dire qu'il neigeait. Sûrement parce qu'à cause du froid, la voiture de mes parents n'a jamais pu démarrer. Quand mon père, complètement en panique, a vu le père d'Elsa sortir de chez lui avec sa mère enceinte jusqu'aux yeux, il leur a sauté dessus pour savoir s'ils allaient à la maternité, et s'ils accepteraient de les prendre en stop, il avait trop peur de ne pas pouvoir attendre le taxi.

- On est nés avec une heure d'écart, ajouta Elsa. Depuis ce jour, nos parents ont été amis, et comme on est tous les deux des enfants uniques, on a pratiquement grandi ensemble comme des frères et sœurs.

Un sourire attendri s'étalait sur les lèvres d'Anna.

- C'est une histoire tellement mignonne !

- Ouais, approuva Olaf. La logique aurait voulu qu'on finisse ensemble tous les deux, mais la logique et nous, on n'a jamais été très copains. Enfin façon de parler, parce qu'on a tous les deux fait des tonnes de maths dans nos études.

Ils furent interrompus par l'arrivée de leurs plats. Le burger d'Olaf était très alléchant, mais la tourte d'Anna avait l'air encore plus appétissante. Sitôt son assiette devant elle, elle plongea immédiatement sa fourchette dans la pâte pour en prélever un généreux morceau, qu'elle porta à sa bouche… et recracha aussitôt.

- Nom d'un chien, c'est brûlant ! s'exclama-t-elle en pourtant sa main à sa bouche.

Olaf éclata de rire et tendit son panier de frites à l'adolescente qui rougissait d'embarras.

Putain, adulte on avait dit !


Elsa n'arrivait pas à se détendre. Elle essayait de ne pas gâcher l'ambiance en se comportant comme une paranoïaque, mais son esprit en hyperactivité ne pouvait s'empêcher d'imaginer un million de scénarios plus catastrophes les uns que les autres, dans lesquels le point invariant était que quelqu'un du lycée découvre qu'elle était ici, avec Anna. Et dans sa tête qui ne voulait pas se calmer un seul instant, elle ne cessait de construire les réponses, les excuses, les justifications qu'elle donnerait pour chacun des scénarios. La main d'Anna posée sur sa cuisse n'avait pas aidé à arranger les choses. Elle se sentait comme si elle allait d'un instant à l'autre être prise en flagrant délit. Un atroce et horrible flagrant délit de perversité, de dégoûtante, de mille fois condamnable détournement de mineur.

Anna était tendue elle aussi, Elsa le sentait, et elle commençait à se dire que ce rendez-vous n'était pas une bonne idée du tout. En fait, n'eut été Olaf, elle serait sans doute déjà partie.

Son meilleur ami ne cessait de l'inonder de sourires encourageants, et la pression de sa jambe contre la sienne, sous la table, était d'un réconfort presque aussi grand que les caresses de la main d'Anna. Anna qu'elle n'avait pas pu embrasser, et elle se sentait comme une toxico à côté d'une seringue pleine qu'elle n'aurait pas droit de toucher. Était-elle heureuse, contente d'être là, au moins ? Elle l'avait appelée sa copine, c'était déjà quelque chose, pas vrai ?

Il n'avait pas fallu longtemps à Anna pour oser aborder le sujet des jeux vidéos, et Olaf étant ce qu'il était, ils étaient désormais partis dans une conversation animée et passionnée sur les jeux de rôles et les films de science-fiction. Elle voyait dans ses yeux qu'il ne se forçait pas et qu'il appréciait pour de vrai la petite rousse. C'était un véritable soulagement pour Elsa de voir qu'Olaf et Anna pouvaient bien s'entendre. Il était, et l'avait prouvé plus d'une fois, son baromètre le plus efficace pour jauger ses relations.

- Mais tu avais quel âge quand il est sorti ? demandait Anna.

De quoi parlaient-ils, Elsa n'en avait pas la moindre idée.

- Douze ans, répondit le garçon. J'étais en cinquième, je me souviens encore du jour où je l'ai acheté. J'avais séché un cours de sport. J'ai été collé deux heures à cause de ça, mais putain, ça en valait la peine !

- Mais…

Les yeux de l'adolescente s'écarquillèrent soudainement.

- Ça veut dire que tu as 24 ans ?

