Bonjour à tous !
Un petit mot s'est rajoutée dans le résumé de l'histoire. J'avais prévu de faire une grosse introduction, mais c'est trop d'émotions. Je me contenterai de vous souhaiter une bonne lecture, en espérant de tout cœur que vous trouverez ce dernier chapitre à la hauteur de tout le reste.
Chapitre 51
Si la matinée qu'elles passèrent était un avant-goût de la vie qui les attendait, Anna ne pouvait espérer avec plus d'impatience le moment de leur départ.
Elle ne pourrait jamais se lasser des baisers d'Elsa, de ses caresses tendres sur ses cheveux, ni du regard qu'elle portait sur son corps. Sans parler de leurs conversations. Anna avait hâte de commencer ses cours à la fac, afin de pouvoir enfin discuter avec elle de choses vraiment intéressantes. Les maths de Terminale, c'était de la rigolade comparé à tout ce qu'Elsa savait.
Quand la faim fut plus forte que l'envie de poursuivre leurs câlins dans la chambre d'Elsa, elles descendirent dans la cuisine. Anna portait un T-shirt geek noir et un short rouge, tous deux appartenant à Elsa. La blonde retourna sa cuisine et trouva juste ce qu'il fallait pour préparer un plateau de pain perdu.
- C'est tous tes petits dej' qui sont comme ça, demanda Anna en voyant la table qu'Elsa avait dressée, ou bien c'est seulement quand je suis là ? Tu sais que la publicité mensongère est illégale ?
Elsa pouffa et posa la théière de thé fraîchement infusé sur la table.
- C'est Olaf le vrai pro des petits-déjeuners. Moi j'essaie juste d'être à la hauteur. Mais je me débrouille pas mal pour les œufs brouillés.
Anna fixa son assiette. Le pain perdu avait l'air parfait, Elsa l'avait recouvert de sucre brun et avait pressé une orange dessus, lui donnant un aspect caramélisé.
Elle aurait été incapable de faire ça. À la maison, elle ne cuisinait jamais. Oh, elle aidait ses parents, bien sûr, elle savait comment faire cuire des pâtes et pouvait improviser quelque chose à manger sans mettre le feu à la maison, mais ce n'était probablement pas suffisant... Elsa vivait dans son propre appartement depuis des années, et même si elle était en colocation avec Olaf, elle disposait d'une expérience qu'elle-même était loin de posséder. Sa mère ne la laissait même jamais toucher à la machine à laver ! Et elle n'avait jamais pris d'elle-même un seul rendez-vous chez le médecin ! Et puis il y avait tous ces trucs, les factures, les assurances, les impôts (on paye des impôts quand on est étudiant ? Elle n'en avait aucune idée !).
Comment Elsa allait-elle réagir quand elle découvrira qu'elle ne sait gérer rien de tout ça ?
- À quoi tu penses ? demanda Elsa.
- Oh, à rien, répondit-elle avec un geste léger de la main.
- Anna... Si quelque chose t'inquiète au sujet de notre départ, tu sais que tu peux m'en parler.
La jeune rousse leva un visage inquiet et croisa les yeux bleus de sa petite amie.
- Comment tu sais que je pensais à ça ?
- Si tu pensais à ta soirée ou à tes amis, tu me l'aurais dit, répondit Elsa comme si ça expliquait tout.
Anna eut un petit rire qui se transforma en un soupir.
- Je ne m'inquiète pas pour le départ, je m'inquiète pour... tout ça, dit-elle avec un geste qui engloba l'appartement tout entier - la table du petit déjeuner, la cuisine, la pile de documents et de factures qui était posée sur le bar. J'ai toujours vécu chez mes parents, j'ai jamais tenu un budget... j'ai peur que... que tu me trouves inutile, et immature, et...
- Anna, la coupa immédiatement Elsa, avec un air soudain très sérieux. À seize ans je gérais seule mes papiers administratifs et je tenais mes propres comptes, et c'est une expérience que je ne souhaite à personne. Mais ce n'est pas aussi compliqué que ça en a l'air. Tu apprendras - je t'apprendrai. Et tu sais, je n'ai jamais vraiment vécu seule, j'ai toujours eu Olaf et... ça va être nouveau pour moi aussi.
Elle acheva de la réconforter en l'embrassant tendrement sur la joue. Anna poussa un soupir, et décida de mettre ses inquiétudes de côté et de se concentrer plutôt sur les sensations dans son ventre lorsqu'Elsa lui caressait la main, comme elle le faisait en cet instant.
La future étudiante s'apprêtait à débarrasser la table du petit déjeuner lorsque son téléphone sonna. Elle s'attendait à recevoir un message de Meg, ou de Mérida (elle avait bien l'intention d'en savoir plus sur leur soirée, et elle était totalement prête à les harceler de questions) mais c'était un appel de sa mère. Elle décrocha.
- Hey m'man !
- Allô Anna ? Comment ça va ? Ça s'est bien passé votre fête ?
- Oui, c'était super, Mérida et Kristoff ont été élus, bon pas Roi et Reine, mais troisièmes - ce qui est quand même pas mal, non ? Je suis trop fière d'eux !
- Oh, bravo ! Et vous vous êtes couchés à quelle heure ?
Non mais quelle question, sérieux ? pensa Anna en se pinçant l'arête du nez avec sa main qui ne tenait pas le téléphone. On est des lycéens, on fête la fin du bac, elle s'attend à quoi ? Je suis sûre qu'il y en a qui n'ont pas dormi du tout !
- Oh je ne sais pas, tard ?
- Est-ce qu'il y a quelqu'un de sobre pour te ramener ? Tu veux que je vienne te chercher ?
Ouais, vu l'état dans lequel était Eugène quand elle était partie, elle était contente de ne pas avoir à dépendre de lui pour rentrer chez elle.
- Ne t'inquiète pas, c'est pas la peine.
- Écoute, ça me rassurerait vraiment. Je ne veux pas te forcer à rentrer plus tôt, dis-moi juste quand tu veux partir, et je viens te récupérer. Ça ne me dérange pas du tout de faire le trajet, ajouta-t-elle.
- Maman, je t'assure, tu n'as pas besoin de t'inquiéter.
- Anna... gronda Mme Andersen.
La petite rousse ferma les yeux d'exaspération. Sa mère n'avait pas du tout l'air de vouloir lui lâcher la grappe. Au moins, l'avantage d'avoir fait son coming-out était qu'elle n'était plus obligée de lui mentir en permanence.
- Je suis chez Elsa, OK ? lâcha-t-elle. Je suis juste à côté de la maison, j'ai vraiment pas besoin d'une voiture pour rentrer.
- Quoi ? Mais, tu y es depuis quand ?
- Depuis peu après minuit, c'est après que la soirée a commencé à virer alcoolisée. C'est une amie qui m'a emmené, et avant que tu ne le demandes, non elle n'avait pas bu.
- Je vois. Ça tombe bien que tu sois avec elle en fait, je voulais justement te demander de l'inviter à dîner.
- Tu... quoi !? Pourquoi ?
- Tu pars dans moins d'un mois, j'aimerais profiter de ce laps de temps pour connaître la femme avec qui tu t'en vas, dit sa mère comme si c'était évident.
Anna resta surprise, mais après tout, elle pouvait comprendre l'inquiétude de ses parents. Ce qu'elle s'apprêtait à faire, c'était pas rien. La mère de Mérida ne l'aurait pas pris comme ça, c'était certain.
- Qu'est-ce qu'elle te voulait ? demanda Elsa une fois qu'Anna eut raccroché.
- Elle voudrait t'inviter à dîner à la maison. Mercredi, ça t'irait ?
- Oh. C'est... c'est gentil.
Anna la vit recommencer à tortiller ses doigts autour de sa tresse. Tu m'étonnes, je serais stressée à mort à sa place moi aussi... Puis ses yeux s'ouvrirent en grand, comme si elle venait d'avoir une idée.
- Anna, tu crois que... que je pourrais venir avec Olaf ?
- Avec Olaf ? répéta Anna. Oui, je pense. Je vais leur demander. Mais, tu es sûre que c'est une bonne idée ?
