Cette fic a été écrite pour la 131e Nuit du FoF autour du thème "jeunesse". Le FoF est un forum regroupant tous les francophones de ffnet où l'on peut discuter, demander de l'aide ou participer à des jeux. Le lien est dans mes favoris !


Very Important Prélat

Dans sa suite de l'Hôtel International de Santa Mondega, le cardinal Voiello livrait un duel acharné contre le téléviseur à écran plat. Télécommande contre mauvaise volonté : l'appareil était en passe de remporter la victoire, au grand dam de l'homme d'Église qui ne pourrait pas assister au derby Naples-Rome si longtemps attendu.

« Nom de Dieu ! » jura-t-il tout haut en écrasant avec impatience les touches de la zappette.

À cet instant, on frappa à la porte. Fronçant les sourcils, le prélat fut tenté de ne pas aller ouvrir : après tout, il n'avait rien commandé au room service. Mais ce pouvait être le pape en proie à quelque lubie. Non qu'il fût du genre à se déplacer pour satisfaire une envie soudaine de compagnie ; il aurait plutôt téléphoné pour que Voiello le rejoigne. Quoique, avec un homme pareil, allez savoir.

Le cardinal quitta en soupirant le confort du lit king size sur lequel il s'était avachi. L'ameublement de cette suite poussait à la décadence, se dit-il avec une pensée attendrie pour ses propres appartements du Vatican, remplis de sièges séculaires et de vénérables tapis sur lesquels il était défendu à tout autre que lui-même de poser le pied ou le séant.

La porte s'ouvrit sur un jeune homme au visage avenant et aux cheveux noirs qui, Voiello l'ignorait, se prénommait Dante ; un employé de l'hôtel, pensa aussitôt le cardinal en raison de son élégante chemise blanche bien repassée. De son côté, Dante découvrit avec une certaine stupeur l'homme qui lui faisait face, dont le visage peu amène surmontait une tenue de footballeur à dominante azur.

« Heu, bonsoir, le salua-t-il néanmoins avec politesse. Est-ce que je pourrais vous emprunter du sucre ? »

Voiello haussa les sourcils.

« Plaît-il ?

-Oui, c'est pour... heu, le café, prétendit Dante dont les yeux scrutaient la chambre de part et d'autre du cardinal – en fait, c'était tout juste s'il ne se haussait pas sur la pointe des pieds pour regarder par-dessus sa tête.

-Seriez-vous journaliste ? répliqua Voiello d'un ton aussi sévère que son visage.

-Quoi ? s'étonna Dante. Non, je suis votre voisin ! Ma copine et moi, on est dans la suite juste à côté !

-Mon voisin, répéta le cardinal avec une tranquillité menaçante. Et vous venez m'emprunter du sucre en pleine nuit. Mais pourquoi aurais-je du sucre dans ma chambre, puisque nous sommes dans un hôtel et que les repas se prennent dans la salle à manger ? Pourquoi, du reste, auriez-vous besoin de sucre alors que, si vous avez commandé un café au room service, on a dû vous en apporter, et que si ce n'est pas le cas, c'est vers la réception qu'il faut vous tourner ? »

Mal à l'aise, Dante se mit à danser d'un pied sur l'autre sous le regard fixe du cardinal. Sa brillante idée du sucre n'était pas si brillante que ça, tout compte fait.

« Voulez-vous savoir ce que je pense ? reprit Voiello, et il enchaîna sans attendre de réponse. Je pense que vous cherchez un prétexte pour vous introduire dans ma suite. Je n'ai pas la prétention de croire que c'est ma personne qui suscite votre intérêt. Je dirais plutôt que c'est le pape que vous espérez trouver chez moi.

-Le pape ? fit Dante en ouvrant de grands yeux innocents. Vous voulez dire que le pape est ici, à Santa Mondega ? Et qu'il est descendu à l'Hôtel International ? Ça alors ! »

Tout en affichant soigneusement les signes du plus complet ahurissement, il continuait de lancer des regards partout autour de Voiello, lequel poussa un soupir agacé.