- Tout juste, depuis décembre, répondit-il.

Mais Anna s'était désintéressé brusquement d'Olaf, et regardait désormais Elsa.

- Tu n'as que 24 ans ! s'exclama-t-elle à nouveau, cette fois en regardant sa petite (prof) amie.

Elsa réalisa à cet instant qu'elle n'avait jamais donné son âge à Anna. L'adolescente accueillait cette nouvelle comme une révélation considérable, et semblait particulièrement soulagée. Avait-ce été un si grand enjeu à ses yeux ?

- Tu pensais que j'avais quel âge ? demanda-t-elle en essayant d'esquisser un petit sourire. J'ai l'air si vieille que ça ?

- Non ! s'exclama Anna, horrifiée à l'idée de l'avoir vexée. Pas du tout, tu es très bien, tu es parfaite ! Je veux dire, 24 ans, c'est bien, ça fait juste six ans de plus, ce n'est pas beaucoup, le copain de Rapunzel a 22 ans lui, et ça ne choque personne. Enfin, à part qu'elle se comporte comme une vraie cruche quand il est là, mais bref, 24 ans c'est bien, conclut-elle sans reprendre une seule fois son souffle.

Olaf éclata de rire.

- Ça te rassure de découvrir qu'en fait tu n'es pas gérontophile ? plaisanta-t-il.

- Un peu, j'avoue ! répondit l'adolescente sur le même ton amusé.

A quoi bon, pensa Elsa. Pour Anna, ça semblait vraiment signifier quelque chose, mais qu'elle ait presque son âge ou qu'elle puisse être sa mère, elle ne cessait pas d'être sa prof, et donc personne ayant autorité. Alors, est-ce que ça changeait quoi que ce soit ?

Autant pour se rassurer que rassurer Anna, elle posa sa main sur celle de l'adolescente, celle qui était posée sur sa jambe, et tout naturellement, leurs doigts s'entrelacèrent. Elsa pouvait presque sentir le cœur de l'adolescente se mettre à courir dans sa poitrine.

- On était à Lyon, avant, expliquait Olaf.

Elsa s'était à nouveau coupée de la conversation, et elle releva la tête pour écouter.

- Et vous avez eu un travail dans la même ville ? Ca a du être un sacré coup de bol !

- Non, ce n'était pas un hasard. Dès qu'on a su qu'elle était mutée ici, j'ai démissionné de mon ancien taf pour en chercher un ici.

Anna fronçait les sourcils, et à part elle, Elsa se fit la réflexion que leur situation avait été effectivement inhabituelle, et qu'aux yeux de n'importe qui, elle avait sûrement l'air bizarre. Mais pour elle, c'était moins bizarre que de partir sans lui.

- Oui. Ca peut paraître étrange, répondit Olaf en faisant l'écho de ses propres pensées, mais ça fait des années qu'on habite ensemble, on ne se sentait pas d'être séparés.

- On dirait des jumeaux, commenta Anna avec un sourire. Vous habitez ensemble depuis les études ou quoi ?

- Non, depuis…

Olaf s'interrompit, l'air soudain inconfortable. Il regarda Elsa, et l'enseignante comprit vers où la conversation était en train de se diriger. Ses mains se mirent à trembler, et son cœur se serra si violemment qu'elle eut l'impression de ressentir à nouveau la douleur, cette douleur à la fois physique et mentale qu'elle pensait avoir étouffée, mais qui ne disparaîtrait jamais.

- Depuis nos seize ans, en fait, acheva-t-il en regardant finalement Anna.

- Ah bon ? Mais… qu'est-ce qu'il s'est passé ?

Le nœud dans sa poitrine se serra encore plus fort. Je ne suis pas prête à parler de ça !

Elle savait que le sujet allait bien finir par être abordé, qu'Anna, en faisant partie de sa vie, finirait bien par savoir ce qu'il s'était passé. Mais pas maintenant, pas maintenant, ce n'était que leur deuxième rendez-vous, elle n'était pas prête !

Mais le serait-elle un jour ?

Olaf tendit sa main à travers la table, la posa sur celle d'Elsa, et la serra en guise de réconfort. C'était à elle de répondre à la question d'Anna, à elle de le lui dire, mais elle n'en avait pas la force. Elle regarda Olaf, qui tortillait ses doigts, et hocha la tête. Son meilleur ami eut un sourire sans joie, un peu résigné.