- Certaine. Si ta mère veut s'assurer que je... que je ne suis pas une... une...
Elle s'interrompit et fit des petits moulinets de la main tenant sa tasse vide, comme si ça l'aiderait à trouver le meilleur adjectif pour se qualifier.
- Une perverse dégénérée ? suggéra Anna avec un petit sourire moqueur.
- Par exemple. Olaf saura tout à fait les charmer. Belle avait l'habitude de l'appeler le gendre idéal.
- En parlant de Belle, dit Anna, quand est-ce que je la rencontre enfin, ta meilleure amie ?
- Justement, je voulais t'en parler, dit Elsa en se resservant une tasse de thé. Tu n'as rien de prévu le week-end prochain ?
Boum boum boumboumboum.
Le sang qui pulsait dans ses tempes résonnait violemment, comme l'écho d'un hurlement au fond d'un canyon. C'était bruyant, c'était agressif, ça rebondissait contre toutes les parois de sa boîte crânienne. Son estomac était douloureux, sa bouche sèche, ses yeux collés. Mérida reconnaissait ces symptômes : c'étaient ceux de la gueule de bois. Et une bonne, à en juger par les protestations de son corps.
Ses yeux consentirent enfin à s'ouvrir. Dehors, le soleil brillait, elle voyait par la fenêtre le bleu éclatant, uniquement entaché par la traînée blanche d'un avion de ligne.
- Bonjour, Robin des bois.
Elle sursauta en entendant le surnom. Il n'y avait qu'Anna qui l'appelait comme ça, et uniquement lorsqu'elle se moquait d'elle. Mais ce n'était pas la voix d'Anna.
Et puis sa vue s'éclaircit, et elle vit les couleurs. Elle n'était pas dans sa chambre, et encore moins dans celle d'Anna. Et, assise nonchalamment dans un fauteuil en osier garni de coussins, les deux pieds posés l'un sur l'autre sur sa place vide dans le lit, se tenait Mégara.
Une foule de questions se pressa à l'avant de son esprit, chacune bousculant l'autre, et elle n'avait aucune réponse. Où était-elle ? Que fichait-elle ici ? Pourquoi était-elle avec Meg ? Où était passé sa robe, et - elle le réalisa tout à coup - pourquoi était-elle en boxer et débardeur dans ce lit qui n'était pas le sien ?
Mais, comme si le filet qui retenait prisonniers ses souvenirs de la soirée se desserrait, elle se rappela. Meg l'avait embrassée - elle avait embrassé Meg. Et - elle grinça des dents, puis soupira - ç'avait été très très agréable. Et la voilà, se réveillant dans un lit inconnu, dans une chambre inconnue, après tout ça.
Une question, beaucoup plus urgente que les autres, forgea son chemin à travers ses lèvres sèches.
- Mégara, dit-elle enfin, presque timidement - presque effrayée. Est-ce... est-ce qu'on a...
- Couché ensemble ? répondit immédiatement l'étudiante. Bien sûr que non.
La brune se pencha vers son bureau, attrapa une bouteille de jus d'orange, et la tendit à Mérida. L'archère la déboucha et en but une longue gorgée, profitant de ce geste pour masquer son soulagement et étouffer son soupir. L'acidité lui brûla la gorge, mais elle avait soif, et elle avait envie de faire disparaître de sa bouche le goût écoeurant de la gueule de bois.
Un poids avait quitté sa poitrine. Quitte à avoir ma première fois avec Meg, je préfèrerais autant m'en souvenir.
- La viande saoûle, c'est pas mon trip, ajouta Meg en s'adossant à nouveau sur la pile de coussins. Et puis, je te respecte trop pour ça.
Elle avait dit ça en haussant les épaules, comme si ses mots n'avaient pas vraiment grande importance. Etrangement, Mérida se sentit touchée. Ses souvenirs de la soirée revenaient peu à peu, et elle se rappelait maintenant avoir passé un excellent moment avec la brune. Ses amies étaient toutes parties avec leur moitié depuis longtemps. Avant que Kristoff n'aille se coucher - et qu'elle-même ne boive un grand nombre de verres de trop - ils avaient joué à plusieurs jeux, et plus d'une fois elle s'était surprise à penser que si elle n'avait pas été aveuglée par la jalousie, elle aurait adoré Mégara.
- Comment on est arrivées ici ? demanda-t-elle pour meubler le silence, et s'éviter de trop penser.
- On était sur le parking, et on s'est incrustées dans la voiture de trois gars de ta classe qui rentraient. Rassure-toi, on a fait souffler le conducteur avant de partir. Ça a beaucoup amusé les deux autres idiots, ajouta-t-elle avec une grimace de dégoût. Ils n'avaient jamais vu un éthylotest avant ?
- Le comble du fun pour certains gars de ma classe, c'est de faire une bombe à eau avec une capote, dit Mérida avec un sourire blasé.
- Ça ne m'étonne pas !
- Donc... on a laissé Kristoff tout seul ?
- Hey, c'est pas ma faute, c'est toi qui a insisté pour rentrer et venir chez moi !
J'ai fait ça ? Ça pour le coup, elle ne s'en rappelait pas. Une vague de culpabilité envahit l'archère à ces mots. Pas envers Anna, non... mais envers Mulan. Pourquoi se laissait-elle aller avec Meg alors qu'elle n'avait pas pu le faire avec Mulan ? Avait-elle vraiment eu des sentiments pour l'archère ? Attends, avait-elle des sentiments pour Mégara ? Non mais ça va pas ?! Pourquoi pas amoureuse, tant qu'on y était ? Non, c'était l'alcool, c'est tout. Rien de plus.
- T'es en train de te demander si tu vas oui ou non m'embrasser ? demanda Meg avec une moue provocatrice.
Ce n'était absolument pas ce qui était en train de ruminer dans son cerveau. Mais le sourire taquin de Mégara avait définitivement quelque chose d'attirant, et sa question balaya d'un revers de la main ses inquiétudes. Oui ou non ? Oh et puis merde.
Mérida rejeta la couette sans se soucier du fait qu'elle était en sous-vêtements, descendit du lit, enfourcha les jambes toujours tendues de Meg, s'assit sur ses cuisses et prit son visage dans ses mains avant de l'embrasser.
C'était Meg qui avait l'air sidérée, tout à coup. S'était-elle attendue à ce que Mérida ne la rembarre ? Rigole ? Prétende qu'elle n'avait agi que sous l'influence de l'alcool ? Mais sa surprise passa en un instant tandis qu'elle lui rendait fièrement son baiser.
Mérida ne se rappelait plus très bien comment avait été leur (leurs ?) baiser de la veille, mais maintenant, elle pouvait dire que dans ce domaine, Meg assurait grave. Sa main était plaquée contre sa nuque, comme pour l'empêcher de s'en aller, et la pression qu'elle exerçait à cet endroit mettait en ébullition toutes les cellule de son crâne. Son autre main caressait les cuisses nues de l'archère, achevant de supprimer ses dernières pensées concernant Mulan, sa culpabilité et se questions existentielles, forçant Mérida à concentrer toute son attention sur une seule chose : le moment présent.
- Je t'offre un petit dej' ? proposa Mégara lorsque leurs visages se séparèrent enfin. T'es plutôt du genre thé ou café ou autre ..?
- Café, répondit Mérida.
- Enfin quelqu'un avec des goûts normaux ! Pas comme Anna, qui boit toujours du chocolat chaud le matin !
Mérida rit à cette réflexion.
- Ouais, enfin c'est loin d'être le pire ! J'en connais une qui va vite déchanter en découvrant ses goûts, elle m'a servi des spaghettis au chocolat une fois.
- Eurk ! Bah y'a plus qu'à espérer que sa prof soit le même genre de tarée !
Meg pouffa et posa ses mains sur les cuisses de Mérida. Il y eut un moment gênant, pendant lequel l'archère réalisa qu'elle était toujours assise sur ses genoux, qu'elle était toujours en boxer, et qu'à part sa robe de soirée roulée en boule dans un coin de la pièce, elle n'avait aucun vêtement. Ses fringues de rechange étaient restés avec Kristoff.
