Ce texte a été écrit pour les 24h du FoF sur le thème "Tu n'es plus seul", en un peu plus d'1h. Pour plus d'infos sur le FoF ou ce rallye d'écriture, vous pouvez m'envoyer un MP.


Exilés

"-Je n'en peux plus ! Je n'en peux vraiment plus !" marmonnait le cardinal Ozolins dans sa barbe blanche.

La nuit était tombée au-dessus de Ketchikan, paisible bourgade d'Alaska peuplée de huit mille âmes que le Seigneur, en la personne de Sa Sainteté le pape Pie XIII, lui avait confiées. Ce n'était pas tant l'exil qui lui pesait ; encore que, pour un prélat de son rang, se retrouver chargé d'un si maigre troupeau fut une déchéance difficilement supportable. Mais, grâce au Ciel, Ozolins n'avait jamais été orgueilleux. Ce n'était pas non plus l'ennui, inévitable lorsque l'on se trouvait parachuté loin de ses amis, de ses habitudes, des ors, des musées et des intrigues du Vatican, vers une ville (si on pouvait appeler ça une ville) où la pêche au saumon et la sculpture de totems constituaient les activités principales. La lecture, l'écriture et la richesse de sa vie intérieure suffisaient à Ozolins pour s'occuper. Mais le froid...

"-La beauté à basse température est beauté", lui avait dit le pape après que le sort (ou Dieu ?) eut décidé du lieu de sa relégation, car le Très Saint Père possédait un sens de l'humour particulier.

Ma foi, c'était vrai que dans le ciel froid, la mer froide, la neige, la glace, il y avait de la beauté. Mais ce froid... Ozolins, pour son malheur, n'avait jamais supporté le froid. Et ici, le froid n'était pas seulement froid : il vous coupait le souffle, vous mordait la peau, vous transperçait les os jusqu'à la moelle. C'était le froid de l'enfer dans lequel les Anciens imaginaient que Lucifer lui-même était congelé. Ozolins, pauvre pécheur, ne doutait pas que la divine Providence l'avait envoyé là où était sa juste place ; mais, tout de même, il aurait bien voulu savoir ce qu'il avait fait pour mériter ça !

Glissant sur la neige verglacée, le cardinal descendit avec peine les marches de bois de sa petite église, impatient de rentrer chez lui se mettre au chaud après cet office déprimant. Et comment ne pas déprimer quand plus de la moitié des bancs étaient vides ? Le Tout-Puissant éprouvait sa foi, et la foi d'Ozolins vacillait, comme vacillait son corps dans le vent glacial qui lui griffait le visage. Vite, se blottir au coin du feu, une tasse de thé fumant entre ses mains violettes, si gelées qu'après en avoir eu mal à pleurer il ne les sentait plus...

"-Hé, mec, on est où, là ?"

La voix rude, avec son accent à couper au couteau, arrêta Ozolins dans son élan. La tête rentrée dans les épaules, il rajusta son bonnet à oreilles pour bien se protéger du vent tout en regardant autour de lui. Il les distingua bientôt : trois silhouettes blotties les unes contre les autres, qui se tenaient au bord de la tache de lumière du réverbère le plus proche. Ozolins plissa les yeux.

"-Bonsoir, lança-t-il.

-'soir, ouais, répondit la voix. Où est-ce qu'on est, putain ? Qu'est-ce qui s'est passé ?

-Qu'est-ce que ce salopard de cureton nous a fait ? renchérit une deuxième voix tout aussi grossière.

-Je vous demande pardon ? s'indigna Ozolins.

-Fermez-la, bande de cons", marmonna une troisième voix, féminine celle-là, et plus élégante.

L'une des silhouettes se détacha courageusement des deux autres pour s'avancer dans la lumière. Il s'agissait d'une femme, jeune et très séduisante d'après ce que put en juger Ozolins. Elle était manifestement frigorifiée, ce qui n'avait rien d'étonnant car sa tenue noire semblait totalement inadaptée à la température. En dépit de ses bras étroitement serrés contre sa poitrine, vaine tentative pour conserver un peu de chaleur, le cardinal constata que son vêtement était si près du corps qu'il lui faisait comme une seconde peau. Dieu merci, Ozolins n'avait jamais été vulnérable à ce genre de tentation, et ce n'était pas maintenant que ça risquait de changer.

"-Nous sommes perdus, expliqua poliment la jeune femme. Pourriez-vous nous dire si nous sommes loin de Santa Mondega ?"

Ozolins ouvrit de grands yeux.

"-Santa Mondega ? répéta-t-il. Je n'ai jamais entendu ce nom. Ici, vous êtes - nous sommes à Ketchikan.

-Ketchikan ? répéta à son tour la femme, tout aussi perplexe. Où c'est, ça, Ketchikan ?

-Sur l'île Revillagigedo, au sud-ouest de l'Alaska."

