Cette fic a été écrite pour la 123e Nuit du FoF, autour du thème "apotropaïque". Le FoF est un forum regroupant tous les francophones de ffnet où l'on peut discuter, demander de l'aide ou participer à des jeux. Le lien est dans mes favoris !


Une visite inattendue

Pour changer, Sanchez Garcia râlait en essuyant des verres derrière son comptoir. Il râlait beaucoup ces temps-ci, plus encore que d'habitude, ce qui n'était pas peu dire. Peut-être parce que Jessica, la femme dont il était tombé si éperdument amoureux qu'il l'avait fait héberger gratuitement chez son frère pendant les cinq ans qu'elle avait passés dans le coma après s'être fait tirer dessus par l'infâme Bourbon Kid – une sinistre histoire dont Sanchez aurait préféré ne pas se souvenir – s'était révélée être la reine des garces et des vampires. Peut-être aussi parce que ces satanés buveurs de sang semblaient plus nombreux que jamais. Mais surtout à cause des touristes. S'il y avait bien une chose que Sanchez détestait autant que les vampires, c'étaient les touristes. Surtout ceux qui venaient se rincer la glotte dans son bar. Et vu que Santa Mondega recevrait incessamment sous peu la visite du pape en personne, les touristes qui infestaient les rues appartenaient à la pire espèce qui soit : celle des grenouilles de bénitier. Le point positif, c'est que cette espèce-là osait rarement pousser la porte crasseuse du Tapioca, ce qui ne manquait pas de faire râler Sanchez : à quoi bon se taper tout un ramassis de pèlerins si ce n'était pas pour que le commerce en profite ?

Le bar était presque vide à cette heure. Une seule table, tout au fond, était occupée par trois sinistres personnages : deux hommes très costauds portant des gilets de cuir sans manches qui découvraient leurs bras musclés, et une femme sculpturale en combinaison noire moulante. Jessica Gaïus et son escorte. S'il avait eu du cran, Sanchez leur aurait ordonné de foutre le camp dès qu'ils avaient pointé le bout de leurs sales nez de vampires ; mais heureusement pour lui, il était d'une lâcheté quasi proverbiale. Les trois créatures du Mal étaient plongées dans un conciliabule qui ne lui disait rien qui vaille quand la porte du Tapioca s'ouvrit. Deux autres hommes entrèrent et se dirigèrent droit vers le comptoir, tournant le dos à la table des vampires. L'un d'eux portait un costume noir de prêtre avec une grosse croix dorée en pendentif. L'autre était visiblement le pape.

Sanchez le supposait, n'ayant jamais vu son visage jusque-là. Comme le reste du monde, d'ailleurs. Lors de ses rares apparitions publiques, le pape s'arrangeait toujours pour n'être qu'une silhouette à contre-jour dont personne ne pouvait rien distinguer clairement. Depuis peu, il avait décidé de se montrer aux fidèles, mais Sanchez avait raté la retransmission télévisée de son passage en Afrique. Il n'avait pas prévu non plus d'aller le voir lorsqu'il descendrait la rue principale de Santa Mondega en direction de l'église. Mais bon, un type en soutane blanche et chapeau rouge, accompagné par un prêtre, c'était sûrement le pape, non ?

« -Qu'est-ce que vous voulez ? » grogna Sanchez sur un ton peu engageant.

Il ne savait pas pourquoi, mais voir ces hommes de Dieu dans la même pièce que trois vampires qui les lorgnaient avec des mines gourmandes, ça ne lui plaisait pas du tout. Il aurait bien voulu, tout d'un coup, avoir fermé le Tapioca pour se mêler aux fidèles qui attendaient la venue du cortège papal. Ils allaient être bien dégoûtés, les pèlerins, quand ils apprendraient que Sa Sainteté avait préféré venir boire un verre dans son bar plutôt que de bénir les foules ! Cette pensée mesquine réconforta un peu Sanchez – juste un petit peu.

« -Rien pour moi, merci », dit le prêtre du bout des lèvres.

Il avait un gros grain de beauté sur la joue gauche et portait des lunettes à-travers lesquelles il regardait le Tapioca – et Sanchez lui-même – avec un dégoût manifeste.

« -Z'êtes sûr ? insista Sanchez, malveillant. Je peux vous servir un verre de ma cuvée spéciale. Je la réserve pour les clients importants.

-Trop aimable, répliqua le prêtre avec un sourire aussi faux que celui du patron. Mais ce serait par trop flatter mon orgueil, et je vous assure qu'il n'en a pas besoin. »

Ça voulait dire non, comprit Sanchez. Alors il se tourna vers le pape. Depuis son entrée dans le Tapioca, il avait gardé la tête baissée, de sorte que Sanchez n'avait pu voir que son chapeau rouge à large bord. Et si lui demandait un verre de cuvée spéciale ? se demanda-t-il soudain avec angoisse. Ce ne serait sûrement pas bon pour le salut de son âme s'il servait au pape un verre de sa propre pisse.