Les mains de Mégara se promenaient maintenant sur ses bras, dessinaient le contour de ses muscles. Sa mère disait toujours qu'aucun garçon ne trouverait ses bras trop musclés attirants, mais visiblement Meg avait plutôt l'air de les apprécier.
- Ça n'a pas été trop dur d'apprendre la nouvelle ? demanda Meg après un instant de silence.
- Quelle nouvelle ?
- Le départ d'Anna, enfin sa fuite, plutôt.
- Ah... Oui, se contenta de dire l'archère.
Les caresses de la brune avaient momentanément évincé Anna de ses pensées.
- J'imagine qu'elle va beaucoup te manquer. Vous aviez l'air super proches, le jour où je l'ai rencontrée elle n'avait que ton nom à la bouche, on aurait cru que c'était avec toi qu'elle sortait. En même temps, elle changeait de sujet à chaque fois que je posais des questions sur sa prof, c'est peut-être pour ça.
- Ça va être super différent sans elle, ouais, répondit Mérida en détournant le regard.
C'était un doux euphémisme. Au lieu d'une coloc' déjantée avec sa meilleure amie, remplie de films devant le canapé avec Anna dans ses bras, d'expérimentations culinaires avec ou sans chocolat et de dizaines d'activités qui se seraient transformées en merveilleuses habitudes, elle allait se retrouver toute seule à Lyon. Et vu les derniers mots de sa mère avant qu'elle ne parte pour la soirée avec Kristoff, elle ne risquait pas d'avoir envie de rentrer à la maison tous les week-ends.
Et à Lyon, elle retrouverait Mulan. L'asiatique s'attendrait sûrement à ce que Mérida lui tombe dans les bras. La grande rousse n'arrivait décidément pas à savoir si elle en avait envie. Une chose était sûre cependant : elle ne reverrait pas Anna avant Noël. Et elle lui manquait déjà, comme par anticipation.
Et, comme pour effacer ce sentiment qui fouissait trop profondément en elle et commençait à laisser des marques douloureuses, elle embrassa Meg à nouveau, et la brune répondit à son baiser d'une façon qui semblait mutine, gourmande. Une nuée de frissons la chatouilla à différents endroits de son corps.
Mérida savait qu'elle ne tomberait jamais amoureuse de Mégara, l'étudiante était beaucoup trop intimement liée à Anna, à cette fille qu'elle aimait de toutes ses forces et qui s'en allait. Mais en cet instant, en ce samedi matin ensoleillé qui faisait suite à une soirée d'adolescents où elle avait bu bien plus que de raison, les bras de Mégara, les genoux de Mégara, les lèvres de Mégara lui semblèrent être l'endroit idéal.
En cet instant, elle ne voulait être ailleurs pour rien au monde.
Inviter Olaf avait été l'idée du siècle. Il était exactement comme Elsa l'avait prédit. Il trouva bon le vin que lui servit M. Andersen, il apprécia la décoration du salon, et il savoura avec plaisir la moindre nourriture qui lui fut donnée pendant l'apéritif. Il était aimable, charmant, séduisant, en un mot : adorable. Anna avait vu sa mère fondre petit à petit, et rapidement, une vraie conversation prit le pas sur le jeu des questions-réponses.
Olaf raconta à nouveau l'anecdote de leur naissance, la nuit, la neige, la voiture qui ne voulait pas démarrer, et il sembla que rien n'aurait pu faire plus plaisir à Mme Andersen que d'entendre cette histoire, comme si c'était exactement ce dont elle avait besoin pour se convaincre que la femme assise à sa table était bien un être humain.
Elsa leur avait demandé d'une façon très officielle l'autorisation d'emmener Anna à Lyon pou la présenter à ses amis et aux parents d'Olaf. À la mention de ces derniers, Anna vit sa propre mère regarder Elsa avec une peine et une compassion clairement visible, et comment l'enseignante pouvait-elle être une menace pour sa fille après ça ?
Anna avait un bon feeling concernant cette soirée. Quelque chose en elle lui disait que ç'allait être un tournant, une sorte de point de non-retour. Elle partirait avec Elsa quoi qu'il arrive, évidemment, mais elle ne voulait pas partir en laissant ses parents remplis d'appréhension, ou pire, de rancoeur. Un sourire - un vrai et non plus crispé et poli - s'était installé sur les lèvres de sa mère. Peut-être qu'ils vont finir par l'aimer. Peut-être qu'ils vont oublier qu'elle était ma prof de maths.
M. Andersen suggéra de passer à table, et Elsa et Olaf se levèrent, et suivirent Anna et ses parents vers la table qui avait été dressée pour l'occasion.
Ding dong.
Anna vit ses parents échanger un regard étonné, et après quelques secondes de négociations, sa mère se leva pour aller répondre à la porte. Voyant que son père partait à son tour pour chercher une nouvelle bouteille de vin, elle se tourna vers Elsa, et l'embrassa presque par surprise. Elsa eut un mouvement de recul et écarquilla les yeux tandis qu'Anna passait sa main derrière sa nuque. À côté d'eux, Olaf pouffa.
- Ça fait une heure que je meurs d'envie de t'embrasser, murmura Anna.
- Elsa aussi, dit Olaf à sa place. Mais elle est trop bien élevée pour oser !
Elsa s'apprêta à répliquer, et s'interrompit en voyant M. Andersen revenir avec une bouteille de vin dans chaque main. Anna profita du fait qu'il était désormais occupé avec le tire bouchon pour voler un ou deux baiser à Elsa... et ses lèvres se figèrent à un centimètre de la bouche de sa prof. Elsa resta pétrifiée elle aussi, et les couleurs disparurent instantanément de son visage tandis que sa main se crispait sur le poignet d'Anna. À sa tête, la petite rousse comprit qu'elle aussi venait de reconnaître la voix qui parlait dans l'entrée avec sa mère.
- Bonsoir Mme Andersen. Je suis M. Kai, proviseur adjoint. Je sui désolé de m'imposer à cette heure, mais j'avais une chose importante à voir avec vous. Au sujet d'Anna, ajouta-t-il.
La main d'Elsa serrait désormais si fort la sienne qu'elle ne sentait plus aucun de ses doigts. En fait, elle ne sentait plus rien du tout. Le silence qui s'était abattu sur la tablée était devenu oppressant. Olaf était livide, et même son père ne bougeait plus, la bouteille de vin à demi débouchée toujours dans sa main.
- Je vous écoute, dit Mme Andersen dans l'entrée.
Anna se déplaça le plus silencieusement possible vers la porte, et vit sa mère faire entrer son directeur dans le hall. Elle s'accroupit, et repoussa lentement la porte, pour s'assurer que l'homme n'aurait aucune vue sur le salon - et sur Elsa.
- Pardonnez mon intrusion si tardive, dit M. Kai. Je parcourais les dossiers des Terminales ce soir, et quelque chose dans celui d'Anna m'a vraiment surpris, et je voulais en parler de vive voix avec vous.
- Oh... Y a-t-il un document qui manque ? Quelque chose que nous aurions mal rempli ?
- Non, non, rien de tout cela. Voyez-vous, au troisième trimestre votre fille avait choisi comme premier vœu une licence de mathématiques à l'université de Lyon. Or il se trouve que je viens de tomber sur un document validant son inscription à la faculté de mathématiques de l'université d'Oslo, en Norvège. Et sa candidature à Lyon a été annulée.
- C'est exact, répondit Mme Andersen. Anna a changé complètement ses plans. Une opportunité de dernière minute. La Norvège, n'est-ce pas une grande expérience ?
Anna et Elsa échangèrent un regard inquiet. Kai ne pouvait pas avoir fait le déplacement juste pour ça, si ? Ne pouvait-il pas se contenter d'un email ou d'un coup de téléphone ?
- Bien sûr. Mais le problème, c'est qu'il n'y a pas que ça...
Ça y est, la voilà la voix qu'Anna redoutait, pseudo inquiète, pseudo moralisatrice.
- Ah ? Qu'y a-t-il ?
