Hello everyone !
Je suis actuellement dans une zone volcanique au sud de l'Idaho. Il fait déjà une chaleur monstre alors que la neige n'est pas encore totalement fondue. Les gens sont adorablement gentils. Je suis de très très loin ce qu'il se passe dans notre bon vieil hexagone, et j'espère que tout se passe bien pour chacun(e) d'entre vous.
Où on en était déjà ? Ah oui, Mérida qui laisse accidentellement Anna découvrir qu'elle est un tout petit peu (à peine un chouïa !) amoureuse d'elle. Bon bah l'histoire reprend pile à cet instant.
Bonne lecture !
TW : Après les maths, il y aura de la philo dans ce chapitre. Bon courage !
Chapitre 49
- A-Anna ?
Mérida repoussa violemment Kristoff et recula sur le lit, comme un animal sauvage, jusqu'à ce que son dos entre en contact avec le mur de sa chambre. La boule dans son ventre venait d'exploser, elle avait l'impression que chaque fragment de son corps venait d'être griffé, lapidé, roué de coups.
Qu'avait-elle entendu ? Putain, qu'avait-elle entendu ?
- Non ! s'écria-t-elle. Qu'est-ce que tu fais là ? Kristoff ! cria-t-elle d'une voix étranglée, comme si c'était la faute du garçon.
- Anna... commença Kristoff avec inquiétude. T'es là depuis quand ?
- Longtemps, dit Anna en un murmure presque inaudible.
Des lèvres de Mérida s'échappèrent un cri désespéré, et elle essaya de s'éloigner davantage, comme si elle n'avait pas réalisé qu'elle était déjà acculée contre le mur.
- Mérida, attends ! dit la petite rousse.
- Non ! cria l'archère. Non, va-t-en, tu n'avais rien à faire là, tu devais pas entendre !
Si elle avait cru que son monde venait de s'écrouler quand Anna lui avait annoncé qu'elle partait, que ressentait-elle maintenant ? Anna était au courant, elle avait entendu - merde, elle avait tout entendu ! Sa peine, sa peur, l'angoisse de perdre son amie, tous ses sentiments contrariés et incroyablement puissants explosèrent en une colère destructrice. Elle était énervée, furieuse... et tellement, tellement misérable.
- Merde Anna ! hurla-t-elle. Pourquoi t'es montée ? Pourquoi t'es venue ? Tu pouvais pas attendre en bas, attendre que j'fasse semblant d'aller bien et d'être contente de te voir partir ? Merde, maintenant j'pourrais plus jamais prétendre que c'était dans ma tête, me... me dire que ça va passer, que ça va disparaître...
Un spasme violent secoua sa gorge, et elle baissa la tête, incapable de regarder Anna une seconde de plus.
- Putain, ça ne pourra plus jamais disparaître... acheva-t-elle en un murmure.
La rage s'étouffa en une seconde, comme le pschitt d'un pétard mouillé. Elle serra ses bras autour de ses genoux et fondit en larmes. D'énormes sanglots, comme ça ne lui était pas arrivé depuis un millier d'années.
Anna avait l'impression que ses jambes allaient s'effondrer sous son poids, l'impression que son cœur venait de se fendre en deux, à la vue de Mérida, sa meilleure amie, dans un état qu'elle n'avait jamais, jamais vu auparavant.
Elle repoussa gentiment le bras de Kristoff qui essaya sans grande conviction de l'empêcher de rejoindre Mérida. Elle rampa sur le lit, s'agenouilla devant son amie et la prit dans ses bras. Mérida semblait aussi malléable qu'une poupée de chiffon, et elle laissa Anna la serrer contre elle, surprenant la petite rousse, qui s'était attendue à une réaction beaucoup plus agressive.
- Mérida, murmura-t-elle.
Un hoquet secoua Mérida. Ses boucles écarlates cachaient son visage, se répandaient partout autour de sa tête, comme un cocon protecteur. La petite rousse les caressa doucement.
Anna hésita. Que pouvait-elle dire ? Quelle devait être sa réaction, en apprenant que sa meilleure amie était... amoureuse ? Y avait-il une réaction idéale, appropriée ? Comment faire pour qu'elle arrête de pleurer ? Mince, son cœur lui faisait si mal !
