Ce chapitre a été écrit pour la 133e Nuit du FoF autour du thème "coquillage". Le FoF est un forum regroupant tous les francophones de ffnet où l'on peut discuter, demander de l'aide ou participer à des jeux. Le lien est dans mes favoris !
Paroles et paraboles
Le moment du départ approchant, Pie XIII et le cardinal secrétaire d'État s'offrirent une dernière promenade sur la plage, en tenue de ville pour ne pas attirer l'attention : costume noir pour Voïello, survêtement blanc pour Lenny. Goûtant peu l'exercice, le cardinal s'installa sur un transat pour suivre sur son téléphone les dernières nouvelles en provenance du SSC Napoli*, laissant le pape marcher seul les pieds dans l'eau, mains dans les poches, perdu dans ses pensées. Quelques jeunes gens bronzaient sur des serviettes, des enfants folâtraient çà et là, mais il n'y avait pas foule.
Un œil sur l'écran et l'autre sur le Très Saint Père, Voïello le vit bifurquer soudain pour rejoindre un étrange énergumène assis sur ce qui ressemblait à un étui à guitare. L'individu, coiffé d'une banane gominée noire et luisante, portait un pantalon de cuir également noir et une chemise de soie rouge largement ouverte sur son torse où brillait un lourd pendentif en or serti de diamants. Le tout était assez clinquant, en particulier sous l'éclatant soleil de Santa Mondega. Le cardinal se demanda ce que le pape pouvait bien vouloir à cet être tape-à-l'œil, et regretta de se trouver trop loin pour entendre leur conversation.
« Auriez-vous du feu ? demanda Lenny, une cigarette fichée au coin de ses lèvres. Mon briquet a rendu l'âme, dit-il en rangeant dans sa poche l'objet orné d'une vue de Venise – il faudrait penser à le faire recharger.
-Bien sûr, mec, répondit Elvis en lui lançant son propre briquet Zippo plaqué or. Tu me files une taffe en échange ? »
Lenny lui tendit son paquet. Ils allumèrent chacun sa cigarette et fumèrent quelques instants en silence, l'homme en rouge et noir assis sur son étui à guitare, l'homme en blanc debout face à lui. Ils s'observaient, apparemment aussi décontractés l'un que l'autre. Depuis son transat, Voïello n'en perdait pas une miette, rageant de ne pouvoir lire dans leurs pensées.
« Elvis, c'est bien ça ? demanda enfin Lenny. Le musicien tueur à gages ?
-Le seul, l'unique, répondit Elvis avec un sourire. À qui ai-je l'honneur ?
-Pie XIII, pape », lâcha le pape.
Elvis plissa les yeux, puis les ouvrit tout ronds en comprenant qu'il ne plaisantait pas.
« Hé, ouais ! Maintenant que vous le dites ! s'exclama-t-il en claquant des doigts. Je vous reconnais, je vous ai vu à l'église.
-Je sais.
-C'était vachement classe, toute cette cérémonie, le félicita Elvis avec sincérité. Vous avez la classe, padre.
-Je sais, répéta Lenny. Mais merci quand même. »
Elvis aspira une longue bouffée songeuse puis ôta la cigarette de sa bouche pour souffler un rond de fumée. De loin, Voïello fronçait les sourcils sous ses lunettes noires, essayant vainement de lire sur leurs lèvres.
« Je peux vous poser une question ? » s'enquit Elvis.
Le pape hocha la tête en silence.
« Mon pote Rodéo Rex, dit Elvis. C'était un putain de tueur à gages, lui aussi, et un bon. Il avait la foi, vous savez. Le tueur à gages de Dieu, il s'appelait lui-même, parce qu'il butait toutes ces saloperies de créatures du Mal.
-Ah oui ? fit Lenny d'un air intéressé. Et il prenait combien pour ça ? »
Elvis dut penser que ce n'était pas une vraie question, car il n'y répondit pas.
« Il s'est fait descendre, reprit-il, par une putain de saloperie de vampire. Mais vu qu'il était, comme qui dirait, en service commandé pour le compte du Tout-Puissant, je me demandais s'il était monté droit au paradis. Vous en pensez quoi, vous, en tant que professionnel ? »
Lenny fit la moue en contemplant la cigarette qu'il tenait entre ses doigts. Il secoua la tête et soupira.
