Ce chapitre a été écrit pour la 136e Nuit du FoF autour du thème "plénitude". Le FoF est un forum regroupant tous les francophones de ffnet où l'on peut discuter, demander de l'aide ou participer à des jeux. Le lien est dans mes favoris !
Épilogue
« Eh ben ! Tu parles d'un bordel ! »
Dans le salon du cardinal Ozolins, les trois ex-vampires avaient le nez collé au petit poste de télévision qui retransmettait un reportage sur les tragiques événements récemment survenus dans la lointaine bourgade de Santa Mondega. Debout derrière eux, le cardinal se dévissait le cou en essayant de voir par-dessus leurs trois têtes.
« … séisme de très forte intensité, disait le journaliste. Les dégâts sont considérables et plusieurs dizaines de personnes sont portées disparues. La visite du pape s'achève sur une note dramatique…
-Hé, regardez ! C'est pas ce con de Dante avec sa copine, là-bas ? s'exclama joyeusement André en pointant le doigt vers l'écran.
-Si, répondit Thomas. On dirait bien qu'ils s'en sont sortis, eux. Pas comme le Nightjar, t'as vu ça ? C'était déjà moche avant, mais là ça ressemble plus à rien…
-Dit-on si le Saint Père a pu quitter les lieux sans dommage ? s'enquit Ozolins, anxieux.
-Vous inquiétez pas pour lui, répliqua Marie-Jessica avec amertume sans se détourner de la télévision. À tous les coups, il s'en est tiré sans une égratignure. Ah, il a bien foutu la merde, le salopard !
-Mon enfant, voyons ! s'indigna le cardinal.
-Yo, Sanchez ! beugla Thomas tout excité tandis qu'André battait des mains – les deux gros bras étaient à la fois ravis et émus de revoir des visages familiers. Et là : Beth la Schizo ! Dis donc, c'est qui son mec, je le connais pas…
-Je me rappelais pas qu'elle était aussi mignonne, observa André. Et là, c'est pas Flake, la serveuse du Olé Au Lait, qui discute avec Elvis ?
-Ouah, qu'est-qu'ils sont beaux ! » s'extasia Thomas.
Sans prévenir, Marie-Jessica leur asséna à chacun une claque sonore sur la nuque.
« Ouah, qu'est-ce que vous êtes cons ! les engueula-t-elle. Vous vous rendez compte de ce qui s'est passé, au moins ? »
Les deux ex-vampires échangèrent un regard perplexe.
« Il a fait cramer tous nos potes, couillons ! s'emporta Marie-Jessica. Même mon père qui dormait bien tranquillement dans son sarcophage au Musée* sans emmerder personne ! Enfoiré de Pie XIII !
-Marie-Jessica ! la reprit sévèrement Ozolins. Je t'ai déjà dit cent fois de surveiller ton langage. En plus, tes accusations sont ridicules. Le Très Saint Père n'a rien à voir avec cette tragédie.
-Oh, mais réveillez-vous, nom de Dieu ! cracha l'ancienne reine des vampires, furibarde. D'où vous croyez qu'il est sorti, ce tremblement de terre ? De la cuisse de Jupiter ? »
Ozolins secoua la tête : il ne servait à rien d'argumenter. Les trois malheureux ne s'étaient toujours pas remis de la mystérieuse épreuve qui les avait conduits à Ketchikan, et Marie-Jessica en particulier restait convaincue que le pape en était la cause. Pauvre créature.
« Ben merde, jura tout bas André, happé par les images de la ville en ruines parsemée de tas de cendres. Dire que s'il nous avait pas éjectés, on aurait cramé nous aussi…
-L'un dans l'autre, on a plutôt eu du bol », constata Thomas.
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Parfum des fleurs et chants d'oiseaux, jeux du soleil parmi les feuilles, fraîcheur de l'eau des fontaines : les jardins du Vatican présentaient comme un avant-goût du paradis. Le ballet des religieuses toutes de blanc vêtues ne faisait qu'en accroître la beauté, bien qu'elles soient très prosaïquement occupées à étendre le linge au son de la musique profane diffusée par leur petite radio.
« Alors, Votre Éminence, que retiendra-t-on de ce voyage ? » interrogea Sofia Dubois.
La présence, à ses côtés sur le banc de pierre, de la chargée de communication du Saint-Siège était pour le cardinal secrétaire d'État une source supplémentaire de satisfaction. Sofia était une femme élégante, intelligente et vive d'esprit : une compagnie agréable que même le Très Saint Père recherchait parfois.