- Je voulais pas, sanglota l'archère contre sa poitrine. Je voulais pas, j'ai jamais voulu que ça arrive !
- Hey, chuchota doucement Anna. Calme-toi.
- Comment tu veux que je me calme ? cria Mérida d'une voix étouffée. J'ai tout foutu en l'air, tout bousillé, et j'ai même pas fait exprès ! Maintenant ça ne sera plus jamais comme avant, entre nous.
Un éclat de rire hystérique s'échappa de ses lèvres.
- Putain, je dis 'entre nous' comme s'il y avait...
- Mérida, arrête ! s'exclama Anna. T'es ma meilleure amie, tu seras toujours ma meilleure amie !
- Tu dis ça, mais tu pourras pas t'empêcher d'y penser ! Te demander si à chaque fois qu'on était ensemble, j'ai voulu... t'embrasser, te mater, ou je ne sais quoi.
- Et alors, c'est vrai ?
- Non ! s'indigna-t-elle. Non, j'ai jamais voulu... j'y ai même jamais pensé ! Putain, je suis pas attirée par toi, Anna ! J'ai pas... j'ai pas envie de coucher avec toi ! Je veux juste... toi, être avec toi... T'es la personne qui compte le plus pour moi, avoua-t-elle d'une voix déchirée.
- Toi aussi, dit Anna, tu es...
- Non Anna, s'il te plait. Ne dis pas des choses pour... pour me faire plaisir ou quoi. Ou pire, qui vont me démolir si tu dis que je suis la 'deuxième personne'. Je sais que tu aimes Elsa, je le sais depuis le début, tu te rappelles ? Je sais qu'elle te rend heureuse, je sais que c'est elle que tu aimes... d'amour. J'veux pas que t'essaie de choisir entre elle et moi.
- Je n'ai pas envie de choisir, Mérida ! Tu es ma meilleure amie, celle qui a toujours été là pour moi, pas seulement cette année, mais depuis toujours, depuis qu'on se connaît ! Tu m'as toujours défendue, protégée, t'as toujours été mon grand cavalier blanc, ajouta-t-elle avec un sourire noyé de larmes.
Un hoquet secoua Mérida. Elle, un grand cavalier blanc ? Une loque en train de pleurer, oui ! C'était peut-être - sûrement - son dernier moment avec Anna, et quelle image lui laissait-elle ? Brisée et en larmes, et avec sa fierté en morceaux. Bravo, l'archère.
- Je ne veux pas être amoureuse de toi, lâcha-t-elle en un souffle. Je ne veux pas te perdre.
La gorge d'Anna se noua - comment son corps faisait-il pour lui donner l'impression qu'il se contractait encore plus à chaque instant ?
Elle serra ses bras autour de Mérida, serra fort. Puis elle vit le mot, punaisé juste en face d'elle, à hauteur de ses yeux, au dessus de l'oreiller. C'était une citation, griffonné au stylo, entouré de guillemets stylisés, portant l'empreinte reconnaissable de l'écriture de son amie.
« C'était ton cœur tout entier que je voulais, pour moi seule, alors que je n'y avais aucun droit... »
Bam ! Son cœur se crispa encore un peu plus fort.
Depuis combien de temps Mérida vivait-elle avec ces sentiments ? Depuis combien de temps l'entendait-elle parler d'Elsa, dire à quel point elle l'aimait, comment elle n'avait jamais aimé quelqu'un si fort, comment elle avait été si triste et détruite lorsqu'elles avaient été séparées ? Tout ça alors que Mérida l'aimait, et supportait ça, et encaissait à chaque instant la non-réciprocité de son amour ?
Elle eut l'impression d'être un monstre. C'était pas Mérida qui allait la rendre malheureuse avec sa déclaration imprévue - même si, elle devait l'avouer, elle était carrément tombée des nues en écoutant ce qu'elle racontait à Kristoff. Non, c'était elle qui l'avait rendue malheureuse, tous les jours, tout le temps où elle ne l'avait pas aimée - où elle ne l'avait aimée que comme sa meilleure amie. De tout son cœur, mais il lui semblait que c'était d'un autre cœur, ou d'une autre partie de son cerveau.
Non, elle n'avait jamais donné, jamais décidé de donner son cœur tout entier à Mérida.
Elle était vraiment un monstre.
