Cette fic a été écrite pour la 129e Nuit du FoF, autour du thème "whisky". Le FoF est un forum regroupant tous les francophones de ffnet où l'on peut discuter, demander de l'aide ou participer à des jeux. Le lien est dans mes favoris !


Transmutation

Sanchez n'était pas loin de se croire béni du Ciel, ce qui lui arrivait rarement – et même jamais. Il faut dire que voir trois créatures de la nuit se faire dépouiller de leurs attributs vampiriques et éjecter Dieu sait où depuis l'intérieur de son bar, ça n'était pas donné à tout le monde. Il ne râlait même pas d'avoir dû apposer un écriteau « Fermé » sur la porte du Tapioca le temps de balayer les restes calcinés de griffes, crocs et ailes de chauve-souris qui faisaient désordre sur son plancher crasseux. Bon, en fait, c'était peut-être la présence du pape et de son homme de main en costume sombre qui le retenait de marmonner dans sa barbe contre les saletés que Jessica et ses sbires avaient laissées derrière eux.

Tranquillement assis à la table la moins bancale du bar, le pape faisait tourner dans son verre le Coca tiède et sans bulles que Sanchez lui avait servi tandis que l'autre homme – Son Éminence le cardinal secrétaire d'État Voiello, humble serviteur du trône de saint Pierre, comme il s'était présenté avec une fausse modestie patente – pianotait sur son smartphone. Sanchez lui-même récurait le sol à l'aide d'une serpillière à la propreté toute relative ; de sa ferveur intense de nouveau converti, il priait en même temps la Vierge de Santa Mondega d'intercéder en sa faveur auprès du Très-Haut pour toutes les fois où il avait arnaqué, truandé, filouté, jalousé, médit, calomnié, trompé ou, plus généralement, manqué de charité envers son prochain. Ça faisait beaucoup, mais ce n'était pas aussi grave qu'être un suceur de sang, surtout s'il se repentait – et il se repentait, oh oui, Seigneur, de tout son cœur, alors il n'y avait pas de raison que le pape le foudroie dans son propre bar, si ?

Ainsi préoccupé par le salut de son enveloppe corporelle aussi bien que par celui de son âme immortelle, Sanchez entendit tout à coup la porte du Tapioca s'ouvrir dans son dos.

« -C'est fermé ! grommela-t-il aussitôt par réflexe.

-Fais pas chier, Sanchez », répondit une voix rocailleuse qui lui glaça instantanément la moelle.

Nom de Dieu ! pensa-t-il, et il lâcha sa serpillière pour se signer afin d'expier ce juron blasphématoire. Des pas lourds le contournèrent, se dirigeant vers le bar, et une silhouette vêtue d'une longue cape noire, capuche rabattue sur la tête, s'appuya au comptoir.

« -Patron, un verre », ordonna le Bourbon Kid sans se retourner.

Sanchez déglutit. S'il servait le Kid, celui-ci risquait comme à son habitude de se mettre à tirer sur tout ce que le Tapioca comptait de vivant, y compris le pape et Sanchez lui-même. D'un autre côté, s'il ne le servait pas, il se mettrait en rogne et ça finirait de toute façon par une fusillade. Le patron était sincèrement partagé. Si seulement le Ciel pouvait lui envoyer un signe...

« -Sanchez, reprit le Kid d'un ton lourd de menace, j'ai tourné pendant des plombes avant de trouver une place à cause de ces foutus touristes, alors bouge ton gros cul et viens me servir ce verre !

-Des pèlerins », glissa à mi-voix le cardinal Voiello.

Le Kid fit volte-face pour scruter les deux hommes qu'il n'avait pas encore remarqués. Dans l'ombre de sa capuche, un sourire mauvais étira ses joues mal rasées.

« -Putain de merde, c'est carnaval ? »

Nullement démonté par l'offense, le cardinal sourit lui aussi, avec onctuosité.

« -Vos touristes, ce sont des pèlerins, expliqua-t-il. Des fidèles venus du monde entier assister à la visite du pape. Vous avez dû en entendre parler ?

-Sans déconner ? »

À pas lents, le Kid s'éloigna du comptoir pour rejoindre la table où les deux hommes étaient assis. Le cardinal secrétaire d'État affichait toujours son sourire faux, mais il s'était raidi. Le pape, appuyé contre le dossier de sa chaise, gardait les yeux fermés et le menton légèrement rentré, comme s'il dormait. Sanchez, lui, se tenait les bras ballant au milieu du bar, sans savoir quoi faire mais sentant arriver la catastrophe. Le Bourbon Kid s'arrêta juste à côté de Voiello et le toisa de toute sa hauteur.