- Les parents d'Elsa sont morts dans un accident de bateau quand on avait seize ans.


La révélation laissa l'adolescente bouche bée, incapable de dire ou faire quoi que ce soit. Elle cligna des yeux à plusieurs reprises, et tourna son regard vers le visage d'Elsa, si pâle, et aux yeux si brillants. Elle serra sa main qui était entrelacée avec celle d'Elsa, comme si ce simple geste pouvait lui être d'un quelconque réconfort.

- Oh, Elsa…

C'était tout ce qu'elle fut capable de dire sur le moment.

- Elsa est venue habiter chez mes parents, poursuivit Olaf d'une voix maintenant tendue. On a ensuite fait nos études à Lyon, et nous voila maintenant ici, conclut-il comme s'il souhaitait achever son histoire le plus rapidement possible.

A cet instant, Elsa se leva avec une expression très calme sur le visage.

- Je reviens dans un instant, dit-elle simplement en quittant la table.

Anna se leva comme pour partir à sa suite, mais Olaf l'interrompit en la retenant par le bras.

- Attends un peu. Elle ne va pas aimer si tu la vois pleurer.

L'adolescente se rassit lentement. Ses yeux à elle étaient brillants, et elle essuya une larme du revers de la main.

Ma pauvre Elsa…

- C'est vraiment horrible, de perdre ses deux parents, murmura-t-elle.

- Ouais…

- Je suis désolée… J'aurais mieux fait de rester sur le sujet des jeux vidéos…

- Bah, tu aurais bien fini par l'apprendre… Et puis c'est peut-être mieux comme ça qu'en faisant des gaffes… Elle a des photos de ses parents partout dans l'appart.

La jeune fille se rappela de ce couple jeune et dynamique, qui semblait n'avoir pas vieilli. Elle avait failli poser la question, l'autre soir. Elle était contente désormais d'avoir réussi à contenir sa curiosité.

- Tu devrais pouvoir y aller maintenant, dit Olaf en montrant du pouce l'endroit où se trouvaient les toilettes du restaurant.

- Okay…

Anna se leva et prit la direction qu'avait empruntée l'enseignante quelques minutes plus tôt. Elle frappa doucement à la porte, puis entra. Elsa était adossée au lavabo, les mains crispées sur le rebord du meuble.

Anna referma derrière elle la porte de la salle de bains. Elle était munie d'un loquet, et elle le poussa avant de se diriger vers son aînée. A travers ses lèvres closes, Anna pouvait sentir sa mâchoire crispée et les efforts qu'elle faisait pour esquisser un semblant de sourire, et surtout pour ne pas pleurer.

Elle s'avança doucement vers Elsa. Elle avait la tête baissée, mais elle ne pouvait pas être inconsciente de l'arrivée de l'adolescente. Etait-ce la situation, ou bien parce qu'elle connaissait désormais son âge, mais jamais elle n'avait paru aussi jeune à ses yeux. Elle aurait pu être une de ses camarades de classe, une redoublante ou une prépa, peut-être. Le cœur battant, Anna s'avança vers elle et prit ses mains dans les siennes. Elles étaient glacées.

- Merci, Anna, murmura la jeune femme.

- Pourquoi ? demanda la petite rousse d'un ton surpris.

- Pour être là…

Elsa se tamponna les yeux avec une serviette en papier, mais lorsqu'elle releva la tête, il n'y avait aucune trace de larmes sur son visage.


Anna s'avança lentement tandis qu'Elsa restait immobile. Elle était belle, pensa Elsa, tellement belle, et elle n'en avait probablement aucune conscience. Ses yeux étaient compatissants, son sourire réconfortant, et ses lèvres si douces tandis qu'elle l'embrassait. Qu'est-ce que j'ai fait de si bien pour mériter ça ?

Depuis qu'elle l'avait vue dans la cour ce matin, elle n'avait fait que penser au moment où elle l'embrasserait enfin. Elle aurait aimé autre chose que les toilettes d'un pub qu'elle avait choisi uniquement parce qu'il était loin du lycée et proche du boulot d'Olaf.

Anna méritait mieux, tellement mieux qu'elle et la misérable relation cachée qui était tout ce qu'elle avait à lui offrir.