Un poids sur le lit la fit sursauter, et elle réalisa que Kristoff était toujours là, qu'il avait tout écouté. Le garçon était maintenant avec elles sur le lit, à genoux, et il serra dans ses bras ses deux meilleures amies, les deux filles, les deux femmes, les seules qu'il ait jamais aimé.
- Vous vous aimerez toujours, murmura-t-il dans l'espace entre la tête d'Anna et celle de Mérida. Mérida, je sais que tu as toujours eu peur qu'Anna te déteste si elle découvrait, mais je sais que tu ne la perdras pas. Tu seras toujours là pour la protéger du monde entier. Mince, c'est ultra-cliché ce que je vais dire, mais ta force - parce que t'es forte, Mérida, la personne la plus forte que je connaisse - tu en as donné un bout à Anna, et ça, cette empreinte que tu as laissé en elle, elle disparaîtra jamais.
Un gros sanglot suivi d'un reniflement lui arracha un petit rire.
- Et toi Anna, t'es bien placée pour savoir que les sentiments, c'est pas quelque chose qu'on peut contrôler, pas vrai ? Je suis sûr que tu ne déteste pas Mérida, mais que là dans ta tête, t'es en train de te crier dessus, de te dire que tu aurais pu - aurais dû - aimer Mérida plutôt qu'Elsa. Que tu te sens responsable de voir Mérida malheureuse, et que t'as l'impression que c'est ta faute. Je me trompe ?
- … Non, sanglota Anna, et Mérida trembla.
- Ce que je veux vous dire les filles - putain, je suis pas un expert en amour, je ne suis même jamais tombé amoureux ! Mais... ce que je pense, c'est... c'est votre cœur qui a raison, c'est toujours lui qui aura raison, quoi qu'il arrive.
- Parfois, il se trompe, grommela l'archère, et Kristoff ne put s'empêcher de pouffer de nouveau.
- Peut-être. Ou peut-être que dans quelques années, quand t'auras rencontré la femme de ta vie, et que vous vous verrez avec Anna et Elsa, vous rigolerez de l'époque où tu as passé plus de temps à te demander comment cacher tes sentiments à ta meilleure amie qu'à réviser tes cours de maths.
Cette fois, c'est Anna qui pouffa.
- Je vais être triste quand tu seras partie, murmura finalement Mérida, terminant par là où elle aurait dû commencer, quelques instants - ou quelques heures ? - plus tôt, dans le salon.
Mais, et elle n'aurait jamais cru qu'une telle chose puisse être possible, elle avait l'impression qu'un immense poids venait d'être extrait de sa poitrine. Un poids dont elle n'avait pas eu conscience de l'existence, comme s'il n'avait fait que grossir jour après jour, l'habituant petit à petit à sa présence. Mais maintenant qu'il lui était ôté, elle sentait le soulagement la submerger, comme une gigantesque vague qui l'aurait soulevée du sol.
- Je sais, répondit Anna. Tu vas me manquer aussi. Tu me manques, pendant les vacances, quand on ne se voit pas tous les jours, tu sais.
- Mais tu seras avec Elsa, et j'en suis contente, parce que j'sais qu'elle te rendra heureuse.
La petite rousse sourit, et posa avec affection ses lèvres sur les boucles écarlates de Mérida, qui avait toujours la tête plaquée contre son épaule.
- Je ne suis pas jalouse d'Elsa, tu sais, ajouta l'archère, comme pour se justifier.
- Mais tu étais jalouse de Mégara, répliqua Anna avec un petit sourire.
Mérida grogna. Kristoff et Anna éclatèrent de rire.
- Vous savez quoi, les filles ? demanda le garçon en serrant encore plus ses bras autour du corps de ses amies. Je suis jamais allé en Norvège. Tu nous invites, Anna ?
La jeune fille s'extirpa des bras de son ami, et Mérida accepta finalement de relever la tête. Ses yeux étaient rouges, son nez gonflé, ses joues trempée - une facette d'elle qu'Anna n'avait jamais eu l'occasion de voir jusqu'à présent.
Tous trois se levèrent, et lorsqu'elle fut debout, Anna serra à nouveau la grande rousse dans ses bras. Pour la première fois, c'était elle le chevalier servant, elle qui essuyait ses larmes - même si c'était aussi elle qui les avait fait naître.
- Elsa dit que la Norvège est magnifique en été. Vous venez quand ?