Elle sait. Sa mère savait ce qu'il voulait, pourquoi il était là, pourquoi il n'avait pas pu avoir cette conversation par téléphone. C'était évident, elle n'aurait pas répondu sur ce ton si elle avait été vraiment surprise.
- Et bien... C'est un peu compliqué, vous voyez ? Tout a commencé il y a quelque mois, avec une rumeur répandue par l'ex petit-copain de votre fille.
- Vous voulez parler de ce Hans ? répondit Mme Andersen avec une note de mépris dans la voix. Ça ne m'étonne même pas qu'il soit ce genre de gamin. Anna m'a parlé de ses tentatives de harcèlement, et comment il avait essayé de monter le reste de la classe contre elle. Heureusement, ses camarades ne sont pas aussi stupides...
- Personnellement, répondit l'homme comme s'il s'était senti offensé par l'accusation de stupidité, je n'ai accordé aucun crédit à cette rumeur.
Dans le salon, aucun de ses mots n'échappait à l'écoute attentive, et aucun de ses gestes n'échappait à l'espionnage d'Anna, qui regardait, accroupie, par le mince interstice entre la porte et le mur. L'évocation de la rumeur - et il ne pouvait s'agir que d'une seule chose - avait conduit Elsa à se recroqueviller davantage, et elle avait violemment repoussé le bras qu'Olaf avait tenté de passer derrière les épaules, pour la réconforter.
- Avec un peu de chance, murmura Anna, il ne va pas oser aller au bout de ses pensées et il va repartir.
- J'y croirai quand j'entendrai la porte d'entrée se refermer, chuchota son père.
Anna vit sa mère poser ses mains sur ses hanches et froncer les sourcils.
- Mais de quelle rumeur parlez-vous, et quel est le rapport avec les vœux d'orientation d'Anna ? Excusez-moi, mais je reçois des invités ce soir, et je n'ai pas vraiment de temps à consacrer à des querelles d'adolescents... surtout à quelques jours de la fin d'année.
M. Kai se racla la gorge et, avec l'air de quelqu'un qui hésite à sauter du plus grand des plongeoirs, raconta finalement l'histoire. Étonnamment, il ne mentionna pas le nom d'Elsa, ni même suggéra que l'enseignant avec qui Anna aurait eu une histoire d'amour puisse être une femme.
- … et maintenant, je découvre que votre fille décide changer ses plans pour aller étudier en Norvège, deux jours après que cet enseignant nous ait annoncé son départ pour la même ville, dans le même pays. Vous comprenez j'espère mon inquiétude face à cette troublante coïncidence.
La petite rousse se plaqua la main sur son visage. Quelle idiote ! Elle n'aurait pas dû changer son dossier, elle aurait dû faire comme si de rien n'était et plaquer la fac de Lyon à la dernière minute ! Non mais comment avait-elle pu être aussi stupide et penser que personne ne se rendrait compte de rien ? Si quelque chose arrivait à Elsa à cause d'elle... Comment pourrait-elle se pardonner ?
Mme Andersen poussa une sorte de soupir blasé, comme si la conversation l'ennuyait au plus haut point.
- J'imagine, dit-elle d'un ton las, que ce prof avec qui Anna est censée avoir eu une aventure est Elsa Winter ?
Un sursaut de surprise secoua chacune des personnes présentes. Même son père avait désormais la mâchoire décrochée. Maman, qu'est-ce que tu fais ? hurla Anna dans sa tête. J'avais confiance en toi !
Si chacun des muscles d'Anna tremblait désormais d'inquiétude, ce n'était rien comparé à l'angoisse que ressentait Elsa. Elle était terrée sur sa chaise, incapable de bouger, incapable d'émettre un son. Après tout, elle s'y était attendue, et malgré sa pseudo-bravade, elle n'avait jamais vraiment cessé d'avoir peur. Elle savait qu'il viendrait un moment où elles se feraient prendre, où elles ne pourraient plus se cacher, où elles devraient payer le prix de leur inconscience. Ce n'était même pas la faute d'Anna. Elle avait fait son dossier dans les règles, et comment pouvait-elle lui en vouloir, alors que c'était elle qui l'avait incitée à s'inscrire à Oslo ?
Mais la trahison de Mme Andersen était un coup amer à encaisser. Elle avait cru, avait osé croire que la mère d'Anna avait accepté la situation, et ce relâchement dans sa vigilance venait de la conduire à sa perte.
- Vous savez ? s'exclama M. Kai. Vous êtes au courant ?
La révélation sembla le mettre en colère. Il s'exclama qu'il n'appréciait pas du tout d'avoir été pris pour un imbécile, qu'il avait cru sur parole la dame qui prétendait qu'Anna était sa baby-sitter, et que toute cette histoire de rumeur qui n'en était pas une ne serait pas sans répercussions. Mais Mme Andersen lui coupa la parole d'un ton sec, comme si son soudain énervement était totalement ridicule.
- Oh, bien sûr que c'est une rumeur. Rien n'est vrai dans tout ce que vous m'avez raconté. Je me suis doutée que vous parliez de Mme Winter simplement parce que c'est grâce à elle qu'Anna a pu s'inscrire à Oslo.
Elsa passa de la panique au soulagement à la surprise en l'espace de trente secondes, comme si son cœur venait d'embarquer dans un manège à sensation.
- Grâce à elle ? s'étonna le proviseur-adjoint. Et vous allez me dire que ça ne signifie rien du tout ? ajouta-t-il avec suspicion.
- Vous savez, répondit calmement Mme Andersen, ma fille est une passionnée des mathématiques. Elle a sympathisé avec chacun et chacune de ses profs de maths, et ce depuis la sixième. Elle a même monté un club avec l'un de ses professeurs, quand elle était au collège. Elsa Winter est une enseignante qui partage la même passion et qui n'a que quelques années de plus qu'elle, alors leur amitié ne me surprend pas du tout.
- Leur amitié ? répéta M. Kai. Vous voulez dire qu'elles sont...
- On peut dire qu'elles sont devenues proches. C'est arrivé grâce au baby-sitting, vous savez. Comme vous l'avez appris, ma fille garde des enfants dans le même immeuble que sa prof. Anna l'a d'abord croisée par hasard, et puis elle revenait chaque semaine avec des livres, des énigmes ou des articles que Mme Winter lui avait donné. Peut-être qu'elles sont sorties du cadre institutionnel en se voyant à l'extérieur de l'école, mais à un moment donné il faut arrêter de voir les profs comme des soldats et les élèves comme des robots.
- Et vous êtes sûre que cette... amitié n'a pas évolué en une quelconque forme de relation plus... intime ?
- Certaine, affirma Mme Andersen. Je peux vous assurer que Mme Winter n'a rien fait d'illégal, et qu'elle s'est toujours très bien comportée avec Anna.
- Et pourtant, votre fille serait apparemment...
Lesbienne ! pensa Anna en regardant avec colère l'homme lutter pour ne pas prononcer ce mot, comme s'il allait lui brûler les lèvres. Appelle un chat un chat, espèce de...
- … elle aurait eu une relation avec... une...
Anna sentit une main se plaquer sur son épaule, et elle réalisa qu'elle s'était relevée, et qu'elle était à deux doigts d'ouvrir la porte pour dire à son proviseur adjoint tout ce qu'elle avait sur le cœur. Mais son père, qui avait dû deviner ce qu'elle s'apprêtait à faire, s'était précipité pour l'en empêcher.
- Laisse ta mère gérer ça, murmura-t-il. Reste calme, tout va bien se passer, je te le promets.
La lycéenne se retourna vers Elsa et Olaf, toujours assis à la table, toujours silencieux. L'enseignante croisa son regard et hocha la tête. Voulait-elle dire qu'elle était d'accord avec son père ? Essayait-elle de la rassurer ? Mais c'était à elle de rassurer sa prof, pas l'inverse ! C'était à elle de la sauver !
Dans la pièce d'à-côté, la mère d'Anna et son proviseur adjoint poursuivaient leur conversation, totalement inconscients de la nervosité dans laquelle étaient plongés les quatre personnes tapies dans le salon.