« Eh bien, pour ma part, je retiendrai surtout qu'à Santa Mondega, il faut éviter les débits de boisson, répondit Voiello en pensant à la crasse du Tapioca ainsi qu'à son patron douteux et sa faune interlope. Mais c'est plutôt vous, ma chère Sofia, qui pouvez me dire ce que le monde en retiendra.
-Cela aurait pu avoir un effet désastreux, déclara-t-elle. Ce terrible tremblement de terre juste au moment où le pape s'en va… Curieusement, c'est tout l'inverse qui s'est produit. Il faut en remercier les habitants de Santa Mondega, sans doute : dans toutes les interviews auxquelles ils ont répondu, ils avaient l'air plutôt optimistes sur l'avenir de leur ville, plutôt… soulagés. Presque comme si cette catastrophe était une bénédiction. »
Le cardinal resta silencieux. Les mains croisées sur son giron, il fermait les yeux pour les protéger du soleil et mieux percevoir l'harmonie du jardin.
« Le parallèle avec l'Afrique est saisissant, quand on y pense, glissa Sofia.
-Je ne vois pas en quoi, répliqua benoîtement Voiello sans ouvrir les yeux. En Afrique, le pape a prononcé un discours mémorable qui dénonçait l'oppression politique et condamnait la guerre civile. À Santa Mondega, il a célébré une messe des plus conventionnelles.
-Sœur Antonia est morte d'une manière très soudaine…, insinua Sofia.
-Alors que Sa Sainteté se trouvait déjà à des milliers de kilomètres, compléta Voiello. Du reste, il semble que sœur Antonia était bien moins digne d'estime qu'on aurait pu le croire, alors, si l'on ne peut décemment pas se réjouir de sa mort, gardons-nous cependant de trop la déplorer.
-On dit qu'au moment de son décès, Pie XIII était en prière sur le parking d'une aire d'autoroute, ajouta Sofia. On dit aussi que cette mort a été reçue avec soulagement par la population locale. »
Le cardinal fit mine de ne pas avoir entendu, et Sofia n'insista pas : elle savait que cela ne servirait à rien.
Après quelques minutes d'un silence contemplatif, Voiello inspira profondément et rouvrit les yeux. Le soleil miroitait sur l'eau de la fontaine ; des draps blancs se balançaient, suspendus aux fils à linge ; l'air sentait le jasmin et la fleur d'oranger.
« Y aura-t-il d'autres voyages, Éminence ? demanda Sofia.
-J'espère que non, répondit-il aussitôt. Pas tout de suite, en tout cas. Mon pauvre cœur ne supporterait pas une nouvelle série de coïncidences.
-Assez de miracles pour l'instant », murmura Sofia avec un sourire, et le cardinal se garda de répondre quoi que ce soit.
Les sœurs ramassaient leurs paniers vides. La petite radio continuait d'émettre sa musique pop-rock légèrement grésillante : une reprise instrumentale de Bob Dylan, crut reconnaître Voiello. Ou était-ce Jimi Hendrix ?**
Pie XIII apparut soudain de l'autre côté de la fontaine, traversant les jardins parallèlement à leur banc. Les mains jointes dans le dos, le pas souple, il marchait au rythme de la musique, détaché et serein, suprêmement beau dans sa soutane immaculée.
« Et nous avons tous reçu de sa plénitude, et grâce pour grâce, dixit Jean 1:16, songea Voiello. Mais certains en ont tout de même reçu un peu plus que les autres. »
Comme s'il l'avait entendu penser, Pie XIII tourna la tête vers lui, tranquillement, sans interrompre sa marche. Toujours en rythme avec la musique, il adressa un clin d'œil au cardinal secrétaire d'État avant de se détourner pour regarder à nouveau droit devant lui, un léger sourire aux lèvres.
*Le père de Jessica étant une momie nommée Ramsès Gaïus.
**La musique ici utilisée est celle du générique du Young Pope : (All along the) Watchtower, reprise par Devlin d'une chanson écrite par Bob Dylan et interprétée notamment par Jimi Hendrix.
Cette fois, c'est fini et bien fini : Santa Mondega va se reconstruire, Voiello retrouver les affaires (extra)ordinaires de la secrétairerie d'État, et Pie XIII préparer peut-être son prochain miracle. Quant au cardinal Ozolins, on peut se dire que, grâce à ses trois pénibles protégés, il se gagne un peu plus chaque jour le paradis...