« Inutile de perdre votre temps, dit-il sèchement, il n'est pas là. Vous vous êtes trompé de porte.

-Ah ! »

Dante jaugea le cardinal des pieds à la tête.

« Mouais, je m'en doutais un peu...

-Dante, qu'est-ce que tu fais ? » souffla alors une voix féminine.

Plus loin dans le couloir, une autre porte s'était ouverte sur une jeune femme brune aux traits harmonieux. En quelques pas, elle les eut rejoints, et Voiello nota que son petit short et son débardeur ne risquaient pas de la faire prendre, elle, pour une femme de ménage.

« Bonsoir, le salua-t-elle tout aussi poliment que son compagnon l'avait fait quelques instants plus tôt, en le dévisageant avec une curiosité à peine plus discrète.

-Bonsoir, mademoiselle, répondit le cardinal. Votre ami cherchait le pape, il a été bien déçu. »

Kacy, car tel était le nom de la jeune femme, parut consternée.

« Dante ! » s'écria-t-elle.

Dante prit l'air contrit.

« Je voulais juste lui demander un autographe, avoua-t-il piteusement. C'était pour te faire une surprise, ma puce.

-Demander un autographe ? Au pape ? releva Voiello.

-Eh ben quoi, c'est une célébrité, non ? répliqua Dante sur la défensive.

-Oui, mais... Je pense que ça ne se fait pas, essaya de lui expliquer Kacy. Pas quand il s'agit du pape.

-Ben, pourquoi ? Il est pas moins connu que Lady Gaga, si ? »

Voiello leva les yeux au ciel, et seul son profond amour pour Dante empêcha Kacy d'en faire autant. Dante avait de nombreuses qualités mais, malheureusement, il manquait un peu de jugeote.

« De toute façon, il ne serait pas d'accord, trancha le cardinal.

-Qu'est-ce que vous en savez ? Vous le connaissez ? rétorqua Dante.

-Si je le connais ? »

Voiello se redressa de toute sa taille pour le toiser avec hauteur.

« Je suis le cardinal secrétaire d'État du Vatican. »

Le regard de Dante indiquait clairement que ces mots ne signifiaient rien pour lui, mais Kacy parut impressionnée.

« Alors vous, vous savez si c'est vrai, ce qu'on raconte ! lança-t-elle avec espoir, les yeux brillants. Qu'il est aussi beau que Jude Law ! »

Les épaules de Voiello s'affaissèrent.

« Ne dérangez pas Sa Sainteté avec vos bêtises, ordonna-t-il, sévère. Allez-vous-en maintenant, ou j'appelle la sécurité.

-Hé, on a payé notre suite ! s'indigna Dante. Tout ce qu'on a gagné au loto y est passé ! Dire qu'on espérait voir des stars en descendant dans un palace... C'était bien la peine ! »

Voiello haussa les épaules.

« Vous ne verrez ni le pape ni Jude Law, mais si vous tenez à récolter la signature d'une personnalité publique, il se trouve que j'ai sur moi quelques exemplaires de la dernière biographie que l'on m'a consacrée. Bien sûr, l'ouvrage en lui-même ne vous intéressera pas...

-On a écrit un livre sur vous ? s'écria Kacy avec une admiration manifeste.

-Oh oui, et même plusieurs en réalité », répondit le cardinal en affichant un début de sourire.

Le regard que les deux jeunes gens posaient sur lui avait complètement changé : un homme auquel on avait consacré plusieurs ouvrages ne pouvait être qu'une célébrité de premier plan ! Ils ne se firent pas prier pour accepter les exemplaires que leur dédicaça le prélat ; Kacy lui demanda même, avec une timidité touchante, s'il voulait bien en signer un de plus pour sa grand-mère originaire de Casoria.

« Casoria, dans la banlieue de Naples, rêva Voiello. L'heureuse femme ! »

Leur précieux butin dans les bras, ils s'éloignèrent côte à côte dans le couloir, excités comme des puces d'avoir rencontré un VIP. Ayant oublié qu'il les trouvait idiots et superficiels, le cardinal referma sa porte avec sur les lèvres un sourire indulgent. Ah, jeunesse...