- Anna a eu une petite amie pendant l'année, oui, dit Mme Andersen. Une relation hautement toxique, si vous voulez mon avis. Et sans Elsa Winter pour l'empêcher de perdre les pédales, je ne suis pas sûre qu'Anna aurait pu décrocher son bac de la même façon.
- Et vous n'avez pas peur qu'en laissant votre fille partir un an avec elle, elle développe des sentiments amoureux ?
- Pourquoi devrais-je en avoir peur ? Si ça devait arriver, eh bien je serais plus que ravie d'avoir comme belle-fille quelqu'un comme Elsa Winter. Pas vous ?
M. Kai ne répondit pas. Anna, depuis son poste d'observation, le vit se gratter nerveusement le menton, puis regarder tout autour de lui, comme s'il réfléchissait, comme s'il cherchait une réponse sur les murs. Enfin, il toussota une ou deux fois, puis il reprit une contenance professionnelle et fixa Mme Andersen.
- Je suis personnellement en charge des dossiers des Terminales, dit-il d'une voix à nouveau automatisée de chef d'établissement. Je m'occupe de gérer et d'archiver celui de votre fille le plus rapidement possible. Si M. Clayton vous demande ce qu'elle a prévu l'an prochain, dites qu'elle a fait des demandes à l'étranger mais qu'elle n'a pas encore de réponse définitive.
- Mais pourquoi ? demanda la mère d'Anna, surprise par le changement dans son attitude.
- J'ai beaucoup de respect pour M. Clayton, mais je ne suis pas sûre qu'il croira aussi facilement à votre histoire. J'espère en tout cas que cette année à Oslo sera une expérience enrichissante pour Anna.
Il tendit la main à Mme Andersen, qui la serra, et il se tourna vers la porte d'entrée.
Anna se laissa retomber le long de la porte, quand il quitta enfin la maison. Un énorme soupir, l'expression d'un soulagement collectif, brisa l'horrible silence.
La mère d'Anna revint dans le salon, et se laissa tomber dans sa chaise.
- Je prendrai bien un verre. Pas vous ?
Quelques mois plus tôt, Anna aurait donné n'importe quoi pour passer quelques heures en compagnie d'Elsa. Et voilà que maintenant, elle l'avait rien que pour elle pendant tout un week-end, et avec l'approbation de ses parents. Enfin rien que pour elle, c'était une façon de parler. Ils étaient partis tous les trois avec Olaf, quittant Arendelle très tôt le matin. Anna avait passé une bonne partie du trajet sur la banquette arrière, à terminer sa nuit.
Elle avait découvert les montagnes, et le village dont Elsa et Olaf étaient originaires. Anna aurait donné n'importe quoi pour grandir dans un tel endroit. Elle imaginait déjà une enfance pleine de randonnées, de cabanes dans les arbres et de balades à vélo avec Kristoff et Mérida.
Le déjeuner avec les parents d'Olaf fut moins chaotique que la première fois. Anna se rappelait encore douloureusement du sermon subi, et de la décision stupide prise sous le coup de l'émotion. Mais Hélène et Bob furent adorables, cette fois. Avaient-ils pris le temps de digérer la nouvelle, ou bien s'étaient-ils pris une bonne volée de menaces de la part d'Olaf ? Elle les reverrait encore une dernière fois avant de partir, pour le déménagement d'Elsa. Ce serait aussi l'occasion pour leurs parents de se rencontrer tous les quatre. C'était une journée qui promettait d'être épique.
Mais Hélène et Bob n'étaient pas les seuls à qui Elsa avait besoin de dire au revoir, avant son départ. Peu avant le coucher du soleil, l'enseignante avait emmené Anna dehors. Au loin, les montagnes luisaient, les dernières traces de neige printanière reflétaient la rougeur du ciel. Une fois dans la rue, elle lui avait montré la maison qui avait été la sienne. Elle avait été vendue il y a plusieurs années, à un couple qui s'en servait comme maison de vacances, mais le flocon de neige gravé profondément dans la pierre, en dessous de la sonnette, n'avait pas bougé. Elle l'avait tracé à l'âge de sept ans, et tous les jours jusqu'à son départ de cette maison, les nombreux coups de clés avaient creusé, ciselé le dessin, rajoutant aux six branches de nombreuses aiguilles, dendrites et étoiles.
Elsa l'avait ensuite conduite jusqu'au cimetière. Anna s'était doutée que c'était le but de leur petite promenade crépusculaire, elle l'avait deviné lorsqu'Elsa lui avait indiquée la fenêtre de son ancienne chambre, et celle de ses parents. À l'époque, lui avait-elle dit, les volets étaient peints en bleu. Pas azur, mais électrique - sa couleur préférée. Aujourd'hui, ils étaient rouge bordeaux, et la peinture s'écaillait par endroit.
Le petit cimetière était situé sur la colline surplombant le village. La tombe de ses parents était simple, juste une stèle, sans croix ni vierge, mais avec le même flocon de neige, gravé professionnellement cette fois, dans le marbre blanc. Anna était restée respectueusement en retrait, pendant qu'Elsa s'agenouillait près de la tombe, repoussait les feuilles mortes, et posait le bouquet de fleurs sauvages qu'elle avait ramassées sur le chemin. Puis elle s'assit en tailleurs sur la tombe, sans hésiter, comme si c'était quelque chose qu'elle avait déjà fait des centaines de fois, et commença à parler tout en fixant la stèle. Elle commença par leur dire bonjour, et Anna essaya de ne pas trop écouter, mais c'était peine perdue, car Elsa parlait tout haut, comme si la stèle était un écran d'ordinateur ouvert sur Skype, comme s'ils étaient simplement quelque part, de l'autre côté. Et elle leur parlait d'Anna.
Elle disait des choses qu'Anna n'avait jamais entendu dire à son sujet, et plus d'une fois l'adolescente se surprit à rougir. Méritait-elle vraiment qu'Elsa pense tout ça d'elle ?
Pour Anna, c'était une magnifique déclaration d'amour.
Il faisait nuit quand elles rentrèrent enfin, se promenant main dans la main dans les petites rues escarpées. Bob était déjà parti se coucher, mais Hélène et Olaf étaient en grande conversation dans le salon, un mug de café décaféiné dans la main d'Hélène, et une tasse de thé dans celle de son fils. C'était l'été, mais il ne faisait pas si chaud que ça, dans les montagnes. Tous les quatre restèrent à discuter, puis quand la fatigue se fit sentir, Anna et Elsa montèrent se coucher à leur tour.
Elsa lui avait montré sa chambre, quelques heures plus tôt. Il y avait des cartons empilés sous et à côté du bureau, mais les posters de groupes de musique et la frise chronologique des découvertes scientifiques n'avaient pas bougé. Il y avait aussi des cailloux colorés sur une étagère, et plusieurs peintures, probablement l'oeuvre d'Elsa, représentant des paysages de montagnes.
Elle lui avait dit qu'elle n'aimait pas cette pièce, car elle manquait de bons souvenirs.
Anna la serra dans ses bras et lui murmura « je t'aime », juste avant de s'endormir. Ça au moins, c'était un souvenir agréable qui pourrait rester et imprégner ces murs.
- Alors, ils sont comment les potes d'Elsa ? demanda Rapunzel.
- Oh, sympas, répondit la petite rousse. Sa meilleure amie est bibliothécaire, et elle est en couple avec une médecin, genre spécialiste du sommeil. Elles étaient plutôt cool, même si elles n'ont pas arrêté de me poser des questions. Y'avait plein de monde, mais je suis surtout restée avec elles et Olaf.
- Ils ont eu de la chance, de pouvoir te rencontrer, dit Tiana. Moi, j'aurais bien aimé qu'on rencontre Elsa. On connaît Mme Winter, mais j'imagine qu'en vrai, elle est pas comme ça.
L'archère ricana.
- Quand tu dis « comme ça », tu veux dire stricte et froide et autoritaire et...
- Merci Mérida, coupa Anna, on a compris ! Hé Kristoff, ça y est ? demanda-t-elle en voyant le garçon pianoter quelque chose sur son téléphone.
- Pas encore, grommela-t-il.