Le bruit d'un scooter dans la rue tira Mme Andersen de sa lecture. Comme à chaque fois qu'elle entendait ce son caractéristique, elle tendit l'oreille, pour savoir si le véhicule allait continuer sans ralentir, ou bien s'il allait s'arrêter devant la maison.
Elle marqua soigneusement la page et referma son livre lorsque le scooter se gara dans l'allée gravillonnée derrière elle. Elle se retourna. Anna l'avait vue et la rejoignit dans le jardin.
- Tout va bien ma puce ?
« Mmmh » fut la seule réponse de sa fille, qui posa son casque sur la petite table en bois et s'assit sur l'autre chaise.
- Tu as la tête de quelqu'un qui vient de se disputer, remarqua Mme Andersen. Avec qui ? osa-t-elle demander.
Était-ce avec Elsa Winter, était-ce au sujet de leur départ ? Elle espérait que non. Même si elle répugnait de voir Anna partir avec une fille qu'elle connaissait à peine (et qui est sa prof de maths, bon dieu elle n'arrivait toujours pas à s'y faire), elle ne voulait pas qu'Anna se dispute avec sa petite amie.
Depuis le tremblement de terre qu'avait été sa révélation, Anna semblait aller beaucoup mieux. Elle était souriante le matin, leur racontait ses journées avec enthousiasme le soir, et avait une attitude très positive envers ses révisions. Pour en avoir discuté l'autre jour avec Mme Dunbroch, qu'elle avait croisé par hasard, c'était loin d'être le cas de Mérida. Oui, on pouvait dire que cette Elsa avait une bonne influence sur Anna.
- Mérida, répondit Anna. Enfin, on ne s'est pas vraiment disputées...
- Elle a mal pris la nouvelle ? demanda sa mère.
- On peut dire ça comme ça. Bon je monte, j'ai deux heures d'histoire-géo qui m'attendent.
Mme Andersen suivit sa fille des yeux, la regarda attraper son sac qu'elle avait laissé aux pieds de son scooter et le jeter d'un mouvement ample sur son épaule, son autre main occupée à tenir son téléphone et à taper un message avec son pouce. Dieu qu'elle avait grandi.
- Ça va ma chérie ?
Mme Andersen décrocha son attention du scooter d'Anna, qu'elle continuait de fixer depuis plusieurs instants, et se retourna vers son mari qui s'assit sur la chaise qu'Anna venait tout juste de quitter.
- Hey... dit-elle sans grand enthousiasme.
- Quelque chose ne va pas ?
- Anna, répondit-elle mollement. J'essaie de me faire à l'idée qu'elle ne sera plus à la maison d'ici un mois et demi.
- Moi aussi. Mais c'est une bonne chose, ce qui lui arrive.
- Oui, je sais, admit-elle avec un soupir. C'est une très bonne opportunité pour elle, mais ça m'embête qu'elle parte pour suivre quelqu'un plutôt que parce qu'elle l'aurait vraiment choisi. J'ai peur qu'elle le regrette... Je sais qu'elle arrivera à s'en sortir, qu'elle apprendra à se débrouiller, mais...
- Mais tu n'aimes pas Elsa, acheva son mari à sa place.
- Non, ça n'a rien à voir avec ça.
M. Andersen lui lança un regard sceptique. Elle plissa les yeux et pointa son index dans sa direction.
- Ne me dis pas que tu n'as pas été choqué toi aussi !
- Honnêtement, ça m'aurait beaucoup plus choqué si elle était sortie avec un prof. Je crois que je n'aurais pas pu m'empêcher de lui casser la gueule, à ce pervers. Donc je comprends que tu te sois énervée.
Elle soupira et secoua la tête.
- Tout ce dont j'avais envie, c'était de punir cette fille pour avoir si souvent fait pleurer Anna. Qu'elle soit sa prof, c'était accessoire. Je veux dire, oui c'est sa prof, et oui c'est grave et pas normal, mais ce qui m'a mise dans cet état de colère, c'est que j'avais soudain sous la main la personne qui rendait Anna malheureuse.