Une triple exclamation ponctua ces paroles. Les compagnons de la femme bondirent dans la lumière et tous trois se mirent à discuter à toute vitesse avec force gesticulations.

"-En Alaska ? Comment on peut être en Alaska ? s'écria le premier, un grand costaud en gilet de cuir noir découvrant des bras musclés hérissés de chair de poule.

-C'est plein de neige ! J'ai horreur de la neige ! s'exclama le second, bâti exactement sur le même modèle.

-Calmez-vous, abrutis, enjoignit la femme, il y a plus grave que ça.

-Plus grave ? Comment ça, plus grave ? répliqua le premier. Tu trouves que c'est pas assez grave comme ça, déjà ?

-Y a rien qui peut être plus grave ! décréta le second. Ce connard nous a téléportés en Alaska ! En Alaska, putain !

-Fermez-la ! s'énerva la femme en leur flanquant à chacun une claque sur la tête. On ne peut plus se transformer. Je crois qu'il nous a... guéris. Si on peut dire."

Les deux gros bras blêmirent soudainement.

"-Tu déconnes !"

Ils essayèrent. Tant de fois auparavant ils s'étaient transformés, allongeant leurs dents en crocs et leurs ongles en griffes, déformant leurs membres et faisant pousser dans leur dos des ailes de chauve-souris, et ça c'était toujours passé les doigts dans le nez. Aujourd'hui, pourtant, ils avaient beau forcer et forcer encore, rien. Alors ils se souvinrent : Pie XIII, le pape si beau qu'ils voulaient saigner à blanc, avait parlé à Dieu, debout sous le plafond crasseux du Tapioca. Et quand il avait eu fini, ils avaient senti un feu intense s'éveiller dans leurs entrailles et les brûler de l'intérieur. Crocs, griffes, ailes : tout était tombé, brûlant et fumant, sur le plancher tout aussi crasseux du Tapioca. Du moins était-ce ce dont ils se souvenaient. Ensuite, rien. Le néant ; puis la lumière au pied d'un réverbère de Ketchikan, Alaska. Et le froid. Jessica, la reine des vampires, et ses deux sbires assoiffés de sang, n'étaient plus.

Le cardinal Ozolins, ignorant de tout cela, ne voyait devant lui que trois âmes en plein désarroi et en grand danger d'hypothermie, si concentrées sur il ne savait quoi que leurs visages aux yeux fermés se plissaient sous l'effort. En fait, songea-t-il, un peu honteux de cette pensée peu charitable, ils avaient l'air constipés.

"-On est redevenus mortels, putain ! articula le premier ex-vampire d'une voix blanche après avoir rouvert les yeux. Comment il a fait ça, ce connard ?

-On va crever ! pleura le second ex-vampire, d'authentiques larmes coulant et gelant sur ses joues. Mais qu'est-ce qu'on a fait pour mériter ça ?

-Pie XIII, gronda Jessica, l'ex-reine des vampires, en serrant les poings à s'en faire blanchir les jointures. Enfoiré de fils de pute !

-Vous connaissez le Très Saint Père ?" s'étonna Ozolins.

Après cette avalanche de grossièretés et de propos incohérents, il fut incapable de dire autre chose.

"-Un peu, qu'on le connaît ! répondit Jessica. C'est lui qui nous a foutus dans cette merde. Mortels, nous ! Le salopard !

-Mademoiselle, vous vous égarez, la reprit gentiment le cardinal. J'ignore ce que le pape vous a fait, mais ce n'est sûrement pas une raison pour parler ainsi. Vous vous en apercevrez quand votre colère sera retombée. En attendant, venez avec moi, tous les trois : vous avez grand besoin d'un bon feu et d'un thé bien chaud."

Les trois ex-vampires lui emboîtèrent le pas en grommelant. Il n'y a pas si longtemps encore, la perspective d'une tasse de thé au coin du feu les aurait fait ricaner bêtement avant de dévorer l'imprudent qui aurait émis cette suggestion ; maintenant, par contre, l'offre de l'homme à la barbe blanche leur semblait aussi précieuse qu'un cadeau de Noël inattendu.

De son côté, le cardinal Ozolins se sentait ragaillardi : il faisait enfin quelque chose d'utile. Ces trois égarés, d'où qu'ils viennent et quoi qu'ils aient fait avant d'arriver à Ketchikan, y avaient été envoyés pour une bonne raison : Ozolins lui-même. Et eux étaient la raison pour laquelle le Seigneur, par le truchement du pape, l'avait envoyé ici. Pour les y attendre et, le moment venu, leur offrir la direction spirituelle dont ils avaient manifestement grand besoin. Tandis qu'il marchait, un élan de gratitude lui réchauffa le cœur et il pria en silence ; et dans le vent qui soulevait les oreilles de son bonnet il lui sembla entendre la voix de Pie XIII, ou peut-être celle de Dieu, qui n'était que douceur et réconfort.

"-Tu n'es plus seul."