Anna poussa un soupir, et se laissa retomber sur le lit de Rapunzel. Alice et Tiana regardèrent à leur tour leur téléphone, au cas où le réseau soit simplement saturé, mais elles durent se rendre à l'évidence : les résultats du bac n'étaient toujours pas disponibles.
La sonnette de la porte d'entrée retentit, et Mérida se leva d'un bond.
- C'est Meg, dit-elle. Je lui ai dit qu'elle pouvait venir et attendre les résultats avec nous.
Un grand sourire moqueur s'étira sur les lèvres de chacun de ses amis, et elle les fusilla du regard, comme pour les mettre au défi de dire quelque chose. Elle quitta la pièce, et Rapunzel pouffa, déclenchant une série de rires en cascade dans la chambre. Mérida et Meg, pensa Anna. Sérieusement, qui l'aurait cru ?
Quand elle avait eu la confirmation que ce n'était pas une rumeur, et que Mérida et Meg avaient bel et bien quitté la soirée ensemble, elle avait harcelé sa meilleure amie pour essayer d'en savoir plus. Comme l'archère refusait catégoriquement de répondre, elle avait appelé l'étudiante. Meg, elle, se fichait royalement de garder le secret, et elle lui avait fait tout un compte-rendu de la soirée.
Mais ce qu'Anna voulait, c'était le point de vue de Mérida : que ressentait-elle ? Pourquoi l'avait-elle embrassée, était-ce juste l'alcool ou bien y avait-il eu autre chose ? Avait-elle l'intention de poursuivre quelque chose avec la brune ?
Il lui avait fallu marchander pour avoir toutes ses réponses. Quand, le lendemain du dîner avec Elsa et Olaf, elle lui avait annoncé que le proviseur adjoint avait débarqué chez elle, Mérida avait été si surprise et si choquée qu'il avait été facile alors d'échanger le récit de l'intrusion de Kai contre ce qu'elle ressentait vis-à-vis de Mégara. L'archère n'avait pas été des plus bavardes. Elle avait prétendu que ce n'était rien, qu'elle ne faisait que s'amuser un peu, sauf que ça faisait dix jours maintenant qu'elles sortaient ensemble, et le rouge sur ses joues tandis qu'elle allait ouvrir la porte à Mégara en disait long.
Kristoff croisa le regard d'Anna, et la compréhension qui passa dans le rayon reliant leurs deux visages allait au delà des mots. Lui aussi, pensa la petite rousse, espérait que Mérida trouve quelqu'un qui la rende heureuse. Au moins aussi heureuse qu'elle-même l'était avec Elsa. Sans le côté dangereux et illégal, de préférence. Mérida, elle, aurait sûrement envoyé se faire voir Hans, le proviseur, et son adjoint.
- Salut ! lança Mégara en arrivant dans la pièce. Comment ça va Ginger ? demanda-t-elle en se tournant vers Anna.
- Hé, il n'y a que Mérida qui a le droit de m'appeler comme ça ! protesta la petite rousse.
- Va falloir t'y habituer, se moqua l'étudiante.
La nouvelle venue fut accueillie à grands coups de plaisanteries, plaisanteries qui s'accentuèrent quand Meg s'assit tout naturellement sur les genoux de Mérida. Mais l'étudiante ne se laissa pas démonter.
- Vous voulez qu'on parle de ce que vous vous avez fait pendant la soirée ? demanda Meg en pointant un doigt accusateur vers les quatre autres filles.
- Moi, j'ai pas couché, dit Alice comme si ça réglait la question.
- Tant pis pour toi, répliqua Tiana avec un grand sourire moqueur.
La bande d'adolescents continua à attendre. Kristoff proposa sans grand succès de faire une partie de tarot. Anna vit du coin de l'oeil Mérida serrer nerveusement la main de Meg dans la sienne. Puis, tandis qu'ils étaient tous en train de rire en regardant une vidéo sur l'ordinateur de Rapunzel, le téléphone d'Anna vibra, et la petite rousse s'empressa d'ouvrir le message envoyé par Elsa.
« Félicitations ! ;-) »
Félicitations ? Pourquoi, qu'est-ce que j'ai f...
- ÇA Y EST ! s'exclama-t-elle en se levant d'un bond. Ils y sont ! Les résultats !
Comme un seul homme, les cinq autres lycéens se dressèrent et chacun se rua vers l'écran le plus proche. La tension dans l'air était d'au moins neuf sur l'échelle de Richter. Kristoff vociféra sur son téléphone qui ne voulait pas afficher la page, et Rapunzel lui tendit son ordinateur puis essaya à son tour de forcer son téléphone à braver le serveur déjà sursaturé.
Anna parvint à accéder à la page principale, puis rentra son numéro de lycéen. Son portable mit un temps fou à charger, le petit sablier ne cessait de tourner et se retourner, et puis...
Anna Andersen
Baccalauréat Scientifique
16,12/20
Mention Très Bien
À peu près au même moment, une avalanche de hurlements retentit dans la pièce, provenant d'une demi-douzaine de bouches surexcitées.
- Tu l'as ?
- Ouiiiii ! Et toi tu l'as ?
- Moi aussi je l'ai !
- Mention Bien !
- J'ai eu 13,25, j'y aurais jamais cru !
- Purée, 17 en Sciences éco, t'as géré Kris !
Au milieu de l'effervescence - tout le monde avait eu son bac ! - Anna fixait son écran sans réussir à croire ce qu'elle voyait. Meg s'approcha d'elle et se pencha derrière son épaule pour regarder le détail de ses notes.
- Alors Ginger, dit-elle, tu nous as décroché la Lune ? Woaw, mention TB, on rigole pas avec toi !
Kristoff et les autres s'arrêtèrent et se tournèrent vers la petite rousse.
- C'est vrai ? demanda Tiana, impressionnée. Tu as eu TB ? Mais alors pourquoi tu fais cette tête ?
Anna continuait à regarder la note, comme si c'était une erreur, et que d'un instant à l'autre elle allait changer pour afficher ce qu'elle méritait vraiment.
- J'ai eu 19 en philo, répondit-elle en un murmure.
Elle repensa soudain à Weselton, et ce qu'il avait dit concernant sa finesse d'esprit.
En une seconde, Mérida et Tiana étaient de part et d'autre d'elle et s'enflammaient tour à tour sur sa note de philo et sur celle de maths (19,5 ? s'était indignée Mérida. Ça les aurait tués de mettre 20 ou quoi ?). Elle avait réussi - elle avait décroché sa mention.
Et c'était sa dissertation sur la liberté qui lui avait donné la victoire.
« Alors ? Si c'est sans risques, appelle-moi ! »
Elsa trépignait dans son salon. Elle aussi, tout comme ses élèves, avait actualisé la page des résultats toutes les cinq minutes, sans succès jusqu'à présent. Elle avait immédiatement recherché le nom d'Anna, et son cœur avait bondi dans sa poitrine lorsqu'elle avait vu son nom dans la liste des lauréats. Évidemment, comment aurait-il pu en être autrement avec la quantité de travail qu'elle avait fourni pendant l'année ?
Son téléphone sonna immédiatement, et Elsa décrocha sans attendre.
- Allô Anna ? dit-elle sans chercher à masquer son impatience. Alors ?
Elle entendit Anna prendre une grande inspiration, mais ses mots furent noyés par un concert de hurlements provenant de l'entourage de la lycéenne.
- BONJOUR MADAME WINTER !
Le cri laissa Elsa bouche bée. Que n'aurait-elle donné pour être au milieu d'Anna et de ses amies en cet instant ? Aurait-elle ne serait-ce qu'une occasion de rencontrer sans barrière professionnelle l'entourage de sa petite amie, avant de l'enlever à eux pour un an ?
Elle reconnut la voix de Tiana, mais il y en avait d'autres. Une voix de garçon, quelques voix plus aiguës, et une voix rauque qui ressemblait à celle de Meg. Elle entendit des bruits de chahut, des « passe-la nous ! » et les protestations d'Anna. On aurait dit qu'elle courait pour échapper à ses amis. Elsa pouffa.