Son mari acquiesça. La conversation dévia légèrement vers la Norvège, et vers le départ si proche de leur fille unique. Mme Andersen avait de nombreuses inquiétudes, et la plupart d'entre elles tournaient autour de la relation amoureuse si inhabituelle de sa fille. Anna leur avait expliqué qu'Elsa avait modifié son dossier pour que son nom n'y apparaisse pas (Elle lui avait vraiment hurlé dessus en l'apprenant. C'était d'une telle imprudence !). Anna avait affirmé qu'Elsa avait fait en sorte que le site Internet soit inaccessible pendant les quelques minutes qu'il leur avait fallu pour récupérer l'intégralité de son dossier dans les archives. Mais il y avait toujours le risque que quelqu'un contacte son lycée pour plus d'information. Comment réagirait son proviseur s'il découvrait la supercherie ? Et comment réagiraient ses collègues à Oslo s'ils apprenaient la vérité ?
- J'ai tellement peur qu'il leur arrive des bricoles, murmura Mme Andersen.
Elle ne se rendit pas compte qu'elle avait sans y penser englobé Elsa dans son inquiétude.
Anna n'avait parlé à personne de ce qu'il s'était passé avec Mérida. Pas même à Elsa. Elle ne parvenait pas à ôter de sa mémoire l'expression qu'elle avait vue sur le visage de Mérida. Une expression terrorisée, comme si... Comme si elle s'était attendue à me perdre pour toujours.
Elle n'arrivait pas à y croire. Et en même temps, ça faisait tellement sens ! Kristoff savait, sa mère savait, mince ! s'écria-t-elle mentalement en se rappelant la réaction de Mégara quand elle lui avait dit que sa mère la croyait amoureuse de Mérida. Même Meg savait ! Et elle-même ne s'était rendue compte de rien !
Recroquevillée dans son lit, une boîte de mouchoirs en papier coincés entre les genoux, elle se rappelait toutes les fois, rien que ces dernières semaines, où elle avait dû sans le savoir briser le cœur de l'archère. Lorsqu'elle s'allongeait sur un banc en posant sa tête sur ses genoux, lorsqu'elle somnolait sur son épaule à la fin des cours, lorsqu'elle la serrait dans ses bras chaque fois qu'elle était excitée d'avoir un rendez-vous avez Elsa. Et Elsa qui l'avait appelée ! Et Meg qui s'était servie d'elle pour attirer Elsa dans le bar ! Elle comprenait maintenant pourquoi Mérida n'avait jamais pu supporter Meg.
Lorsqu'elle eut Elsa au téléphone ce soir-là, elle garda le silence. Elle ne savait pas pourquoi elle faisait ça. Est-ce qu'elle était en train de mentir à sa petite amie ? Est-ce qu'elle était en train de bousiller le karma de leur relation en ne lui faisant pas confiance ? Mais elle n'avait pas oublié la réaction d'Elsa lorsqu'elle l'avait vue sortir de la voiture de Mégara. Elle voulait être honnête avec Elsa, mais elle n'avait pas non plus envie de briser cinq ans d'amitié avec Mérida.
Elle s'endormit difficilement, la tête pleine de pensées contradictoires.
Dans la salle des profs, la proximité de plus en plus forte des examens se faisait aussi sentir. Les profs de sciences étaient sur le pied de guerre pour préparer les épreuves de travaux pratiques imminentes, les profs principaux finalisaient les bulletins après les conseils du troisième trimestre, et chacun réfléchissait à la meilleure façon de terminer le programme dans le maigre temps qui leur était imparti avant l'arrêt des cours.
Elsa avait provoqué un émoi général en annonçant son prochain départ, et M. Kai l'avait chaudement félicité pour 'son envie de sortir des sentiers battus de l'éducation nationale'. Elle avait aussi profité du week-end pour annoncer la nouvelle aux parents d'Olaf et à ses amis. Belle et Aurore avaient l'intention d'organiser une grande fête de départ, et Anna devait être l'invitée d'honneur (hors de question que tu t'en ailles avec elle sans qu'on ne l'ait vue, avait affirmé Belle).
Elle trouvait Anna distante, ces derniers temps. Mais c'était probablement dû au stress des révisions. Sa petite amie se mettait une pression monstre pour décrocher la mention TB afin d'obtenir sa bourse. Elsa l'encourageait et lui donnait tous les conseils possibles, mais même si Anna n'arrivait pas à avoir cet argent, son salaire norvégien serait largement suffisant pour subvenir à tous leurs besoins. Sa paye française était ridicule en comparaison. Mais elle savait à quel point le besoin d'indépendance est important quand on est étudiant, et elle souhaitait vraiment qu'Anna réussisse.