Elsa glissa sa main dans les boucles rousses à la base de sa nuque, et serra Anna contre elle. C'était chaud et réconfortant, et c'était tout ce qu'Elsa avait besoin en cet instant.

- Comment trouves-tu Olaf ? demanda-t-elle au bout d'un moment de silence, sans pour autant rompre son étreinte.

- Il a l'air super, répondit Anna sans hésiter un seul instant. Gentil et compréhensif. Il me plaît bien.

Elsa soupira de soulagement. Olaf était merveilleux à ses yeux, malgré sa myriade de défauts, mais tout le monde ne le voyait pas comme elle le voyait.

- Je suis contente que tu l'apprécies, murmura-t-elle. Il est…

Elle s'interrompit. Il est tout ce que j'ai, avait-elle failli dire, mais ça lui semblait mélodramatique et désespéré. Ca faisait trop cabossée, et elle savait d'expérience que les filles comme ça n'attirent pas les filles comme Anna.

- Il est adorable, conclut-elle avant d'embrasser à nouveau Anna.


Anna sortit des toilettes et Elsa la suivit quelques instants plus tard. Une mesure de précaution évidente mais un peu inutile puisqu'elles allèrent se rasseoir côte à côte à la même table.

Lorsqu'elles rejoignirent Olaf, elles découvrirent que le dessert avait déjà été servi, et le jeune homme les attendait avec un grand sourire.

- Mais… je n'ai rien commandé ! s'exclama Anna, surprise.

- Comme je ne vais pas tarder à retourner bosser, je me suis permis de choisir pour vous. Tu as une tête à aimer le chocolat et la glace à la vanille, alors je t'ai pris un brownie choco-marshmallow ala mode. Elsa, je t'ai pris la mousse au chocolat. Il y a des copeaux de chocolat blanc dessus. Mais si j'ai mal choisi, dites-le moi tout de suite, il est encore temps de changer.

- Non, répondit Elsa en s'asseyant. C'est absolument parfait.

- C'est très bien pour moi aussi. J'adore le brownie, dit-elle en plantant immédiatement sa cuillère dans le gâteau moelleux.

Elsa avait à peine fini de s'installer que la main d'Anna était déjà de retour dans la sienne.

Le dessert disparut bientôt de leurs assiettes, et peu de temps après, tous les trois se levèrent et s'approchèrent du comptoir. Anna sortit un billet de sa poche, et avant qu'elle ait pu dire quoi que ce soit, Olaf s'exclama que les desserts étaient pour lui et que toute négociation était inutile. Elle paya son plat, et le serveur lui tendit le ticket de caisse.

- Qu'est-ce que c'est ? demanda-t-elle en voyant un carré de carton avec le ticket.

- La carte du restaurant, répondit-il avec son accent anglais tandis qu'il encaissait Olaf.

Le mot fit tilter quelque chose dans sa tête. La partie de tarot !

- Carte ! Oh mon dieu, j'avais promis à Kristoff de…

Olaf lui prit la carte des mains et passa un bras autour de ses épaules sans la laisser finir sa phrase.

- Ah oui, Kristoff, ton super mec trop canon !

Et avant qu'Anna n'ait eu le temps de réagir, il éclata de rire et l'entraîna vers la sortie, Elsa derrière eux.

- C'était quoi, ça ? demanda Anna, confuse, une fois qu'ils furent à l'extérieur.

- Tu aurais vu sa tête, ça valait bien ce petit mensonge ! s'exclama Olaf avec un grand sourire.

- Mais de quoi tu parles ?

- Tiens, dit-il en lui fourrant la carte dans les mains, on dirait que j'ai gagné mon pari ! Si un jour tu en as marre d'Elsa, tu sais qui appeler !

A côté d'Olaf, les mains dans les poches de son manteau, Elsa levait les yeux au ciel, amusée et épuisée à la fois par l'attitude de son ami. Comme s'il était tout le temps comme ça, et qu'avec le temps elle avait appris à en rire.

Anna retourna la carte du restaurant, découvrant un numéro de téléphone écrit au stylo bille.

- Pas de chance pour lui, j'ai déjà une copine, dit-elle en haussant les épaules.

Et contrairement à la fois précédente, elle n'hésita ni ne bredouilla pas un seul instant.


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A la semaine prochaine :)

Ankou