- Tiana, avertit-elle en essayant d'avoir la voix la plus ferme possible alors qu'elle était plutôt amusée. Continue à harceler Anna et tu risqueras bien plus que des retenues !
Quelqu'un avait visiblement réussi à s'emparer du portable d'Anna pour mettre le haut-parleur, car elle entendait maintenant les voix de tout le monde, dans la pièce où se trouvait Anna. L'inquiétude habituelle se fraya un chemin au premier plan de son esprit - ce n'était pas le moment de tout gâcher en relâchant son attention - mais les lycéens surexcités ne cessaient de s'adresser à elle, avec une familiarité à laquelle elle n'était pas du tout habituée, et elle répondit avec humour à leurs plaisanteries.
Finalement, Anna parvint à reprendre son téléphone, et Elsa put partager sa joie d'avoir obtenu la mention TB grâce à deux notes excellentes. Prends-toi ça, Duke.
Elle entendit un glapissement, de l'autre côté du téléphone, et un changement dans la voix lui indiqua que le téléphone avait une fois de plus échappé au contrôle d'Anna.
- Allô M'dame Winter ? C'est Mérida.
- Alors, tu as eu combien, Mérida ? demanda-t-elle en souriant.
- Douze et des poussières. Avec un 13,5 en maths, ce qui n'est pas si mal, non ? 'Faut bien qu'il y ait quelques avantages à être l'amie d'une génie des maths !
- Je suis contente pour toi, dit l'enseignante d'une voix chaleureuse.
- Dites... dit Mérida d'un ton soudain moins bravache et plus hésitant. J'peux vous appeler Elsa maintenant ?
S'il y avait bien une personne, parmi tous les amis d'Anna, qu'Elsa allait regretter pendant leur absence, c'était l'archère. Elle ne la connaissait que comme une élève, mais à travers Anna, elle avait pris le temps de la connaître, de l'apprécier pour ses qualités et de la respecter pour son caractère et pour son courage. Elle savait qu'elle aimait Anna, qu'elle l'aimait farouchement, mais aussi sûrement qu'elle avait été jalouse de Mégara, elle n'avait jamais considéré Mérida comme une menace - plutôt comme une alliée. Oserait-elle dire amie ?
- Tu peux même me tutoyer, Mérida, répondit-elle sans pouvoir retenir le sourire qui étira son visage.
Maintenant que les cours étaient terminés, que les résultats du bac étaient tombés, et que les rattrapages et les jurys étaient passés, Elsa se sentait vraiment en vacances. Contrairement à Anna, les deux dernières semaines n'avaient pas été calmes, mais pleines de corrections, de réunions, de planifications et autres choses inutiles pour elle puisqu'elle ne restait pas au lycée l'année prochaine, mais elle n'avait pas vraiment d'autre choix que d'y assister.
La discrétion était toujours de mise, bien sûr, surtout après l'avertissement de Kai, mais ça ne les empêchait pas de passer, de temps à autre, des après-midis entiers ensemble, dans son appartement. Il faisait toujours aussi chaud au quatrième étage, mais c'était l'excuse idéale pour boire des thés glacés et manger des sorbets. De plus, Anna était toujours en mini-short, ce qui était un attrait non négligeable, car aux yeux d'Elsa, ses jambes étaient magnifiques. Chacun de leurs instants passés ensemble lui confirmait qu'elle avait fait le bon choix en décidant d'accepter cette relation.
Souvent, elles concluaient leur après-midi par une partie de jeu vidéo après le retour d'Olaf - qui n'était pas en vacances, lui - et ensuite Anna rentrait à la maison. Sa mère avait beau avoir accepté leur relation, elle n'avait pas l'air d'avoir envie de laisser Anna dormir chez elle. Mais ce n'était pas grave, car c'était bientôt toutes ses nuits qu'elle elle allait pouvoir passer avec sa petite rousse.
L'appartement sentait le déménagement, même si Olaf restait habiter ici - et quelque chose lui disait que Marshall, qui était de plus en plus souvent à la maison, n'allait pas tarder à occuper la place vacante. Chaque jour, la pile de cartons près de la porte grandissait.
Elles avaient prévu de partir dimanche matin. Elles s'arrêteraient quelque part en Allemagne (Anna avait été très excitée à l'idée de camper), puis elles prendraient le ferry au nord du Danemark, avant d'arriver à Oslo dans la soirée. M. Oaken l'attendrait avec les clés de leur appartement. Elles auraient ensuite deux semaines pour s'installer, avant qu'Anna ne commence ses cours d'Anglais. Elsa, de son côté, avant l'intention de suivre des cours de Norvégien, et quelque chose lui disait que ça n'allait pas être une tâche facile.
Elsa prit une douche (avec cette chaleur, la salle de bains était devenue sa pièce préférée), et attendit Anna.
La petite rousse voulait dire au revoir à la famille Bulda. C'est Margot qui décrocha l'interphone et lui ouvrit la porte. La fille et son petit frère étaient déjà sur le palier lorsqu'elle arriva à leur étage. Ils étaient surexcités : ils allaient bientôt partir à la mer.
La première question de Mme Bulda porta sur le bac. Elle fut ravie d'apprendre que l'adolescente avait si bien réussi ses examens, et elle l'invita à prendre une boisson fraîche tandis qu'elle envoyait ses enfants s'amuser dans le jardin avec une crème glacée.
- Et tes vacances à toi, elles s'annoncent comment ? demanda la femme une fois qu'elles furent confortablement installées dans le salon.
- Justement, dit Anna, j'étais venue pour vous dire au revoir. Et aussi pour vous dire que je ne pourrai plus garder Margot et Victor l'an prochain, même si j'ai adoré m'occuper d'eux.
- Ah, pourquoi ? Tu t'en vas à la rentrée ?
- Oui, répondit-elle avec enthousiasme. Je pars étudier en Norvège !
La femme eut un instant d'hésitation, puis ses lèvres s'étirèrent en un grand sourire ravi.
- En Norvège ! Eh bien ! Toutes mes félicitations ! C'est Elsa qui doit être contente, je l'ai entendue dire qu'elle partait bientôt à Oslo.
- Oui ! Elle...
Oh merde. Anna s'interrompit brutalement quand elle réalisa qu'elle avait gaffé - ou plutôt qu'elle était tombé dans le piège que la voisine d'Elsa lui avait tendu. Oh merde merde merde.
Le sourire de Mme Bulda devint victorieux, presque carnassier. Puis elle éclata de rire.
- Franchement Anna, quand je t'ai dit qu'elle n'était pas dans notre équipe, ce n'était pas pour t'inciter à jouer avec elle !
L'adolescente la regarda rire, complètement décontenancée.
- Vous... vous... vous le prenez comme ça ?
- Allons Anna, j'ai eu largement le temps de me faire à l'idée !
Comment ça, le temps ?
- Attendez... vous saviez ?
La femme éclata de rire à nouveau, un grand rire profondément amusé.
- Tu croyais vraiment que tes allées et venues passeraient inaperçu ? C'est mal connaître les talents d'espions de mes deux trolls ! Ah là là, sacré Anna ! Tu devrais savoir que rien n'échappe jamais aux voisins !
Quand Anna lui raconta la scène, après l'avoir rejointe dans son appartement, Elsa songea qu'il était grand temps de partir d'ici.
- La vache, t'as besoin de tout ça ?
- C'est la Scandinavie, Kris', répliqua Anna en lui fourrant un autre carton de vêtements dans les mains. Je ne vais pas mettre que des jeans, en hiver.
- Moi, ce qui me surprends, c'est que tu n'aies pas empaqueté ta PlayStation, se moqua Mérida.
Les joues d'Anna se couvrirent de rose. Elle me connaît vraiment trop bien. Mince, elle n'était pas encore partie, et Mérida lui manquait déjà !
- C'est parce qu'Elsa a pris la sienne ! Attention à ça par contre, c'est super fragile ! s'exclama-t-elle en voyant son amie se pencher pour attraper un carton dont le contenu oscilla dangereusement.