Conformément à leur accord, elles ne se voyaient pas en dehors des cours de maths (et dieu que leurs après-midi ensemble lui manquait!). Elle ne pouvait même plus compter sur le baby-sitting pour leur fournir un alibi, car en croisant Mme Bulda dans les couloirs, elle lui avait dit s'être débrouillée autrement pour ne pas avoir à déranger Anna pendant ses révisions. Elsa avait trouvé l'attention touchante, mais elle était quand même déçue.
Enfin, l'avant-dernière semaine de cours s'écoula, puis la dernière. Son ultime journée de cours de l'année s'acheva avec la classe d'Anna, par un goûter festif et une longue discussion sur le cryptage de données à laquelle participèrent presque tous les élèves du groupe de spécialité maths. Assise sur une des tables, Anna semblait boire ses paroles. Ça lui rappelait cette dernière séance avant Noël, alors que l'idée de sortir avec Anna n'était pour elle guère plus qu'une rêverie malsaine. Comme aujourd'hui, Anna l'avait dévorée des yeux, et elle s'était longtemps demandé si c'était autre chose qu'un simple effet de son imagination.
La veille du bac, Anna s'endormit pendant leur conversation au téléphone. Elsa ne raccrocha que lorsqu'elle fut certaine qu'Anna était bel et bien dans les bras de Morphée. Même si aurait donné n'importe quoi pour qu'elle s'endorme dans ses bras.
- Convocation, c'est bon. Pièce d'identité, stock de stylos, tablette de chocolat, montre...
- Anna, viens manger !
L'adolescente vérifia une dernière fois le contenu de son sac, souffla un baiser à sa photo d'Elsa (elle l'avait imprimée et accrochée au-dessus de son bureau, elle n'avait plus besoin d'aller sur sa boîte mail pour la regarder en rêvant maintenant), jeta son sac sur son épaule et descendit dans la cuisine. Sa mère était rentrée exprès pendant sa pause de midi pour lui préparer à manger et la conduire au lycée. Anna aurait pu cuisiner et se conduire toute seule, mais ça faisait plaisir à sa mère, alors autant en profiter.
Devant le grand panneau indiquant la répartition des salles, une centaine d'élèves de Terminale étaient rassemblés. Anna retrouva ses amis qui bavardaient et plaisantaient pour se détendre avait la première épreuve. Tiana relisait distraitement quelques fiches, et Anna les regarda avec intérêt, comme si elle découvrait ces auteurs et leurs idées pour la première fois. S'il y avait bien une matière qu'elle n'avait pas du tout révisé, c'était la philo.
Enfin, et beaucoup trop tôt au goût de tout le monde, les profs les invitèrent à entrer. Tiana, étant à la fin de l'alphabet, leur souhaita bonne chance puis se dirigea vers sa salle. Mérida et Anna montèrent au troisième étage pour rejoindre la leur, cherchèrent leur place en regardant les noms écrits sur les étiquettes collées sur les tables, et commencèrent à préparer l'en-tête de leur copie.
- Plus un mot à partir de maintenant. Vous pouvez retourner vos sujets. Fin de l'épreuve à 17h31 !
Emplie d'appréhension, Anna découvrit son sujet. Elle parcourut rapidement le texte à commenter, et décida de l'éliminer d'office. Elle ne connaissait pas l'auteur, et n'avait compris que la moitié de ce qu'il disait. Elle rejeta la dissertation qui portait sur l'art, le sujet ne l'inspirait pas du tout, sans parler du fait que ce cours était tombé pile pendant le harcèlement de Hans et de sa bande, et elle n'avait guère écouté Weselton à ce moment-là. Restait la deuxième dissertation.
La loi est-elle nécessaire à la liberté ? lut-elle.