« Peut-être que la bonne question à vous poser, murmura-t-il comme pour lui-même, c'est : qu'est-ce, au juste, que le paradis ? »
Il releva les yeux et les planta dans ceux d'Elvis, dans l'attente évidente d'une réponse. Le tueur à gages haussa les sourcils.
« Un coin de ciel où les anges et les bons chrétiens passent l'éternité assis sur des nuages à jouer de la lyre en chantant des cantiques ? » hasarda-t-il tout en songeant qu'il voyait mal Rodéo Rex se satisfaire d'une telle occupation ad vitam aeternam – enfin, plus longtemps que ça, même.
Pie XIII eut un sourire amusé qui fit pétiller ses yeux bleus.
« Peut-être, dit-il. Ou c'est peut-être une tribune dans le stade San Paolo, ajouta-t-il avec un bref regard au cardinal secrétaire d'État qui détourna aussitôt le sien pour ne pas avoir l'air d'espionner le Très Saint Père. Ou la lagune de Venise.
-Ah-ha », fit Elvis.
Il attendit, mais le pape ne donna pas davantage d'explications. Elvis ignorait si Rodéo Rex était amateur de football, mais il se plairait sûrement davantage à Venise qu'au milieu d'une chorale angélique.
« Je peux vous poser une autre question, padre ? demanda-t-il, et Pie XIII acquiesça. Qu'est-ce que vous êtes venu foutre à Santa Mondega ? Si c'est pas le trou du cul du monde, ça y ressemble drôlement. »
Le pape hocha la tête avec satisfaction : ça, c'était une bonne question. Il se pencha tout à coup et, de sa main qui ne tenait pas le mégot de cigarette, il ramassa quelque chose dans le sable. Un coquillage.
« On dit que le monde est une huître**, énonça Lenny.
-Peut-être, sauf que c'est pas des perles qu'on trouve à Santa Mondega, remarqua Elvis. Plutôt des emmerdes.
-Précisément. Savez-vous ce qu'est une perle ? »
Elvis fronça les sourcils : en voilà, une question !
« Une perle, reprit le pape sans attendre sa réponse, n'est rien d'autre qu'une bille de nacre formée par le mollusque autour d'un objet irritant afin de s'en protéger. De la morve d'huître, en quelque sorte. »
Elvis grimaça devant cette image. Sur son transat, Voïello fit mine de chercher du réseau et utilisa le zoom de son appareil-photo pour mieux voir son visage.
« Il y a beaucoup d'objets irritants à Santa Mondega, n'est-ce pas ? déclara le pape. Des vampires, des loups-garous, des zombies, des momies sanguinaires, des épouvantails tueurs... des tueurs en série... des tueurs à gages... »
Il laissa sa phrase en suspens, le temps pour Elvis de se demander si elle recelait une menace à son encontre. Lenny regarda le coquillage qu'il tenait à la main, un petit sourire aux lèvres.
« Combien cela fait-il de perles, à votre avis ? »
Il lança le coquillage à Elvis qui, grâce à ses réflexes d'as de la gâchette, le rattrapa au vol sans difficulté.
« Le monde est à vous », conclut le pape, et il s'en alla rejoindre Voïello d'un pas tranquille, mains dans les poches.
Plus que perplexe, Elvis suivit Pie XIII des yeux avant de reporter son attention sur le coquillage. Il était gris et rugueux, grand comme la paume de sa main à peu près.
Une huître.
*Società Sportiva Calcio Napoli : Naples, l'équipe de football préférée de Son Éminence. Elle joue à domicile dans le stade San Paolo, renommé depuis peu stade Diego Armando Maradona.
**"The world is your oyster" : le monde t'appartient.
Pour info, il y a bel et bien dans The Young Pope un personnage capable de lire sur les lèvres (et il bosse bien sûr pour le cardinal), mais je ne retrouve pas son nom :(
Lenny entretient une relation particulière avec Venise : c'est pour s'y rendre que ses parents l'ont abandonné dans un orphelinat, c'est là qu'il "meurt" pour la première fois... et "ressuscite" :)