Elle attrapa le sac qui contenait tous ses trésors - son Vivi en peluche, les breloques qui jusqu'à hier ornaient le bord de ses étagères, ses photos, son ordinateur et ses jeux vidéos soigneusement emballés. Elle hissa le sac sur ses épaules et prit dans ses bras le dernier carton. Avant de sortir, elle jeta un dernier coup d'oeil à sa chambre. Elle était vidée, asséchée. L'armoire était fermée sur les vêtements qu'elle n'emportait pas, ses livres restants étaient soigneusement rangés sur les étagères, et sur son bureau, il n'y avait plus aucune trace de l'année écoulée. Sur la porte, sa grande check-list était désormais entièrement rayée.
Ça y est, elle partait. Elle avait tout juste dix-huit ans, elle venait à peine d'avoir son bac, et pourtant elle partait. Quelque chose en elle lui disait qu'elle ne reviendrait pas dans cette chambre, que cette pièce ne serait plus jamais son nid, son sanctuaire. Quand elle reviendrait, quand elle dormirait à nouveau ici, ce ne serait que temporaire - elle ne serait plus que de passage. Rien d'étonnant à ce qu'elle ait vu - par accident - sa mère pleurer hier soir. Elle aussi se rendait bien compte qu'Anna, sa petite Anna, était en train de devenir dangereusement adulte.
Dans le salon, Bob et Hélène discutaient avec ses parents. C'était bizarre de les voir ensemble, et entre sa mère et celle d'Olaf, Anna n'aurait su dire laquelle des deux était la plus anxieuse à l'idée de ce voyage. La veille, ils avaient eu tous ensemble leur premier grand dîner de famille, dans l'appartement d'Olaf et Elsa. Anna était contente d'avoir passé ce cap. D'une certaine manière, c'était l'officialisation - l'ultime - de leur relation.
Bob avait insisté auprès d'Elsa pour convoyer toutes leurs affaires en Norvège, en arguant que c'était son cadeau de départ, et qu'il préférait faire la route plutôt que de lui payer des déménageurs, et tant pis si ça lui prenait trois jours. Olaf ferait le trajet avec lui dans sa camionnette, et Anna savait à quel point Elsa était heureuse d'avoir pu retarder au maximum le moment où elle devrait dire au revoir à son meilleur ami. Elle-même avait failli pleurer quand elle avait vu ses deux amis sur le pas de sa porte à sept heures du matin, alors que Bob venait tout juste d'arriver avec sa camionnette pour commencer le déménagement. En fait, en y réfléchissant, elle avait bel et bien pleuré.
- Ça y est, tout est chargé ? demanda Kristoff en posant ce qui semblait être le dernier sac dans la camionnette écarlate. Parce qu'il y a encore vachement de place là-dedans.
- Tout y est, j'ai vérifié deux fois, répondit Anna d'une voix qui commençait à trembler.
- Anna !
L'adolescente se retourna pour voir sa mère ouvrir la porte du garage, avec ses gants en cuir et son casque vert dans ses mains. Son père suivait, poussant son scooter dans l'allée. A côté de lui, Bob portait une longue planche, qu'il posa à l'arrière de la camionnette avant d'aider M. Andersen à charger le scooter en le faisant rouler sur la planche. Immédiatement, Kristoff et Mérida s'avancèrent pour les aider à le pousser et à le sécuriser. Anna les regarda faire, les larmes aux yeux. Elle n'avait pas du tout pensé à lui, à son petit scooter chéri, lorsqu'elle avait fait sa liste, et le voir bien sanglé au milieu de toutes ses affaires était une merveilleuse surprise. Apparemment, ses parents et ceux d'Olaf avaient bien prévu leur coup.
Bob claqua la porte du coffre. Voila, toute sa vie - leurs vies - était dans des boîtes à l'intérieur de la camionnette rouge.
Kristoff dandinait d'un pied sur l'autre, et Anna vit une larme perler au coin de l'un de ses yeux.
- Tu vas m'manquer, choupette, dit-il lorsqu'elle le serra dans ses bras.
- Toi aussi, idiot.
- Je dois y aller, je commence le boulot dans vingt minutes, dit-il en essuyant ses yeux du revers de sa main. Je suis content d'avoir pu te donner un dernier coup de main.
- Merci mon Kristoff.
Voila, il était parti. La camionnette aussi était partie. Et bientôt, ç'allait être son tour.
Anna jeta son sac à dos sur ses épaules, et attrapa le sac que sa mère lui tendit, et qui contenait de quoi nourrir une demi-classe de lycéens. Elle la remercia, la serra fort dans ses bras, embrassa ses parents une dernière fois, et se dirigea, Mérida toujours à ses côtés, vers une petite voiture bleue, garée un peu plus en avant dans la rue. La fenêtre conducteur se baissa quand elles arrivèrent à sa hauteur.
- J'te la confie, dit Mérida en s'accoudant à la fenêtre.
- Je te promets de ne pas l'abîmer, assura Elsa.
Elles firent le tour vers la portière passager, et Anna fourra ses deux sacs sur la banquette arrière. Elle se redressa. Les lèvres de l'archère étaient étirés en un sourire, mais même s'il était sincère, la petite rousse sentait qu'il était forcé. Elle savait que Mérida ne se laisserait aller à pleurer que lorsqu'elle aurait disparu de sa vue.
Que lui dire ? Comment des mots aussi simples que « tu vas me manquer », « sois heureuse » et « à bientôt » pouvaient suffire dans une telle situation ? Comment pouvait-elle lui montrer tout ce que son cœur ressentait à l'idée de ne plus la voir - et qu'était-ce, alors, ce que ressentait Mérida de son côté ? Quelle amie, quelle personne incroyable et dévouée était-elle, de venir l'accompagner pour son départ, jusqu'à la voiture conduite par la femme qui lui enlevait Anna, sa meilleure amie, la personne qu'elle aimait plus qu'elle ne s'aimait elle-même ?
Anna serra Mérida dans ses bras. Elle pouvait sentir son cœur battre en écho avec le sien.
Mais la tristesse d'Anna ne dura qu'un instant avant d'être recouverte par un sentiment plus joyeux - c'était une chance que l'archère n'avait pas. Elle ouvrit la porte, monta dans la voiture, et se tourna en souriant vers la jolie blonde assise devant le volant, la jolie blonde qui allait les emmener vers de nouvelles aventures.
Elle posa sa main gauche sur celle d'Elsa, qui tenait le levier de vitesse, et caressa du pouce ses jointures.
- On y va ? demanda-t-elle.
La voiture démarra. Anna fit un grand geste de la main à Mérida, et à ses parents qui n'avaient pas bougé, qui étaient toujours devant la maison. Puis, quand la maison fut derrière elles, quand la rue fut derrière elles, quand l'année - cette année chaotique et angoissante et pourtant si merveilleuse - fut derrière elles, Anna profita d'un feu rouge pour se pencher vers Elsa, et l'embrassa avec une passion qui était le fruit de toutes les émotions accumulées durant ces derniers jours.
Et, pour la première fois, elle ne regarda pas si quelqu'un avait pu les voir s'embrasser. Pour la première fois, ça n'avait plus d'importance.
Après tout, l'année était terminée. Elsa n'était plus sa prof de maths, maintenant.
Oh mon dieu voilà, j'ai terminé. On est le 13 mai, il est une heure et demie du matin, je suis dans un minuscule camping au bord du Rio Grande, au Nouveau Mexique, et je viens d'écrire le point final.
J'espère que ce chapitre gigantesque vous a plu. J'ai refermé toutes les petites boîtes que j'avais laissées ouvertes dans l'histoire, j'ai donné à Anna et Elsa leur happy ending, et je leur ai souhaité un bon voyage.
Cette histoire a beau n'être qu'une fanfiction, c'est la première fois que j'achève une histoire de plus de trente pages, et je suis contente (heureuse ? soulagée ? libérée-délivrée ?) d'être arrivée jusqu'au bout.
Merci à tous. Vous avez été adorables.
Certain(e)s ont promis de me faire pleurer avec leurs reviews, je vous attends.
Coeur,
(coeur-coeur-coeur-coeur-coeur-coeur)
Ankou