Elle empoigna son stylo, et essaya de se creuser la tête pour trouver des choses à dire. Elle avait lu des citations sur la liberté et les lois, dans une des fiches de Tiana, à peine quelques minutes plus tôt. Rousseau avait écrit à ce sujet. Ou bien était-ce Voltaire ? Bon, autant laisser tomber si elle n'était pas sûre. Locke, lui, avait dit quelque chose sur la liberté. Elle n'avait pas la moindre idée de qui c'était, mais comme son nom était le même que celui d'un des personnages de Final Fantasy VI, elle l'avait retenu. Locke, écrivit-elle sur son brouillon, la liberté consiste à être délivré de la contrainte et de la violence. Ouais, ça ressemblait à peu près à ça. Elle était certaine que la citation sur la fiche de Tiana était plus longue, mais elle n'arrivait plus à se rappeler de la suite.
Sur la feuille rose qui lui servait de brouillon, elle jeta toutes ses idées. Elle parla du libre-arbitre, de la liberté de vivre sans craindre pour sa vie (c'était l'idée de Locke, en tout cas elle en avait l'impression), rappela la Déclaration universelle des droits de l'Homme, qui était affichée dans le bureau de la vie scolaire et qu'elle avait si souvent lue à chaque fois qu'elle faisait la queue pour régulariser un retard ou une absence. Article Trois :Tout individu a droit à la vie, à la liberté et à la sûreté de sa personne. On pouvait dire que les lois permettaient de mettre en application cette déclaration. Sauf que, réfléchit-elle, les lois n'étaient pas toujours justes, pas dans tous les pays. Elle ajouta cette idée à la suite. « Si les lois sont injustes, elles ne permettent pas l'égalité devant la loi, et sans égalité, la liberté ne peut pas exister. »
Alors qu'elle mordillait son stylo, cherchant des idées, elle se rendit compte qu'il y avait bien un domaine dans lequel la loi pouvait être un frein à la liberté, et elle pouvait l'illustrer par sa propre expérience : au regard de la loi, Elsa et elle n'avaient pas le droit d'être ensemble.
« Si nous avons déjà pu montrer auparavant que les lois n'étaient pas nécessairement justes, car construites par des hommes faillibles et soumis à leurs préjugés et leur propre idée de la morale, dans le domaine de l'amour elles peuvent même être dangereuses. Il est des pays où la liberté d'aimer n'est pas acquise, soit à cause des traditions (qui peuvent être assimilées à des lois ancestrales), soit à cause des lois juridiques elle-mêmes. Aimer une personne du même sexe, par exemple, est parfois puni de mort : la loi ici nuit à la liberté d'aimer, et à la liberté d'échapper à la violence. »
Lorsqu'elle leva la main pour demander une nouvelle copie, elle eut deux surprises : la salle était presque vide, et c'est Elsa qui lui apporta sa feuille avec un sourire. Elle ne s'était pas rendue compte que les surveillants avaient changé, ni que Mérida était déjà partie.
Elle termina de rédiger sa conclusion. « La liberté et la loi ne sont pas ennemies, mais à partir du moment où les lois sont l'expression de la volonté d'un groupe ou d'une classe sociale, elles deviennent arbitraires et ne servent plus le bien commun. Alors, le respect de ces lois devient incompatible avec les libertés individuelles. Mais si chaque citoyen peut participer à l'élaboration de ces lois (la démocratie, ou le gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple), les lois ne lui sont plus imposées : il les a construites, et elles fondent ainsi la base de sa liberté. »
- C'est terminé ! Posez vos stylos et veuillez apporter vos copies.
Anna cligna plusieurs fois des yeux en observant les derniers mots de sa conclusion. Elle était restée pendant la totalité des quatre heures, et avait rempli pas moins de trois copies doubles. La seule fois où elle avait eu autant d'inspiration en philo, Weselton l'avait accusée d'avoir triché.
Pendant que le surveillant grisonnant classait les copies déjà récupérées, Anna s'avança vers la table où se trouvait Elsa. Le sourire qui étirait les lèvres de sa prof, et le mince et bref contact entre leurs mains tandis qu'elle lui donnait sa copie furent presque aussi grisants que le sentiment d'avoir survécu à sa première épreuve, et de s'en être pas trop mal sortie.
Le lendemain en histoire-géo, elle eut de la chance et tomba sur une des parties du cours qu'elle avait le mieux travaillé. Le week-end passa en révisions (regarder des séries avec les sous-titres en anglais faisait partie intégrante de son programme de travail), et les examens reprirent de plus belle. Elle fit tout son possible en langues et géra du mieux qu'elle le put les épreuves de sciences.