« -Un Coca Cherry Zero, dit le pape en levant la tête pour regarder Sanchez. Bien frais, sans glace. »

Depuis leur table du fond de la salle, les trois vampires, qui n'avaient pas perdu une miette de l'entrée papale, virent le patron se figer derrière son comptoir. Les yeux rivés sur le pape, il ouvrit la bouche, la referma, la rouvrit, la ferma à nouveau, un air d'étonnement parfaitement stupide sur le visage.

« -Eh, Sanchez, qu'est-ce qui t'arrive ? lança l'un des vampires. T'as avalé ta langue ? »

Son compagnon ricana, et un sourire voluptueux étira les lèvres écarlates de Jessica. Sanchez rougit.

« -Pardon, mon père, je n'ai que du Coca normal, marmonna-t-il. Pas frais. Et sans bulles.

-C'est « Très Saint Père », corrigea le prêtre tandis que le pape soupirait et que les vampires s'esclaffaient.

-Te fais pas de bile, Sanchez, dit le premier vampire. Il aura pas le temps de le boire, de toute façon.

-Et nous, on nous demande pas ce qu'on prend ? s'écria le deuxième vampire. Une bonne petite cuvée du Vatican, pour moi, patron !

-T'as eu tort de te pointer dans notre ville, padre, déclara le premier en faisant grincer sa chaise sur le sol pour se lever d'une façon aussi théâtrale que sinistre. T'étais peut-être pas au courant, mais Santa Mondega est l'enfer sur Terre, et c'est notre putain de royaume. »

Sanchez vit le pape prendre une profonde inspiration par le nez. Ni lui ni le prêtre qui l'accompagnait ne semblaient impressionnés. Un peu blasés, en fait. Ils ne devaient pas savoir, comprit-il avec une terreur mêlée de pitié. Ils allaient se faire massacrer. Et lui vivrait pour s'en souvenir.

« -Oh si, je sais », murmura le pape d'une voix douce en se retournant.

Contrairement à son compère, Jessica s'était levée sans bruit pour s'approcher subrepticement du saint homme, dans l'objectif manifeste de lui cisailler la jugulaire à coups de crocs. Lorsqu'il se retrouva face à elle, elle fut stoppée dans son élan et afficha le même air stupéfait que Sanchez un peu plus tôt. Derrière elle, ses sbires prirent une expression semblable.

« -Oh-mon-Dieu, articula la reine des vampires en dévisageant le pape avec des yeux immenses. Mais vous êtes... vous êtes...

-Beau, termina Pie XIII simplement. Je sais.

-D'une beauté presque divine », glissa le cardinal Voiello avec une pointe de sarcasme.

Sanchez se surprit à hocher la tête en signe d'assentiment. Les gros bras vampires, eux, la secouaient, atterrés par la beauté rayonnante de l'homme qui se tenait devant le bar. Même Jessica ne trouva pas matière à ricaner de ce mortel dont elle comptait faire son dessert. Dans ce visage lisse, parfait, des yeux d'un bleu intense la fixaient sans ciller, la perçant jusqu'à l'âme – ou jusqu'à son absence d'âme, en l'occurrence.

« -Jessica Gaïus, murmura le pape, et la reine vampire frémit en l'entendant prononcer son nom – comment le connaissait-il ? Savez-vous ce que signifie le mot « apotropaïque » ? »

Jessica haussa un sourcil. Derrière son comptoir, Sanchez fit de même. En voilà, une drôle de question !

« -Ça n'existe pas, ce mot-là, grommela la reine vampire, remise de sa surprise.

-Apotropaïque, dit Voiello avec un petit air supérieur. S'applique à ce qui conjure le mauvais sort, qui vise à détourner les influences maléfiques. Un talisman, par exemple, en ce qu'il est censé prémunir contre le malheur la personne qui le porte, est un objet auquel on prête des vertus apotropaïques. »

Le coin des lèvres papales se retroussa en un sourire amusé, mais Pie XIII se garda bien de révéler à l'assistance que le cardinal secrétaire d'État venait de plagier une définition de Wikipédia.

« -Je sais ce que vous êtes, déclara-t-il sans détacher son regard des yeux de la femme vampire. Je sais de quel mal cette ville est infestée. Ce n'est pas un hasard si j'ai décidé de m'y rendre. »

Se redressant de toute sa hauteur, il étendit les bras, paumes vers le ciel.

« -Je suis apotropaïque », dit-il lentement.

Pie XIII inclina la tête en arrière pour regarder le plafond noirci du Tapioca, exposant sans la moindre crainte sa gorge aux regards et aux crocs des vampires affamés.

« -Dieu, lança-t-il d'une voix forte en direction du plafond, il faut que nous parlions de Jessica Gaïus. »

Après le miracle dont il fut témoin ce jour-là dans son bar miteux, Sanchez Garcia ne manqua plus jamais une messe.


Pour ceux qui ne connaissent pas The Young Pope, il faut savoir que, quand Pie XIII étend les bras pour parler à Dieu de quelqu'un qu'il a dans le collimateur, les choses risquent de très mal tourner pour la personne concernée...