Ce chapitre a été écrit pour la 135e Nuit du FoF autour du thème "méphitique". Le FoF est un forum regroupant tous les francophones de ffnet où l'on peut discuter, demander de l'aide ou participer à des jeux. Le lien est dans mes favoris !


Après l'apocalypse

« C'est fini, tu crois ?

-J'en sais rien, ma puce. »

À l'inverse du reste du monde, Dante et Kacy s'étaient réfugiés sur l'un des toits de l'hôtel, parce que Dante disait qu'il y aurait sûrement un ras-de-marée après le tremblement de terre et que les fondations de l'Hôtel International étaient réputées à l'épreuve des séismes de magnitude 8,6 sur l'échelle de Richter. Kacy ignorait d'où il sortait ce chiffre mais il semblait avoir raison sur ce point. Par contre, le ras-de-marée se faisait attendre, ce qui n'était pas plus mal.

Étroitement enlacés, ils avaient regardé les bâtiments les moins résistants de la ville s'effondrer l'un après l'autre et des incendies éclore ici et là. Le commissariat avait disparu dans une crevasse alors qu'une petite colline poussait soudain sous le Café Olé Au Lait, le rapprochant des cieux. Ils avaient vu des gens courir dans tous les sens en contrebas de l'hôtel, certains prendre feu puis se transformer en tas de cendres. Et maintenant…

« Dis donc, qu'est-ce que ça pue ! » s'exclama Dante.

Kacy hocha la tête, le nez froncé de dégoût. Le tremblement de terre avait cessé et les derniers carbonisés finissaient de se consumer, mais une odeur épouvantable se dégageait des ruines fumantes de la ville dévastée. Quittant les bras de Dante, Kacy se détourna de ce triste spectacle tandis que son petit ami, lui, se penchait par-dessus la balustrade pour mieux voir, tout en continuant de pester contre l'odeur insoutenable qui montait vers eux. Après les terribles mugissements du séisme, on n'entendait plus que les lamentations des survivants et, de temps à autre, le choc sourd d'une tuile ou d'un parpaing tombé au sol. Et aussi…

Kacy fronça les sourcils. Il lui semblait percevoir un grondement lointain. Une réplique ? Ça venait du sud, de l'autre côté de l'hôtel. Le cœur battant, elle s'avança dans la direction du grondement qui se rapprochait à une vitesse inquiétante…

« Dante ! Viens voir ça !

-Qu'est-ce qu'il y a, ma puce ? demanda-t-il sans se retourner, plongé dans la contemplation du cratère béant qui avait englouti ce repaire de vampires qu'était devenu le commissariat.

-Viens voir ! » répéta Kacy, pressante.

Un peu inquiet, Dante la rejoignit à l'autre bout du toit. Le grondement était très distinct à présent ; quelque chose semblait approcher dans le ciel chargé de nuages.

« Regarde, dit Kacy en désignant quelque chose en contrebas. Est-ce que ce ne serait pas… »

Dante regarda. Plusieurs mètres en-dessous d'eux se trouvait une terrasse qui dominait les jardins luxuriants de l'hôtel, une grande terrasse peinte d'un double cercle blanc entourant la lettre H. Deux hommes se tenaient au bord de ce cercle. L'un, vêtu d'un costume noir, scrutait l'horizon vers le sud. L'autre, en blanc, était agenouillé sur le sol, les bras largement écartés, le visage levé vers le ciel ; comme il était tourné vers eux, ils distinguaient parfaitement ses traits.

« Ça alors ! murmura Kacy avec adoration.

-Nom de Dieu... », jura Dante, sidéré.

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Beth et Bertram Cromwell erraient par les rues encombrées de gravats, aussi hébétés l'un que l'autre et que la totalité des gens qu'ils croisaient.

« Une purge, répétait le directeur du Musée. Une purge… Cette ville méphitique enfin purgée de ses relents démoniaques…

-Ça, pour une purge, ça en a l'odeur ! »

D'un même mouvement, Beth et Cromwell tournèrent la tête. Sanchez Garcia se tenait dans l'embrasure du Tapioca et contemplait le désastre ambiant avec un air un peu moins hagard que les autres ; il faut dire qu'il commençait à avoir l'habitude des événements extraordinaires.