L'examen de maths, comme elle l'avait espéré, fut du gâteau. Presque tout le monde resta jusqu'à la fin du temps imparti, et elle retrouva joyeusement Mérida et Tiana dans les couloirs.
- On va bouffer quelque part pour fêter ça ? demanda Tiana.
- OK, mais je dois passer par la salle des profs d'abord, dit Anna.
- Pourquoi ?
Pour toute réponse, Anna sortit de son sac un paquet de feuilles de brouillon (vertes, cette fois), recouvertes d'équations soigneusement rédigées, qui n'avaient rien à voir avec les gribouillis qui noircissaient les brouillons qu'elle avait jetés en sortant de l'épreuve. Mérida lui prit les feuilles des mains et les parcourut l'une après l'autre.
- Tu as eu le temps de rédiger tout l'examen deux fois ? dit Mérida.
Elle avait l'air à la fois impressionnée et inquiète pour la santé mentale de son amie.
- Dire que j'ai pas eu le temps de finir les trois dernières questions, grommela-t-elle.
Elles arrivèrent devant la salle des profs, et après avoir pris une grande inspiration, Anna toqua à la porte. On lui ouvrit presque immédiatement. Il n'y avait pas grand monde à l'intérieur, peut-être une quinzaine d'enseignants, mais l'ambiance semblait joyeuse et détendue. Il y avait des éclats de rire et des plaisanteries, et elle trouva Elsa assise sur un canapé, en train de discuter avec Ramirez, la prof d'espagnol. Elsa se tourna vers elle quand Anna prononça son nom, et elle se leva pour prendre les feuilles qu'Anna lui tendit, puis elle ouvrit son propre sac et sortit un paquet de feuilles non pas vertes, mais blanches, et les donna à l'adolescente.
- Qu'est-ce que c'est ? demanda Mme Gerda en assistant à l'échange.
- Miss Andersen a sous-entendu que, comme j'ai passé mon bac il y a si longtemps, je ne serais plus capable de réussir l'épreuve dans le temps imparti. J'ai décidé de relever le défi.
Mme Gerda éclata de rire.
- L'Agrégation de maths, ça dure combien de temps déjà ? demanda-t-elle d'une voix moqueuse en regardant à la fois Anna et Elsa.
- Deux écrits de six heures, deux oraux de quatre heures, et un oral de cinq heure et quinze minutes, répondit Elsa sans un seul instant de réflexion.
- C'est bien ce que je me disais. Si je dois parier sur l'une de vous deux, excuse-moi Anna, mais je choisis ta prof !
Il y eut un éclat de rire général parmi les enseignant, et Anna ne put s'empêcher de rougir, se sentant à la fois honteuse et humiliée.
- Bonne lecture ! lui lança Elsa avec un clin d'oeil, et elle sortit un stylo rouge de sa trousse et s'assit à une table, comme pour commencer la correction.
Presque immédiatement, tous les profs de maths se rassemblèrent autour d'elle pour lire ce qu'Anna avait écrit, et l'adolescente quitta la pièce en rougissant de plus belle.
- C'est vrai ce qu'elle a dit ? demanda Tiana lorsqu'elles se retrouvèrent toutes les trois dans le couloir désert. Tu lui a vraiment lancé un défi ?
- C'était plus une blague, en fait. J'ai une très grosse envie de glace, dit Anna en changeant de sujet. Ça vous dit de zapper le déjeuner et de passer directement au dessert ?
L'idée séduisit immédiatement les deux autres lycéennes, et elles se mirent en quête de l'endroit idéal pour assouvir cet indécent appétit.
Le bac avait pris fin. Anna n'arrivait pas à croire qu'elle ait pu stresser toute une année pour une si petite semaine, qui était passée à une vitesse si folle qu'elle était déjà terminée. Ce n'était pas tout à fait les vacances, mais elle avait dix jours pour se remettre de ses émotions avant les résultats, et ensuite ce serait les vacances.
Comme tous les élèves, le début des vacances d'été était le moment préféré d'Anna. Mais jamais autant que cette année elle ne l'avait attendu avec une telle impatience, le voyant venir jour après jour, comme un prisonnier regarderait avec agonie s'approcher l'instant de sa libération.
Ça y est, ce satané bac est passé. Ça sent les vacances. Ça sent la fin...
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A bientôt,
Ankou