« -Alors comme ça, c'est vous, le pape ? »

Le cardinal, un peu mal à l'aise malgré sa belle assurance, émit un petit rire embarrassé.

« -Mon Dieu, non. Le pape, c'est lui », dit-il en désignant Pie XIII assis face à lui.

Le Bourbon Kid dévisagea l'homme aux yeux fermés sous son grand chapeau rouge.

« -Qu'est-ce qu'il a ? Il dort ?

-Il prie, corrigea Voiello. Pour vous, sans doute. »

Le Kid prit une profonde inspiration mais, avant qu'il ait pu ouvrir la bouche, Pie XIII parla.

« -Sanchez, servez donc à cet homme le verre qu'il attend, dit-il sans ouvrir les yeux.

-Vous êtes sûr ? » ne put s'empêcher de demander celui-ci, certain que ce n'était pas du tout une bonne idée.

Le pape se contenta de soupirer.

« -Mon brave, faites ce qu'on vous dit, vous serez bien aimable, répondit Voiello à sa place, avec une condescendance qui hérissa les poils de Sanchez. Whisky, je présume ? »

Puisque le Très Saint Père l'ordonnait, il marcha jusqu'au comptoir avec l'impression de porter la croix du Christ sur ses épaules. Passant derrière, il déboucha la bouteille de Jack Daniel's déjà entamée et versa une bonne dose d'alcool dans un verre culotté qu'il rapporta au Bourbon Kid, avec mille précautions pour ne pas en renverser. Satisfait, le Kid prit le verre et le porta à sa bouche dans l'intention manifeste de l'avaler cul sec. Toutefois, à peine le liquide eut-il effleuré ses lèvres qu'il le recracha sur le cardinal.

« -C'est quoi ce bordel ? » s'écria le Kid stupéfait tandis que Voiello s'exclamait d'un air outré.

Pie XIII avait enfin ouvert les yeux. Posément, il tendit le bras, prit le verre des mains du Kid et le leva devant son visage. Comme pour une dégustation de grand cru, il commença par en examiner la couleur dans la lumière crasseuse du Tapioca, puis huma son arôme, avant de prendre en bouche une petite gorgée qu'il fit rouler sur sa langue.

« -Coca Cherry Zero, déclara-t-il. Bien frais. Parfait, Sanchez, c'est exactement ce qu'il me fallait. »

Il porta de nouveau le verre à ses lèvres et le but en trois gorgées ponctuées d'un soupir d'aise.

« -Par ce temps, rien de tel qu'une boisson rafraîchissante, commenta-t-il.

-C'est vrai qu'il fait une chaleur d'enfer », observa le Bourbon Kid.

Dans une attitude de défi, il tira de sous sa cape une cigarette qu'il planta au coin de sa bouche. Sanchez savait ce qu'il s'apprêtait à faire, c'était son tour le plus fameux – enfin, à part vider son chargeur en faisant mouche à chaque tir : il allait allumer sa cigarette sans feu, par la seule puissance de son aspiration. De fait, le Kid aspira profondément à travers le filtre. Mais, cette fois, rien ne se passa.

Déconcerté, il essaya à nouveau. Sanchez entendit le bruit de succion qu'il produisait en tirant sur sa cigarette, mais son extrémité ne s'embrasa pas comme ils en avaient tous deux l'habitude. Le pape observait la manœuvre d'un air patient ; quant au cardinal, il avait reporté son attention sur l'écran de son téléphone.

« -Du feu ? » finit par proposer Pie XIII, produisant un briquet de plastique décoré d'une image de la place Saint-Marc de Venise.

Avec un grognement rageur, le Kid arracha la cigarette de ses lèvres et la lança sur la table avant de quitter le Tapioca à grandes enjambées, vexé que son petit numéro ait ainsi tourné court. Posément, le pape prit la cigarette, la coinça entre ses propres lèvres et l'alluma avec son briquet.

« -Vous avez vraiment changé le whisky en Coca ? » demanda Sanchez avec une crainte révérencieuse, conscient que Pie XIII avait accompli un miracle plus grand encore en ne se faisant pas descendre par le Bourbon Kid.

Le pape prit une bouffée de sa cigarette avant de souffler lentement la fumée en se repoussant sur son siège, jambes croisées pour se mettre plus à l'aise. Il ne semblait pas avoir entendu la question.

« -Ah, ça y est, Insigne vient d'égaliser ! lança soudain Voiello, toujours penché sur son portable. Viva Napoli !

-Le football, expliqua le pape à l'adresse de Sanchez. Un réservoir inépuisable de miracles, n'est-ce pas, Voiello ? »