« Et que ça leur serve de leçon, à ces foutues créatures du Mal ! La dernière qui a dégueulé sur mon plancher a fini réduite en cendres. Hé ben, moi, je dis : bon débarras ! déclara-t-il en s'essuyant les mains sur son tablier crasseux. Vous voulez pas rentrer vous asseoir et boire un petit coup pour vous remettre de vos émotions ? » ajouta-t-il, une lueur rusée brillant soudain dans son regard – il ne s'agissait pas, bien entendu, d'une offre de consommations gratuites.

Bertram Cromwell était d'ordinaire assez peu amateur du genre de tord-boyaux qu'on servait au Tapioca, mais la journée était tout sauf ordinaire. Il entra donc à la suite de Sanchez qui, de tous les survivants de la catastrophe, était sans doute le premier à avoir pleinement retrouvé ses esprits. Beth s'apprêtait à leur emboîter le pas quand une voix s'éleva soudain derrière elle :

« Beth ? »

Elle se retourna, presque effrayée de s'entendre appeler par son nom et non par un sobriquet insultant. Sur le trottoir défoncé, de l'autre côté de la rue jonchée de ruines, un homme la regardait, un homme qu'elle reconnut aussitôt. Il avait plus de trente ans à présent, des cheveux bruns et une barbe de trois jours parsemés de cendre, mais toujours le même regard doux qu'autrefois. Beth sentit ses jambes trembler sous elle.

« JD ? »

C'était difficile à croire : elle l'avait attendu si longtemps… Pourtant, quand il lui sourit, elle n'eut plus le moindre doute. Souriant elle aussi, elle traversa la rue en courant pour se jeter dans ses bras. L'homme qui avait été le Bourbon Kid serra Beth contre lui. Ses colts et sa capuche avaient disparu dans une fissure du sol devant le Nightjar, et il n'avait aucune intention de les remplacer.

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Elvis sortit de l'église en époussetant la cendre sur sa combinaison blanche pailletée. Ces saloperies de créatures des ténèbres l'avaient senti passer, cette fois ! Elvis lui-même s'était contenté de dégommer celles qui ne cramaient pas assez vite à son goût et risquaient de mettre le feu aux honnêtes gens, mais il savait qu'il n'était pour rien dans le grand nettoyage de Santa Mondega. Pas plus que ce tueur de vampires de Bourbon Kid, ou le brave curé qui s'était planqué sous l'autel au début du séisme et n'osait plus en sortir. Ce qui s'était passé aujourd'hui était l'œuvre de quelque chose de plus grand qu'eux tous, de plus noble. Même si le résultat schlinguait pire que le cloaque de l'enfer.

Son étui à guitare sur l'épaule, allégé de quelques chargeurs, Elvis enfila ses lunettes de soleil : le jour était aveuglant malgré les nuages bas. Un petit vent frais s'était levé, venant de l'océan, qui dissipa un peu la puanteur et les cendres en suspension. N'empêche qu'il faudrait un sacré boulot pour tout nettoyer. En plus, la population de la ville avait dû pas mal diminuer, vu le nombre de créatures du Mal au mètre carré qu'elle avait contenu : il allait y avoir de l'embauche, le prix des loyers risquait de baisser, et quelque chose lui disait que la criminalité ne repartirait pas à la hausse de sitôt. Le moment était peut-être venu d'envisager un changement de carrière ? Reconstruire sur des bases saines, ça ferait du bien à tout le monde.

Un grondement se fit entendre et Elvis leva la tête. Plissant les yeux derrière ses lunettes noires, il vit dans le ciel une forme sombre qui grossissait à mesure qu'elle se rapprochait, brassant l'air en ployant les branches des arbres. L'hélicoptère blanc aux armes de Saint-Pierre passa au-dessus de l'église qu'il caressa de son ombre ; dans son sillage, la cendre et la puanteur s'évanouissaient. Elvis le suivit des yeux tandis qu'il s'éloignait à l'horizon, de plus en plus petit parmi les nuages. Il se demanda si c'était par-là, Venise. Quand l'hélicoptère ne fut plus qu'un point noir dans le ciel lumineux, très loin de Santa Mondega, Elvis hocha la tête et étira ses lèvres en un demi-sourire.

« Hasta la vista, padre ! » murmura-t-il.


Eh oui, toutes les bonnes choses ont une fin... Mais qui dit fin dit épilogue, ce n'est donc pas encore vraiment fini !